Correction de Bossut. P. : [soy]-mesme
détruite, mais encore leur espérance, car puisqu'on n'espère pas des choses certaines, ils n'espéreront pas la continuation de ce secours, puisqu'il leur est certain ; leur espérance ne sera pas aussi d'obtenir ce qu'ils demandent, puisque cela est encore certain. Quel sera donc l'objet de leur espérance, sinon euxmesmes, desquels ils espéreront le bon usage d'un pouvoir qui leur est asseuré?
Donc puisque c'est par cette raison unique que Dieu donne et quelquefois ne donne pas la délectation aux Justes, afin que chacun connoisse qu'elle est un don de Dieu, et qu'ainsi l'on soit guéri de la vanité, qu'y a-t-il de plus contraire que de dire que cette délectation est toujours présente?
Si donc c'est pour cette raison que les Saints mesmes sont guéris plus tard de quelques vices, afin qu'ils deviennent humbles ; qu'y a-t-il de plus contraire que de dire qu'il est toujours du pouvoir de l'homme de demander cette guerison?
I. Ici un blanc de trois lignes environ au manuscrit. Bossut a supprimé les deux alinéas qui suivent. Les chiffres 112 et n3 renvoient évidemment à des citations de S1 Augustin qui se trouvent dans la Trias aux pages marquées (cf. supra p. 109 sq. j cf. aussi supra p. 207 sqq.) ; Pascal les fait suivre de quelques réflexions. Mais il y a ici manifestement une erreur du copiste, car ces textes et ces réflexions sur la doctrine de la délectation ne pouvaient qu'interrompre le raisonnement commencé.
Vous voyez que par ces nouveaux dogmes les Justes ne doivent plus avoir ny de crainte ny d'espérance qu'en eux-mesmes. Aussi ils interprètent ce passage : Opérez vostre salut avec crainte, c'est-à-dire disent-ils, avec crainte de ne pas bien user des grâces ; et non pas avec crainte que Dieu vous quitte. Ce sont leurs termes, comme vous le sçavez. Et partant cette crainte est fondée sur ce que l'on peut par sa volonté user bien de ce pouvoir ; au lieu que S1 Paul la fonde sur ce que c'est Dieu qui opère luy-mesme en nous ce vouloir, et il opère ce vouloir, non pas suivant la disposition de nostre volonté, mais suivant sa propre bonne volonté1.
Reconnoissez donc suivant S1 Augustin que la prière est toujours l'effet d'une grâce efficace : que ceux qui ont cette grâce, prient : que ceux qui ne l'ont pas, ne prient pas, et qu'ils n'ont pas le pouvoir prochain de prier : que tant que Dieu ne laisse point sans la grâce de prier, on prie : que ceux qui ne prient pas sont laissez sans pouvoir: que c'est un mystère inconcevable pourquoy Dieu retient l'un et non pas l'autre de deux Justes : que ceux qui persévèrent ont un secours efficace : que ceux qui ne persévèrent pas n'en ont pas le pouvoir prochain : que le libre arbitre n'a plus la force de s'en servir : que Dieu ne veut pas luy commettre : que la persévérance dans les Anges a esté par un pouvoir prochain :
i. Voir le texte cité supra p. 97, n. 1. Cf. Pensées, fr. 5i4, T. II, p. 4n.
