‹ Œuvres de Blaise Pascal; publiées suivant l'ordre chronologique, avec documents complémentaires, introductions et notesChapitre 107 sur 191 · Correction de Bossut. P. : [sent · texte numérisé non relu

Correction de Bossut. P. : [sent

ou à l'autre, mais il s'ensuit au contraire qu'il ne pourra choisir ny l'une ny l'autre. Car comment feroit-il un choix entre deux délectations égales, luy qui ne veut maintenant que ce qui luy délecte le plus?

Aussi si nous voulons nous arrester sur cette considération métaphysique, et qui n'arrive jamais en effet, elle s'eclaircira bien nettement par cette comparaison : figurons-nous un homme entre deux amis qui l'appellent, l'un d'un costé, l'autre d'un autre, mais sans luy faire de violence pour l'attirer, n'est-il pas clair qu'il est libre de s'approcher de celuy qu'il voudra? Mais figurons-nous le mesme homme qu'un de ses amis appelle, et sans luy faire de violence pour l'attirer, mais que l'autre attire à soy avec une chaisne de fer, n'est-il pas visible qu'il suivra le plus fort? Et enfin figurons-nous que ces deux amis le tirent chacun vers leur costé avec chacun sa chaisne, mais avec différente force, n'est-il pas visible qu'il suivra infailliblement la plus forte attraction? Et s'il arrive que les efforts par lesquels ils l'attirent en divers sens soient également forts1, [il est clair quil n'avancera d'aucun costé] .

Figurons-nous maintenant que ce mesme homme estant placé entre ces deux amis, chacun d'eux le retient avec une chaisne, de peur qu'il ne s'éloigne d'eux d'avantage : dira-t-on que cet homme ait recouvré sa première liberté, et qu'il soit au mesme estât

i . Il y a ici au manuscrit un blanc de quelques mots ; l'addi tion est de Bossut.

qu'auparavant, et dans l'indifférence de choisir? Et n'est-il pas vray au contraire qu'il est dans 1 impuissance d'aller, ny d'un costé, ny d'autre, et qu'il ne peut s'approcher de l'un si la chaisne qui le tient à l'autre n'est rompue?

Voilà en quelque sorte une image des deux libertez : la première qui estoit dans Adam estoit prochainement indifférente aux opposites, sans estre liée, ny d'un costé, ny d'autre; mais, depuis qu'elle est tombée dans les liens de la concupiscence, elle est maintenant hors d'estat de se porter à Dieu, si ce n'est que le lien de sa grâce le tirant avec plus de force, rompe ceux de la cupidité, et luy fasse dire1 : Seigneur, vous avez rompu mes liens. Mais si cette supposition métaphysique arrive, où la bonne et la mauvaise convoitise le lient également, qui ne voit que, bien loin d'estre dans sa première indifférence, il y sera moins que jamais ; bien loin d'estre dans l'indépendance, il sera tout dépendant; bien loin d'estre libre, il sera esclave des deux costez ; et bien loin de se pouvoir porter aux opposez, il demeurera immobile?

Cette comparaison explique à peu prés son estât, mais non pas parfaitement, parce qu'il est impossible de trouver dans la nature aucun exemple, ny aucune comparaison qui convienne parfaitement aux actions de la volonté. Car il y a cette différence entre le libre arbitre des deux conditions, et cet

i. Psalm. CXV, 16 : 0 Domine.... dirupisti vincula mea.

homme en ces deux estats, que quand l'homme est lié de la sorte, quoyque son corps soit lié, sa volonté demeure libre; de sorte qu'il peut vouloir se porter au lieu opposé à celuy où il est attiré : au lieu que dans la liberté de l'homme dans les deux conditions, c'est la volonté qui est elle mesme liée, et liée par la délectation. C'est pourquoy la comparaison ne pourront estre juste qu'au cas que cette mesme chaisne qui attire un homme d'un costé, eust la force de porter dans sa volonté un plaisir victorieux, qui luy fist aussi infailliblement aimer celuy qui l'attire, que sa chaisne attire infailliblement son corps : et lors l'immobilité du corps entre ces deux chaisnes qui le retiennent seroit une image parfaite de l'immobilité de la volonté entre deux délectations égales.

De sorte que. pour finir cette comparaison, comme cet homme ne seroit pas remis en sa liberté par ses chaisnes contraires, et qu'il ne pourroit l'estre que par le brisement de ses chaisnes, ainsi l'homme ne peut pas estre remis dans l'indifférence par l'égalité de ses convoitises contraires1, et il ne pourroit l'estre que par la délivrance de ses deux convoitises : si bien que comme l'homme n'est jamais délivré en cette vie de toute la concupiscence, il est clair par ces principes qu'il ne peut rentrer dans cette indifférence prochaine de sa première condition. Hoc non est amplius in viribus, etc.

Aussi S4 Augustin n'a jamais entendu que l'homme

i. Cf. Pensées, fr. 35g, T. II, p. 272.

pust sortir dez péchez et de la convoitise où sa corruption l'a précipité, s'il n'en est tiré par une délectation plus puissante, non pas seulement aussi forte, mais plus forte et absolument victorieuse, comme il se voit par tous ses escrits1...

Vous voyez par là combien ce pouvoir prochain est contraire et aux lumières du sens commun et aux maximes de S1 Augustin, outre qu'il est si ridicule de luy mesme, qu'il ne peut estre proposé sérieusement; car comme l'homme change à toute heure et ne peut jamais demeurer en mesme estât, il faudroit qu'à mesure qu'il s'attache ou détache des choses du monde (ce qu'il est toujours dans son pouvoir de faire, plus ou moins, quoyque non pas entièrement), il faudroit que cette délectation de la grâce, qui le mettroit toujours dans ce pouvoir prochain, changeast aussi à toute heure pour suivre son inconstance, et (ce qui seroit monstrueux à la grâce) qu'elle augmentast à mesure qu'il s'attache plus au monde, et qu'elle diminuast sa force à mesure qu'il s'en détache 2

i. Ici au manuscrit un blanc d'environ trois lignes. 2. Ici, après un blanc d'environ cinq lignes, le manuscrit donne le fragment n. VI.

