‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 15 sur 62 · A MES VERS · texte numérisé non relu

A MES VERS

L’auteur avait une grande prédilection pour cette pièce , et il l’appelait ordinairement ses inclinations. Il la composa en l’année i6g5 , pour fermer la bouche à une*infîuité de vils rimeurs qui avaient osé censurer ses ouvrages. L’idée en est prise d’une épître d’Horace , qui est la ao.® du liv. i.

J’AI beau vous arrêter , ma remontrance est vaine : Allez , partez , mes vers , dernier fruit de ma veine ; C’est trop languir chez m.oi dans un obscur séjour.

La prison vous déplait , vous cherchez le grand jour ; Et déjà chez Barbin (i) , ambitieux libelles ,

Vous brûlez d’étaler vos feuilles criminelles (a).

Vains et faibles enfans dans ma vieillesse nés ,

Vous croyez , sur les pas de vos heureux aînés ,

Voir bientôt vos bons mots , passant du peuple aux princes ,

Charmer également la viUe et les provinces ,

(i) Libraire de Paris.

(a) Horace , liv. i , ép. ao.

Vertumnum , Jc^numque , liber , etc.

Et^, par le prompt effet d’un sel rejouissfmt ,

Devenir quelquefois proverbes en naissant (i).

Mais perdez cette erreur dont l’appât vous amorce.

Le temps n’est plus ,mes vers, où ma niuseen sa force, Du Parnasse français formant les nourrissons.,

De si riches couleurs habillait ses leçons (a) ;

Quand mon esprit poussé d’un courroux légitime Vint devant la raison plaider contre la rime (3) ,

A tout le genre humain sut faire le procès (4) ,

Et s’attaqua soi-mème avec tant de succès (5) ;

Alors il n’était point de lecteur si sauvage Qui ne se déridât en lisant mon ouvrage ; *

Et qui , pour s’égayer souvent dans ses discours , D’un mot pris en mes vers n’empruntât le secours.

Mais aujourd’hui qu’enfin la vieillesse venue ,

Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue ,

(O II y a des expressions heureuses gui renferment un grand sens en peu de paroles ; elles sont ordinairement adoptées par le public , et deriennént bientôt proverbes. Tels-sont la plupart des vers de notre auteur.

J'appelle un chat un chat , etc. Sat. I.

La raison dit Virgile , et la rime Quinaut. Sat. II.

Des sottises d’autrui nous aillons au palais. Ep. II.

Un sot troure toujours un plus sot qui l'admire.

Art poét. ch. I.

Un sol quelquefois ouvre un avis important. Ibid. cb. IV.

(i) L’Art poétique.

(3} Satire deuxième.

Satire huitième.

C5) Satire neuvième-

A jeté sur ma tête, avec scs doigts pesans ,

Onze lustres complets , surchargés de trois ans(i), Cessez de présumer , dans vos folles pensées ,

Mes vers , de voir en foule à vos rimes glacées Courir, l’argent en main , les lecteurs empressés.

Nos beaux jours sont finis , nos honneurs sont passés : Dans peu vous allez voir vos froides rêveries Exciter du public les justes moqueries ;

Et leur^auteur , jadis à Régnier préféré,'

A Pinchêne , à Linière , à Perrjn compare.

Vous aurez beau crier : O vieillesse ennemie !

N'a-t-il donc tant vécu que pour celle infamie ( 2 ) / Vous n’entendrez partout qu’injuneux brocards Et sur vous et sur lui fondre de toutes parts.

Que veut-il , dira-t-on ? Quelle fougue indiscrète

Ramène sur les rangs encor ce vain athlète ?

Quels pitoyables vers ! quel style languissant!

Malheureux , laisse en paix ton cheval vieillissant(3) ,

De peur que tout à coup efflanqué , sans haleine ,

Il ne laisse en tombant son maître sur l’arène.

Ainsi s’expliqueront nos censeurs sî>urcilleux :

Et bientôt vous verrez mille auteurs pointilleux ,

Pièce à pièce épluchant vos sons et vos paroles ,

Interdire chez vous l’entrée aux hyperboles ,

Traiter tout noble mot de termes hasardeux

Et dans tous vos discours , comme monstres hideux ,

(l) Cinqaante-hoit ans.

(a) Vers du Cid , act. I , sc. 4- (5) Horace , liv. I , ép. I.

SoU e scnescentem malurù sanus equum , etc.

C ^ by Googli-

Hueç.la'métaphore et la métonymie ,

Gi'ands mots que Pradon croit des termes de chimie ; Vous soutenir qu’un lit ne peut être effronté ,

Que nommer la luxure est une impureté.

En vain contre ce flot d’aversion publique

Vous tiendi ez quelque temps ferme sur la boutique ,

Vous irez à la fin , honteusement exclus ,

Trouver au magasin Pyrame et Régulus (i) ,

Ou couvrir chez Thierry , d’une feuille encor^neuve , Les méditations de Buzée et d’Hayneuve (2) j Puis en tristes lambeaux semés dans les marchés ,

Souffrir tous les affronts au Jonas reprochés (3).

Mais quoi , de ces discours bravant la vaine attaque, Déjà , comme les vers de Ginna , d’Andromaque (4), Vous croyez à grands pas chez la postérité Courir , marqués au coin de l’immortalité.

Hé bien , contentez donc l’orgueil qui vous enivre. Montrez-vous , j’y consens ; mais du moins , dans mon livre

Commencez par vous joindre à mes premiers écrits , C’est là , qu’à la fat eur de vos frères chéris ,

Peut-être enfln soufferts comme enfans de ma plume , Vous pourrez vous sauver , épars dans le volume.

