A M. DE GUILLERAGUES
L’auteur fait voir dans cette epître que la véritable félicité consiste dans la connaissance de soi-même , et qu’on se trompe quand on cherche son bonheur autre part que chez soi. Cette pièce fut composée en 1674 et publiée l’année suivante.
Esprit né pour la cour , et maître en l’art de plaire , Guilleragues , qui sais et parler , et te taire , Apprends-moi si je dois ou me taire ou parler.
Faut-il dans la satire encor me signaler ;
Et , dans ce champ fécond en plaisantes malices , Faire encor aux auteurs redouter mes caprices ?
Jadis , non sans tumulte , on me vit éclater ,
Quand mon esprit plus jeune , et prompt à s’irriter , Aspirait moins au nom de discret et de sage ,
Que mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage. Maintenant que le temps a mûri mes désirs ,
Que mon âge , amoureux de plus sages plaisirs , Bientôt s’en va frapper à son neuvième lustre (i), J’aime mieux mon repos qu’un embarras illustre.
Que d’une égale ardeur mille auteurs animés Aiguisent contre moi leurs traits envenimés ;
CO tin lustre est l'espace de cinq ans.
Que tout , jusqu’à Pinchéne (1) , et m’insulte , et m’accable ;
Aujourd’hui , vieux lion , je suis doux et traitable..
Je n’arme point contr’eux mes ongles émousse's.
Ainsi que mes chagrins mes beaux jours sont passes. Je ne sens plus l’aigreur de ma bile première ,
Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière.
Ainsi donc , philosophe à la raison soumis ,
Mes défauts , désormais sont mes seuls ennemis. • C’est l’erreur que je fuis , c’est la vertu que j’^aime. Je songe à me connaître , et me cherche en moi-pièmc ; C’est là l’unique étude où je veux m’attacher.
Que l’astrolabe ( 2 ) en main un autre aille chercher Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe ,
Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe (3) : Que Rohaut (4) vainement sèche pour concevoir Comment , tout étant plein , tout a pu se mouvoir,
Misérable auteur.
(O Voyez la note de la satire X.
( 3 } Les astronomes appellent parallaxe la différence qui est entre le lieu t'éritable d’un astre et son lieu apparent , c’est'édire entre le lieu du firmament auquel l'astre répondrait s’il était ▼u du centre de la terre , et le lieu auquel cet astre répond étant TU de la surface de la terre.
( 4 ) Rohaut disait arec Descartes que , tout espace étant corps , ce qu’on appelle uide serait espace , et corps par conséquent ; et qu'ainsi non-seulement il n’y a point de ride , mais qu’il n’y en peut même point aroir. Bernier prétendait , au contraire , d’après Gassendi , que le monde est composé d’atomes indiyisibles qui errent dans un espace vide infini , et que ces atomes ne peu- Tent se mouvoir sans laisser nécessairement entr’eux de pe^ts espaces vides.
lya ÉPITftE V.
Ou que Bernier compose et le sec , et l’humide Des corps ronds et crochus , errant parmi le vide : Pour moi , sur cette mer qu’ici-has nous courons , Je songe à me pourvoir d’esquif et d’avirons ;
A régler mes désirs , à prévenir l’orage ,
Et sauver , s’il se peut , ma raison du naufrage.
C’est au repos d’esprit que nous aspirons tous : Mais ce repos heureux se doit chercher en nous.
Uif fou rempli d’erreurs , que le trouble accompagne , Et malade à la ville ainsi qu’à la campagne ,
En vain monte à cheval pour tromper son ennui ;
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui (i). Que crois-tu qu’ Alexandre , en ravageant la terre , Cherche parmi l’horreur , le tumulte et la guerre ? Possédé d’un ennui qu’il ne saurait dompter , n craint d’être à soi-même , et songe à s’éviter. C’est là ce qui l’emporte aux lieux où naît l’aurore , Où le Perse est brûlé de l’astre qu’il adore.
De nos propres malheurs auteurs infortunés ,
Nous sommes loin de nous à toute heure entraînés.
A quoi bon ravir l’or au sein du nouveau monde ?
I<e bonheur , tant cherché sur la terre et sur l’onde , Est ici comme aux lieux où mûrit le coco (a) ,
Et se trouve à Paris de même qu’à Cusco (3) :
On ne le tire point des veines du Potose (4)«
Qui vit content de rien possède toute chose.
(i) Horace , lir. 3 » ode l.
Post equitem sedet atra cura.
(a) Dans les Indes Orientales et dans l’Afrique. ' .
C3) Ville capitale du Pérou dans l’Amérique.
(4) Montagnes où sont les mines d’argent dans le Pérou.
ÊriTiui V. ' iy 5
Mais sans cesse , ignorans de nos propres besoins , Nous demandons au ciel ce qu’il nous faut le moins.
Oh ! que si cet hiver un rhume salutaire (i) , Guérissant de tous maux mon avai’e beau -père , Pouvait, bien confessé , l’étendre en un cercueil ,
Et remplir sa maison d’un agréable deuil ;
Que mon âme , en ce jour de joie et d’opulence , D’un superbe convoi plaindrait peu la dépense !
