‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 3 sur 62 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Nicolas Boileau, sieur Despréaux, naquit à Paris , le premier jour de novembre i635 , et fut le onzième des enfans de Gilles Boileau , greffier de la grand’chambre du parlement de Paris , homme célèbre par sa probité et par son expérience dans les affaires. Il fit ses premières études au collège d’Harcourt , et il y achevait sa quatrième, lorsqu’il fut attaqué de la pierre, n fallut le tailler, et l’opération , quoique faite en apparence avec beaucoup de succès , lui laissa cependant pour tout le reste de sa vie une très-grande incommodité. Dès qu’il fut en état de reprendre ses exercices , il alla en troisième au collège de Beauvais , sous M. Sevin , habile homme qui régentait cette classe depuis près de cinquante ans , et qui passait pour l’homme du monde qui jugeait le mieux de l’esprit des jeunes gens, n fut le premier qui reconnut dans son nouveau disciple un talent extraordinaire pour les vers , et qui crut pouvoir assurer sans restriction qu’il se ferait un nom fameux en ce genre d’écrire. La lecture continuelle des poètes et des romans décela son goût pour la poésie. On le surprenait quelquefois au milieu de la nuit sur ces livres favoris , et l’on était souvent obligé

de l’avertir aux heures du repas. Mais cette lecture , que lui-méme appelait une fureur , loin de lui gâter l’esprit , . comme il arrive ordinairement , par un amas confus d’idëes bizarres et toutes fausses , ne servit qu’à lui , inspirer une critique plus exacte , et des traits plus vifs contre le ridicule en général , et contre celui des auteurs en particulier : aussi les ouvrages qu’il lisait avec le plus de goût et de plaisir étaient-ils ceux où il trouvait une satire fine et judicieuse.

Quand il eut fini son cours de philosophie , il étudia en droit , et se fit recevoir avocat. Nul état ne paraissait mieux lui convenir : il avait une mémoire heureuse , beaucoup de vivacité et de pénétration , un jugement sûr, une élocution facile ; mais l’inclination , le premier de tous les talens , lui manquait. Les détours de la chicane ne convenaient point à sa candeur naturelle. Il ne put s’accommoder d’une science où l’on se trouve souvent obligé de revêtir le mensonge des caractères de la vérité, ü résolut donc de prendre un autre parti , et se détermina pour la théologie. Il commença un cours ; mais bientôt il renonça à la Sorbonne , et se livra à son génie poétique que la mort de son père lui laissait d’ailleurs toute liberté de suivre.

Il y avait alors en France un grand nombre de poètes qui , quoique très-médiocres , ne laissaient pas de faire du bruit ; il s’en trouvait même quelques-uns de ce rang, que l’on osait vanter comme des modèles. j Boileau ne put souffrir que ce mauvais goût triomphât, et qu’on se laissât tromper par des auteurs sans génie , et qui semblaient écrire en dépit du bon sens et de la poésie. D crut devoir venger l’un et l’autre; et ce noble

dessein lui arracha quelques satires qui , en lui acquérant une grande réputation , lui attirèrent en meme temps la haine et le ressentiment de tous ceux qu’il attaquait ou qu’il laissait au-dessous de lui.

Il se contentait au commencement de lire ses pièces à ses amis, et quelque applaudissement qu’il en reçût, on ne pouvait l’obliger à les rendre publiques, ü souffrit même assez long-temps les mauvaises copies que l’on en répandait dans le monde ; mais sa constance l’abandonna enfin à la vue d’une édition pleinç de fautes , et dans laquelle on avait de plus mis sous son nom quelques pièces supposées etindignes de sa plume. Ces enfans défigurés réveillèrent la tendresse de leur père , et l’obligèrent à donner lui-même ses Satires , d’abord séparément , et ensuite dans un recueil qui en comprenait huit. Cette édition parut en iG66. Elle excita de grands mouvemens su* le Parnasse français. Les auteurs qu’on attaquait dans cet ouvrage , irrités de se voir tourner en ridicule après avoir joui d’une réputation qu’ils croyaient mériter , s’en vengèrent par des critiques et des libelles sans nombre. Les écrivains d’un ordre supérieur , que Boileau estimait , ne laissèrent pas de redouter sa plume ; et si dans le fond ils pensaient comme lui , sa manière d’écrire et la liberté qu’il se donnait de nommer les personnes leur parurent une espèce de crime qu’ils condamnèrent' avec vivacité. Boileau, tranquille au milieu de ces attaques , crut cependant être obligé de se défendre ; il le fît , mais avec sa modération ordinaire. 11 allégua en sa faveur l’exemple de Lucilius , celui d’Horace , de Perse , de Juvénal et du sage Virgile. Ce fut dans la

même vue qu’il commença sa neuvième satire , où , sous l’ingénieuse apparence d’une réprimande sévère à son esprit , il prouve de cent manières que , sans blesser l’état ni sa conscience , on peut trouver de médians vers méchans , et s’ennuyer à la lecture de certains livres , et divulguer même les raisons de son ennui et de son dégoût.

