ARGUMENT
Le trésorier remplit la première dignité du chapitre dont il est ici parlé , et il officie avec toutes les marques de l’épiscopat. Le chantre remplit la seconde dignité. Il y avait autrefois dans le chœur, devant la place du chantre , un*énorme pupitre ou lutrin qui le couvrait presque tout entier. Il le fit ôter. Le trésorier voulut le remettre. De là il arriva une dispute qui fait le sujet de ce poème.
LE LUTRIN
POÈME HÉROI-COMIQUE. ,
Je chante les combats et ce prélat terrible (i)
Qui par ses longs travaux et sa force invincible ,
Dans une illustre église exerçant son grand coeur ,
Fit placer à la fin un lutrin dans le choeur.
C’est en vain que le chantre , abusant d’un fau.\ titre , Deux fois l’en fit ôter parles mains du chapitre.
Ce prélat , sur le banc de son rival altier Deux fois le reportant , l’en couvrit tout entier.
Muse, redis-moi donc (2) quelle ardeur de vengeance. De ces hommes sacrés rompit l’intelligence,
Et troubla si long-temps deux célèbres rivaux.
Tant de fiel cntre-t-il dans l’âme des dévots ( 3 ) !
Et toi , fameux héros (4). dont la sage entremise De ce schisme naissant débarrassa l’église ,
Claude Aurrj , ancien éréque de Coutances , alors trésorier de la Sainte-Chapelle.
(a) Virgile , Enéide , Ut. t. •
Musa, mihl causas memora , etc.
( 3 ) Virgile , ibid.
Tantcene animis ccelestibus îrœ
' r VS
(''43 M. le premier président de Lamoignon.
282 I.E LÜTEKX,
Viens d’un regard heureux animer mon projet ,
Et garde-toi de rire en ce grave sujet. ^
Parmi les doux plaisirs d’une paix fraternelle ,
Paris voyait fleurir son antique chapelle.
Scs chanoines vermeils et brillans de santé , S’engraissaient d’une longue et sainte oisiveté.
Sans sortir de leurs lits*, plus doux que leurs hermines ,, Ces pieux fainéans faisaient chanter matines ; Veillaient à bien dîner , et laissaient en leur lieu A des chantres gagés le. soin de prier Dieu;
Quand la Discorde , encor toute noire de crimes , Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes ( i) , Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix ,
S’arrêta près d’un arbre (2) au pied de son palais.
Là , d’un œil attentif contemplant son empire ,
A l’aspect du tumulte elle-même s’admire.
Elle y voit par le coche et d’Evreux , et du Mans , Accourir à grands flots ses fidèles Norniands.
Elle y voit aborder le marquis , la comtesse ,
Le bourgeois , le manant, le clergé, la noblesse ;
Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards.
(() Il y eut de grandes brouUlcries dans ces deux couvens au, sujet de l'élection des supérieurs. Pour aller de l’un à l’autre do CCS couvens on passait prés du Palais oà était I9 'Sainte- Chapelle -, et c’est la route que l’auteur fait tenir à la Discorde.
(i) C'est le mai que la communauté des clercs du palais, nommée la Basoche , faisait planter tous les ans dans la vieille cour o.i PaUi< , pi-.'-a 1,^ Sainte-Chapelle.
CHANT PREMIER. ïS.'î
Mais une église seule à ses yeux immobile Garde au sein du tumulte une assiette tranquille.
Elle seule la brave ; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l’accès.
La Discorde , à l’aspect d’un calme qui l’ofTeuse ,
Fait siffler ses serpens, s’excite à la vengeance.
Sa bouebe se remplit d’un poison odieux,
Et de longs traits de feu lui sortent parles yeu,\.
Quoi ! dit-elle d’un ton qui fît trembler les vitres , J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres ; Diviser Cordeliers , Carmes et Célestins (i) :
J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins (2) ;
(1) Dans ces courens il y avait eu des brouilleries et des divisions qui donnèrent lieu à un arrêt que le parlement rendit au mois d’avril 1667 , dut le réquisitoire de l’avocat général Talon.
