‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 19 sur 62 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

Dans ce second chant et d&is le troisième notre au- . teur explique le détail de la poe'sie française ; et donne •

' le caractère et les règles pyticulières de c^iaque poème,»

Le second chant est employé à décrire l’idylle ouPéglogue , l’élégie , l’ode , le sonnet, l’épigramme , le rondeau, la ballade, le madrigal, la satire et le vaudeville. L’âu- * teur a su varier ici son style avec tant d’art et tant d’ha-* hileté , qu’en parcourant toutes les différentes espèces de ^

poésies il emploie préciséinènt le style qui convient à , chaque espèce en particulier.

Telle qu’une bergère , au plus beau jour de fête , . . De superbes rubis ne charge point sa tête ,

Et , sans mêler à l’or l’éclat des diamans ,

Cueille en un champ voisin ses plus beaux omemens ; Telle , aimable en son air , mais humble dans son style , Doit éclater sans pompe une élégante idylle.

Son tour simple et naïf n’a rien de fastueux ,

Et n’aime point l’orgueil d’un vers présomptueux.

Il faut que sa douceur flatte , chatouille , éveille ,

Et jamais de grands mots n’épouvante l’oreille.

Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois Jette là , de dépit , la flûte et le hautbois ;

Et follement pompeux , dans sa verve indiscrète ,

Au milieu d’une églogue entonne la trompette.

24 o iJart poétique,

De peur de l’écouter, Pan fuit dans les roseaux ,

Et les Nymphes d’effroi se cachent sous les eaux.

Au contraii'e, cet autre abject en son langage ,

Fait parler ses bergers comme on parle au village.

Ses vers plats et grossiers , dépouillés d’agrément , Toujours baisent la terre et rampent tristement.

On dirait que Ronsard , sur ses pipeaux rustiques , Vient encor fredonner ses idylles gothiques ;

Et changer , sans respect de l’oreille et du son , Lycidas'en Pierrot et Philis en Toinon (i).

Entre ces deux excès la route est difficile.

Suivez , pour la trouver, Théocrite pt Virgile.

Que leurs tçndres écrits , par les GiÉccs dictés ,

Ne quittent point vos mains , jour et nuit feuilletés. Seuls , dans leurs doctes* vers , ils pourront vous apprendre

Par qpel art , sans bassesse , un auteur peut descendre ; Chanter Flore , les champs , Pomone , les vergers , Au combat de la flûte animer deux bergers ;

Des jeux et des plaisirs vanter la douce amorce ; Changer Narcisse en fleur, couvrir Daphné d’écorce ; Et par quel art encor l’églogue quelquefois Rend dignes d’un consul la campagne et les bois (a). Telle est de ce poème et la force , et la grâce.

D’un tonimpeuplus haut, mais pourtant sans audace,

(1} Ronsard dans scs églogues appelle Henri II Henriot ; Charles IX , Carlin ; Catherine do Médicis , Catin. Il emploie aussi les noms de Margot , Pierrot , etc.

CO Virg. églog. 4.

Si canimus silt'os , sili>ce tint consule dignœ.

Ija plaintive élégie, en longs habits de deuil (i) ,

Sait , les cheveux épars , gémir sur un cercueil.

Il faut que le cœur seul parle dans l'élégie.

L’ode , avec plus d’éclat, et non moins d’énergie (a), ' Elevant jusqu’au ciel son vol ambitieux ,

Entretient dans ses vers commerce avec les dieux.

Aux athlètes dans Pise (3) elle ouvre la barrière , Chante un vainqueur poudreux au bout de lar carrière ; Mène Achille tremblant aux bords du Simoïs ,

Ou fait fléchir l’Escaut sous le joug de Louis;

Tantôt , comme une abeille ardente à son ouvrage , Elle s’en va de fleurs dépouiller le rivage ;

Son style impétueux souvent marche au hasard :

Chez elle un beau désordre est un effet de l’art.

Loin ces rimeurs craintifs dont l’esprit flegmatique

Garde dans scs fureurs un ordre didactique :

Qui , chantant d’un héros les progrès éclatans , Maigres historiens, suivront l’ordre des temps.

Ils n’osent un moment perdre un sujet de vue.

Pour prendre Dôle , il faut que Lille soit rendue (4) ;

Et que leur vers exact , ainsi que Mézerai (5) ,

(i) Horace , Art poét. ji.

Verslhus impariter junctis querimonia primùm, etc.

(a) Horace , Art poét, 83.

Musa dédit fidibtts , etc.

(3} yiDe de la Grèce dans l'Elidc , où l’on célébrait les jeux olympiques.

(4) Eille et Courtrai furent pris en 1667 , et Dôle en 1668.

(3) Auteur d'une histoire de France.

2/ja l’art poétique.

Ait fait déjà tomber les remparts de Courtrai. Apollon de son feu leur fut toujours avare.

On dit , à ce propos , qu’un jour ce dieu bizarre Voulant pousser à bout tous les rimeurs francois , Inventa du sonnet les rigoureuses lois (i) ;

Voulut qu’en deux quatrains de mesure pareille La rime avec deux sons frappât huit fois l’oreille , Et qu’ensuite six vers ardstement rangés Fussent en deux tercets par le sens partagés.

Surtout de ce poème il bannit la licence ,

Lui-même en mesura le nombre et la cadence , Défendit qu’im vers faible y pût jamais entrer,

Ni qu’un mot déjà mis osât s’y remontrer.

Du reste il l’enrichit d’une beauté suprême ;

Un sonnet sans défauts vaut seul un long poème (a). Mais en vain mille auteurs y pensent arriver ;

Et cet heureux phénix est encor à trouver.

A peine dans Gombaut , Mainard et Malleville (3) , En peut-on admirer deux ou trois entre mille.

Le reste aussi peu lu que ceux de Pelletier ,

N’a fait de chez Sercy (4) qu’un saut chez l’épicier. Pour enfermer son sens dans la borne prescrite ,

La mesure est toujours trop longue ou trop petite.

( 1 } C’est-à-dire qae les poètes français ont inrenté le sonnet , ou du moins l’ont assujetti à de certaines règles.