. Disait , le mois passé , doux , honnête et soumis , L’héritier alFamé de ce riche commis Qui , pour lui préparer cette douce journée , Tourmenta quarante ans sa vie infortunée.
La mort vient de saisir le vieillard catarrheux ;
Voilà son gendre riche. En est-il plus heureux?
Tout fier du faux éclat de sa vaine richesse ,
Déjà , nouveau seigneur , il vante sa noblesse. Quoique fils de meunier , encor blanc du moulin ,
Il est prêt à fournir ses titres en vélin.
En mille vains projets à toute heure il s’égare :
Le voilà fou , superbe , impertinent , bizarre ,
Rêveur , sombre , inquiet , à soi-même .ennuyeux.
Il vivrait plus content si , comme scs aïeux ,
Dans un habit conforme à sa vraie origine ,
Sur le mulet encor il chargeait la faiine.
Mais ce discours n’est pas pour le peuple ignorant Que le faste éblouit d’un bonheur apparent.
L’argent , l’argent , dit-on ; sans lui tout est stérile.
(i) Perse , sat. a , v. 9.
O si
Ebullit patrui prteclaruni funus
etc.
174 ÉPITBE V.
La vertu sans argent n*est qu*un meuhle inutile (i). L’argent en honnête homme érige un scélérat.
L’argent seul au palais peut iàire un magistrat. Qu’importe qu’cn tous lieux on me traite d’infôme , Dit ce fourbe sans foi , sans honneur et sans âme ? Dans mon coffre tout plein de rares qualités J’ai cent mille vertus en louis bien comptés.
Est-il quelque talent que l’argent ne me donne ? •
. C’est ainsi qu’en son cœur ce financier raisonne.
Mais pour moi que l’éclat ne saurait décevoir ,
Qui mets au rang des biens l’esprit et le savoir , J’estime autant Patru , même dans l’indigence ,
Qu’un commis engraissé des malheurs de la France.
Non que je sois du goût de ce sage insensé (a)
Qui , d’un argent commode esclave embarrassé ,
Jeta tout dans la mer pour crier : Je suis libre.
De la droite raison je sens mieux l’équilibre ;
Mais je tiens qu’ici-bas , sans faire tant d’apprêts »
La vertu se contente et vit à peu de frais.
Pourquoi donc s’égarer en des projets si vagues ?
Cé que j’avance ici , crois- moi , cher Guilleragues , Ton ami dès l’enfance ainsi l’a pratiqué.
Mou père (3) , soixante ans au travail appliqué ,
En mourant me laissa , pour rouler et pour vivre ,
(i) Horace, liv. i , ép. i.
O citées , cit'es ! qucerenda pecunia primàm est !
Virlus post nummos,
( 3 ) Cratâs , philosophe cynique.
(3) Gilles Boileau , greffier , également recommandable par sa probité et par son expérience dans les aflfairos.
Un léger revenu (1) , et son exemple' à suivre.
Mais bientôt amoureux d’un plus noble métier ,
Fils , frère , oncle , cousin , beau-frère de greflier , Pouvant charger mon bras d’une utile liasse ,
J’allai , loin du palais , errer sur le Parnasse.
La famille en pâlit , et vit en frémissant Dans la poudre du gretfe un poète naissant.
On vit avec horreur une muse effrénée Dormir chez un greffier la grasse matinée (2). Dès-lors à la richesse il fallut renoncer.
Ne pouvant l’acquérir , j’appris à m’en passer ;
Et surtout , redoutant la basse servitude ,
La J^re vérité fut toute mou étude.
Dans ce métier funeste à qui veut s’enrichir ,
Qui l’eût cru que pour moi le sort dû se fléchir ? Mais du plus grand des rois la bonté sans limite , Toujours prête a courir au-devant du mérite ,
Crut voir dans ma franchise un mérite inconnu ,
Et d’abord de ses dons enfla mon revenu.
La brigue ni l’envie à mon bonheur contraires ,
Ni les cris douloureux de mes vains adversaires ,
Ne purent dans leur course arrêter ses bienfaits.
C’en est trop ; mon bonheur a passé mes souhaits.
(i) Enriron douz<^ mille écus de patrimoine , dont notre auteur mit environ le tiers à fonds perdu sur l’ Hôtel-de-Ville de Lyon qui lui fit une rente de i,5oo livres pendant sa vie. Mais son bien s’augmenta considérablement dans la suite par des succès-» sions , et par des pensions que le roi lui donna.
(a) Il était grand dormeur , particulièrement dans sa jeunesse.
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iy6 ÉPITRE V.
Qu’à son gré désormais la fortune me joue ;
yn p verra dormir au branle de sa roue*
Si quelque soin encore agite mon repos ,
C’est l’ardeur de louer un si fameux héros- ,
Ce soin amb itieux me tirant par l’oreille ,
La nuit, lorsque je dors , en sursaut me réveille; Me dit que ses bienfaits dont j’ose me vanter Par des vers immortels ont dû se mériter.
C’est là le seul chagrin qui trouble encor mon âme : Mais si , dans le beau feu du zèle qui m’enflamme , Par un ouvrage enfin des critiques vainqueur ,
Je puis sur ce sujet satisfaire mon cœur , Guilleragues , plains-toi de mon humeur légère , ^ Si jamais entraîné d’yne ardeur étrangère ,
Ou d’un vil intérêt reconnaissant la loi ,
Je cherche mon bonheur autre part que chez moi.