(a) Ces religieux ayant refusé de se conformer à un arret du parlement qui supprimait les nominations qu’ils avaient obtenues en faveur de quelques sujets de leur ordre pour le grade de bachelier , on envoya contre eux des archers qui essayèrent vainement de forcer les portes du couvent. Les religieux , prévoyant ce qui devait arriver , les avaient fait murer par derrière , et s'étaient préparé^ à faire bonne résistance. Ils soutinrent en effet une espèce de siège , et ne capitulèrent que lorsqu’ils virent les archers sur la brèche. Le cardinal Ma'^arin fit mettre les religieux en liberté par ordre du roi , après vingt-^ept jours de prison. Ils furent mis dans les carrosses du roi , et menés en triomphe dans leur couvent , au milieu oes gardes françaises rangées en haie depuis la Conciergerie jusqu’aux Augustins. Leurs confrères allèrent les recevoir en procession , ayant des palmes à la maip. Ils sonnèrent toutes lcur.s cloches , et chantèrent le 7 ’c Prum en actions de grdees.
284 LUTRIN
Et cette ëglûe , seule à mes ordres rebelle f Nourrira dans son sein une paix ëtemelle !
Suis'je donc la Discoïde ! et parmi les mortels.
Qui voudra désormais encenser mes autels (i) !
A ces mots d’un bonnet couvrant sa tête énorme , Elle prend d’un vieux chantre et la taille et la forme ; Elle peint de bourgeons son visage guerrier ,
Et s’en va de ce pas trouver le trésorier.
Dans le réduit obscur d’une alcôve enfoncée S’élève un lit de plume à grands frais amassée.
Quatre rideaux pompeux, par un double contour,
En défendent l’entrée à la clarté du jour :
Là , parmi les douceurs d’un tranquille silence ,
Règne sur le duvet une heureuse indolence.
C’est là que le prélat, muni d’un déjeuner.
Dormant d’un léger somme , attendait le dîner.
La jeunesse en sa fleur brille sur son visage ;
Son menton sur son sein descend à double étage ,
Et son corps ramassé dans sa courte grosseur Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur (2).
La déesse, en entrant, qui voit la nappe mise. Admire un si bel ordre , et reconnaît l’église ;
En marchant à grands pas vers le lieu du repos ,
Au prélat sommeillant elle adresse ces mots ;
( 1 ) Enéide , liv. i. ' ,
Et quisquam numen Junonis aâoret Prœterea , aut supplex arts importât honorem !
( 3 ) L'auteur ajouta ccs quatre vers pour faire une confrevéritc ; car le trésorier était maigre , vieux , et de grand» taille.
Tu dors , prélat , tu dors , et là haut, à ta place (i), Le chantre aux yeux du choeur e'tale son audace , Chante les Oremus , fait des processions Et répand à grands flots les bénédictions.
Tu dors ! attends-tu donc que , sans bulle et sans titre , Il te ravisse encor le rochet et la mitre ?
Sors de ce lit oiseux qui te tient attaché ,
Et renonce au repos , ou bien à l’évéché ( 2 ).
Elle dit : et du vent de sa bouche profane Lui souffle avec ces mots l’ardeur de la chicane.
Le prélat se réveille , et, plein d’émotion ,
Lui donne toutefois la bénédiction.
Tel qu’on voit un taureau qu’une guêpe en furie (3)
A piqué dans les flancs , aux dépens dé sa vie ,
Le superbe animal , agité de tourmens Exhale sa douleur en longs mugissemens :
Tel le fougueux prélat que ce songe épouvante Querelle en se levant et laquais et servante Et d’un juste courroux ranimant sa vigueur,
Même avant le diner , parle d’aller au chœur.
Le prudent Gilotin , sou aumânier fidèle ,
En vain par ses conseils sagement le rappelle
(i) La Sainte-Chapelle haute , où les chanoines faisaient l'ofRce, ^tait beaucoup plus élevée que la maison du trésorier qui était dans la cour du palais.
(a} Le trésorier de la Sainte-Chapelle avait le droit de faire l’office pontificalement aux grandes fêtes de l'année.
(3) Virgile , Geoi^. liv. 4 , parlant des abeilles :
Lœsaqut venenum
Morsihus inspirant , et spicula cœca relinijuunf ,
Jffixa venis , vitamque in t'ulnere pununt.
286 L.l£ LIJTRJN ,
Lui montre le péril , que midi va sonner ,
Qu’il va faii’s , s’il sort , refroidir le dîner :
Quelle fureur , dit-il , quel aveugle caprice ,
Quand le dîner est prêt , vçua appelle à l’office ?