(a) Hyperbole qu'on ne prendra pas a la lettre sans doute , surtout maintenant que les sonnets ne sont plus de mode.

CD Trois académiciens célèbres.

C4) Libraire de Paris.

. CHANT SECOND. ‘‘ a/jS

L'épigrammç plus libre , en son tour plus borne , N’est souvent qu’un bon mot de deux rimes Omé (i). Jadis de nos âuteurs les pointes ignorées Furent de l’Italie eû nos vers attirées ,

Le vulgaire ébloui de leur faux agrément A ce nouvel appât courut avidemmeut.

I La faveur du public excitant leur audace ,

Leur nombre impétueux inonda le Parnasse.

Le madrigal d’abord en fut enveloppé.

Le sonnet orgueilleux lui-même en futTrappé.

La tragédie en fit ses plus chères délices.

L’élégie en orna ses douloureux caprices.

Chaque mot eut toujours deux visages divers.

La prose la reçut aussi bien que les vers.

L’avocat au palais en hérissa son style ,

Et le docteur en chaire en sema l’Evangile (a).

La raison outragée enfin ouvrit les yeux ,

La chassa pour jamais des discours sérieux ;

Et dans tous ses écrits la déclarant infâme,

Par grâce lui laissa l’entrée en l’epigr^mme ,

(i) Telle est cette épi'gramnie de notre poète sur une tragédie de Coilieille :

J’ai tnt Vuigésilas.

Hélas !

(a) Au commencement du siècle dans lequel notre auteur a écrit , l’éloquence française était dans une étrange corruption. Un discours public n'était alors qu’un tissu bicarré de citations grecques et latines. A cet abus il en succéda un autre plus contraire é la véritable éloquence. Ees orateurs épuisaient leur esprit en pointes fri r oies , en ornenicns superflus, en faux brillans.

a44 ' ‘l’abt poétique,

Pourvu que sa finesse., éclatant à propos ,

Roulât sur la pensée', et non pas sur les mots.

Ainsi de toutes parts les désordres cessèrent. Toutefois à la cour les Turlupins (i) restèrent ; Insipides plaisans , bouffons infortunés ,

D’ufi jeu de mots grossier partisans surannés.

Ce n’est pas quelquefois qu’une muse un peu fine Sur un mot en passant ne joue et ne badine ,

Et d’un sens détourné u’abiise avec succès.

Mais fuyez sur ce point un ridicule excès ;

Et n’allez pas toujours d’une pointe frivole Aiguiser par la queue une épigramme folle.

Tout poème est brillant de sa propre beauté.

Le rondeau , né gaulois , a la naïveté.

La ballade , asservie à ses vieilles maximes ,

Souvent doit tout son lustre au caprice deS rimes.

Le madrigal plus simple et plus noble en son tour Respire la douceur , la tendresse et l’amour.

L’ardeur de se monher , et non pas de médire , Arma la vérité du vers de la satire.

Lucile (2) le premier osâ la faire voir ,

Aux vices des Romains présenta Je miroir ;

(i) Turlupin est le nom d’un comédien de Paris , qui divertissait le peuple par de méchantes pointes et par des jeux de mots qu’on a appelés turlupinades. Scs imitateurs ont été nommés 2'urlupinSt Pendant quelque temps on a vu régner en France le goût dts turlupinades , et la cour même semblait être la source de cette corruption. ,

O) C. Lucilius , chevalier romain , fut l’inventeur de la satire , en tant qu’elle est un poème dont la fin est de reprendre les vices des hommes ; car bien que les Grecs aient com-

Vengea l’humble vertu dè la richesse altiAre , Etl’honaéte homme à pied du faquin en litière. Horace à cette aigreur mêla son enjoûment (i).

On ne fut plus ni fat ni sOt impunément ; ’ .

Et malheur à tout nom qui , propre à la censure ,

Put entrer dans un vers sans rompre la mesure. > Perse en ses vers obscurs , mais Serrés et pressans , Affecta d’enfermer moins de mots que de sens. '

Juvénal , élevé dans les cris de l’éeole, .

Poussa jusqu’à l’excès sa mordante hyperbole.

Ses ouvrages tout pleins d'affreuses vérités , Etincellent pourtant de sublimes beautés.

Soit que sur un écrit arrivé de Caprée (2)

Il brise de Séjan (3) la statue adorée (4) ;

Soit qu’il fasse au conseil courir les sénateurs (5) , ’ D’un tyran (6) soupçonneux pâles'^ adulateurs ;

Ou que , poussant à bout àé la luxure latine ,

Aux plus honteux excès il vende Messaline (7) ;

posé des vers et des ouvrages satiriques , c’est-i-dire inordans , il est certain qu'ils ne leur ont donné ni le caractère ni le tour de la satire latine. C’est pourquoi Quintilien a dit :

Salira tota nostra est,

(j} Perse , sat. i. 116.

Omne tfafer vitium rîdenti Flaccus amico Tangit , etc.

(1^ Ile du royaume de Naples. L’infâme Tibère s’y était retiré sur la fin de sa vie.

(3) Digne favori de Tibère.

(4} Satire X. ^

(5) Satire IV.

(^6) Tibère. ^

(7) Messaline était femme de l’empereur Claude.

346 L’ART POÉTfQUE,

Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux.

De ces maîtres savans disciple ingénieux ,

Régnier seul parmi nous , formé sur leurs modèles , Dans son vieux style encor a des grâces nouvelles ; Heureux si ses discours , craints du chaste lecteur , Ne se sentaient des Reux que fréquentait l’auteur ;

Et si du son hardi de ses rimes cyniques Il n’alarmait souvent les oreilles pudiques ! .

Le latin dans les mots brave l’honnéteté ;

Mais le lecteur français veut être respecté :

Du moindre sens impur la liberté l’outrage ,

Si la pudeur des mots n’en adoucit l'image.

Je veux dans la satire un esprit de candeur ,

Et fuis un effronté qui prêche la pudeur.

D’un trait de ce poème , en bons mots si fertile , Le français né malin forma le vaudeville ,

Agréable indiscret , qui , conduit par le chant,

Passe de bouche en bouche , et s’accroît en marchant, La liberté française en ses vers se déploie ;

Cet enfant de plaisir veut naître dans la joie. Toutefois n’allez pas , goguenard dangereux ,

Faire Dieu le sujet d’un badinage affreux.