A M. DE LAMOIGNON (i).
Cette dpitre a été composée en l’année 16(7 «L’auteur y décrit les douceurs dont il jouit à la campagne , et les chagrins qui l’attendent à la ville. Horace a fait une satire sur le même suje|: ; elle est la siuèmedu livre 2.
Oui , Lamoignon , je fuis les chagrins de la ville ; Et contre eux la campagne est mon unique asile.
Du lieu qui m’y retient veux-tu voir le tableau ?
C’est un petit village , ou plutôt un hameau (a)
Bâti sur le penchant d’un long rang de collines ,
D’où l’œil s’égare au loin dans les plaines voisines.
La Seine au pied des monts que son flot vient laver , Voit du sein de ses eaux vingt îles s’élever,
Qui , partageant son cours en diverses manières , D’une rivière seule jl^forment vingt rivières.
(i) Il SC fit admirer successivement dans les charges d'avocatgénéral et de président & mortier. Le mortier était une espèce de bonnet rond de velours noir , bordé par en haut d’un large galon d’or , que le chancelier de France et les présidens du par- -lement , appelés pour cela présidens à mortier , portaient les jours de cérémonie pour marque de leur dignité.
(a} Hautile , près de la Roche-Guion , du côté de Mantes , à treise lieues de Paris.
178 ÉPITBE VI.
Tous ses bords soùt couverts de saules noû plantés Et de noyers souvent du passant insultës ,
Le village au-dessus forme un amphithéâtre , L’habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre ;
Et dans le roc , (pii cède et se coupe aisément , Chacun sait de sa main creuser un logement.
La maison du seigneur , seule un peu plus ornée ,
Se présAte au-dehors de murs environnée.
Le soleil en naissant la regarde d’abord ,
Et le nîont la défend des outrages du nord.
C’est là , cher Lamoignon , que mon esprit tranquille Met à profit les jours que.la Païque me file.
Ici , dans un vaUon bornant tous mes désirs , J’achète à peu de frais de solides plaisirs.
Tantôt un livre en main , errant dans les prairies , J’occupe ma raison d’utiles rêveries :
Tantôt f cherchant la fin d’un vers que je construi , Je trouve au coin d’un bois le mot qui m’avait fui. Quelquefois à l’appât d’un hameçon perfide J’amorce en badinant le poisson trop avide ;
Ou d’un plomb qui suit l’œil , et part avec l’éclair,
Je vais faire la guerre aux habitans de l’air.
Une table , au retour , propre et non ma^ificpie , Nous présente -un repas agréable et rustique.
Là , sans s’assujettir aux dogmes du Broussain (i) , Toutce cpi’onboitestbon , tout ce qu’on mange estsaiu. La maison le fournit , la fermière l’ordonne ,
Et mieux que Bergerat (a) l’appétit l’assaisonne.
C>) L’an.des hommos de France qui sc plaisait et s’entendait le mieux à la bonne chère.
(a) Fameux traiteur.
ÉPlTftE Vï. 179
O fortuné séjour ! ô champs aimés des cieux ( 1 ) ! Que pour jamais , foulant vos prés délicieux , *
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde ,
Et , connu de vous seuls , oublier tout le monde i
Mais à peine , du sein de vos vallons chéris Arraché malgré moi , je rentre dans Paris ,
Qu’en tous lieux les chagrins m’attendent au passage : Un cousin , abusant d’un fâcheux parentage,
Veut qu’encor tout poudreux , et sans me débotter, Chez vingt juges pour lui j’aille solliciter.
Il faut voir de ce pas les plus considérables :
L’un demeure auxMarais et l’autre aux Incurables (a). Je reçois vingt avis qui me glacent d’effroi.
Hier, dit-on, de vous on parla chez le roi ,
Et d’attentat horrible on traita la satire.
— Et le roi , que dit-il ? — Le roi se prit à rire. Contre vos derniers vers on est fort en courroux ; Pradon a mis au jour un livre contre vous ;
Et chez le chapelier du coin de notre place ,
Autour d’un Caudebec (3) j’en ai lu la préface. L’autre jour sur un mot la cour vous condamna.
Le bruit court qu’avant hier on vous assassina.
Un écrit scandaleux sous votre nom se donne.
(i) Horace , Ut. a , aat. 6 .
O rus ! quando ego te aspiciam , etc.
(a) Horace , liv. a , ép. a.
Cubât hic in colle Quirini ,
Hic extremo in Aventino.
(3} Chapeau fabriqué à Caudebec en Normandie.
l8o lîPITRE VI.
D’un ^asquin (i) qu’on a fait, au Louvre on vous soupçonne.
—Moi? — Vous. On nous l’a dit dans le Palais-Royal (2) . Douze ans sont écoule's depuis le jour fatal Qu’un libraire imprimant les essais de ma plume Donna , pour mon malheur , un trop heureux volume ; Toujours, depuis ce temps, en proie aux sots discours. Contre eux la vérité m’est un faible secours.