(1} Tragédies de Pradon.

(3) Notre auteur , étant un jour dans la boutique de Thierry , son libraire , s'aperçut qu'on avait employé les tragédies de Pradon à envelopper les méditations du P. Julien Hayneuve , jésuite. Le P. Buzée , aussi jésuite.

C3) Jonas , poème héroïque , non vendu.

(4) Cinna , tragédie de Corneille. Andromaque , tragédie de Racine.

EPITRE X» 2i3

Que si mêmes un jour le lecteur gracieux (i) , j

Amorce par mon nom , sur vous tourne les yeux , |

Pour m’cn récompenser, mes vers , avec usure , i

De votre auteur alors faites-lui la peinture ,

Et surtout prenez soin d’effacer bien les traits Dont tant de p.eintres faux ont fle'tri mes portraits.

Déposez hardiment qu’au fond cet homme horrible ,

Ce censeur qu’ils ont peint si noir et si terrible ,

Eut un esprit doux , simple , ami de l’équité ,

Qui , cherchant dans scs vers la seule vérité ,

Fit , sans être malin , ses plus grandes malices ,

Et qu’enfîn sa candeur seule a fait tous ses vices (2).

Dites que , harcelé par les plus vils rimeurs ,

Jamais , blessant leurs vers , il n’effleura leurs mœurs :

Libre dans ses discours , mais pourtant toujours sage ,

Assez faible de corps , assez doux de visage ,

Ni petit , ni trop grand , très-peu voluptueux ,

Ami de la vertu plutôt que vertueux.

Que si quelqu’un , mes vers , alors vous importune ,

Pour savoir mes parens , ma vie et ma fortune ,

(l) Horace , liv. i , ép. ao.

CUm tibi Sol tepidus plures adnoi’erit aures , etc.

(a) L’auteur 9 fait mettre ces vers au bas de son portrait , en les disposant ainsi :

Tu peur voir dans ces traits qu'au fond cet homme horrible,

Ce censeur qu'on a cru si noir et si terrible , '

Fut un esprit doux , simple , ami de l'équité ,

Çui , cherchant dans ses vers la seule vérité ,

Fit, sans être malin , ses pins grandes malices ;i Et sa candeur fit tous scs vices.

2 i 4 ÉPITRE X.

Contez4ui qu’allié d’assez hauts magistrats ( i) ,

Fils d’un père greffier , né d’aïeux avocats (2) ,

Dès le berceau perdant une fort jeune mère (3) , Réduit , seize ans après , à pleurer mon vieux père (4) , J’allai d’un pas hardi , par moi-même guidé ,

Et de mon seul génie qn marchant •secondé ,

Studieux amateur et de Perse et d’Horace ,

Assez près de Régnier m’asseoir sur le Parnasse.

Que , par un coup du sort au grand jour amené ,

Et des bords du Permesse à la cour entraîné ,

Je sus , prenant l’essor par des routes nouvellees , Elever assez haut mes poétiques ailes ;

Que ce roi dont le nom fait trembler tant de rois Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits (5) ; Que plus d’un grand m’aima jusques à la tendresse (6) ; Que ma vue à Colbert inspirait l’allégresse ;

Qu’au] ourd’hui même encor, de deux sens affaibli (7) ,

(1) Boileau tenait à plusieurs familles illustres dans la robe.

(a) Il tirait son origine de Jean Boileau , notaire et secrétaire du roi ,, gui obtipt des lettres de noblesse pour lui et pour sa postérité , en l33i. Quelques-uns de scs descendans ont été célébrés arocats.

(3) Il n’avait que onze mois quand Anne Denielle , sa mère , mourut âgée de a3 ans > en idSy.

(4) Il mourut en 1 667 , âgé de 73 ans.

(5) Il fut nommé pour écrire Thistoirc du roi avec Racine , au mois d’octobre 1 677.

' (6) Madame la duchesse d'Orléans , première femme du grand Condé, et M.’ le prince son fils. Le prince de Conti , le premier président de Lamoignon , le marécJral de "Vivonne , etc.

(7) De la vue et de l'ouic.

ÈPITRE 'X.

Retiré de la cour (i) , et non mis en oubli ,

Plus d’un héros (2) , épris des fruits de mon étude , Vient quelquefois chez moi goûter, la solitude.

Mais par ces longs propos , c’est trop vous retenir , Depuis long-temps , mes vers , vous brûlez de partir ; Déjà plein du beau feu qui pour tous le transporte Barbin impatient chez moi frappe à la porte ;

Il vient pour vous chercher. C’est lui : j’entends sa voix ;

Adieu , mes vers, adieu pour la dernière fois.

Il n’allait plus à la cour depuis l’année 1690 , et il s’en était ^ retiré pour )ouir de la liberté et du repos. Après la mort de Racine , il alla voir . Louis XIY pour lui apprendre cette moi% , et recevoir ses ordres 'par rapport à son histoire dont il se trouvait seul charge. Le roi le re(ut avec bonté , et quand il voulut se retirer , il lui dit obligeapament , lui faisant voir sa montre qu’il 4 tenait par hasard à la main : Souvenez-vous que j'ai toujours a vous donner une heure par semaine , quand vous voudrez venir.

le marquis dc.Termes, M.'de Pont-Chartrain, M. d’Aguesseau , et plusieurs autres ; mais pai'ticulièrement le duc et le prince de Conti qui l’honoralcnt souvent de leurs visites à Auteuil.

Horace , liv. i , ép. 20.

Me primis urbis belli placuissc domique , etc.

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