A la fin , tous ces jeux que l’athéisme élève , Conduisent tristement le plaisant à la Grève (1),

CO où les criminels sont exécutés.. Quelques années

avant la publication de ce poème un jeune homme nommé Petit fut surpris faisant imprimer des chansons impies et libertines de sa façon. Ôn lui ht son procès , et il fut condamné à être pendu

et brûlé , nonobstant de puissantes sollicitations qu’on fit agir en sa faveur.

II faut , Hiétne en chansons , du bon sens et de l’art. Mais pourtant on a vu le vin et le hasard Inspirer quelquefois une muse grossière ,

Et fournir. sans génie un couplet à Linière (i).

Mais pour un vain bonheur qui vous a fait rimer , Gardez qu’un sot orgueil ne vous vienne enfumer. Souvent l’auteur altier de quelque chansonnette Au même instant prend droit de se croire poète.

Il ne dormira plus qu’il n’ait fait un sonnet, n met tous les matins six impromptus au net.

Encore est-ce un miracle , en ses vagues furies ,

Si bientôt , imprimant ses sottes rêveries ,

Il ne se fait graver au devant du recueil ,

Couronné de laurier par la main de Nanteuil (2). '

(1} Nips avons parlé de Linière dans l'épltre YII où il est traité d’ idiot. Il exerça son talent contre tfoilcai; lui-méme qui iui répondit par ce couplet :

Linière apporte de Sentis Thusjet mois trois couplets impies : •

A quiconque en veut dans Paris Jl en présente des copies ; .

Mais ses couplets , tout pleins d'ennui,

Seront brûlés même avant lui.

Çi) Famtuz graveur de portraits.

1,’ilRT POÉTIQUE,

CHANT IIL

Lei règles , de la tragédie , de la comédie et du poème épique font la matière du troisième chant. Il est le plus beau de tous , soit par la grandeur du sujet , soit par la manière dont l’auteur l’a traité.

Il n’est point de serpent ni de monstre odieux Qui , par l’art imité , ne puisse plaire aux yeux. D’un pinceau délicat l’artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.

Ainsi , pour nous charmer , la tragédie en pleurs , D’Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs (1) ; D’Oreste parricide (2) exprima les alarmes ,

Et pour nous 'divertir nous arracha des larmes.

Vous donc qui d’un beau fëu pour le théâtre épris Venez en vers pompeux y disputer le prix , Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages Où tout Paris en foule apporté ses suffrages ;

Et qui , toujours plus beaux , plus ils sont regardés , Soient au bout de vingt ans encor redemandés ( 3 )?

(i) Tragédie de Sophocle.

(O Sujet de tragédie , traité par Eachyie , Euripide et Sophocle.

(^) Horace , Art poét. I90.

Fabula quæ posci yuU et speclata reponi.

CHANT TKOISrCME. 349

Que dans tous vos discours la passion dniuc Aille chercher le cœur, récluiufle et le remue (i) ; Si d’un beau niouvçment l’agréable fureur Souvent ne nous remplit d’une douce terreur ,

Ou n’excite en notre àme une pitié charmante,

En vain vous étalez une scène savante.

Vos froids raisonnemens ne feront qu’attiédir Un spectateur toujours paresseux d’applaudir ,

Et qui, des vains efforts de votre, rhétorique Justement fatigué s’endort ou vous critique.

Le secret est d’abord de plaire et de toucher. Inventez des ressorts qui puissent m’attacher.

Que dès tes premiers vers l’action préparée ,

Sans peine du sujet aplanisse l’entrée.

Je me ris d’un auteur qui , lent à s’exprimer ,

De ce qu’il veut d’abord ne sait pas m’informer ;

Et qui , débrouillant mal une pénible intrigue ,

D’un divertissement me fait une fatigue.

J’aimerais mieux encor qu’il déclinât son nom ,

Et dît : Je suis Oreste , ou bien Agameinnon ,

Que d’aller , par un tas de confuses merveilles ,

Sans rien dire à l’esprit , étourdir les oreilles.

Le sujet n’est jamais assez tôt expliqué.

Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.

Un rimeur, sans péril, de là les Pyrénées (3),

(1} Horace , lir. 3 , ép. I. 311.

Meum qui pcctus inaniter angit ,

Irritât , mulcet ,falsis terroribus implel,

(a) Lopez de Vega , poète espagnol qui a composé un trèsgrand nombre de comédies. Dans une de ses pièces il représente

25o L^AhT POÉTIQUE,

Sur. Ici scène en un jour renferme des années.

Là , souvent lé héros d’un spectacle grossier ,

Enfant au premier acte, est barbon au dernier.

Mais nous que la raison à ses ‘règles engage ,

Nous voulons qu’avec art l’action se ménage,

Qu’en un lieu , qu’en un jour , un seul fait accompli Tienne jusqu’à la fin le théâtre remplik

Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable (i).. Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. Une merveille absurde est pour moi sans appas. L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas (a). Ce qu’on ne doit point voir , qu’un récit nous l’expose (3) ;

Les yeux , en le voyant , saisiraient mieux la chose (4) ; Mais il est des objets que l’art judicieux Doit offrir à l’oreille et reculer des yeux.

Que le trouble toujours croissant de scène en scène , A son comble arrivé , se débrouille sans peine.

PhÎBtoire de Valentin et Orson qni naissent au premier acte , et sont fort âgés au dernier.

(i) Horace , Art poét. S 8 a.

Ficta voluplatis causâ sint proxiifta veris , etc.

Horace , ibid. 188 .

Quœcunque ostendis mihi sic , incredulus odi.

(3) Horace , Art poét. I83.

Multaque toiles

Ex oculis qute mox narret facundia prudens.

(4) Horace , ibid. l3o.

Segniüs irritant animas demissa per aurem , etc.

Non tamen intus ^ ■ Digna geri promes in scenam.

Diÿr ■ . = i by ■" “3 le

CIIAINÏ TROISIÈME. a 5 l

L’esprit ne se sent point plus vivement frappé Que lorsqu’on un sujet d’intrigue pnveloppé ,

D’un secret tout à coup la véritp connue Change tout. ^ donne à tout une face imprévue.