Vient-il de la province une satire fade ,
D’un plaisant du pays insipide boutade ,
Pour la faire courir on dit qu’elle est de moi,
Et le sot campagnard le croit de bonne foi.
J’ai beau prendre à témoins et la cour, et la ville : Non ; à d’autres , dit-il ; on connaît votre style. Combien de temps ces vers vous ont-ils bien coûté?
— Ds ne sont point de moi , Monsieur , en vérité.' Peut-on m’attribuer ces sottises étranges ?
— Ah ! Monsieur , vos mépris vous servent de louanges. Ainsi de cent chagrins dans Paris accablé ,
Juge , si toujours triste , interrompu, troublé , Lamoignon , j’ai le temps de courtiser les muses.
Le monde cependant se rit de mes excuses ,
Croit que pour m’inspirer sur chaque événement, Apollon doit venir au premier mandement.
(i) Raillerie sadrique ainsi nommée à cause d'une vieille statue mutilée qui est à Rome , appelée Pascfuin , et à laquelle on a accoutumé d’attacher ces sortes de satires.
(a) La plupart des nouvellistes s’assemblaient dans le jardin du Palais-Royal , et l’on appelait ordinairement les nouvelles fausses ou suspectes , des nouvelles du Palais-Royal.
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ÉPITBE VI. i8e
Un bruit court que le roi va tout réduire en poudre , Etdans Valencienne (i) est entré comme un foudre ; Que Cambrai (a) , des Français l’épouvantable écueil ,
A vu tomber énfin ses murs et son orgueil ; ^
Que devant Saint-Omer Nassau , par sa défaite ,
De Philippe vainqueur rend la gloire complète (5). Dieu sait comme les vers chez vous s’en vont couler , Dit d’abord un ami qui veut me cajoler Et dans ce temps guerrier et fécond en Achilles , Croit que l’on fait les vers comme l’on prend les villes. Mais moi dont le génie est mort en ce moment ,
Je ne sais que répondre à ce vain compliment :
Et , justement confus de mon peu d’abondance ,
(0 Cette ville , après quelques jours de siège , fut emportée d'assaut en moins d’une demi-heure.
^a) Sous les règnes précédens Cambrai avait été assiégé inutilement par les Français -, mais après vingt jours de siège , le roi ’se rendit maître de la ville et de la citadelle , le 17 avril ïd77.
(3) Philippe de France , duc d’Orléans , fit le siège de Saint- Omer pendant que le roi assiégeait Cambrai. Guillaume de Nassau , prince d’Orange , désespérant de sauver Cambrai , marcha avec trente mille hommes pour secourir Saint-Omer , et vint sc poster sur les hauteurs de Cassel. Au bruit de sa marche , le duc d’Orléans laissa des troupes devant la place ; et quoique inférieur en nombre , il alla au-devant de lui pour le combattre. Malgré le désavantage du nombre et du lieu, ce prince remporta une victoire complète le ir avril 1677, et mit en fuite le prince d’Orange avec ses troupes. Après la victoire de Cassel , le duc d’Orléans rentra dans, les lignes pour continuer le siège de Samt-Omer qui capitula le ao du même mois.
^ed by GoOglc
-iSa ÉPITRE VI.
Je me fais un chagrin du bonheur de la France. Qu’heureux est le mortel (jui, du n\^nde ignoré,
Vit content de soi-même en un coin retiré ;
Que r^our de ce rien qu’on nomme renommée N’a jamais enivré d’une vaine fumée j Qui de sa liberté forme tout son plaisir ,
Et ne rend qu’à lui seul compte de son loisir ! n n’a point à souffrir d’affronts ni d’injustices ,
Et du peuple inconstant il brave les caprices.
Mais nous autres faiseurs de livres et d’écrits ,
Sur les bords du Permesse aux louanges nourris , Nous ne saurions briser nos fers et nos entraves.,
Du lecteur dédaigneux honorables esclaves.
Du rang où notre esprit une fois s’est fait voir ,
Sans un iacheux éclat nous ne saurions déchoir.
Le public , enrichi du tribut de nos veilles ,
Croit qu’on doit ajouter merveilles sur merveilles.
Au comble parvenus , il veut que nous croissions : Il veut en vieillissant que nous rajeunissions (i). Cependant tout décroît , et moi-même à qui l’âge (2) D’aucune ride encor n’a flétri le visage ,
Déjà moins plein de feu , pour animer ma voix J’ai besoin du silence et de l’ombre des bois.
Ma muse qui se plaît dans leurs routes perdues Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues.
Ce n’est, que dans ces bois propres à m’exciter Qji’ Apollon- quelquefois daigne encor m’écouter.
(0 C^’est pour sg plaindre de cette injustice qu’il a composé l’épître X à ses vers.
( 3 ) Il était dans sa quarante-unième année.
ÉPITRE VI. ■* l83
Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage , Tout l’ëté loin de toi demeurant au village ,
J’y passe obstinc'ment les ardeurs du Lion (i),
Et montre pour Paris si peu de passion.
C’est à toi , Lamoignon , que le rang , la naissance , Le mérite éclatant et la haute éloquence Appellent dans Paris aux sublimes emplois ,
Qu’il sied bien d’y veiller pour le maintien des lois. Tu dois là tous tes soins au bien de ta patrie.