qu'elle n'est plus dans les hommes de cette sorte : que ce qui estoit l'effet de leurs mérites est maintenant l'effet de la grâce : qu'il n'appartient plus au libre arbitre de persévérer : que c'est l'ouvrage de la grâce: que c'est elle seule qui fait prier: qu'elle seule fait qu'on s'approche de Dieu : qu'elle seule fait qu'on ne s'en éloigne pas : que Dieu veut que ce soit elle seule et que ce ne soit point autre chose qu'elle qui fasse qu'on ne s'en éloigne pas : que de tous ceux qui persévèrent aucun ne persévère que par une grâce efficace : que de tous ceux qui ne persévèrent pas il n'y en a pas un qui, dans son premier détour de Dieu, ne soit délaissé de luy auparavant : qu'il y a bien de la différence entre la chute des Anges et la chute des Justes d'à présent : que la chute d'Adam n'a rien d'inconcevable, mais que la chute des Justes reprouvez est inconcevable : que le libéral arbitre n'a plus maintenant les forces de se servir de ce pouvoir prochain: et qu'avec un tel pouvoir, il ne pourroit persévérer. Si la justice n'est donnée aux Reprouvez que pour tenir les Elus dans la crainte : si les Elus mesmes sont quelquefois laissez, pour leur apprendre la crainte et l'humilité: et enfin s'il est inconcevable pourquoy de deux Enfans jumeaux, si l'on veut, et pour mieux dire quelconques, l'un reçoit le baptesme, et non pas l'autre, mais qu'il est encore plus impénétrable pourquoy de deux Justes, l'un persévère, et non pas l'autre; reconnoissez franchement qu'il est bien faux, suivant ces maximes, que tous les Justes ayent le pouvoir de prier prochainement
suffisant, puisque si cela estoit, il s'en conclurroit nécessairement le contraire de tout ce que je viens de rapporter de S1 Augustin, c'est-à-dire et qu'il ne seroit pas impénétrable pourquoy de deux Justes l'un persévère et non pas l'autre, et tout le reste, que vous pouvez suivre aussi facilement de l'esprit que de le lire.
Reconnoissez donc franchement la grandeur de ce mystère : pourquoy l'un persévère et non pas l'autre. Car, pour le regarder dans toute sa profondeur, vous concevez bien que si Dieu avoit voulu damner tous les hommes, il auroit exercé sa justice, mais sans mystère. S'il avoit voulu sauver effectivement tous les hommes, il auroit exercé sa miséricorde, mais sans mystère. Eten ce qu'il a voulu en sauver les uns, et non pas les autres, il a exercé sa miséricorde et sa justice ; et en cela il n'y a point encore de mystère. Mais en ce que, tous estant également coupables, il a voulu sauver ceux-cy et non pas ceux-là, c'est en cela proprement qu'est la grandeur du mystère. Et partant, si le mystère est grand en ce que de deux [hommes] également coupables, il sauve celui-cy, et non pas celuy-là, sans aucune vue de leurs œuvres, certainement S1 Augustin a raison de dire que le mystère est encore plus étonnant pourquoy de deux Justes il donne la persévérance à l'un et non pas à l'autre.
Car il ne semble pas si étrange qu'il refuse sa grâce à un coupable comme qu'il refuse de la continuer à un Juste, puisque dans l'un il y a des deme-
rites qui attirent l'exclusion de la grâce et que dans l'autre on n'y en trouve point.
Mais cet etonnement cessera, si l'on considère que Dieu ne doit à l'homme juste que la mesme grâce qu'il devoit à Adam juste, et que pourveû qu'il luy donne le secours qui estoit suffisant à sa première condition, rien ne doit l'engager à luy donner tout ce qui luy est nécessaire dans la corruption où il s'est précipité. Or je ne fais point de doute que Dieu ne donne toujours à tous les Justes des forces bien plus puissantes que celles d'Adam, et si puissantes qu'on voudra, pourvu qu'on accorde que quelquefois elles ne sont pas assez grandes pour donner pouvoir prochain.
Que si ce secours est maintenant aussi peu utile aux hommes que l'absence de tout secours, c'est par le péché qu'ils ont commis en Adam que cette impuissance leur est arrivée. Et par conséquent Dieu n'estant plus obligé de donner ces secours maintenant, nul n'a sujet de se plaindre, s'il ne les reçoit pas.