La tragédie , informe et grossière en naissant (i), N’était qu’un simple chœur où chacun , en dansant , Et du dieu des raisins entonnant, les louanges ,

‘ S’efforcait d’attirer de fertiles vendanges.

Là', le vin et la joie éveillant les esprits ,

Du plus habile chânfre un bouc était le prix ( 2 ). Thespis fut le premier qui , barbouillé de lie (3) , Promena par les bourgs çette heureuse folie ;

Et d’acteurs mal ornés chargeant im tombereau , Amusa les passans d’un spectacle nouveau.

Eschyle dans le chœur jeta les personnages ;

D’un masque plus honnête habilla les visages ;

Sur les ais d’un théâtre en public exhaussé Fit paraître l’acteur d’un brodequin chaussé (4). Sophocle enfin , donnant l’essor à son génie ,

Accrut encor la pompe , augmenta l’harmonie ; Intéressa le chœur dans toute l’action ;

Des vers trop raboteux ^olit l’expression :

(1} Ce qui est dit ici de la naissance et du progrès de la tragédie est tiré d’Aristote et d'Horace dans leurs poétiques , et de Diogène Laerce dans la rie de SoR>n.

(3) Horace , Art poét. aao.

* Carminé tjui tragîco vilem certavit ob hircum.

( 3 ) Id. ibid. 319.

Jgnotum tragiete genut etc,

( 4 ) Horace , ibid. 3 aa.

Post hune pertonte pallaffue etc.

25a r’ABT POÉTIQUE, -

Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine

Où jamais n'atteignit la faiblesse latine.

Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré Fut long-temps dans la France uü plaisir ignoré.

De pèlerins , dit-on , une troupe grossière En public à Paris y monta la première Et sottement zélée en sa simplicité ,

Joua les Saints, la Vierge et Dieu par piété (i).

Ijc savoir , à la Hn , dissipant l’ignorance ,

Fit voir de ce projet la dévote imprudence ;

On chassa ces docteurs prêchant sans mission.

On vit renaître Hector , Andromaque , Ilion ( 2 ).

Des héros de romans fuyez les petitesses ;

Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses.

Achille déplairait moins bouillant et moins prompt (3). J'aime à lui voir verser des pleurs pour un affront.

A ces petits défauts marqués dans sa peinture L’esprit avec plaisir reconnaît la nature i

(I) Avant que la comédie fût introdaite en France , on représentait les histoires de l’ancien et du nouveau Testament , les martyres des Saints et autres sujets de piété. Ces pièces sans doute étaient peu conformes aux règles do l’art ; mais elles n’offraient pas du moins , comme la plupart de celles qu’on leur a substituées , des leçons de licence ou d’irréligion , qui ont porté des coups si funestes à la religion et aux mœurs.

(a) Ce ne fut que sous le règne de Louis XIII que la tragédie commença à prendre une nouvelle forme en France.

(3^ Horace , Art. poét. lao.

Honoratum si forte, reponis Achillem , etc.

Dir[l*' ■

'-=oogIe

Qu’il soit sur ce modèle en vos écrits tracé. Qu’Agamemnon soit fier, superbe, intéressé.

Que pour ses dieux Enée ait un respect austere. Conservez à chacun son propre caractère.

Des siècles , des pays étudiez les mœurs^^

Les climats font souvent les diverses humeurs.

Gardez donc de donner, ainsi que dans Clelie (i) ,

L’air ni l’esprit français à l’antique Italie ;

Et sous des noms romains faisant notre portrait , Peindre Caton galant (2) et Brutus (3) damerct.

Dans un roman frivole aisément tout s’excuse ;

C’est assez qu’en courant la fiction amuse.

Trop de rigueur alors serait hors de saison ; - Mais la scène demande une exacte raison.

L'étroite bienséance y veut être gardée.

D’un nouveau personnage inventez- vous 1 idee (4) ? ~ Qu’en tout avec soi-même il se montre d’accord.

Et qu’il soit jusqu’au bout tel qu’on l’a vu d abord.

Souvent , sans y penser , un écrivain qui s’aime Forme tous ses héros semblables à soi-meme.

Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon. Calprenède et Jidîa parlent du même ton (5).

( 1 ) Roman de M.lle de Scudéri.

Caton , surnommé le censeur. Il ne faut quo lire le discours qu’il fit contre la parure des dames , pour voir qu’il n’était rien moins que galant. Tite-Live , lit'. 35 , chap. a.

(3) Celui qui chassa les Tarquins de Rdme.

(4) Horace , Art poét. ia5. •

.Vr quid înexperlum scenœ committis , de.

(5) Juba , héros du roman de Cléopâtre , composé par Calprenède. .

Di, ■ xl by Gv-'Ogk'

^$4 L’AIIT POÉTIQUE.

La nature est en nous plus diverse et plus sage : Chaque passion parle un different langage (i).

La colère est superbe et veut des mots altiers. L’abattement s’explique en des termes moins fiers.

Que devant Troie en flamme Hècube désolée l^e vienne pas pousser une plainte ampoulée ,

Ni , sans raison , -décrire en quels affreux pays Pca'sept bouches VEuxin reçoit le TanaYs (a).

Tous ces pompeux amas d’expressions frivoles Sont d’un déclama teur amoureux de paroles (3).

Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez ( 4 ). Pour me tirer des pleurs , il faut que vous pleuriez (5). Ces grands mots dont alors l’acteur remplit sa bouche Ne partent point d’un cœur que sa misère touche.

Le théâtre , fertile en censeurs pointilleux ,

Chez nous pour se [aroduire est un champ périlleux. Ln auteur n’y fait pas de faciles conquêtes ;

( 1 ) Horace , Art poét. io5-

Tristia maistum 9 Vultum verba decent , etc.

(a) Sénèque le tragique , Troade , scène I , v. g. Septena Tanaïm ora pandentem hibit.

(3) L’auteur reut parler de Sénèque le tragique i mais il avait aussi en rue le grand Corneille , dans les tragédies duquel il y a quelques endroits qui sentent un peu la déclamation.

(4} Horace , Art pq^t. 95 .