Après cette justidcation qui fut bien reçue de tous ceux que la prévention ne dominait point , il n’opposa plus* à ceux qu’il n’avait pu persuader que le*mépris qu’ils méritaient. Il s’avisa seulement d’un moyen assez singulier poujr les rendre ridicules : ce fut de recueillir les pièces qu’ils publiaient contre lui et de les envoyer à ses amis qui , las enfin de ces rapsodies^ l’accusèrent presque d’en avoir fait lui-même une partie , pour rendre l’autre p|ps méprisable , à l’exemple de l’abbé Cotin et de quelques autres qui croyaient avoir trouvé le secret de décrier entièrement ses satires en lui attribuant les leurs.

La réputation naissante de Boileau ne fut pas la seule chose qui le dédommagea de la haine de quelques auteurs. Ces satirefs mêmes, source de tant de plaintes, lui firent des amis , et des amis illustres. Il compta parmi eux les beaux génies de son temps : les Cossart, les Rapin , les Commire , les Bourdaloue , les Fléchier et quantité d’autres dont le mérite est universellement connu , et qu’il serait trop long de nommer ici. Le premier président de Lamoignon l’honora d’une estime particulière. Ce sage et savant magistrat dont l’amitié était la meilleure de toutes les apologies , loin d’être effrayé du nom de satire que portaient les ou-

vrages de Boileau , et où en effet U n’y avait guère que des vers et des livres attaques, fut charmé d’y trouver ce' sel, ce goût précieux des anciens., et n’estima pas moins son attention à distinguer toujours dans la même personne l’honnête homme d’avec le mauvais auteur.

Nous n’entrerons point dans le détail des Satires de Boileau. Elles furent à peine rendues publiques qu’elles firent les délices de toutes les personnes judicieuses et de bon goût; et ceux qui étaient intéressés, à les décrier étaient forcés d’y admirer , au moins en secret , cette justesse d’esprit , cette élégance et cette facilité de versification , ce naturel et cette force d’expressions que le temps ne leur ôtera point, et qui ont fait de chacune uû ouvrage immortel. Devenues l’appui ou la ressource de la plupart des conversations , combien de maximes , de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître dans notre langue ! et de la nôtre , combien en ont-elles fait passer dans celles des étrangers !

L’Art poétique succéda aux Satires. Il était juste qu’après avoir fait sentir le ridicule ou le faux de tant d'ouvrages , Boileau donnât des règles et des préceptes pour éviter l’un et l’autre ; qu’il s’occupât à perfectionner la poésie , et qu’il montrât la voie qu’il fallait suivre pour tenir sur le Parnasse cette place distinguée qui mérite seule de faire considérer ceux qui ont assez d’industrie , de talent , de génie et de goût pour y arriver. Plus il était difficile de monter à ce sommet, au-dessous duquel on ne fait presque que ramper, plus il y avait de difficultés à entreprendre d’être ce guide sûr , ce guide éclairé qui pouvait y

conduire. U est souvent plus facile de découvrir les fautes des autres que de les surpasser soi-mênie. Tel qui juge excellemment des ouvrages d’autrui , n’en fait lui-méme que de médiocres quand il entreprend de courir la même carrière. Il semble qu’il était réservé à Boileau de réunir en lui ces divers talens, d’étre un critique judicieux et un auteur excellent , de faire connaître toutes les qualités qui sont nécessaires à un grand poète , et d’étre hii-méme un poète d’un rang supérieur. Horace avait réuni ces qualités : rien de mieux dicté et de plus sensé que sa poétique. Mais il ne suffisait pas de répéter sous un tour nouveau et dans une autre langue les préceptes qu’il a donnés : notre poésie , beaucoup plus variée que celle des Latins , a pris différentes formes qui leur étaient inconnues ; il fallait les bien connaître toutes pour en parler avec justesse , et tout le monde sait combien Boileau y a réussi. Son Art poétique , amas aussi prodigieux que bien choisi de règles et d’exemples , est lui-méme un poème excellent , un poème agréable et si intéressant que , quoiqu’il renferme une infinité de choses qui sont particulières à la langue , à la nation et à la poésie française , il a trouvé des admirateurs dans toutes les nations où il s’est trouvé de justes estimateurs d’un ouvrage excellent.