2(Aug. 571). Si suivants1 Augustin, Dieu par sa permission, ou par sa providence et par sa disposition, mesle parmi les Elus des Justes qui ne doivent pas persévérer, afin de tenir dans la crainte ceux qui demeurent, par la chute de ceux qui tombent, il n'y auroit rien de si contraire à ce dessein de Dieu que de donner un pouvoir suffisamment prochain à ceux qui ne tombent pas, et de les assurer qu'il leur est toujours présent, puisque l'exemple des autres qui seroient tombez dans le mauvais usage de ce pouvoir n'auroit rien qui dust les effrayer nécessairement. Car si Dieu ne soustrait ce pouvoir à personne tant qu'il est juste, quelle conséquence pourroit-on tirer de la chute de ceux qui en usent mal pour porter la terreur dans les autres, puisqu'il seroit dans leur pouvoir d'en bien user? et n'est-il pas nécessaire que cette soustraction soit toute libre de la part de

1. Ms. 124^9, fos- 679 à 682; publié par Bossut (à l'exception du passage qui commence par : car il me semble, et finit à... pouvant toujours estre ostée et donnée) dans la Lettre..., dernière partie, pp. 407 à 464-

2. Trias, lib. IV, c. 4, art. III, [p. 571]. Aug. Epist. 107. Propter hujus timoris utilitatem, ne regenerati, et pie vioere incipientes, tanquam securi alta sapiamus, quidam non perseveraturi perseveraturis Dei permissione, vel provisione ac dispositione miscentur, quibus cadentibus territi cum timoré et tremore gradiamur viam justam donec ex hac vita transeamus ad aliam.

Dieu pour faire qu'estant ostée à quelques Justes, ceux qui ne sont pas plus justes qu'eux ayent sujet de craindre un pareil effet de la part de leur Maistre ? Mais s'ils ont eneux-mesmes l'assurance de conserver ce secours autant que leur justice, et s'ils sont assurez de ne le perdre point qu'en en usant mal, comment poarroit-on les porter à l'humilité par l'exemple des autres, puisqu'il n'y a rien dans les autres qui les doive faire craindre, sinon le mauvais usage de ce pouvoir qu'il est en eux de ne point faire ?

1(^27) Qai est-ce qui sçait en cette vie s'il est prédestiné ? Il est nécessaire que cela soit caché en ce monde ou l'orgueil est si fort à craindre qu'il a fallu quun si grand Apostre fust souffleté par un Ange de Satan de peur qu'il ne s'elevast. C'est pour cela qu'il est dit aux Apostre s mesmes : « Si vous demeurez en moy, » quoyque celuy qui le disoit sceust bien qui estoient ceux qui y dévoient demeurer ; et par le Prophète : « Si vous voulez, et si vous m écoutez; » encore qu'il sceust bien qui estoient ceux en qui il opereroit de le vouloir. Et ainsi plusieurs choses semblables sont dites pour l'utilité de ce secret.

Si donc il faut croire que c'est pour l'utilité de ce

i. Trias, lib. IV, c. 3, art. II, [p. 527]. Aug. Serm. 254- de Temp. c. 1. Quis enim ex multitudine fidelium, quamdiu in hac mortalitate vivitur, in numéro prœdestinatorum se esse prœsumat ? Quia id occultari opus est in hocloco, ubi sic cavenda est elatio, ut etiam per Satanœ angelum ne extolleretur , tanius colaphizaretur Apostolus. Hinc et Apostolis dicebalur : Si manseritis in me (Joa. i5. ^.^dicente illo qui illos utique sciebat esse manswos. Et per Prophetam : Si volueritis, et audieritis me (Isa. 1. 19.) : cum sciret ipse in quibus operaretur et velle. Et similia multa dicuntur propter hujus utilitatem secreti.

23i ŒUVRES

secret que la justice est donnée à quelques reprouvez, et qu'ils ne sont point ostez de cette vie jusqu'à ce qu'ils tombent, afin d'apprendre aux Elus qu'ils n'ont jamais l'assurance de persévérer, et puisqu'il ne faut pas craindre seulement devant la justice, mais encore après la justice, ne s'ensuit-il pas que les Justes n'ont pas le pouvoir prochain de demeurer? '

Si donc c'est encore un principe ferme dans S1 Augustin que les Justes sont sans assurance de persévérer, comment peut-on leur donner l'assurance de la présence d'un pouvoir prochain de prier, dont le bon usage leur donne l'assurance de l'effet de leur demande? N'est-il pas manifeste que, '2[suivant] l'opinion non seulement de S* Augustin, mais de toute l'Eglise sans aucune exception, et de 3[ce/ttv] mesme qui vous importune du contraire, que l'on n'a jamais l'assurance de persévérer, et que les plus Justes ne sont pas exempts de cette crainte et qu'il n'y auroit rien qui ruinast davantage la justice que la ruine de cette crainte ; et cependant comment peut-elle subsister dans les Justes, puisqu'on les assure qu'ils ont toujours le pouvoir prochain de prier, et que d'ailleurs l'Evangile les assure qu'ils obtiendront toujours ce qu'ils demandent avec justice?

Se peut-il rien de plus contraire au sens commun et à la vérité? Leur crainte ne seroit pas seulement

i. Ici au manuscrit un blanc d'environ trois lignes.

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