Et tragicus plerumquè dolet iermone ptdestrL

Çyi Id. ibid. loa.

Si vis me flere , doÎBtidum est Primùm ipsi tibi , etc-

CHANT TROISIÈME. a55

Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes. Chacun le peut traiter de fht et d’ignorant ;

C’est un droit qu’à la porte on achète en entrant.

Il faut qu’en cent façons , pour plaire , il se replie ; Que tantôt il s’élève , tantôt il s’humilie ;

Qu’en nobles sentimens il soit partout fécond ;

Qu’il soit aisé , solide , agréable j profond ;

Que de traits surprenans sans cesse il nous réveille ; Qu’il coure dans ses vers de merveille en merveille ; Et que tout ce qu’il dit , facile à retenir',

De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.

Ainsi la tragédie agit , marche et s’explique.

. D’un air plus grand encor la poésie épique ,

Dans le vaste récit d’une longue action ,

Se soutient paf la fable- et vit de hetion.

Là pour nous enchanter, tout est mis en usage ;

Tout prend un corps , une âme , un esprit, un visage ; Chaque vertu devient une divinité :

Minerve est la prudence , et Vénus la beauté ; '

Ce n’est plus la vapeur qui produit le tonnerre ,

C’est Jupiter armé pour effrayer la terre.

Dn orage terrible aux yeux des matelots ,

C’est Neptune en coilrroux , qui gourmande les flots. Echo n’est plus un son qui dans l’air retentisse ;

C’est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse. Ainsi dans cet amas de nobles fictions y Le poète s’égaie en mille inventions ,

Ome , élève , embellit , agrandit tontes choses ,

Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses. Qu’Enée et scs vaisseaux , par le vent écîirlés ,

Soient aux bords africains d’un orage emportés ,

ü56 l’art poétique,

Ce n*est qu’une aventure ordinaire et commune , Qu’un coup peu surprenant des traits de la fortune. Mais que Junon , constante en- son aversion , Poursuive sur les flots les restes d’Ilion ;

Qu’Eole en sa faveur les chassant d’Italie Ouvre aux vents mutinds les prisons d’Eolie ;

Que Neptune en courroux s’élevant sur la mer D’un mot calme les flots , mette la paix dans l’air , Délivre les vaisseaux , des syrthes les arrache ;

C’est là ce qui surprend , frappe , saisit , attache.

Sans tous ces omemens le vers tombe en langueur ;

La poésie est morte ou rampe sans vigueur :

Le poète n’est plus qu’un orateur timide , ' »

Qu’un froid historien d’une fable insipide.

C’est donc bien vainement que nos auteurs déçus ( i ) , Bannissant de leurs vers ces ^memens reçus ,

Pensent faire agir Dieu , ses saints et ses prophètes , Comme ces dieux éclos du cerveau des poètes ; Mettent à chaque pas le lecteur en enfer ,

N’offrent rien qu’Astaroth , Belzébuth , Lucifer.

De la foi d’un chrétien les mystères terribles D’ornemens égayés ne sont point susceptibles. L’Evangile à l’esprit n’offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourmens mérités ;

Et de vos Bctions le mélange coupable Même à ces vérités donne l’air de la fable.

Et quel objet enfin à présenter aux yeux Que le diable toujours hurlant contre les cieux ;

( 1 } Ce gui suit regarde Desmarets , auteur du poème de Clovis, dans lequel il Tait produire tout le merveilleux par l'intervantion des démons , des Anges et de Dieu même.

CUANT TROlSIEMt:.

Qui de voire héros veut rabaisser la gloire ,

Et souvent avec Dieu balance la victoire ?

Le Tasse, dira-t-on, Ta fait avec succès (1).

Je ne veux point ici lui faire son procès ;

Mais , quoi que notre siècle à sa gloire publie ,

Il n’eût point de son livre illustré l’Italie ,

Si son sage héros , toujours en oraison ,

IN’eût fait que mettre enfin Satan à la raison ;

Et si Renaud , Argant , Tancrède et sa maîtresse , l’eussent de son sujet égayé la tristesse.

Ce n’est pas que j’approuve , en un ^jet chrétien , Un auteur follement idolâtre et païen (2).

Mais dans une profane et riante peinture ,

De n’oser de la fable employer la figure ,

De chasser les Tritons de l’empire des eaux ,

D’ôter à Pan sa flûte , aux Parques leurs ciseaux ; D’empêcher que Charon dans la fatale barque ,

Ainsi que le berger , ne passe le monarque ,

C’est d’un scrupule vain s’alarmer sottement ,

Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément.

Bientôt ils défendront de peindre la Prudence ,

De donner à Thémis ni bandeau ni balance ,

De figurer aux yeux la Guerre au front d’airain ,

V Ou le Temps qui s’enfuit une horloge à la main :

« Et partout des discours , comme une idolâtrie ,

Dans leur faux zèle iront chasser l’allégorie. Laissons-les s’applaudir de leur pieuse erreur ;

Mais pour nous , bannissons une vaine terreur ;

Dans son poime ds la Jérusalem dcIiTi'éc.

•[aj L'Ariostc.

258 * l’aht poétique ,

Et , fabuleux chre'tiens , n’allons point dans nos songes Du Dieu de ve'ritd faire un dieu de mensonges.

La fable offre à l’esprit mille agrëmens divers.

Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers ; Ulysse , Agamemnon , Oreste , Idoménée ,

Hélène , Ménélas , Paris , Hector , Enée.

Oh ! le plaisant projet d’un poète ignorant Qui de tant de héros va choisir Ghildebrand (i)! D’un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poème entier > ou burlesque ou barbare.

Voulez-vous long-temps plaire , et jamais ne lasser? Faites choix dVin héros propre à m’intéresser ,

En valeur éclatant , en vertus magnifique ;

Qu’en lui , jusqu’aux défauts , tout se montre hçroïque ;

Que ses faits surprenans soient dignes d’être ouïs ; ' Qu’il soit tel que César , Alexandre ou Louis ;

Non tel que Polynice et son perfide frère (a).

On s’ennuie aux exploits d’un conquérant vulgaire.

N’offrez pas un sujet d’incidens trop chargé.