Il est vray que Dieu s'est obligé de les donner à ceux qui les demandent : et c'est pourquoy ils ne sont jamais refusez. Et qu'on ne pense pas tourner la chose en un mauvais sens, en disant qu'on demandera le persévérance dans la prière, et qu'ainsi on l'obtiendra ; et qu'ainsi en demandant dans l'instant présent la grâce de prier dans l'instant futur, on l'obtiendra; et qu'ainsi on s'assurera de la persévérance : c'est se jouer des paroles. Car Dieu donne à
ceux qui demandent, et non pas à ceux qui ont demandé, et c'est pourquoy il faut persévérer à demander, pour obtenir ; car il ne suffît pas de demander aujourd'huy avec un esprit pur la continence pour demain ; car si ensuite on entre dans l'impureté, qui ne voit que le changement du cœur destruit l'effet de la prière précédente, et que pour avoir la continence demain, il ne faut point cesser de la demander? Et ainsi, si, dans l'instant présent, on demande le don de prière pour l'instant suivant, n'est-il pas clair qu'on ne l'obtiendra pas si l'on ne continue à le demander? Or dire qu'on aura l'esprit de prière dans l'instant suivant si l'on prie dans cet instant suivant, n'est-ce pas dire qu'on l'aura si on l'a, et ainsi se jouer des paroles?
Il est donc constant que Dieu n'est obligé de donner ses grâces qu'à ceux qui les demandent, et non pas à ceux qui ne les demandent pas. Et parce qu'on ne peut demander la grâce de prier sans lavoir, il est visible que Dieu n'est obligé de donner la grâce de prier à personne, puisque personne ne peut persévérer à la demander s'il ne continue de l'avoir.
Mais parce que Dieu s'est engagé par ses promesses de donner aux enfans de la promesse, encore qu'ils ne luy demandent point, il s'est engagé de donner à ceux-là la grâce de prier pour obtenir par là la grâce de bien vivre ; mais comme l'obligation n'est qu'ensuite de sa promesse, il ne la doit qu'à ceux à qui il l'a promis, c'est-à-dire aux seuls prédestinez.
Et c'est pour cette raison que, comme tous les hommes ignorent s'ils seront de ce nombre, tous doivent estre dans la crainte, puisqu'il n'y a point de Justes qui ne puissent à toute heure tomber: comme il n'y a point de pécheur qui ne puisse à toute heure estre relevé, la grâce de prier pouvant toujours estre ostée et donnée.
Voilà les sujets de crainte et d'espérance qui doivent animer continuellement les saints : Et c'est pourquoy, suivant S* Augustin, Jesus-Christ voulut, estant à la croix, donner un insigne exemple de l'un et de l'autre, dans l'abandonnement de saint Pierre sans grâce et dans la conversion du Larron par un prodigieux effet de grâce.
C'est en cette sorte que tous les hommes doivent toujours s'humilier sous la main de Dieu en qualité de pauvres, et dire comme David1 : Seigneur, je suis pauvre et mendiant. Certainement il ne parloit pas des biens de la fortune, car il estoit Roy. Il ne parloit pas aussi des biens de la grâce, car il estoit prophète et juste. En quoy consistoit donc la pauvreté de cet homme si abondant, sinon en ce qu'il pouvoit perdre à toute heure son abondance, et qu'il n'avoit nul pouvoir de la conserver? Car s'il eust eu le pouvoir prochain de demeurer dans cette justice, qu'est-ce qu'il luy eust manqué pour se dire riche, et non pas pauvre ?
Certainement il n'y a personne qui puisse estre
i. Psalm. XXXIX, 18 : Ego autem méridiens sum, et pauper. 2e série. VIII 16
appelle pauvre, s'il a le pouvoir prochain de demander, et l'assurance d'obtenir, s'il demande. Et c'est pourquoy tous pauvres manquent infailliblement ou du pouvoir de demander ou du pouvoir d'obtenir. Or les pauvres de la grâce ne manquent jamais du pouvoir d'obtenir s'ils demandent ; reste donc nécessairement qu'ils manquent du pouvoir de demander.
Aussi il y a cette différence entre les pauvres dans l'ordre de la nature et les pauvres dans l'ordre de la grâce, que les pauvres du monde ont toujours le pouvoir prochain de demander, et ne sont jamais asseurez de celuy d'obtenir : au lieu que les pauvres de la grâce sont toujours asseurez d'obtenir ce qu'ils demandent, mais ils ne sont jamais asseurez d'avoir le pouvoir de demander.
Voilà tout ce que je puis vous dire maintenant dans le peu de loisir et de suffisance que j'ay, que je prie Dieu de vous rendre utile pour la connoissance de sa vérité.