L’Art poétique parut pour la première fois dans la nouvelle édition que Boileau donna de ses ouvrages en 1673. Il y joignit le traité du Sublime ou du Merveilleux dans le discours qu’il avait traduit du grec de Longin. Dans la préface , le traducteur donne d’abord un abrégé de la vie de Longin ; il fait ensuite

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l’éloge du Sublime , qui est le seul , de plusieurs ouvrages que cet habile rhéteur avait composés , qui soit passé jusqu’à nous. Après avoir parlé de quelquesunes des traductions latines qui en avaient été faites , il marque la méthode qu’il a suivie dans la sienne , et les difficultés qu’il a rencontrées ; et il fait suivre cet ouvrage de quelques remarques où il explique le texte de Longin , et rend un compte plus particulier de sa traduction. On trouve dans cette édition une chose trop singulière et trop glorieuse à Boileau pour ne pas la rapporter ici. Louis XIV, qui a toujours été attentif à faire fleurir les sciences et les helles-lettres dans son royaume , s’était fait lire les ouvrages de notre auteur , à mesure qu’il les composait ; mais peu content 'de l’approhation qu’il leur donnait en particulier , il voulut rendre public ce témoignage de son bon goût et de son estime. 11 ordonna que l’on ferait connaître , dans le privilège que Boileau demandait pour faire réimprimer ses premières pièces et en publier de nouvelles , le plaisir qu’il avait pris à la lecture de ces ouvrages ; distinction glorieuse , très-louable dans celui qui la donnait, et infiniment honorable à celui qui la recevait.

L’Art poétique avait déjà porté la réputation de son auteur dans les pays les plus éloignes , lorsque M. le président de Lamoignon engagea Boileau dans un ouvrage d^lne autre espèce. Un pupitre placé et déplacé avait extrêmement brouillé le chantre et le trésorier de la Sainte-Chapelle , située au PalaLs , à Paris , et cette bagatelle commençait à devenir la matière d’un procès fort sérieux , lorsque M. de

Lamoignon , qui sentait mieux que tout autre le ridicule de cette affaire , demanda à Boileau s’il pourrait bien faire un poème sur ce sujet. Tout est facile aux grands génies. La seule proposition du magistrat fit naître au poète une foule d’idées ingénieuses ; et il ne lui fut pas plus difficile de les arranger qu’il ne le lui avait été de les concevoir. H dressa un plan , il y ajouta un début de 3o à 4<> vers , comme un gage plus certain de la facilité de l’exécution. M. de Lamoignon, surpris , feignit de n’étre pas convaincu ; et c’est à cette feinte obstination que l’on est redevable des six chants qui composent le poème intitulé Le Lutrin, De tous les ouvrages de Boileau , il n’y en a point où il ait mieux fait voir la fécondité de son génie , et il serait étonnant , si la supériorité de son esprit n’était pas aussi connue que ses ouvrages , qu’il ait su faire naître une si grande variété d’incidens d’un sujet aussi stérile.

La rapidité des conquêtes de Louis XIV , les glorieuses actions de ce grand prince , ont aussi plusieurs fois été chantées par Boileau ,* soit dans ses Epitres , soit dans quelques Odes particulières ; et dans toutes ces pièces on ne trouve pas seulement le grand poète , mais aussi l’historien fidèle , le zélé citoyen et l’ami de la patrie. Louis XIV en était si convaincu qu’il ne se contenta* pas seulement de donner à l’auteur des éloges stériles , quoique toujours flatteurs ; il lui donna une pension considérable , et voulut qu’il s’appliquât à écrire l’histoire de son règne ; et les académies française et des belles-lettres , attachées à la gloire de ce prince , se firent un honneur d’admettre dans leur

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sein un homme qui , avec tous les talens dignes de ces deux sociétés , avait la faveur et la bienveillauce de son roi.