Le seul courroux d’Achille , avec art ménagé , Remplit abondamment une Iliade entière.

Souvent trop d’abondance appauvrit la matière.

(i) Héros d’unpot-me intitulé ; Les Sarrasins chassés de France, par Sainte- Garde.

(a) Il indique la Théba'ide de Stacc, dont le sujet est la bains funeste d'Etéocle et de Pol^rnice , frères ennemis , auteurs de la guerre de Tbébes. Il faut que l’action du poème soit heureuie pour laisser l'esprit du lecteur satisfait, et quelle soit louab.c pour être un exemple public de reftu.

CHANT TBOiSlÈME. v5q

Soyez vif ut pressé dans vos narrations.

Soyez riche et pompeux dans vos descriptions.

C’est là qu’il faut des vers étaler l’élégahce.

N’y présentez jamais de basse circonstance.

N’imitez pas ce fou (i) qui , décrivant les mers ,

Et peignant , au milieu de leurs flots entr’ouverts , L’Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres ,

Met pour le vok passer , les poissons aux fenêtres ; Peint le petit enfant qui va , saute , revient ,

Et joyeux ,^à sa mere offre un caillou tju'U tient. Sur de trop vains objets c’est arrêter la, vue.

Donnez à votre ouvrage une juste étendue.

Que le début soit simple et n’ait rien d’affecté. N’allez pas , dès l’abord , sur Pégase monté (a) , Crier à vos lecteurs , d’une voix de tonnerre ;

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la teiTe (3). .

Que produira l’auteur après tous ces grands cris ?

La montagne eu travail enfante une souris.

Oh ! que j’aime bien mieux cet auteur plein d’adresse Qui , sans faire d’abord de si haute promesse ,

Me dit d’un ton aisé , doux , simple , harmonieux :

Je chante les combats et cet homme pieux

Qui, des bords phrygiens conduit dans VAusonie ,

Le premier aborda les champs de Lavinie.

Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu ;

£t pour donnpr beaucoup ne nous promet que peu.

(i) Saint-Amand , dans le Moïse sauvé.

(s) Horace , Art poét. i36.

Nec sic incipies , etc.

(3} Premier rera du po£me d’Alaric , par Scudiri.

a6o l’art poétique ,

Bientôt vous la verrez , prodiguant les miracles ,

Du destin des Latins prononcer les oracles ;

De Styx et d’Achéron peindre les noirs torrens ,

Et déjà les Césars dans l’Elysée errans.

De figures sans nombre égayez votre ouvrage.

Que tout y fasse aux yeux une riante image.

On peut être à la fois et pompeux et plaisant ;

Et je hais un sublime ennuyeux et pesant.

J’aime mieux Arioste (i) et ses fables comiques Que ces auteurs toujours froids et mélancoliques Qui , dans leur sombre humeur , se croiraient faire affront

Si les Grâces jamais leur déridaient le front.

On dirait que pour plaire , instruit par la nature , Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture (a).

Son livre est d’agrémens un fertile trésor.

Tout cc qu’il a touché se convertit en or.

Tout reçoit dans ses mains une nouvelle grâce. Partout il divertit , et jamais il ne lasse ;

Une heureuse chaleur anime ses discours.

Il ne s’égare point en de trop longs détours.

Sans garder dans ses vers un ordre méthodique ,

Son sujet de soi-même et s’arrange et s’explique :

Tout , sans faire d’apprêts , s’y prépare aisément ; Chaque vers , chaque mot court à l’événement (3).

(i) Poite italien , auteur du poôme de Roland le Furieux , qui est rempli de fictions ingénieuses , mais Aoignées de touto vraisemblance.

(a) Cette ceinture merveilleuse de Vénus relevait extraordinairement l’éclat de sa beauté.

C3) Horace , Art poétique , i48.

Semper ad et-entum fèstinat.

CHANT TROISIÈME. a6^I

Aimez donc scs écrits , mais d’an amour sincère. C’est avoir profité que de savoir s’y plaire.

LJn poème excellent , où tout marche et se suit , N’est pas de ces travaux qu’un caprice produit.

Il veut du temps , des soins , et ce pénible ouvrage Jamais d’un écolier ne fut l’apprentissage.

Mais souvent parmi nous un poète sans art ,

()u’nn beau feu quelquefois échauffa par hasard , Enflant d’un vain orgueil son esprit chimérique , Fièrement prend eu main la trompette héroïque.

Sa muse déréglée , en ses vers vagabonds ,

Ne s’élève jamais que par sauts et par bonds ;

Et son feu , dépourvu de sens et de lecture ,

S’éteint à chaque pas , faute de nourriture.

Mais en vain le public , 2îrompt à le mépriser,

De son mérite faux le veut désabuser ;

Lui-même , applaudissant à son maigre génie ,

Se donne par ses mains l’encens qu’on lui dénie. Virgile , au prix de lui , n’a point d’invention ; Homère n’entend point la noble fiction.

Si contre cet arrêt le siècle se rebelle ,

A la postérité d’abord il en appelle.

Mais attendant qu’ici le bon sens de retour Ramène triomphans ses ouvrages au jour ,

Leurs tas , au magasin , cachés à la lumière , Combattent tristement les vers et la poussière. Laissons-les donc entr’eux s’escrimer en repos ;

Et , sans nous égarer , suivons notre propôs.

Des succès fortunés du spectacle tragique ,

Dans Athènes , naquit la comédie antique.

Là , le Grec né moqueur, par mille jeux plaisaus ,

ClIAiM’ QUATRIÈME. a6y

Le médecin d’abord semble ne dans cet art ,

Déjà de bâtimens parle, comme Mansard (i).

D’un salon qu’on élève il condamne la face ;

Au vestibule obscur il marque une autre place , Approuve l’escalier tourné d’autre façon.

Son ami le conçoit , et mande son maçon.

Le maçon vient , écoute , approuve et se corrige. Enfin , pour abréger un si plaisant prodige ,

Notre assassin renonce à son art inhumain ;

Et désormais , la règle et l’équerre à la main , Laissant de Gallien la science suspecte ,

De méchant médecin devient bon architecte.

Son exemple est pour nous un précepte excellent. Soyez plutôt maçon , si c’est votre talent ,

Ouvrier estimé dans un art nécessaire ,

Qu’éciivain du commun et poète vulgaire.