Tu ne t’en peux bannir que l’orphelin ne crie ,
Que l’oppresseur ne montre un front audacieux ;
Et Thémis pour voir clair a besoin de tes yeux.
Mais pour moi ,.de Paris citoyen inhabile ,
Qui ne lui puis fournir qu’un rêveur inutile ,
Il me faut du repos , des prés et des forêts. Laisse-moi donc ici , sous leurs ombrages frais , Attendre que Septembre ait ramené l’Automne ,
Et que. Gérés contente ait fait place à Pomonc. Quand Bacchus comblera de ses nouveaux bienfaits Le vendangeur ravi de ployer sous le faix ,
Aussitôt ton ami redoutant moins la ville T’ira joindre à Paris pour s’enfuir à Bàville (2).
Là , dans le seul loisir que Thémis t’a laissé ,
Tu me verras souvent à te suivre empressé ,
Le mois de juillet.
Horace , liv. I , ép. 10 .
Ubi gratior aura
Leniat et rabiem Canis , et momenta Leonis , etc.
Terre qui appartenait à M. de Lamoignon. Elle est à neuf lieues de Paris , du cdté d’Etampes et de Chartres.
l84 ÉPITRE VI.
Pour monter à cheval i-appelant mon audace ,
Apprenti cavalier , galoper sur ta trace.
Tantôt sur l’herbe assis au pied de ces coteaux,
Où Polycrène e'pand ses libérales eaux (i) ,
Lamoignon , nous irons , libres d’inquiétude ,
Discourir des vertus dont tu fais ton étude ,
Chercher quels sont les biens véritables ou faux (2) ,
Si l’honnête homme en soi doit souffrir des défauts ;
Quel chemin le plus droit à la gloire nous guide ,
Ou la vaste science , ou la vertu solide :
C’est ainsi que chez toi tu sauras m’attacher.
Heureux si les fôcheux , prompts à nous y chercher , N’y viennent point semer l’ennuyeuse tristesse ;
Car dans ce grand concours d’hommes dé toute espèce , Que sans cesse à liâville attire le devoir ,
Au lieu de quatre amis qu’on attendait le soir, Quelquefois de fâcheux arrivent trois volées ,
Qui du parc à l’instant assiègent les allées.
Alors sauve qui peut , et quatre fois heureux
Qui sait pour s’échapper quelque antre ignoré d’eux.
(i) Fontaine & une demi-lieue de Bâ^ille , ainsi nommée par M. le premier président de Lamoignon.
(a) Horace , liv. a , sat. 6;
Çuod magis ad nos
Pertinel , et nescire malum est , agitamus , etc.
EPITRE Vn.
A RACINE (i).
Le sujet de cette épître est l’utilitë qu’on peut retirer ’ delà jalousie deses ennemis, et en particulier des bonnes et des mauvaises critiques. Elle fut compose'e à l’occasion de la tragédie de Phèdre que Racine fit représenter pour la première fois le premier janvier 1677.
Que tu sais bien , Racine, à l’aide d’un acteur , Emouvoir , étonner , ravir un spectateur !
Jamais Iphigénie , en Aulide immolée
N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée ,
(1) Jean Racine , l’un des plus célèbres poètes du 17.6 siée le naquit à la Ferté-Milon le ii décembre i 63 g. Il fut élevé à Port-» Royal , où il s’appliqua tellement à l’étude des anciens auteurs que leur langue lui était devenue aussi familière que la sienne propre. 11 commença à vingt-un ans à donner des pièces de thé! tre qui seront à jamais l’honneur de son siècle. A ces rares talons il joignit , dans les dernières années de sa vie , une piélé solide et sincère qui le fit renoncer aux muses profanes pour se consacrer à des objets plus dignes de lui : il fut reçu à l’Académie française en ifiyS , et mourut le as avril ifigg.
l86 ÉPITRE VII.
Que dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé En a- fait soiis son nom verser la Ghanmeslé (i).
Ne crois pas toutefow par tes savans ouvrages , Entraînant tous les cœurs , gagner tous les suffrages ; Sitôt que d’Apollon im génie inspiré Trouve loin du vulgaire un .chemin ignoré ,
En cent lieux contre lui les cabales s’amassent ;
Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ;
Et son trop de lumière importunant les yeux ,
De ses propres amis lui fait des envieux.
La mort seule ici-bas , en terminant sa vie ,
Peut calmer sur son nom l’injustice et l’envie ,
Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits ,
Et donner à ses vers leur légitime prix.
Avant qu’un peu de terre obtenu par prière ,
Pour jamais sous la tombe eût renfermé Molière (2) ,
(i) Célèbre actrice* Racine , qui récitait aemirablcment bien, avait pris soin de la former. Pendant sa dernière maladie elle renonça au théâtre en présence du curé de Saint-Sulpice , et avant ,ea mort elle renouvela cette abjuration entre les mains du euré d’Auteuil.
