‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 17 sur 62 · L’ART POÉTIQUE · texte numérisé non relu

L’ART POÉTIQUE

Dans ce premier chaut l’auteur donne des règles génèralfs pour la poésie ; mais ces règles n’appartiennent point si proprement à cet art qu’elles ne puissent aussi étr^ pratiquées utilement dans les autres genres d’écrits. Une courte digression renferme l’histoire de la poésie française depuis Villon jusqu’à Malherbe.

C’EST en vain qu’au Parnasse un tém'éraire auteur Pense de l’art des .vers atteindre la hauteur.

S’il ne sent point du ciel l’influence secrète ,

Si son astre en naissant ne l’a formé poète ,

Dans son' génie étroit il est toujours captif ;

Pour lui Phébus est sourd , et Pégase est rétif (i).

O vous donc qui , brûlant d’une ardeur périlleuse , Courez du bel esprit la carrière épineuse ,

N’allez pas sur des vers sans fruit vous consigner ,

Ni prendre pour génie un amour de rimer.

CO Horace , Art port. , v. 3i3.

Tu nihil dices faciesue Minervd.

Craignez d'uii vain plaisir les trompeuses amorces , Et consultez long-temps votre esprit et vos forces.

La nature fertile en esprits excellens Sait entre les auteurs partager les tulens.

L’un peut tracer en vers une amoureuse flamme ; L'autre , d’un trait plaisant aiguiser l'epigramme. Malherbe ( 1 ) d’un he'ros peut vanter les exploits ; Racan ( 2 ) , chanter Phüis , les bergers et les bois. Mais souvent im esprit qui se flatte et qui s’aime Méconnaît son génie , et s’ignore soi- meme.

Ainsi tel (3) autrefois qu’on vit avec Faret (4) Charbonner de ses vers les murs d’un cabaret (5) , S’en va mal à propos , d’une voix insolente ,

Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante ;

Et , poursuivant Moïse au travers des déserts ,

Court avec Pharaon se noyer dans les mers, j Quelquq^ sujet qu’on traite , ou plaisant , ou sublime > Que toujours 'le bon sens s’accorde avec la rime ; L’un i’autre vainement ils semblent se haïr ;

La lime est une esclave , et ne doit, qu’obéir, Lorsqu’à la bien chercher d’abord on s’évertue ,

L’esprit à la trouver aisément s’habitue.

(i) Les odes de Malherbe.

(93 Les bergeries de Racan.

(3) Saint- Amand , aateor du Moïse sauvé, *

(4^ Faret , de l’Académie française , ami particulier de Saint- Amand qui l’a célébré dans ses vers comme un illustre débauché , moins à cause des déréglemens de scs mœurs , qui étaient assez bonnes , que parce que son nom rimait arec cabaret,

(5) Martial , épig. 62,

Nigri fornicis ebrium poetam Çui carbone rudi , etc.

23o ' . l’abt poétique ,

Au joug de la raison sans pçine elle fléchit , i '

Et loin de la gêner la sert et l’enrichit ;

Mais lorsqu’on la néglige elle devient rebelle ,

Et pour la rattraper le sens court après elle.

Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits Empruntent d’élle seule , et leur lustre , et leur prix.

La plupart emportés d’une fougue insensée Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée. ^ Ils croiraient s’abaisser dans leurs vers monstrueux ,

S’ils pensaient ce qu’un autre a pu penser comme eux. Evitons ces excès. Laissons à l’Italie

De tous ces faux brillans l’éclatante folie. i

Tout doit tendre au bon sens ; mais pour y parvenir I

Le chemin est glissant et pénible à tenir. i

Pour peu qu’on s’en écarte , aussitôt on se noie. '

La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie.

Un auteur , quelquefois trop plein de son .objet ,

Jamais sans l’épuiser n’abandonne un sujet. . ^

S’il rencontre un palais , il m’en dépeint la face (i) ,

Il me promène après de terrasse en terrasse.

Ici s’offre un perron , là régne un corridor ;

Là ce balcon s’enferme en un balustre d’or.

Il compte des plafonds les ronds et les ovales :

Cenesontqne festons , cenesontqu'astragales (2).