*11 est dans tout autre art des degrés difierens ;

On peut avec honneur remplir les seconds rangs ; Mais dans l’art dangereux de rimer et d’écrire ,

Il n’est point de degrés du médiocre au pire.

Qui dit froid écrivain dit détestable auteur.

Iloyer ( 2 ) est à Pinchène égal pour le lecteur.

On ne lit guère plus Rampale et Ménardière (3)

Que Magnon , du Souhait, Corhin et la Morlière (4).

(i) Célèbre architecte , surintendant des bâtimens du roi.

(i) Auteur m'édiocre.

(3) Rampale , poète qui rirait sous le règne de Louis XIII. I<a Ménardière , autre poète médiocre.

(/|) Misérables poètes.

a68 L’art poétique ,

Un fou du moius fait rire et peut nous égayer ;

Mais un froid e'erivain ne sait rien qu’ennuyer.

J’aime mieux Bergerac (i) et sa burlesque audace Que ces vers où Motin (2) se morfond et nous glace.

Ne vous enivrez point des éloges flatteurs Qu’un amas quelquefois de vains admirateurs Vous donne en ees réduits (3) , prompts à crier merveille !

Tel écrit récité se soutient à l’oreille ,

Qui , dans l’impression au grand jour se montrant , Ne soutient pas des yeux le regard pénétrant.

On sait de cent auteurs l’aventure tragique ;

Et Gombaut (4) tant loué garde encor la boutique.

Ecoutez tout le monde , assidu , cbnsultaut.

Un fat quelquefois ouvre un avis important.

Quelques vers toutefois qu’Apollon vous inspire , •

En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire. Gardez-vous d’imiter ce rimeur furieux (5 )

Qui, de scs vains écrits lecteur harmonieux ,

(O Lyrano Bergerac , auteur du Voyage de la Lune , et de quelques ouvrages auxquels l’imagination parait avoir eu plus de part que le jugement.

(a) Motin , auteur de quelques poésies qui sont imprimées dans des recueils avec celles de Malherbe , de Racan et autres poètes de son temps.

C3) Lieux particuliers où s’assemblent des personnes choisies , et OH quelquefois les auteurs vont réciter leurs ouvra jes avant ■ de les publier.

(4) Académicien.

Charles du Perier.

Aborde en re'citant quiconque le salue (1) ,

Et poursuit de ses vers les passans dans la rue.

11 n’est temple si saint , des anges respecte ,

Qui soit contre sa muse un lieu de sûreté.

Je vous l’ai déjà dit , aimez qu’on vous censure ,

Et, souple à la raison , corrigez sans murmure.

Mais ne vous rendez pas dès qu’un sot vous reprend.

Souvent dans son orgueil un subtil ignorant Par d’injustes dégoûts combat toute une pièce ,

Blâme des plus beaux vers la noble hardiesse.

On a beau réfuter ses vains raisonnemens ,

Son esprit se complaît dans ses faux jugemens;

Et sa faible raison de clarté dépourvue Pense que rien n’échappe à sa débile vue.

Ses conseils sont à craindre ; et , si vous les croyez , Pensant fuir un écueil , souvent vous vous noyez. '

Faites choix d’un censeur sqlide etstilutaire(2) ,

Que la raison conduise et le savoir éclaire ,

Et dont le crayon sûr d’abord aille chercher L’endroit que l’on sent faible et qu’on se veut cacher. Lui seul éclaircira vos doutes ridicules ;

De votre esprit tremblant lèvera les scrupules.

(i) Horace , Artpoét. 474 *

Indoctum doctumque fugat recitator acerbus.

(2} Caractère de Patru , le plus habile et le plus sévère critique de son siècle. Il était en réputation de si grande rigidité , que quand Racine Faisait à Boileau quelque observation un peu trop subtile sur des endroits de ses ouvrages , Boileau , au lieu de lui dire le proverbe ; Ne sis patruus mihi , n'ayez point pour moi la sévérité d'un oncle , lui disait ; Ne sis Patru mihi , n'ayez point pour moi la sévérité de Patru.

270 l’abt poétique ,

C’est lui qui vous dira par quel transport heureux Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux ,

Trop resserré j)ar l’arl , sort des règles prescrites ,

Et de l’art même apprend à franchir leurs limites. Mais ce parfait censeur sedrouve rarement.

Tel excelle à rimer , qui juge sottement.

Tel s’est fait par ses vers distinguer dans la ville ,

Qui jamais de Lucain n’a distingué Virgile (1).

Auteurs , prêtez l’oreille âmes instructions. Voulez- vous faire aimer vos riches fictions ? .

Qu’en savantes leçons votre muse fertile Partout joigne au plaisant le solide et l’utile (2).

Un lecteur sage fuit un vain amusement ,

Et veut mettre à profit son divertissement ( 3 ).

Que votre âme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages

N'"offrent jamais de vous que de nobles images.

Je ne puis estimer ces dangereux auteurs (4)

Qui , de l’honneur en vers infâmes déserteurs , Trahissant la vertu sur un papier coupable ,

Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable*.

Un auteur vertueux dans ses vers innocens Ne corrompt point le cœur en chatouillant les «eus ;

( 1 ) Le grand Corneille.

(ï) Horace, Artpoét. 387 . ^

Otnne tulil punctum qui miscuit utile dulci.

(3) Id, ibid. 385.

Centuriœ seniorum agitant expertia f rugis.

C4) L'auteur arait en rue les Contes de La Fontaine.

CHANT QUATRIÈME. * ay

Son feu u’allutue point de criminelle flamme.

Aimez donc la vertu , uourrissez-en voire âme. '

En vain l’esprit est plein d!une noble vigueur ;

Le vers se sent toujours des bassesses du coeur.

Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies ,

Des vulgaires esprits malignes frénésies.

Un sublime écrivain n’en peut être infecté :

C’est un vice qui suit la médiocrité.

Du mérite éclatant cette sombre rivale

Contre lui , chez les grands , incessamment cabale ,

Et sur les pieds en vain tâchant de se hausser ,

Pour s’égaler à lui , cherche à le rabaisser.

