‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 14 sur 62 · SECRÉTAIRE D’ÉTAT · texte numérisé non relu

SECRÉTAIRE D’ÉTAT

Cette epître contient Vèloge.du vrai. L’auteur y fait voir que rien n’est plus beau que le vrai, et que le vrai seul est aimable. Elle a été composée au commencement de l’année 1675.

Dangereux ennemi de tout mauvais flatteur , Seignelay , c’est en vain qu’un ridicule auteur ,

Prêt à porter ton nom de l’Ebre jusqu’au Gange (2) , Croit te prendre aux filets d’une sotte louange. Aussitôt ton esprit , prompt à se révolter ,

S’échappe , et rompt le piège où l’on veut l’arrêter.

n n’en est pas ainsi de ces esprits frivoles

Que tout flatteur endort au son de ses paroles ;

Qui dans un vain sonnet placés au rang des dieux Se plaisent à fouler l’Olympe radieux ;

Et , fiers du haut étage où La Serre ( 3 ) les loge , Avalent s^ns dégoût le plus grossier éloge.

(i) Fils ainé de M. Colbert.

Expression commune et usitée parmi les poètes médiocres. L'Ebre , riTière d’Espagne. Le Gange , rivière des Indes.

(3} Ce fade panégyriste se flattait d’être fort capable de composer des éloges pour toutes sortes de personnes , suivant l’usage

igS EPITRE IX.

Tu ne te repais point d’encens à si bas prix.

Non que tu sois pourtant de ces rudes esprits Qui regimbent toujours , quelque main qui les flatte ; Tu souffres la louange adroite et délicate ,

Dont la trop forte odeur n’ébranle point les sens.

Mais un auteur novice à répandre l’encens Souvent à son héros dans un bizarre ouvrage ,

Donne de l’encensoir au travers du visage (i) ;

Va louer Monterey d’Oudenarde forcé ( 2 ) ,

Ou vante aux électeurs Turenne repoussé (3).

Tout éloge imposteur blesse une âme sincère.

Si pour faire sa cour à ton illustre père (4) ,

Seignelay , quelque auteur d’un faux zèle emporté , ■ Au lieu de peindre en lui la noble activité ,

où l'on était en ce temp»«là de faire des portraits en vers ou en prose.

(i) Ce vers est devena proverbe.

(o) Après la bataille de Senef , gagnée par le prince de*Gondé , les alliés voulurent effacer la honte de leur défaite par la prise de quelqu’une de nos villes. Le comte de Monterey , gouverneur des Pays-Bas pour l’Espagne , et général de l’armée espagnole , assiéga Oudenarde ; mais le prince de Condé marcha contre lui , • et l’obligea de lever le siège avec beaucoup de précipitation le la septembre xd 74 *

( 3 } Ce vers , aussi bien que le précèdent , est une contre-vérité. Cclui-cildésignc la bataille de Turkeim en Alsace , gagnée par Turenne contre les Allemands , le 5 janvier 1675.

( 4 ) Horace , liv. i , ép. 16.

Si quis bella tlbi terrd pugnata marlque Dicat , etc.

ÉPITIIE IX.

La solide vertu , la vaste intelligence ,

Le zèle pour son roi , l’ardeur , la vigilance ,

La constante équité , l’amour pour les beaux arts , Lui donnait les vertus d’Alexandre ou de Mars ;

Et pouvant justement l’égaler à Mécène ,

Le comparer au fils de Pelée et d’Alcmène ;

Ses yeux d’un tel tableau faiblement éblouis Bientôt dans ce discours reconnaîtraient Louis ,

Et , glaçant d’un regard la muse et le poète , Imposeraient silence à sa verve indiscrète.

Un cœur noble est content de.ee qu’il trouve en lui , Et ne s’applaudit point des qualités d’autini.

Que me sert en efiet qu’un admirateur fade Vante mon embonpoint , si je me sens malade ,

Si dans cet instant même un feu séditieux Fait bouillonner mon sang et pétiller mes yeux ?

Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable. R doit régner partout , et même dans la fable ;

De toute fiction l’adroite fausseté

Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité.