(t} Scudéri, liv. 3. de son Ataric , emploie seiee grandes pages de trente rers chacune à la description d’un palais , commençant j

par la façade et finissant par le jardin.

.CO On lit dans Scudéri :

Ce ne sont que festons , ce ne sont que couronnes.

^otre auteur a changé ce dernier mot pour faire mieux sentir I abondance stérile de ces faiseurs de longues descriptions , qui

CHANT PREMIER. aSl

Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin ,

Et je me sauve à peine au travers du jardin.

Fuyez de ces auteurs l’abondance ste'rile ,

Et ne vous chargez point d’un détail inutile.

Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant ;

L’esprit rassasié le rejette à l’instant (i).

Qui ne sait se bomfer ne sufjamais écrire.

Souventla peur d’un mal nous conduit dans un pire (2) :

Un vers était trop faible , et vous le rendez dur. J’évite d’être long , et je deviens obscur (3).

L’un n’est point trop fardé , mais sa muse est trop nue- L’autrc a peur de ramper , il se perd dans la nue.

Voulez-vous du public mériter les amours ?

Sans cesse en écrivant variez vos discours.*.

Un style trop égal et toujours uniforme

En vain brille à nos yeux ; il faut qu’il nous endorme.

On lit peu ces auteurs nés pour nous ennuyer ,

Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.

Heureux qui , dans ses vers , sait d’une voix légère ( 4 ) Passer du grave au doux , du plaisant au severe !

Son livre aimé du ciel et chéri des lecteurs

s’amasent & décrire jusqu’aux plus petites circonstances ; car l’nftragale est une petite moulure ronde qui entoure le haut fût d’une colonne. * *

( 1 ) Horace , Art poét. 38 t.

Omne supervacuum pleno de pectore manat.

(a) "Horace , Art poét. 5 1 . ~ Cl rtc

In filium dueit culpte fuga , si caret-, etc.

(3) Horace , Art poét. a5.

Brevis esse laboro .

Obscurus fil) , etc.

(4) Horace , Art poét. 386.

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci , etc.

23a .l’art poétique,

Est souvent chez Barlnn entouré d’acheteurs.

Quoi que vous écriviez , évitez la bassesse.

Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

Au mépris du bon sens , le burlesque (i) effronté Trompa les yeux d’abord , plut par sa nouveauté. On ne -vit plus en vers que pointe^ triviales.

Le Parnasse parla le langage des balles.

La licence à rimer alors n’eut plus de frein (a). > Apollon travesti (3) devint un Tabarin ( 4 ).

Cette contagion infecta les provinces ,

Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes. Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs ,

Et jusqu’à d’Assouci (5) , tout trouva des lecteurs. Mais de ce style enfin la cour désabusée '* Dédaigna de ces vers l’extravagance aisée ; ' Distingua le naïf du plat et du bouffon ,

El laissa la province admirer le Typhon ( 6 ). -

Que ce style jamais ne souille votre ouvrage. Imitons de Marot( 7 ) l’élégant badinage ,

( 1 ) Le style burlesque ou boufibn fut extrêmement en vogue depuis le commencement du i5.e siècle }osque vers l’an 1660.

Qi) Elle alla si loin que l’on s’avisa de mettre la Passion de Jésus-Christ en vers burlesques.

(3) Allusion au Virgile travesti de Scaron.

(4) Bouffon très-grossier.

(5) Poète fort méprisable qui a mis en vers burlesques le Ravissement de Proserpine , de Claudien , et une partie des Métamorphoses d’Ovide , sous le titre à’Ovide en belle humeur.

( 6 ) Typhon ou ,1a Gygantomachie , poème burlesque de Scaron , dans lequel il décrit la guerre des géans contre les dieux.

( 7 } Poète du seieième siècle , qui a donné son nom au style marotique. J. B. Rousseau fournit des exemples de ce style dans quelques-unes de ses épitres.

CHANT PREMIER. a33

Etlaissousle binlesque aux plaisans du Pont‘Neuf(i). Mais n’allez point aussi sur les pas de Brdbçuf , .

Meme eu uné Pharsale , entasser sur les rives De morts et de 'mourans cent montagnes plain-^ tives (a). •

Prenez mieux votre. toa Soyez simple avec art, Sublime sans orgueil , agréable sans dard. ^

N’offrez rien au lecteur que'ce qui peut lui plaire ; Ayez pour la cadence une oreille sévère.

Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots , Suspende l’hémistiche , en marque le repos.

Gardez qu’une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d’une voyelle en son chemin heurtée (3).

n est un heureux choix de mots harmonieux.

Fuyez des mauvais sons le concours odieux.

Le vers le mieux rempli , la plus noble pensée Ne peut plaire à l’esprit quand l’oreille est blessée.

Durant les premiers ans du Parnasse français Le caprice tout seul faisait toutes les lois.

La rime , au bout des mots assemblés sans mesure , Tenait lieu d’ornement, de nombre et de césure. Villon (4) sut le premier, dans ces siècles grossiers , Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers. Marot , bientôt après , fit fleurir les ballades ,

Tourna des triolets , rima des mascarades ,

(i) Les joueurs de marionnettes se placent ordinairement sur le Pont-Neuf.

(a) Vers de Brébeuf , dans sa Pharsale, Ht. Vif.

(3) Le concours vicieux de voyelles , appelé hiatus ou bâillement.

(4) U vivait dans le quinaiëme siècle , environ soixante ans 4 vsnt Clément Marot.

a34 l’art POÉTfQUE ,

A des refrttiiis réglés asservit les rondeaux f Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux. Ronsard qui le suivit , par une autre méthode , Réglant tout , brouilla tout , fit un art à sa mode ( i) , Et toutefois long-temps eut un heureux destin ;

Mais sa muse , en français , j^arlant grec et latin (a) , Vit dans l’âge suivant , par un retour grotesque , Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.

Ce poète orgueilleux trébuché de si haut Rendit plus retenus Desportes et Bertaut (3).

Enfin Malherbe vint ; et le premier , en France ,

Fit sentir dans les vers une juste cadence ;

D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir ,

Et réduisit la muse aux règles du devoir. ^

Par ce sage écrivain la langue réparée N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée ;

Les stances avec grâce apprirent à tonaber ,

Et le vers sur le vers n’osa plus emjamber.

Tout reconnut ses lois , et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. Marchez donc sur ses pas •, aimez sa pureté ,

Et de son tour heureux imitez la clarté.

(i) Ronsard conseillait d’employer indifféremment tous les dialectes .• Préface sur la Franciade. Et ne se faut soucier , dit-il ailleurs , si les uocables sont gascons , poitevins , normands , monceaux , lyonnais ou d’autres pays. Abrégé de l’Art poétique.

(a) Ronsard a tellement chargé ses poésies d’exemples , d’allusions et de mots tirés du grec et du latin , qu’il les a rendues presque inintelligibles , et même ridicules.

C3) Poètes assez estimés qui vivaient sous les règnes d’Henri III et d'Henri IV.

ClUNT PREMIER. 235

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre ,

Mon esprit aussitôt commence à se. détendre,

Et de vos vains discçurs prompt à se détacher Ne suit point un auteur qu’il faut toujours chercher. ' n est certains esprits dont les sombres pensées Sont d’un nuage épais, toujours embarrassées :

Le jour de la raison ne le saurait percer. ‘

Avant donc que d’écrire apprenez à penser.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure , L’expression la suit ou moins nette ou plus pure.;

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement^,

Et les mots pour le dire arrivent aisément (i).

Surtout qu’en vos écrits la langue révérée Dans vos {dus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d’un son mélodieux , •

Si le terme est impropre ou le tour vicieux :

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme ,

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme :

Sans la langue , en un ntiot , l’auteur le plus divin Est toujours , quoi qu’il fasse , un méchant écrivain.

Travaillez à loisir , quelque ordre qui vous presse , Et ne vous piquez point d’une folle vitesse :

Un si^le si rapide , et qui court en rimant ,

Marque moins trop d’esprit que peu de jugement. J’aime mieux un ruisseau qui , sur la molle arène , Dans un çré plein de fleurs lentement se promène , Qu’un torrent débordé qui , d’un cours orageux ,

Roule , plein de gravier , sur un terrein fangeux. Hâtez-vous lentement , et , sans perdre courage ,

(i} Horace , Art poét. 555.

Verbaque provisam rem non invita sequentur.

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