Ne descendons jamais dans ces lâches intrigues. N’allons point à l’honneur par de honteuses brigues.

Que les vers ne soient pas votre étemel emploi (i). Cultivez vos amis , soyez homme de foi.

C’est peu d’être agréable et charmant dans un livre ;

Il faut savoir encore et converser , et vivre.

Travaillez pour la gloire , et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain.

Je sais qu’un noble esprit peut, sajis honte et sans crime , Tirer de son travail un tribut légitime;

Mais je ne puis souffrir ces auteurs renommés Qui , dégoûtés de gloire , et d’argent affamés , Mettent leur Apollon aux gages d’un libraire ,

Et font d’un art divin un métier mercenaire.

La Fontaine n'avait pour tout mériie que le talent tle faire des vers ; et ce talent si rare n'est pas celui qui rend le plus propre à la société civile.

ciiAWT quatrième:. 273

Et partout des esprits ses préceptes vainqueurs , Introduits par l’oreille , entrèrent dans les cœurs. Pour tant d’heureux bienfaits les muses révérées Furent d’un juste encens dans la Grèce honorées ;

Et leur art attirant le culte des mortels , ,

A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels.

Mais enfin l’indigence amenant la bassesse ,

Le Parnasse oublia sa première noblesse.

Un vil amour du gain infectant les esprits ,

De mensonges grossiers souilla tous les écrits ;

Et partout , enfantant mille ouvrages frivoles , Trafiqua du discours et vendit les paroles. .

Ne vous flétrissez point par un vice si bas.

Si l’or seul a pour vous d’invincibles appas ,

Fuyez ces lieux charmans qu’arrose le Permesse :

Ce n’est point sur ses bords qu’habite la richesse. Aux plus savans auteurs , comme aux plus grands guerriers ,

Apollon ne promet qu’un nom et des lauriers.

Mais quoi ! dans la disette une muse affamée Ne peut pas , dira-t-on , subsister de fumée.

Un auteur qui , pressé. d’un besoin importun ,

Le soir entend crier ses entrailles à^eun ,

Goûte peu d’Hélicon les douces promenades.

Horace a bu son soûl quand il voit les Ménades (i) ;

(i) Voyez U note sur la satire X.

Juv^nal , sat. 7.

Safur est cùm dicit f(oralius , ohe !

274 L’ART, POÉTÎQUE ,

Et libre dii souei qui trouble Colletet ,

N’attend pas , pour dîner , le succès d’un sonnet’.

Il est vrai ; mais enfin cette affreuse disgrâce Rarement parmi nous afllige le Parnasse.

El que craindre en ce siècle où toujours les beaux arts D’un astre favorable éprouvent les regards ;

Où d’un prince éclairé la sage prévoyance Fait partout au mérite ignorer l’indigence ?

Muses , dictez sa gloire à tous vos nourrissons.

Son nom vaut mieux pour eux que toutes vos leçons. Que Corneille , pour lui rallumant son audace ,

Soit encor le Corneille et du Cid , et d’Horace.

Que Racine , enfantant des miracles nouveaux ,

De ses héros sur lui forme tous les tableaux.

Mais quel heureux auteur , dans une autre Enéide , Aux bords du Rhin tremblant conduira cet Alcide ?' Quelle savante lyre , au bruit de ses exploits ,

Fera marcher encor les rochers et les bois ;

Chantera le Batave éperdu dans l’orage ,

Soi-même se noyant pour sortir du naufrage (i) ;

Dira les bataillons sous Mastricht enterrés ( 2 ) ,

Dans ces affreux assauts du soleil éclairés ?

(i) Après le passade cTu Rhin , Louis XfV s’était rendu maître de presque toute la Hollande , et Amsterdam même se disposait à lui enroyer ses clefs. Les Hollandais , pour sanrer le reste de leur pays , n'eurent d’autre ressource que de le submerger entièrement en lâchant leurs écluses.

CO Mastricht était une des places les plus considérables qui restaient aux Hollandais après les pertes qu'ils avaient faites en • 67a. Louis XIV en fit le siège en personne; et après plusieurs assauts donnés en plein jour cette forte place fut emportée.

Mais tandis que je parle , une gloire nouvelle Vers ce vainqueur rapide âux Alpes vous appelle. Déjà Dôle et Salins sous le joug ont ployé.

Besançon fume encor sous son roc foudroyé (i).

Où sont ces grands guerriers dont les fatales ligues (2) Devaient à ce torrent opposer tant de digues ?

Est-ce encore en fuyant qu’ils pensent Tarréfer ,

Fiers du honteux honneur d’avoïr su l’éviter ( 3 ) ?

Que de remparts détruits ! que de villes forcées !

Que de moissons de gloire en courant amassées !

Auteurs, pour les chanter , redoublezvos transports: Le sujet ne veut pas de vulgaires efforts.

Pour moi , qui jusqu’ici nourri dans la satire , N’ose encor manier la trompette et la lyre ,

Vous me verrez pourtant , dans ce champ glorieux , Vous animer du moins de la voix et des yeux ,

Vous offrir ces leçons que ma muse au Parnasse Rapporta , jeune encor , du commerce d’Horace ;

Conquête de la France-Comté sur les Espagnols , en

(a) La ligue était composée de l’empereur , des rois d'Espagne et de Danemarck , de la Hollande , et de toute l’Allemagne 1 excepté les ducs de Bavière et d'Hanovre.

C3) Montécuculli , général de l’armée d'Allemagne pour les alliés , évita le combat, et s’applaudit de la retraite avantageuse qu'il avait faite. ^

Çuos opimus

“ ■ Fallere et effugere est triumphus.

Hor. liv. 4 I

276 l’art poétique, etc.

Seconder votre ardeur , cchaufTer vos esprits ,

Et vous montrer de loin la couronne et le prix.

Mais aussi pardonnez , si, plein de ce beau zèle,

De tous vos pas fameux observateur fidèle , Quelquefois du bon or je se'pare le faux ,

Et des auteurs grossiers j’attaque les défauts ; Censeur un peu fâcheux , mais souvent nécessaire , ‘ Plus enclin à blâmer qne savant à bien faire.

FIN DE l’art poétique.

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