‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 16 sur 62 · A MON JARDINIER · texte numérisé non relu

A MON JARDINIER

Dans cette épître l’auteur s’entretient avec son jardi- * nier , et, par des discours proportionnés aux connais- ^sanccs d’un villageois, il lui explique les diffîcultés dc|la poésie , et la peine qu’il y a surtout d’exprimer noblement et avec élégance les choses les plus communes et les plus sèches. De là il prend occasion de lui démontrer que le travail est nécessaire à l’homme pour être ' heureux: Cette épître fut composée en 1696. Horace a aussi adressé une épître à son fermier ; c’est la quatorzième du premier livre.

Laborieux valet du plus commode maître

Qui , pour te rendre heureux , ici-bas pouvait naître ;

Antoine , gouverneur de mon jardin d’Auteuil ,

Qui diriges chez mqi l’if et le chèvre-feuil ,

Et sur mes eSpaHers , industrieux génie ,

Sais si bien exercer l’art de La Quintiiiie (1) ;

Oh ! que de mon esprit triste et mal ordonné (2) ,

Ainsi que de ce chanip par toi si bien qrné ,

(O Directeor des jardins du roi.

C») Horace , liv.' i , ép. 14. ' •

Certemus , spinas animone ego fortiùs , etc.

Ne puis-je faire ôter les ronces , les ëpines ,

Et de défauts sans nombre arracher les racines !

Mais parle ^ raisonnons. Quand,' du matin au soir, Chez moi poussant la bêche ou portant l’arrosoir ,

Tu fais d’un sable aride une terre fertile ,

Et rends tout mon jardin à tes lois si docile ;

Que dis-tu de m’y vçir rêveur , capricieux ,

Tantôt baissant le front , tantôt levant les yeux ,

De paroles dans l’air par élans envolées Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées (i) ?

Ne soupconûes-tu point qu’agité du démon ,

Ainsi que ce cousin des quatre fils Aiinon ( 2 ) ,

Dont tu lis quelquefois la merveilleuse histoire ,

Je rumibe en marchant quelque endroit du grimoire (3) ?

(i) Boileau, travaillant à son ode sur la prise de Namur se promenait souvent dans les allées de son jardin d’Auteuil. Là il tâchait d'exciter son feu , et s’abandonnait à l’enthousiasme * Un jour il s'aperçut que son jardinier l’écoutait , et l’observait au travers des feuillages. Le jardinier surpris, ne savait à quoi attribuer les transports de son maître , et peu s'en fallut qu’il ne le soupçonnât d’avoir perdu l’esprit. Les postures que le jardinier faisait de son câté , et qui marquaient son étonnement , parurent fort plaisantes au maître ; de sorte qu’ils se donnèrent quelque temps la comédie l’un à l’autre sans s’en apercevoir.

(a} Maugis , surnommé l'enchanteur , vaillant et preux chevalier , letfuel au monde n'avait son pareil en. tart de nécromancie.

ÇS") Livre dont on dit que -les magiciens se servent pour évoquer les démons.

2i8 ’ ÉPITRE XI.

Mais non : tu te souviens qu’au village on t’a dit Que ton maître est nommé pewr coucher par écrit Les faits d’un roi plus grand en sagesse , en vaillance , . * Que Charlemagne aidé des douze pairs de France (i).

Tu crois qu’il y travaille , et qu’au long de ce muf Peut-être en ce moment il prend Mons et Namur.

Que penserais-tu donc , si l’on fallait apprendre ■* Que ce grand chroniqueur des gestes d’ Alexandre , Aujourd’hui méditant un projet tout nouveau , r ^

S’agite , se démène , et s’use le cerveau ,

Pour 'te faire à toi-même , en rinies'insensées ,

Un bizarre portrait des ses folles pensées ?

Mon maître , dirais -tu , passe pour un docteur ,

Et parle quelquefois mieux qu’un prédicateur : f

Sous ces arbres pourtant de si vaines sornettes ’*

Il n’irait point troubler la paix de ces fauvettes ,

S’il Itii fallait toujours comme moi. s’exercer ,

Labourer , couper , tondre , aplanir , palisser ,

Et , dans l’eau de ces puits sans relâche tirée ,

De ce sable étancher la soif démesurée. . , .

Antoine , de nous deux tu 'crois donc , je le voi ,

Que le plus occupé dans ce jardin , c’est toi ?

