‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 2 sur 62 · VIJ · texte numérisé non relu

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dinaire ? ce n’est point, comme se le persuadent les ignorans , une pensée que personne n’a jamais eue ni dû avoir ; c’est , au contraire , une pensée qui a dû venir ù tout le monde, et que quelqu’un s’avise le premier d’exprimer. Un bon mot n’est bon mot qu’en ce qu’il dit une chose que chacun pensait , et qu’il la dit d’une manière vive , fine et nouvelle. Considérons , par exemple , celte réplique si fameuse de Louis XII à ceux de ses ministres qui lüi conseillèrent de faire punir plusieurs personnes qui , sous le règne précédent , et lorsqu’il n’était encore que duc d’Orléans , avaient pris à tâche de le desservir. Un roi de France , leur répondit-il , ne venge point les injures d?un duc d"^ Orléans. IToû vient que ce mot frappe d’abord ? n’est- il pas aisé de voir que c’est parce qu’il présente aux yeux une vérité que tout le monde sent , et qu’il dit mieux que tous

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les plus beaux discours de morale , qu'un grand prince , lorsqu'il est une fois sur le trône , ne doit plus agir par des mouvemens particuliers ^ ni avoir d'' autre vue que la gloire et Le bien général de son état ?

Veut-on voir , au contraire , combien une pensée fausse est froide et puérile ? Je ne saurais rapporter un exemple qui le fasse mieux sentir que deux vers du poète Théophile dans sa tragédie intitulée :• Pyrame et Thisbé , lorsque cette malheureuse amante , ayant ramassé le poignard encore tout sanglant dont Pyrame s’était tué , elle querelle ainsi ce poignard :

Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître S’cst souillé lâchement. U en rougit, le traître !

Toutes les glaces du Noi'd ne sont pas , à mon sens , plus froides que cette pensée^ Quelle extravagance ,, bon Dieu ! d,e vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard d’un homme qui vient de s’en

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tuer lui-même , soit un: effet de la honte qu’a ce poignard de l’avoir tué ! Voici encore une pensée qui n’est pas moins fausse ni par conséquent moins froide. ^ Elle est de Benserade dans ses Métamor- ^ phoses en rondeaux , où , parlant du déluge envoyé, par les dieux pour châtier Tinsolence de l’homme , il s’exprime ainsi :

Dieu lava bien la tête à son image. |

Peut-on , à propos d’une aussi grande chose que le déluge , dii'e rien de plus petit , ni de plus ridicule que ce quolibet y dont la pensée est d’autant plus fausse , en toutes manières > que le dieu dont il ri s’agit ici c’est Jupiter , qui n’a jamais passé parmi les païens pour avoir fait l’homme j à son image ; l’homme c dans la fable étant, comme tout le monde sait , l’ouvrage de ' Prométhée ?

PRÉFACE

Puisqu’une pensée n’est belle qu^en ce qu’elle est vraie , et que PefFèt infaillible du vrai , quand il est bien énoncé , c’est de frapper les liommes , il s’ensuit que ce qui ne frappe point les hommes n’est ni beau ni vrai , ou qu"il est mal énoncé , et que par conséquent un ouvrage qui n’est point goûté du public est un très-méchant ouvrage. Le gros des hommes peut bien , durant quelque temps , prendre le faux pour le vrai , et admirer de méchantes choses; mais il n'est pas possible qu’à la longue une bonne chose ne lui plaise ; et je défie tous les auteurs les plus mécontens du Public de me citer un bon livre que le Public ait jamais rebuté, à moins qu’ils ne mettent en ce rang leurs écrits J de la bonté desquels eux seuls sont persuadés. J’avoue néanmoins , et ori ne le saurait nier , que quelquefois, lorsque d’excellens ouvrages viennent à paraître ,

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la cabale et l’envie trouvent moyen de les rabaisser, et d’en rendre en apparence le succès douteux : m^s cela ne ^ dure guère , et il en arrive de ces ouvrages comme d’un morceau de Lois qu’on enfonce dans l’eau avec la main , il demeure an fond tant qu'on l’y retient ; mais bientôt la main venant à se lasser, il se relève et gagne le dessus. Je pourrais dire uhnombre infini de pareilles choses sur ce sujet, et ce serait la matière d’un gros livre 5 mais en voilà asse^ , ce me semble , pour marquer au Public ma reconnaissance , et la bonne idée que j’ai de son goût et de ses jugemens.