(a) Molière étant mort presque subitement , après avoir joué le Malade imaginaire , les comédiens se disposaient à lui faire un convoi magnifique ; mais Molière était comédien , et par conséquent soumis à l'excommunication dont l’autorité ecclésiastique a frappé en France ceux de sa profession ; c’est pourquoi Mgr. de Ilarlai , archevêque , no voulut pas permettre qu’on l’inhumât en terre sainte. La femme de Molière alla sur-le-champ à Ycrsailles se jeter aux pieds de Louis XIV , pour sc plaindre de l’injure que l’on faisait , disait-elle , à la mémoire de son mari en lui refusant la sépulture. Le roi répondit que cotte affaire dépendait du minis-
Mille de ses beaux traits aujourd’hui si vantés ,
Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.
L’ignorance et l’erreur à ses naissantes pièces (1) , 1
En habits de marquis , en robes de comtesses ,
Venaient pour diffamer son chef-d’œuvre nouveau ,
Et secouaient la tète à l’endroit le plus beau. -1
Le Commandeur (2) voulait la scène plus exacte.
Le vicomte ( 3 ) indigné sortait au second acte.
Mais sitôt que d’un trait de ses fatales mains La Parque l’eût rayé du nombre des humains ,
On reconnut le prix de sa muse éclipsée.
L’aimable comédie avec lui terrassée
Eu vain d’un coup si rude espéra revenir , ^
Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
Tel fut chez nous le sort du théâtre comique.
Toi donc qui , t’élevant sur la scène tragique ,
Suis les pas de Sophocle , et , seul de tant d’esprits ,
De Corneille vieilli sais consoler Paris :
1ère de l'archcvdquc , et que c’était à lui qu’il fallait s'adresser.
Cependant il fit dire k ce prélat qu’il fît en sorte d’éviter l’éclat et le scandale. L’archevêque révoqua donc la défense , à condition que l’enterrement serait fait sans pompe et sans bruit , . ce qui fut exécuté.
(i) L’Eiole des femmes , qui est une des premières comédies de Molière , fut fort suivie , et encore plus critiquée.
(a) Le commandeur de Souvré n’approuvait pw la comédie de l’Ecole des femmes.
(i) Le comte du Broussain , pour faire sa cour au commandeur ,■ sortit un jour au second acte de la comédie , disant qu il ne savait pas comment on avait la patience d’écouter une pièce où l’on violait ainsi les règles.
EPITHE Vif.'
Cesse de fëtonner si l'envie animJe ,
Attachant à ton nom aa ronille cnTcnimée ,
Racine , fait briller aa profonde aageaae.““'
^ mdnte en repoa s'endort dans la paresse • par es envien. un génie excité, '
Au comble de son art est mille fois monté
Auc;%:::g“
Pf , ; Cinna doit sa naissance fai •
Et peut-être ta plume au. censeurs de Py„^
o t les plus nobles traib dont tu peignis Lrrhus (3)
Moi-nieme dont la gloire ici moins rjpaudue JJes pales envieux ne liJesse point la vue Mais qu'une humeur trop libre , un esprit peu soumi De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis^- Je dois plu, à leur haine , il faut ,ue je l'aTOue Qu au faible et vain talent dont la Lnre me l ’
ToZ La "
jours en marchant m'empêche de broncher.
CO Madame Deshouliêrcs avait fi.;»
la Phèdre de Racine. ”” sonnet satiriqne contre
(O b. ad « CW , d,„
^oy« la note de la IX. e satire , page 99.
{.à J tics deux vers dèsicnent
gédies de Racine. L'Andromaque trouvT dl"‘ damnait surtout le caractère de Pyrrhus ' con-
▼îolent, trop emporté tron f7 v ® ' . 9“’°" trouvait trop
Britannicus; et dans cette pièc^'ifs-ltocrVd”^"®®
^rsonnago de Burrhus le caractère ^ ^ ^ *®
homme. “ caractère d’un parfait honnête
Je songe , à chaque trait que ma plume hasarde ,
Que d’un œil dangereux leur troupe nue regarde.
Je sais sur leur avis corriger mes erreurs ,
Et je mets à profit leurs malignes fureurs.
SitAt que sur un vice ils pensent me confondre ,
C’est en me guérissant que je sais leur répondre ;
Et plus en criminel ils pensent m’ériger ,
Plus , croissant en vertu , je songé à me venger. Imite mon exemple ; et lorsqu’une cabale ,
Un flot de vains auteurs follement te ravale ,
Profite de leur haine et de leur mauvais sens ;
Ris du bruit passager de leurs cris impuissans. '
Que peut contre tes vers une ignorance vaine ?
Le Parnasse français ennobli par ta veine Contre tous ces complots saura te maintenir ,
Et soulever pour toi l’équitable avenir.
Et qui , voyant un jour la douleur vertueuse De Plièdre , malgré soi , perfide , incestueuse ,
D’un si noble travail justement étonné ,
Ne bénira d’abord le siècle fortuné
Qui , rendu plus fameux par tes illustres veilles ,
Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles ?
Cependant laisse ici gronder quelques censeurs Qu’aigrissent de tes vers les charmantes douceurs.
Et qu’importe à nos vers que Perrin les admire (1) , Que l’auteur du Jouas (2) s’empresse pour les lire ,
(i) Horace , liv. : , sat. 10.