De votre dignité soutenez mieux l’éclat.
Est-ce pour travailler que vous êtes prélat?
A quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile ?
Est-il donc , pour jeûner , quatre-temps bu vigile ? Reprenez vos esprits , et souvenez-vous bien Qu’un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
Ainsi dit Gilotin , et ce ministre sage ,
Sur table au même instant fait servir le potage.
Le prélat voit la soupe , et, plein d’un saint respect , Demeure quelque temps muet à cet aspect.
Il cède , il dîne enfin , mais toujours plus farouche ; Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa bouche. Gilotin en gémit , et sortant de fureur Chez tous ses partisans va semer la terreur.
On voit courir chez lui leurs'troupes éperdues , Comme l’on voit marcher les bataillons de grues , Quand le Pygmée (i) altier , redoublant ses efforts , De l’Hèbre ou du Strymon vient d’ocpuper les bords. A l’aspect imprévu de leur foule agréable Le prélat radouci veut se lever de table :
La couleur lui renaît , sa voix change de ton.
Il fait par Gilotin rapporter un jambon.
(i) Peuple fabuleux gui habitait aux enrirons de l’ilèbre et du Strymon , fleures de Thrace. Les Pygmées n’aTaicnt , dit-on , qu'une coudée de hauteur , et étaient en guerre continuelle arec les grues qui chassèrent ces petits hommes de la ville de <îéranie.
CHANT PREMIEn. 287
Lui-même le premier , pour houorer la troupe ,
D 'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe ;
Il l’avale d’un trait , et chacun l’imitant ,
La cruche au large ventre est vide en un iuslaiil. Sitôt que du nectar la troupe est abreuve'e ,
On dessert ; et soudain la nappe étant levée ,
Le prélat, d’une voix conforme à son malheur,
Leur confie en ces mots sa trop juste douleur : Illustres compagnons de mes longues fatigues ,
Qui m’avez soutenu par vos pieuSes ligues ,
Et par qui maître enfin d’un chapitre insensé ,
Seul à Magnijîcat je me vois ence»é ; Soulfrirez-vous toujours qu’uYi orgircilleux m’outrage , Que le chantre à vos yeux détruise votre ouvrage , Usurpe tous mes droits , et , s’égalant à moi,
Donne à votre lutrin et le ton et la loi?
Ce matin même encor, ce n’est point un mensoÉige , Une divinité me l’a fait voir en songe ;
L’insolent , s’emparant du fruit de mes travaux ,
A prononcé pour moi le Benedicat vos !
Oui , pour mieux m’égorger il prend mes propres armes.
Le prélat à ces mots verse un torrent de larmes.
Il veut, mais vainement , poursuivre son discours; Ses .sanglots redoublés en arrêtent le cours.
Le zélé Gilotin , qui prend part à sa gloire ,
Pour lui rendre la voix fait apporter à boire.
Quand Sidrac (1) , à qui l’âge allonge le chemin ,
^1) C'est lo nom d’un vieux ehapelain-clerc , ou d’un chantremusicien , dont le caractère est formé sur celui de Nestor, bi renommé par la sagesse de scs conseils.
5kS8 LE LUXmiV ,
Arrive dans la chambre , un bâton à la main.
Ce vieillard dans le chœur a déjà vu quatre âges (i) : n sait de tous les temps les differens usages ,
Et son rare savoir , de simple marguillier (a-) ,
L’éleva par degrés au rang de chevecier (3).
A l’aspect du prélat qui tombe en défaillance ,
Il devine son mal , il se ride , il s’avance ,
Et d’un ton paternel réprimant ses douleurs :
Laisse au chantre / dit-il, la tristesse et les pleurs. Prélat , et pour sauver tes droits et ton empire ,
Ecoute seulemen^ce que ciel m’inspire.
Vers cet endroit olrchœur où le chantre orgueilleux Montre , assis à ta gauche , un front si sourcilleux ; Sur ce rang d’ais serrés qui forme sa clôture ,
Fut jadis un lutrin d’inégale structure,
Dont les flancs élargis , de leur vâste contour Ombrageaient pleinement tous les lieux d’alentour. Derrière ce lutrin , ainsi qu’au fond d’un antre ,
A peine sur son banc on discernait le chantre ,
Tandis qu’à l’autre banc le prélat radieux ,
Découvert au grand jour , attirait tous les yeux.