Boileau avait toujours eu une santë fort de'licate ; mais au commencement de 1706 Taltëration s’en fit sentir d’une manière à faire douter que le siècle en dût jouir encore long-temps. Une surdité se joignit à cet affaiblissement : il sentit sa situation , et le reste de sa vie ne fut plus , à proprement parler , qu’une retraite dont la ville et la campagne partagèrent le loisir. Peu répandu dans le grand monde qu’il n’avait jamais trop aimé , et content d’un certain nombre d’amis dont il faisait toujours les délices , il attendit tranquillement la mort que lui annonçaient chaque jour des douleurs aiguës , des évanouissemens et une fièvre presque habituelle. Elle l’emporta le i 3 de mars 1711 , âgé de 74 ans et quelques mois. Tout ce qui caractérise la mort des justes a accompagné celle de Boileau. Une piété sincère , une foi vive et une charité si grande qu’elle ne lui a presque fait reconnaître d’autres héritiers que les pauvres. Une fin exemplaire a été dans lui , comme il arrive ordinairement f la suite presque naturelle , quoique toujours gratuite de la part de Dieu , d’une vie toujours sage et toujours chrétienne.

Jamais homme ne fut plus pénétré que lui de cette crainte salutaire que l’on ne connaît presque plus que sous le nom de délicatesse de conscience. En voici une preuve que M. Boze rapporte dans l’éloge qu’il a fait de Boileau , et- qui se trouve dans le tome troisième de l’Histoire et des Mémoires de

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l’Académie des inscriptions et bcUes-letlres. Dans le temps rpie l’aversion du palais tourna Boileau du c6té de la Sorbonne , on lui conféra un bénéfice ; il eu jouit pendant huit à neuf ans. Au bout de ce temps là , comme il se sentait tous les jours moins de disposition à l’état ecclésiastique , il quitta le bénéfice , qui était un prieuré simple , et poussant le désintéressement au point de ne pas même vouloir s’en faire un ami dans le monde , il le remit entre les mains du coUateur. U fît plus , il supputa à quoi se montait tout ce qu’il avait reçu , et l’employa en différentes œuvres de piété , et principalement au soulagement des pauvres du lieu. Loin que les devoirs du christianisme passassent dans son esprit pour des œuvres de surérogation , ou dont il fallait renvoyer la pratique dans les cloîtres , il les aimait , et sa fidélité à les remplir était un exemple qu’il donnait continuellement à ses amis , à son domestique et au public. Il a porté ce respect pour Dieu et pour la religion jusque dans ses satires mêmes. Il est aisé d’y remarquer avec quelle attention et quelle avidité il saisit l’occasion d’attaquer le froid et ridicule badinage des indévots , les jeux impies de l’athéisme , et le langage insensé des libertins , lors même qu’il semble n’avoir affaire qu’à des ennemis ordinaires , c’est-à-dire au galimatias , à l’enflure ou à la bassesse du style poétique. Ses ennemis l’ont représenté comme un médisant , un envieux , un calomniateur , un homme qui ne songeait qu’à établir sa réputation sur la ruine de celle des autres ; mais jamais homme ne fut plus exempt que lui de ces défauts , et ne fut attaché plus

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fortement à toutes les vertus opposées. C’est par-là principalement qu’il a mérité l’estime de tant de personnes non moins distinguées par leur rang que par leur mérite. Son équité , sa droiture et sa bonne foi étaient si bien établies , qu’il n’y a que l’envie de calomnier et la démangeaison de décrier ce que Von n’a pas la force d’imiter , qui aient pu l’attaquer de ce côté-là. On peut même dire que c’est sa probité qui lui a en quelque sorte acquis le droit de composer des satires. Un auteur qui reprendrait dans les autres des défauts dont il serait lui-même coupable , s’exposerait à la risée publique et ne serait écouté de personne. -Il faut qu’un poète satirique joigne à un grand fond d’équité et de droiture un entier éloignement des vices qu’il attaque dans ses écrits. C’est par-là qu’il gagne la bienveillance des honnêtes gens , et qu’il se met à couvert de la malice de ses ennemis. On se représente ordinairement un auteur satirique comme un homme né malin , ohagrin et misanthrope ; mais rien de plus mal fondé que ce préjugé; et ce portrait au moins ne convenait. nullement à Boileau. Ce n’était ni la malignité , ni une humeur bizarre et farouche qui le portaient à crier ; il n’était animé que du désir de faire connaître les défauts pour en montrer le ridicule , afin qu’ils fissent moins d’impression , et même que l’on s’en corrigeât. Son espèce d’aigreur ne venait que du déplaisir qu’il avait de voir triompher le vice , l’erreur et le ridicule.