Sais - tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces ,

Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes ? Ce n’est pas que leurs sons agi'éables , nom))reux , Soient toujours à l’oreille également heureux ,

Qu’en plus d’un lieu le sens n’y gêne la mesure ,

Et qu’un mot quelquefois n’y brave la césure ;

Mais c’est qu’en eux le vrai du mensonge vainqueur , Partout se montre aux yeux , et va saisir le cœur ; Que le bien et le mal y sont prisés au juste ;

Que jamais un faquin n’y tint un rang auguste ;

200 ÉPITRE rX.

Et que mon cœur , toujours conduisant mon esprit , Ne dit rien aux lecteurs qu’à soi-même il n’ait dit. Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose j Et mon vers , bien ou mal , dit toujours quelque chose. C’est par-là quelquefois que ma rime surprend*

C’est là ce que n’ont point Jonas ni Childebrand (i) , Ni tous ces vains amas de frivoles sornettes , .j

Montre , miroir d’amour , amitiés , amourettes ( 2 ) , Dont le titre souvent est l’unique soutien ,

Et qui , parlant beaucoup , ne disent jamais rien.

Mais peut-être enivré- des vapeurs de ma muse , Moi-même en ma faveur , Seignelay , je m’abuse. Cessons de nous flatter. Il n’est esprit si droit Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit. Sans cesse on prend le masque , et , quittant la nature , On craint de se montrer sous sa propre figure.

Par-là le plus sincère assez souvent déplaît.

Rarement un esprit ose être ce qu’il est.

Vois-tu cet importun que tout le monde évite ,

Cet homme à toujours fuir , qpii jamais ne vous quitte? n n’est pas sans esprit ; mais ne triste et pesant ,

Il veut être folâtre , évaporé , plaisant :

Il s’est fait de sa joie une loi nécessaire ,

Il ne d^éplaît enfin qud pour vouloir trop plaire.

La simplicité plaît sans étude et sans art.

Tout charme en un enfant dont la langue sans fard ,

A peine du filet encor débarrassée ,

Sait d’un air innocent bégayer sa pensée.

Mauvais poèmes héroïques.

(a) La Montre , petit ouvrage mêlé de vers et de prose , par Bonnecorse ; Miroir d'amour , ouvrage de Perrault.

Le faux est toujours fade , ennuyeux , languissant ; Mais la natufe est vraie , et d’abord on la sent.

C’est elle seule en tout qu’on admire et qu’on aime ; Un esprit në chagrin plaît par son chagrin même. Chacun pris dans son air est agréable en soi.

Ce n’est que l’air d’autrui qui peut déplaire en moi.

Ce marquis était né doux , commode , agréable,

On vantait en tous lieux son ignorance aimable ;

Mais depuis quelques mois devenu grand docteur ,

Il a pris un faux air , une sotte hauteur ;

Il ne veut plus parler que de rime et de prose.

Des auteurs décriés il prend en main la cause :

Il rit du mauvais goût de tant d’hommes divers ,

Et va voir l’opéra seulement pour les vers.

Voulant se redresser , soi-même on s’estropie ,

Et d’un original on fait une copie :

L’ignorance vaut mieux qu’un savoir affecte.

Rien n’est beau, je reviens, que par la vérité. . C’est par elle qu’on plaît et qu’on peut long-temps plaire :

L’esprit lasse aisément si le cœur n’est sincère.

En vain par sa grimace un bouffon odieux A table nous fait rire et divertit nos yeux.

Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre : Prcnez-lc tête-à-tête ; ôtez-lui sou théâtre ,

• Ce n’est plus qu’un cœur bas , un coquin ténébreux ; Son visage essuyé n’a plus rien que d’affreux.

J’aime un esprit aisé qui se montre , qui s’ouvre ,

Et qui plaît d’autant plus , que plus il se découvre. Mais la seule vertu peut souffrir la clarté.

Le vice toujours sombre aime l’obscurité ;

Diÿi:?-ibyCoogIi

Pour paraître au grand jour , il faut gu'il sc déguise ; C’est lui qui de nos mœurs a banni la franchisé.

Jadis l’homme vivait au travail occupé ,

Et ne trompant jamais , n’était jamais trompé.

On ne connaissait point la ruse et l’imposture.

Le Normand même alors ignorait le parjure (i). Aucun rhéteur encor arrangeant les discours N’avait d’un art menteur enseigné les détours.

Mais sitôt qu’aux humains , faciles à séduire , L’abondance eut donné le loisir de se nuire ,

La mollesse amena la fausse vanité.