Mais un démon fatal à cette ample machine ,
Soit qu’une main la nuit eût bâté sa ruine ,
Soit qu’ainsi de tout temps l’ordonnât le destin ,
Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin.
(i) A %'U renoureler le chapitre quatre fois.
(a) C’est celai qui avait soin des reliques , et qui revêtait les chanoines de leurs chapes.
(3) C’est celui qui avait soin des chapes et de la cire , et qui distribuait aux chanoines les bougies à nnatines.
Digilized by CoogI
J’eus, beau prendre le ciel et le chantre à partie , n fallut l’emporter dans notre sacristie ,
Où depuis trente hivers , sans gloire enseveli , n languit tout poudreux dans un honteux oubli. Entends-moi donc , prélat ; dès que l’ombre tranquille Viendra d’un crêpe noir envelopper la ville,
Il faut que trois de nous , sans tumulte et sans bruit , Partent à la faveur de la naissante nuit j Et du lutrin rompu réunissant la masse ,
Aillent d’un zèle adroit le remettre en sa place.
C’est par-là qu’un prélat signale sa vigueur.
Ne borne pas ta gloire à prier dans un chœur :
Ces vertus dans Aleth (1) peuvent être eu usage; Mais dans Paris , plaidons : c’est là notre partage. Tes bénédictions dans le trouble croissant,
Tu pourras les répandre et par vingt , et par cent ; Et pour braver le chantre en son orgueil extrême , Lés répandre à ses yeux , et le bénir lui-même.
Ce discours aussitôt frappe tous les esprits ,
Et le prélat charmé l’approuve par, des cris.
Il veut que sur le champ dans la troupe on choisisse Les trois que Dieu destine à ce pieux office.
Mais chacun prétend part à cet illustre emploi.
Le sort , dit le prélat , vous servira de loi.
Que l’on tire au billet ceux que l’on doit élire, n dit : on obéit , on se presse d’écrire.
Aussitôt trente noms sur le papier tracés Sont au fond d'un bonnet par billets entassés.
(i^ Eloge de M. Farülon , alors éyèqoe d’Aletb.
290 LE LUTRIN,
Pour tirer ces billets avec moins d’artifice ,
Guillaume , enfant de chœur , prête sa main novice ; Son front nouveau tondu , symbole de candeur , Rougit , en approchant, d’une honnête pudeur. Cependant le prélat , l’œil au ciel , la main nue , Bénit trois fois les noms , et trois fois les remue.
Il tourne le bonnet , l’enfant tire , et Brontin Est le premier des noms qu’apporte le destin.
Le prélat en conçoit un favorable augure ,
Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure. On se tait , et bientôt on voit paraître au jour Le nom , le fameux nom du perruquier l’Amour (1). Ce nouvel Adonis , à la blonde crinière ,
Est l’unique souci d’Anne sa perruquière.
Ce perruquier superbe est l’elfroi du quartier (2) ,
Et son courage est peint sur son visage altier.
Un des noms reste encor , et le prélat , par grâce , Une dernière fois les brouille et les ressasse.
Chacun croit que son nom est le dernier des trois ; Mais que ne dis- tu point , ô puissant porte-croix , Boirude (3) , sacristain , cher appui de ton maître , Lorsqu’aux yeux du prélat , tu vis ton nom paraître! On dit que ton front jaune et ton teint sans couleur Perdit en ce moment son antique pâleur ;
(t} Didier l'Amour , perruquier qui demeurait dans la cour du palais.
(a) Quand II arrivait quelque tumulte dans la cour du palais , il y mettait ordre snr-Ie-champ. II avait un grand fouet avec lequel il chassait les enfans et les chiens du quartier, qui faisaient du bruit.
(3) Sons-marguillier ou sacristain de la Sainte-Chapelle.
CUANÏ PREMIEr.. 2g 1
Et que ton corps goutteux , plein d’une ardeur guerrière ,
Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière. Chacun henit tout haut l’arbitre des humains Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains. Aussitôt on se lève, et l’assemblée en foule Avec un bruit confus par les portes s’écoule.
Le prélat resté seul calme un peu son dépit ,
Et jusques au souper se couche et s’assoupit.
LE LUTRIN
agîî