Oh ! que tu changerais d’avis et de langage , j Si , deux jours seulement libre du jardinage ,

Tout à coup devenu poète et bel esprit ,

Tu t’allais engager à polir un écrit

Qui dît sans s’avilir les plus petites choses ,

Fît des plus secs chardons des oeillets et des roses ,

(O nfait «lliuian à an ouvrage intitulé : La conquête de Charlemagne , grand roi de France et des Espagnes , avec les faits et les gestes des doute pairs de France , etc.

ÊPITRE XI. 219

Et sût même au discours de !a rusticité Donner de l’élégance et de la dignité ;

Un ouvrage , en un mot , qui , juste en tous ses termes , , Sût plaire à d’Aguesseau (1) , sut satisfaire Ternies ; Sût , dis-je , contenter en paraissant au jour Ce qu’pnt d’esprits plus fins , %t la ville , et la cour. Bientôt , de ce travail revenu sec et pâle ,

Et le teint plus jauni que de v^gt ans de hâle ,

Tu dirais , reprenant ta pelle et ton râteau :

J’aime mieuxvmettre encor cent arpens au niveau Que d’aller , follement égaré dans les nues , '

Me lasser à chercher des visions cornues ;

Et , pour lier des mots si mal s’entr’accordans , Prebdre dans ce jardin la lune avec les dents.

Approche donc , • et viens ; qu’un paresseux t’apprenne ,

Antoine , cè que c’est que fatigue et que peine. L’homme ici-bas , toujours inquiet et gêné ,

Est , dans le repos même , au travail condamné ; **

La fatigue l’y' suit. C'est en vain qu’aux poètes *

Les neuf trompeuses Sœurs dans leurs douces retraites Promettent du repos sous leurs ombrages frais :

Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprès ,

La^ cadence aussitôt , la rime , la césure ,

La riche expression , la nombreuse mesure ,

Sorcières dont l’amour sait d’abord les charmer ,

De fatigues sans fin viennent les consumer.

Sans cesse poursuivant ces fugitives fées (2) ,

Çi) 'Alors svoeatf-général aû parlement de Paris , et depuis chan- ^celler de France. ' *

(a) Les Muses.

220 ÉPfTRE XI.

On voit sous les lauriers haleter Jes Orphe'es.

Leur esprit toutefois se plaît en son tourment ,

Et se fait de sa peine un noble amusement.

IVIais je ne trouve point de fatigue si rude - Que l’ennuyeux loisir d’un mortel sans étude ,

Qui , jamais ne sortant de sa stupidité ,

Soutient, dans les langueurs de son osiveté ,

D’une lâche indolence esclave volontaire ,

Le pénible fardeau de n’avoir rien à faire :

Vainement offusq[ué de sespensers épais , •

Loin du trouble et du bruit il croit trouver la paix ; Dans le calme odieux de sa sombre paresse ,

Tous les honteux plaisirs , enfans de la mollesse , Usurpent sur son âme un absolu pouvoir ,

De monstrueux désirs le viennent émouvoir ,

Irritent de ses sens la fureur endormie ,

Et le font le jouet de leur triste infamie.

Puis sur leurs pas soudain arrivent les remords ,

Et bientôt ^vec eux tous les fléaux du corps :

La pierre , la colique et les gouttes cruelles , Guénaud , Rainssant , Brayer (i), presque aussi tristes qu’elles ,

Chez l’indigne mortel courent tous s’assembler ,

De travaux douloureux le viennent accabler ;

Sur le duvet d’un lit , théâtre de ses gènes ,

Lui font scier des rocs , lui font fendre des chênes ; Et le mettent au point d’envier ton emploi.

Reconnais donc , Antoine , et conclus avec moi

Que la pauvreté mâle , active et vigilante

Est , parmi les travaux , moins lasse et plus contente

(0 Trois fameux médecins de Paris.

ÉPITBE XI.

Que la riçhesse oisive^ au sein des voluptés.

Je te vais sur cela prouver deux vérités :

L’une, que le travail aux hommes nécessaire Fait leur félicité plutôt que leur misère ;

Et l’autre , qu’il n’est point de coupable en repos. C’est ce qu’il faut ici montrer en peu de mots. Suis-moi donc. Mais je vois , sur ce début de prône , Que ta bouche déjà s’ouvre large d’une aune ;

Et que, les yeux fermés , tu baisses le menton.

Ma foi , le plus sûr est de finir ce sermon.

Aussi bien j’aperçois ces melons qui t’attendent ,

Et ces fleurs qui là-bas entr’elles se demandent S’il est fête au village , et pour quel fait nouveau On les laiss^aujourd’hui si long-temps manquer d’euu.

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ÉPITRE Xn.