Chacun chercha pour plaire un visage emprunté. Pour éblouir les yeux la fortune arrogante Affecta d’étaler une pompe insolente.

L’or éclata partout sur les riches habits ,

On polit l’émeraude , on tailla le rubis ;

Et la laine et la soie , en cent façons nouvelles , Apprirent à quitter leurs couleurs naturelles (2) .

La trop courte beauté monta sur des patins.

La coquette tendit ses lacs tous les matins ;

Et , mettant la céruse et le plâtre en usage , . Composa de sa main les fleurs de son visage.

L’ardeur de s’enrichir chassa la bonne foi.

Le courtisan n’eut plus de sentiment à soi.

Tout ne fut plus que fard , qu’erreur , que tromperie. On vit partout régner la basse flatterie.

Ci) Je date de loin, disait Boileau , c'était deux cents ans avant le déluge.

(a) Virgile , églog. 4 .

Nec varias discet mentiri lana colores.

ÉPITBE IX. 2o3

Le Parnasse surtout fécond en imposteurs ■

Dilfama le papier par ses propos menteurs.

De là vint cet amas d’ouvrages mercenaires ,

Stances , odes , sonnets , épîtres liminaires ,

On toujours le héros passe pour sans pareil ;

Et , fût-il louche et borgne, est réputé soleil (i).

Ne crois pas toutefois , sur ce discours bizarre ,

Que d’un frivole encens malignement avare ,

J’en veuille sans raison frustrer tout l’univers.

La louange agréable est l’âme des beaux vers.

Mais je tiens , comme toi , qu’il faut qu’elle soit vraie , Et que son tour adroit n’ait rien qui nous effraie. Alors, comme j’ai dit, tu la sais écouter.

Et sans crainte â tes yeux l’on pourrait t’exalter.

Mais sans t’aller chercher des vertus dans les nues ,

Il faudrait peindre en toi des vérités connues ; Décrire ton esprit ami de la raison ,

Ton ardeur pour ton roi , puisée en ta maison ;

A servir ses desseins ta vigilance heureuse ;

Ta probité sincère , utile , officieuse.

Tel qui hait à se voir peint en de faux portraits ,

Sans chagrin voit tracer scs véritables traits.

Condé même , Condé , ce héros formidable ,

Et non moins qu’aux Flamands aux flatteurs redoutable ,

Ne s’offenserait pas si quelque adroit pinceau Traçait de scs exploits le fidèle tableau:

f M. de Sei'vien , surintendant des finances , n’avait qu'un ceil , et on ne laissait pas de le traiter de Soleil dans les épitres dédicatoircs et les antres éloges qn’on lui adressait.

ao 4 ÉPITRE IX.

Et dans Senef (i) en feu contemplant sa peinture ,

Ne désavoùrait pas Malherbe ni Voiture.

Mais malheur au poète insipide , odieux ,

Qui viendrait le glacer d’un éloge ennuyeux.

Il aurait beau crier ; Premier prince du monde , Courage sans pareil , lumière sans seconde ( 2 ) ;

Ses vers jetés d’abord , sans tourner le feuillet ,

Iraient dans l’antichambrC amuser Pacolet (3).

^1) La baUille de Senef en Flandre , gagnée par le prince de Condé , le 1 1 août 1674 , contre les Allemands , les Espagnols et les Hollandais commandés par le prince d’Orange.

(a) Commencement du poème de Charlemagne , dont l’auteur est Louis Le Laboureur.

( 5 ) Valet de pied du grand Condé.

PRÉFACE

Je ne sais si les trois nouvelles épi 1res que je donne ici au public auront beaucoup (^approbateurs ; mais je sais bien que mes censeurs y trouveront abondamment de quoi exercer leur ci^iùque ; car tout y est extrêmement hasardé. Dans le premier de ces trois ouvrages , sous prétexte de faire le procès à mes derniers • vers y je fais mot-même mon éloge , et n'oublie rien de • ce qui peut être dit à mon avcaitage. Dans le second , je m'entretiens avec mon jardinier de choses très-basses et très-petites ; et dans le troisième , je décide hautement du plus grand et du plus important point de la religion , je veux dire de Vamour de Dieu. J'ouvre donc un beau champ à ces censew's pour attaquer en moi y et le poète orgueilleux , et le villageois grossier y et le théologien téméraire. Quelque fortes pourtant que soien^ leurs attaques , je doute qu'elles ébranlent la ferme résolution que fai prise il y a long-temps de ne rien répondre , au moins sur le ton sérieux , à tout ce qu'ils écriront contre moi.