Parlons maintenant de mon édition nouvelle. C’est la plus correcte qui ait encore paru ; et non-seulement je l'ai revue avec beaucoup de soin, mais j’y ai retouché de nouveau plusieurs endroits de mes ou-

Xij PRÉFACE,

vrage^ j car je ne suis point de ees auteurs fuyant la peine , <jui ne se croient plus obligés de rien raccommoder à leurs écrits dès qu’ils les ont une fois donnés au Public. Ils allèguent , pour excuser leur paresse , qu’ils auraient peur , enles trop remaniant , de leur ôter cet air libre et facile qui fait, disent-ils , un des plus grands charmes du discours ; mais leur excuse , à mon avis , est très-mauvaise. Ce sont les ouvrages faits à la hâte , et, comme on dit , au courant de la plume , qui sont ordinairement secs , durs et forcés. Un ouvrage ne doit point paraître trop travaillé , mais il ne saurait être trop travaillé; et c’est souvent le travail même qui lui donne, en le polissant , cette facilité tant vantée qui charme le lecteur. Il y a bien de la différence entre des vers faciles et des vers facilement faits. Les écrits de Virgile , quoique extraordinairement travaillés , sont bien

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plus naturels que ceux de Lucain qui écrivait , dit-on , avec une facilité prodigieuse. C’est ordinairement la peine que s'est donnée un auteui* à limer et à perfectionner ses écrits qui fait que le lecteur n'a point de peine en les lisant. Voiture , qui paraît si aisé , travaillait extrêmement ses ouvrages. On ne voit que des gens qui font aisément des choses médiocres 5 mais des gens qui en fassent, même difficilement, de fort bonnes , on en trouve fort peu.

Je n’ai donc point de regret d’avoir employé quelques-unes de mes veilles à rectifier mes écrits dans cette nouvelle édition qui est , pour ainsi dire , mon édition favorite. Aussi y ai-je mis mon nom que je m'étais abstenu de mettre à toutes les autres.

J'ai été bien aise de faire voir par-là quels sont précisément les ouvrages que

• PRÉFACE

j'avoue, et d'arrêter, s’il est possible , le cours d’un nombre infini de méchantes pièces qu’on répand partout sous mon nom, et principalement dans les provinces et dans les pays étrangers.

Comme , malgré les bonnes raisons que j’ai vingt fois alléguées en vers et en prose , il y a encore des gens qui traitent de médisances les railleries que j’ai faîtes de quantité d’auteurs modernes, et qui publient qu’en attaquant les défauts de ces auteurs je n'ai pas rendu justice à leurs bonnes qualités 5 je veux bien , pour les convaincre du contraire , répéter encore ici les mêmes paroles que j’ai dites sur cela dans la Préface de mes deux éditions précédentes. Les voici : Il est bon que le lecteur soit averti d'une chose , c’est qu'en attaquarit dans mes ouvrages les dèjauts de plusieurs écrivaùis de notre siècle^ je

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n’'ài pas prétendu pour cela oter à ces écris^ains le mérite et les bonnes qualités qu'ils peuf^ent avoir d'ailleurs* Je n'ai pas prétendu , dis-je , nier que Chapelain , par exemple , quoique poète fort dur ^ n'ait fait autrefois , y'e. ne sais comment , une assez belle ode , etqu'iln'j aitbeaucoup d'esprit dans les ouvrages de M, Quinault , quoique si éloigné de la perfection de P^irgile.

J'ajouterai même sur ce dernier ^ que dans le temps que j'écrivis contre lui , nous étions tous deux fort jeunes y et qu'il n'avait pas fait alors beaucoup d'ouvrages qui lui ont dans' la suite acquis une juste réputation.

Je veux bien aussi avouer qu'il y a du génie dans les écrits de St-Amand ^ de Brèbeuf^ de Scudéri , de Cotin même , et de plusieur s autres que j'ai critiqués. En un mot , avec la -même sincérité que j'ai raillé ce qu'ils ont de^ blâmable , je suis prêt à convenir de ce quils peuvent avoir

xvj . PRÉFACE.

d'excellent. Voilà , ce me semble , leur rendre justice ,, et faire bien voir que ce n’estpoint un esprit d'envie et de médisance qui m'a fait écrire contre eux. Après cela sil’on m'accuse encore de médisance , je ne sais point de lecteur qui n’en doive aussi être accusé, puisqu’il n’y en a point qui ne dise librement son avis des écrits qu’on fait imprimer, et qui ne se croie en plein droit de le faire , du consentement même de ceux qui les mettent au jour.

En effet, qu’est-ce que mettre un ouvrage ^

au jour? n’est-ce pas en quelque sorte |

dire au Putlic : Jugez-moi ? Pourquoi donc trouver mauvais qu’on nous juge ? Mais

j’aimistout cè raisonnement en rimes dans ;

ma neuvième satire , et il suBSt d’y renvoyer mes censeurs.

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