A M. L’ABBÉ RENAUDOT (i) ,

SUR l’amour de dieu.

Docte abbé , tu dis vrai ; l’homme au crime attaché En vain , sans aimer Dieu , croit sortir du péché. Toutefois , n’en dé|>laise aux transports frénétiques Du fougeux moine auteur des troub^^s germaniques (2) ,

Des tourmens de l’enfer la salutaire peur N’est pas toujours l’eflFet d’une noire vapeur Qui , de remords sans fruit agitant le coupable ,

Aux yeux de Dieu le rende encor plus haïssable. Gette utile frayeur , propre à nous pénétrer ,

Vient souvent de la grâce en nous prête d’entrer ,

(i) Eusèbe Renaadot , l'an des quarante de l’Académie française , regardé comme un des premiers hommes de son siècle par la connaissance profonde qu’il avait des langues étrangères , et surtout des langues orientales. Il était lié d'une étroite amitié avec Boileau.

(a} Luther était d’Allemagne. Il condamnait toute pénitence faite par un motif de crainte , parce que la crainte , selon lui , ne pouvait faire que des hypocrites. Il disait encore que la peur des peines de l’enfer est criminelle , et qu’elle offense la bonté de Dieu.

ÉPlTBi: XII. 223

Qui veut dans.notre cœi^ se rendre la plus forte , ■ Et , pour se faire ouvrir , déjà frappe à la porte.i '

Si le pécheur , poussé de ce 'saint mouvement , Reconnaissant son crime , aspire au sacrement , Souvent Dieu tout à coup d’un vrai zèle l’cnnainuie : Le Saint-Esprit revient habiter en sou Ame ,

Y convertit enfin les ténèbres en jour ,

• Et la crainte servile en filial amour.

C’est ainsi que souvent la sagesse suprême Pour chasser le démon se sert du démon meme.

Mais lorsqu’en sa malice un pécheur obstiné ,

Des horreurs de l’enfer vainement étonné ,

Loin d’aimer , humble fils , son véritable père , Craint et regarde Dieu comme un tyran sévère ,

Au bien qu’il nous promet ne trouve aucun appas , Et souhaite en son cœur que ce Dieu ne soit pas ;

En vain , la peur sur lui remportant la victoire ,

Aux pieds d’un prêtre il court décharger sa mémoire ; Vil esclave toujours sous le joug du péché ,

Au démon qu’il redoute il demeure attaché.

Quoi donc, cher Renaudot , un chrétien effroyable , Qui jamais servant Dieu n’eut d’objet que le diable , Pourra, marchant toujours dans des sentiers maudits , Par des formalités gagner le paradis ;

Et parmi les élus dans la gloire étemelle ,

Pour quelques sacremens reçus sans aucun zèle ,

Dieu fera voir aux yeux des Saints épouvantés Son ennemi mortel assis à ses côtés !

Un si bas , si honteux , si faux christianisme Ne vaut pas des Platon l’éclairé paganisme ;

aa4 ÉPiTRE XII.

Et chérir les vrais biens sans en savoir l’auteur ,

Vaut mieux que , sans l’aimer , connaître un Créateur.

Expliquons-nous pourtant. Par celte ardeur si sainte

Que je veux qu’en un cœur amène enfin la crainte,

Je n’entends point ici ce doux saisissement ,

Ces transports pleins de joie et de ravissement , ,

Qui font des bienheureux la juste récompense ,

Et qu’un cœur rarement goûte ici par avance.

Dans nous l’amour de Dieu fécond en saints désirs \

N’y produit pas toujours de sensibles plaisirs ; Souvent le cœur qui l’a ne le sait pas lui-mème.

Tel craint de n’aimer pas , qui sincèrement aime ;

Et tel croit au contraire être brûlant d’ardeur ,

Qui n’eut jamais pour Dieu que glàce et que froideur. C’est ainsi quelquefois qu’un indolent mystique (i) , Au milieu des péchés tranquille fanatique ,

Du plus parfait amour pense avoir l’heureux don ,

Et croit posséder Dieu dans Ics'bras du démon. Voulez-vous donc savoir si la foi dans votre âme Allume les ardeurs d’une sincère flamme ?

Consultez-vous vous-mème. A ses règles soumis , Pardonnez-vous sans peine à tous vos ennemis? Combattez-vous vos sens , domptez-vous vos faiblesses ? Dieu , dans le pauvre est-il l’objet de vos largesses? Enfin dans tous ses points pratiquez-vous sa loi ?

Oui, dites-vous. Allez, vous l’aimez, croyez-moi. Qui fait exactement ce que ma loi commande A poiü' moi , dit ce Dieu , Vamouv que je demande.