« Tout ce qui choquait le bon sens ou la vérité , « dit M. de Valincourt , excitait en lui un chagrin

ABKÉGÉ DE LA VIE « dont il n’ctait pas le maître , et auquel peut-être M sommes'uous redevables de ses plus ingénieuses « compositions ; mais en attaquant le défaut des écri- « vains il a toujours épargné leurs personnes ; » et l’on ne saurait nier que le public n’ait confirmé le jugement qu’il a porté sur tous ces auteurs , ce qui montre en même ten^s et la justesse de sa critique , et son parfait éloignement de toute sorte d’envie et de médisance. Il aimait ceux dont il attaquait les défauts et dont il censurait les écrits , jusqu’à leur rendre toutes sortes de services. La vue d’un homme de lettres dans le besoin lui faisait tant de peine qu’il ne pouvait s’empêcher de prêter de l’argent à Linière même , qui souvent du même pas allait au cabaret faire une chanson contre son créancier. Ce n’est pas le seul exemple de générosité que Boileau ait donné : il employait plus volontiers pour autrui que pour lui-même le crédit que son mérite lui avait acquis. Il ne pardonnait pas seulement les injures qu’il avait reçues , il se réconciliait encore de bonne grâce , comme on sait qu’il fit avec Perrault , après toute la vivacité de leur dispute sur la préférence des anciens et des modernes.

Sans l’avoir vu on devenait son ami par l’estime publique ou par de bons ouvrages , et il y avait autant de fonds à faire sur cette amitié que sur celle que d’autres liaisons avaient formée. La manière dont il agit avec Patru en est un exemple entre plusieurs autres. Ce célèbre avocat s’étant entièrement livré à la passion qu’U avait pour les belles-lettres , et ayant préféré ses livres et son cabinet aux occupa-

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lions du barreau , tomba enfin dans l’indigence , sort trop ordinaire aux gens de lettres. Il lui restait ses livres , la plus agnfable et presque la seule chose dont il se vît encore possesseur. Boileau apprit q||’il se trouvait obligé de les vendre*, et qu’il était sur le point de les donner pour une somme assez modique. 11 alla d’abord lui offrir prés d’un tiers davantage ; mais l’argent compté , il mit dans son marché une condition qui étonna fort Patru , ce fut qu’il garderait ses livres comme auparavant jusqu’à sa mort, n ne fut pas moins généreux envers Gassandre , auteur d’une excellente traduction de la Rhétorique Aristote , et sa bourse fut ouverte à beaucoup d’autres. Boursault rapporte , dans une de ses lettres , qu’ayant appris à Fontainebleau que l’on venait de retrancher la pension que le roi donnait au grand Corneille , il courut avec précipitation à madame de Montespan , et lui dit que le roi , tout équitable qu’il était, ne pouvait, sans quelque apparence d’injustice, donner une pension à un homme comme lui qui ne commençait qu’à monter sur le Parnasse , et l’ôter à M. Corneille qui depuis si long-temps était anivé au sommet ; qu’il la suppliait , pour la gloire de Sa Majesté, de lui faire plutôt retrancher la sienne qu’à un homme qui la méritait incomparablement mieux que lui ; et qu’il se consolerait plus facilement de n’en point avoir, que de voir un homme tel que Corneille cesser de l’avoir. Il lui parla ensuite si avantageusement de celui pour qui il sollicitait , et madame de Montespan trouva sa générosité si grande et si peu commune , et sa manière d’agir si honnête ,

qu’elle lui promit de faire rétablir la pension de M. Corneille , et lui tint parole. Quoique rien , ajoute Boursault ,'ne soit si beau que l^s poésies de Boileau , je^ trouve cette action encore plus belle. On ne finirait pas si l’on voulait ainsi s’arrêter sur tout ce qui marquait dans Boileau l’homme de bien inséparable de l’homme d’esprit , et le sage toujours uni avec le poète : il faut cependant dire encore un mot de tout ce qui caractérise son esprit ; ses ouvrages en sont un portrait fidèle. Il n’avait pas cette fougue d’jmagination que l’on remarque en d’autres poètes ; il paraît au contraire on peu sec ; et il lui est arrivé quelquefois de répéter la même pensée. Mais ce qu’il perdait du côté de l’imagination , il le regagnait avec usure par l’ordre et la justesse des pensées , par la pureté du style , par la beauté du tour et par la netteté de l’expression , qualités bien plus estimables que la première , et qui ne l’accompagnent que rarement. On voit néanmoins par le poème du Lutrin et par plusieurs autres de ses pièces , qu’il avait l’imagination belle , vive et féconde. Cela parait encore en ce qu’il composait presque toujours de mémoire , et .ne mettait souvent ses productions sur le papier que lorsqu’il les voulait donner au public.