A quoi bon en effet perdre inutilement du papier ?

Si mes épîtres sont mauvaises , tout ce que je dirais ne les ferait pas ü'ouver bonnes ; et si elles sont bonnes ,

2o6 PJIÉFACE.

tout ce qu'ils feront ne les fera pas trouver mauvaises. Le public n'est pas un juge qu'on puisse corriger ni qui se règle par les passions d^autrui. Tout ce bruit , tous ces écrits qui se font ordinairement contre des ouvrages où Von court , ne servent qu'à y faire encore plus courir , et à en mieux marquer le mérite. Il est de Vessence éVun bon livi'e éV avoir des censeurs ; et la plus grande disgrâce qui puisse arriver à un écrit qu'on met au jour , ce n'est pas que beaucoup de gens en disent du mal , c'est que personne n'en dise rien.

Je me garderai donc bien de trouver mauvais qu’on attaque mes trois épitres. Ce qu'il y a de certain , c'est que je les ai fort travaillées , et principalement celle de Vamour de Dieu que j'ai retouchée plus d^une fois , et où f avoue que fai employé tout le peu que je puis avoir d'esprit et df lumières. J'avais dessein d'abord de la donner toute seule , les deux autres me paraissant trop frivolés pout' être présentées au grand jour de Vimpression avec un ouvrage si sérieux. Mais des amis très-sensés m'ont fait comprendre que ces deux épîtres , quoique dans le style enjoué , étaient pourtant des épîtres morales où il n'était rien ensei-

tre , bien loin de lui nuire , elles pourraient meme faire une diversité agréable ; et que d'ailleurs beaucoup d’honnêtes gefis souhaitant de les avoir toutes trois ensemble , je ne pouvais pas avec bienséance me dispenser de leur donner une si légère satisfaction. Je nie suis rendu à ce sentiment , et on les trouvera ras-

PRÉFACE. 207

semblées ici dans un même cahier. Cependant comme il y a des gens de piété qui peut-être ne se soucieront guère de lire les entretiens que je puis avoir avec mon jardinier et avec mes vers , il est bon de les avertir qiCïly a ordre de leur dislribiœr à pari la dernière , savoir celle qui traite de Vamoiir de Dieu ; et que non-seulement je ne trouvej’ai pas étrange qu'ils ne lisent que celle-là , mais que je me sens quelquefois moi-même en des dépositions d'esprit , où je voudrais de bon cœur n'avoir de ma vie composé que ce seul ouvi'age ,• qui vraisemblablement sera la dernière pièce de poésie qu'on aura de moi ; mon génie pour les vers commençant à s'épuiser , et mes emplois historiques ne me laissant guère le temps de m'appliquer à chei'clier et à ramasser des rimes.

V oilà ce que f avais à db'c aux lecteurs. IVéanmnins , avant que de finir cette préface , il ne sera pas hors de propos , ce me semble , de rassurer des personnes timides qui , n'ayant pas une fort grande idée de ma capacité en matière de théologie , douteront peut-être que tout ce que j'avance en mon épître soit fort infaillible , et appréhenderont qu'en voulant les conduire je ne les égare. j4Jin donc qu'elles marchent sûrement , je leur dirai , vanité à part , que fai lu plusieuj's fois cette épître à un fort grand nombre de docteurs de Sorbonne, de pères de V Oratoire et de jésuites très-célèbres qui toié y ont applaiuli , et en ont trouvé la doett'ine très-saine et trèspure ; que beaucoup de prélats illustres à qui je l'ai récitée en ont jugé comme eux; que monseigneur

2o8 ' PRÉFACE*

Vévdque de Meaux (i) , c'est-à-dire une des plus grandes lumières qui aient éclairé l’Eglise dans les derniers siècles , a eu long-temps mon ouvrage entre les mains'; et qu' après V avoir lu et relu plusieurs fois , il nia non-seulement donné son approbation , mais a trouvé bon que je publiasse à tout le monde qu’il me la donnait. '

( 1 } Bossuet.

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