(i) Les quiétistes, dont les erreurs ont été condainnées par les papes Innocent XI et Innocent XII.

ÉPITRE XII. aa5

Faites-le donc > et sûr qu’il veut nous sauver tous , Ne vou$ alarmez point pour quelques vains dégoûts Qu’en sa fervepr souvent la plus sainte âme éprouve : Marchez , courez à lui : qui le cherche le trouve.

Et plus dé votre cœur il paraît s’écarter ,

Plus par vos actions, songez à l’arrêter.

Mais quoi ! j’entends déjà plus d’un fier scolastique Qui , me voyant ici sur ce ton dogmatique En vers audacieux traiter ces points sacrés ,

Curieux , me demande où j’ai pris mes degrés (i) ;

Et si , pour m’éclairer sur ces sombres matières , Deux cents auteurs extraits m’ont prêté leurs lumières. Non. Mais pour décider que l’homine, qu’un chrétien Est obligé d’aimer l’unique auteur du bien ,

Le Dieu qui le nourrit , le Dieu qui le fit naître ,

Qui nous vint par sa mort donner un second être , Faut-il avoir reçu le bonnet doctoral'.

Avoir extrait Gaïuacbe , Isambert et du Val ( 2 ) ? Dieudans son livre saint, sans chercher d’autre ouvrage, Ne l’a-t-il pas écrit lui-même à chaque page ?

Je ne m’en puis défendre ; il faut en finissant , Cher abbé , t’égayer d’un trait assez plaisant.

Au sujet d’un écrit qu’on nous venait de lire ,

Un docteur m’insulta sur ce que j’osai dire Qu’il faut , pour être absout d’un crime confessé , Avoir pour Dieu du moins un amour commencé.

Ce dogme , me dit-il , est un pur calvinisme.

O ciel ! me voilà donc dans l’erreur, dans le schisme ,

Prendre ses degrés, c’est se faire recevoir maître ès arts , bachelier , licencié , docteur.

(a) Trois célébrés docteurs de Sorbonne.

tXsG ÉPITRE XII.

Et partant réprouvé ! Mais , poursuivis-je alors , Quand Dieu viendra juger les vivans et les morts y Et des humbles agneaux , objet de sa tendresse , Séparera des boucs la troupe pécheresse ,

A tous il nous dira , sévère ou gracieux ,

Ce qui noos fit impurs ou justes à ses yeux.

Selon vous donc , à moi réprouvé , bouc infâme : Va brûler , dira-t-il , en l'étemelle flamme , Malheureux qui soutins que l’homme dut m’aimer ; Et qui , sur ce sujet trop prompt à déclamer , Prétendis qu’il fallait , pour fléchir ma justice ,

Que le pécheur , touché de l’horreur de son vice , De quelque ardeur pour moi sentit les mouvemens, Et gardât le premier de mes commandemens.

Dieu , si je vous en crois , me tiendra ce langage. Mais à vous , tendre agneau , son plus cher héritage Orthodoxe ennemi d’un dogme si blâmé :

Venez , vous dira-t-il , venez , mon bien-aimé ; Vous qui , dans les détours de vos raisons subtiles , Embarrassant les mots d’un des plus saints conciles (i) Avez délivré l’homme , ô l’utile docteur !

De l’importun fardeau d’aimer son Créateur ;

Entrez an ciel ; venez , comblé de mes louanges^

Du besoin d’aimer Dieu désabuser les Anges.

A de tels mots , si Dieu pouvait les prononcer ,

Pour moi je répondrais , je crois , sans l’offenser : Oh ! que pour vous mon cœur moins dur et moins fa rouche ,

Seigneur , n’a-t-il , hélas I parlé comme ma bouche !

C*) Le concile de Trente.

Ce serait ma réponse à ce Dieu fulminant.

Mais vous , de ses douceurs objet fort surprenant ,

Je ne sais pas comment , ferme en votre doctrine , Des ironiques mots de sa bouche divine Vous pourriez , sans rougeur et sans confusion , Soutenir l’amertume et la dérision.

L’audace du docteur par ce discours frappée Demeura sans réplique à ma prosopopée.

n sortit tout à coup , et murmurant tout bas Quelques termes d’aigreur que je n’entendis pas ,

S’en alla chez Binsfeld , ou chez Basile Ponce (1), Sur l’heure à mes raison^ chercher une réponse.

(i) Binsfeld , docteur en théologie. Basile Ponce , religieux de l’ordre de S. Augustin. *

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