Men’moveat dmex Pantilius , cÊc. (a) Coras. ^
Qu’ils charment de Senlis le poète idiot (i) ,
Ou le sec traducteur du français d’Amyot ( 2 ) : Pourvu qu’avec e'ciat leurs rimes débitées Soient du peuple , des grands , des provinces goûtées ; Pourvu qu’ils puissent plaire au plus puissant des rois ; Qu’à Chantilly Condé les souffre quelquefois (3) ; Qu’Enghien en soit touché , que Colbert et Vivonne , Que La Rochefoucault , Marsillac et Pomponne (4 ) , Et mille autres qu’ici je ne puis faire entrer ,
A leurs traits délicats se laissent pénétrer ?
Et plut au ciel encor , pour couronner l’ouvrage ^
Que Montauzier voulût leur donner son suffrage !
C*) Liniôre avait la physionomie d'un idiot. Il ne réussissait qu'à faire des chansons impies ; c’est pourquoi notre auteur lu* reprocha un jour qu’il n’avait de l’esprit que contre Dieu. On l’appelait V Athée de Senlis, *
(a) Jacques Amyot , auteur célèbre qui a traduit en français toutes les œuvres de Plutarque. L’abhé Tallcmont entreprit d’en faire une nouvelle traduction dans laquelle il no fit que regratter celle d’Amyot et la mettre en meilleur langage f sans consulter l’original grec.
(3) Le grand Condé a passé les dernières années de sa vie dans sa belle maison de Chantilly.
C4) Ce duc de La Rochefoucault , auteur du livre des Maximes morales.
Marsillac , fils du duc de La Rochefoucault.
Le marquis de Pomponne , ministre d’état.
(5) Le souhait obligeant et flatteur qni est exprimé dans ee vers produisit sur le cœur du duc de Montauzier tout l’clTet que l'auteur s'en était promis. Ce due passa de l’estime
qu’il avait pour Boileau à une véritalilc amitié qui a duré toute sa vie. 9
ÉPITRE VII. igi
C’est à de tels lecteurs que j’offre mes e'crits (i).
Mais pour uutas grossier de frivoles esprits , Admirateurs zélës de toute œuvre insipide ;
Que non loin de la place où Brioché (a) préside ,
Sans chercher dans les vers ni cadence ni son ,
Il s’en aille admirer le savoir de Pradon (3).
(i} Horace , lir. i , sat. lo.
Complures alios , doctos ego quos et anicos Prudens preetereo , etc.
( 2 } Fameux joueur de marionnettes , logé pris des comédiens.
(3} Pradon était fort ignorant. Un jour , au sortir d'une de ses tragédies , le prince de Conti l’ainé lui ayant dit qu’il arait transporté en Europe une ville qui est dans l'Asie ;• Je prie votre Altesse de m'excuser , répondit Pradon , car je ne sais pas trop bien la chronologie.
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AU ROI
L’auteur appelait ordinairement celte épître sonremer-^ ciment. En effet il y marqpie plus particulièrement que dans le reste de ses ouvrages la reconnaissance qu’il avait des bienfaits dont le roi l’avait gratifié. Elle fut composée en 167$ ; mais il ne la fit paraître que l’année suivante. ,
Grand Roi , cesse de vaincre , ou je cesse d’écrire (1).
Tu sais bien que mon style est né pour la satire ; j
Mais mon esprit contraint de la désavouer |
Sous ton règne étonnant ne veut plus que louer.
Tantôt dans les ardeurs de ce zèle incommode ,
Je songe à mesurer les syllabes d’une ode ;
Tantôt d’une Enéide auteur ambitieux ,
Je m’en forme déjà le plan audacieux.
Ainsi , toujours flatté d’une douce manie ,
Je sens de jour en jour dépérir mon génie ;
(i) En 1675 la fin de la campagne ne fut pas heureuse pour la '
France. Turenne fut tué d'un coup de canon le 17 de juillet i les troupes furent obligées de repasser le Rhin et de revenir en Alsace. Le maréchal de Gréqui perdit la bataille de Saverne , fut fait prisonnier dans Trêves , etc. Ces revers obligèrent Boileau à ne point faire paraître alors son épître.
ÉPiTRE vm. ig3
Et mes vers en ce style ennuyeux , sans appas , Déshonorent ma plume , et ne t’iionorent pas.
Encor si ta valeur à tout vaincre obstinée Nous laissait pour le moins respirer une année , Peut-être mon esprit , prompt à ressusciter ,
Du temps qu’il a perdu saurait se racquitter.
Sur ses nombreux défauts , merveilleux à décrire , Le siècle m’offre encor plus d’un bon mot à dire ;
Mais à peine Dinan et Limbourg sont forcés ,
Qu’il faut chanter Bouebain et Coudé terrassés (i). Ton courage affamé de périls et de gloire Court d’exploits en exploits , de victoire en victoire ; Souvent ce qu’un seul jour te voit exécuter Nous laisse pour un an d’actions à conter.
Que si quelcpiefois , las de forcer des murailles ,
Le soin de tes sujets te rappelle à Versailles ,
Tu viens m’embarrasser de mille autres vertus :
Te voyant de plus près , je t’admire encor plus.
Dans les nobles douceurs d’un séjour plein de charmes Tu n’es pas moins héros qu’au milieu des alarmes. De ton trône agrandi portant seul tout le faix ,*
Tu cultives les arts , tu répands les bienfaits ;
Tu sais récompenser jusqu’aux muses critiques.