Il travaillait beaucoup ses ouvrages , comme il l’a souvent insinué lui-même , et comme il ne faisait pas difficulté de l’avouer à ses amis. Quelque facilité que l’on remarque dans ses vers , on ne laisse pas de sentir qu’ils lui ont coûté beaucoup , et que ce n’est qu’à force de les retoucher qu’il leur a donné cet air libre et naturel qui fait une partie des grandes

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beautés que Ton y trouve , et qui sont de plus d’une sorte- Les pièces qu’il a publiées depuis VOde sur lYantitr ne sont ni si vives ni meme si exactes que celles dont il avait fait présent «lu public avant ce temps-là : cependant on trouvera dans' tout ce qui est sorti dè sa plume un goût exquis , un sens droit, et une politesse infinie. Lorsqu’il a emprunté quelque chose des anciens , il s’en est servi en maître , et se l’est rendu propre par le nouveau tour qu’il y a donné. Ceux qui ont prétendu que son Art poétique n’était qu’une traduction d’Horace à laquelle il avait ajouté quelques réflexions tirées de Jérôme de Vida , qui a écrit sur le meme sujet, se sont assurément trompés. Dans l’ouvrage de Boileau , qui est de onze cents vers , il y en a au plus cinquante ou soixante qui soient imités d’Horace. Pour Vida , il ne l’avait jamais lu ; il l’a assuré plus d’une fois , et on doit d’autant plus l’en croire , que ceux qui compareront l’ouvrage du poète italien avec celui du poète français ne trouveront rien dans le dernier qui soit seulement imité du premier.

“ Boileau , dit La Bruyère dans son* discours à « l’Académie française , passe Juvénal , atteint Ho- « race , semble créer les pensées d’autrui et se rend « propre tout ce qu’il manie. Il a , dans ce qu’il em- « prunte des autres , toutes les grâces de la nouveauté « et tout le mérite de l’invention. Ses vers forts et « harmonieux , faits de génie , quoique travaillés avec « art, pleins de traits et de poésie , seront lus encore « quand la langue aura vieilli , et en seront les der- « niers débris. On y remarque une critique sûre ,

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<c judicieuse , et innocente , s’il est permis dumoius de

« dire de ce qui est mauvais qu’il est mauvais. »

Mais ce ne sont^pas seulement les Français qui ont loué Boileau , son éloge a été fait par tous les habiles gens qui ont pu lire ses ouvrages , de quelque nation qu’ils fussent. Bayle , dans sa République des Lettres , et le baron de Spenheim , dans sa préface sur la satire des Césars de l’empereur Julien , ont donné mille éloges à la beauté du génie et à la circonspection de notre auteur , et n’ont pas hésité de dire que par lui la France l’emporte pour la satire sur toutes les nations , et qu’elle en dispute meme la gloire à l’ancienne Rome, n n’y a pas jusqu’au Dialogue des Morts , où Boileau s’attachait à montrer le ridicule de quelques pièces de théâtre et de quelques romans qui avaient alors beaucoup de cours , qui ne mérite des éloges. Quoique nous n’ayons cet écrit qu’imparfaitement , il ne laisse pas , tel qu’on l’a , d’avoir encore de fort beaux endroits.

Le poème de la Pucelle de Chapelain n’y était pas épargné : mais le fort de la critique tombait sur le roman du Grand Cyrus et celui de la Clélie de mademoiselle de Scudéri. L’estbne que Boileau avait pour cette demoiselle , et son respect pour quelques personnes distinguées que cette pièce aurait pu intéresser , l'ont empêché de la donner au pubUc. Il ne la mit meme par écrit que peu de temps avant sa mort. Mais comme il la récitait à ses amis , elle fut écrite sur ce que l’on en put retenir , et on la troure ainsi imprimée dans quelques recueils.

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Pour ce qui est de l’histoire de Louis XTV , dont il s’est occupe' pendant quelque temps ^ et à laquelle plusieurs auteurs ont mis la main , elle n’a jamais ëté achevée. Boileau sentait mieux que personne la difficulté de tels ouvrages , et il avouait quelquefois ingénument qu’il ne savait pas trop bien quelles raisons il pourrait alléguer pour justifier de certaines entreprises de ce grand monarque. C’était une marque bien sensible de sa bonne foi , et il serait à souhaiter que tous ceux qui entreprennent d’écrire l’histoire de quelque prince que ce soit eussent un caractère si estimable.

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