Ah ! crois-moi , c’en est trop. Nous autres satiriques , Propres à relever les sottises du temps ,
Nous sommes un peu nés pour être mécontens.
Notre muse , souvent paresseuse et stérile ,
A besoin pour marcher de colère et de bile.
(i} Dinan et Limbourg furent pris au commencement de la campagne de 1675. Bouchain et Londé en 1676.
ig4 ÉPITRE VIII.
Notre style languit dans un remercimcnt ;
Mais , grand Roi , nous savons nous plaindre élégamment.
Oh ! que si je vivais sous les règnes sinistres De ces rois nés valets de leurs propres ministres (i) , Et qui , jamais en main ne prenant le timon ,
Aux exploits de leur temps ne prêtaient que leur nom ; Que sans les fatiguer d’une louange vaine ,
Aisément les bons mots couleraient de ma veine !
Mais toujours sous ton règne il faut se récrier ; Toujours les yeux au ciel il faut remercier.
Sans cesse à t’admirer ma critique forcée N’a plus en écrivant de maligne pensée.;
Et mes chagrins sans fiel , et presqu’évanouis ,
Font grâce à tout le siècle en faveur de Louis.
En tous lieux cependant la Pharsale approuvée (2) Sans crainte de mes vers va la tête levée.
La licence partout règne dans les écrits.
Déjà le mauvais sens reprenant ses esprits.
Songe à nous redonner des poèmes épiques ,
S’empare des discours mêmes académiques.
Perrin a de ses vers obtenu le pardon ,
Et la scène française est eu proie à Pradou.
Et moi , sur ce sujet loin d’exercer ma plume , J’amasse de tes faits le pénible volume ;
Et ma muse occupée à cet unique emploi Ne regarde , n’entend > ne connaît plus que toi.
CO I-'Cs derniers rois de la première raec laissaient toute l'administration des affaires aux maires du palais.
C*) l*a Pharsale de Brebeuf.
ÊPITRE VIII. 195
Tu le sais bien , pourtant , cette ardeur empressée N’est point eu moi l’eflet d’une Ame intéressée.
Avant que tes bienfaits courussent me cliercher ,
Mon zèle impatient ne se pouvait cacher.
Je n’admirais que toi. Le plaisir de le dire Vint m’apprendre à louer au sein de la satire.
Et depuis que tes dons sont venus m’accabler ,
Loin de sentir mes vers avec eux redoubler , Quelquefois , le dirai-je , un remords le'gitime Au fort de mon ardeur vient refroidir ma lime.
II me semble, grand Roi , dans mes nouveaux écrits , Que mon encens payé n’est plus du même prix.
J’ai peur que l’univers qui sait ma récompense N’impute mes transports à ma reconnaissance ;
Et que par tes présens mon vers décrédité N’ait moins de poids pour toi dans la postérité.
Toutefois je sais vaincre un remords qui te blesse. Si tout ce qui reçoit des fruits de ta largesse A peindre tes exploits ne doit point s’engager ,
Qui d’un si juste soin se pourra donc charger ?
Ab ! plutôt de nos sons redoublons l’harmonie.
Le zèle à mon esprit tiendra lieu de génie.
Horace tant de fois dans mes vers imité ,
De vapeurs en son temps , comme moi , tourmenté , Pour amortir le feu de sa rate indocile ,
Dans l’cncrc quelquefois sait égayer sa bile.
Mais de la même inaiu qui peignit Tullius (1) ,
( 1 ) Sénateur romain. César l'exclut du sénat ; mais il y rentra après la mort de cet empereur. J'oyez Horace , /ir. i > sat, 6.
lg6 ÉPITRE Vlir.
Qui d’affronts immortels couvrit Tigelüus (i) ,
II sut chanter le vin ; il sut vanter Auguste ,
Et marquer sur sa lire une cadence juste.
Suivons les pas fameux d’un si noble écrivain. *
A ces mots quelquefois prenant la lyre en main ,
Au récit que pour toi je suis prés d’entreprendre ,
Je crois voir les rochers acCourir pour mlentendre ;
Et déjà mon vers coule à flots précipités , 1
Quand j’entends le lecteur qui me crie : Arrêtez ;
Horace eut cent talens ; mais la nature avare Ne vous a rien donné qu’un peu d’humeur bizarre.
Vous passez en audace et Perse et Juvénal ;
Mais sur le ton flatteur Pinchêne (a) est votre égal.
A ce discours , grand Roi , que pourrais- je répondre?
Je me sens sur ce point trop facile à confondre ;
Et sans trop relever des principes si vrais ,
Je m’arrête à l’instant , j’admire et je me tais.
(i} Fameux musicien , le plus estimé de sort temps, fort chéri d’Auguste. Voyez le commencement de la sat. 3, lii>. i. d' Horace- (a) Etienne Martin , sieur de Pinchénc , neveu de Voiture. Il avait fait imprimer un gras recueil de mauvaises poésies , contenant les éloges du roi , des princes et princesses de son sang , et de toute sa cour.
A M. LE MARQUIS DE SEIGNELAY (i),