CHANT U
Les ombres cependant sur la ville ëpaüdues Du faite des maisons descendent dans les rues (i). Le souper hors du chœur chasse les chapelains ,
Et de chantres buvant les cabarets sont pleins.
Le redouté Brontin , que son devoir éveille ,
Sort à rinstant chargé d’une triple bouteille D’un vin dont Gilotin , qui savait tout prévoir,
Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.
L’odeur d’un jus si doux lui rend le faix moins rude. If est bientôt suivi du sacristain Boirude ;
Et tous deux de ce pas s’en vont avec chaleur Du trop lent perruquier réveiller la valeur.
Partons , lui dit Brontin. Déjà le jour plus sombre , Dans les eaux s’éteignant , va faire place à l’ombre. Marche , et suis-nous du moins où l’honneur nous attend.
Le perruquier honteux rougit en l’écoutant ; Aussitôt de longs clous il prend une poignée ,
Sur son épaule il charge une lourde cognée ,
Et derrière son dos , qui tremble sous le poids ,
Il attache une scie en forme de carquois.
CO Virgile, églog. i.
Majoret<fu* cadutU altis dt montihut umhrce.
CHANT SECOND. ajS
Il sort au même instant , il se met à leur tête. *
A suivre ce grand chef l*un et l’autre s’apprête.
Leur cœur semble allume d’un zèle tout nouveau. Brontin tient un maillet , et Boirude un marteau.
La lune , qui du ciel voit leur démarche altière , Retire en leur faveur sa paisible lumière ;
La Discorde en sourit ; et , les suivant des yeux ,
De joie , en les voyant , pousse un cri dans les cieux ; L’air, -qui gémit du cri de l’hortible déesse,
Va jusque dans Cîteaux (i) réveiller la Mollesse. Quand la Nuit , qui déjà va tout envelopper,
D’un funeste récit vient encor la frapper ,
Lui conte du prélat l’entreprise nouvelle.
Aux pieds des murs sacrés d’une sainte chapelle Elle a vu trois guerriers ennemis de la paix ,
Marcher à la faveur de ses voiles épais.
La Discorde en ces lieux menace de s’accroître , Demain avec l’aurore un lutrin doit paraître ,
Qui doit y soulever un peuple de mutins.
Ainsi le ciel l’écrit au livre des destins.
A ce triste discours qu’un long soupir achève ,
La Mollesse, en pleurant, sur un bras se relève : Ouvre un œil languissant , et , d’une faible voix , Laisse tomber ces mots qu’elle interrompt vingt fois :
O Nuit ! que m’as-tu dit? quel démon sur la terre §oufïle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ! Hélas ! qu’est devenu ce temps , cet heureux temps
(l) Fameuse abbaye de Saint - Bernard en Bourgogne , dont ks moines étaient beaucoup déchus de leur ancienne ferveur.
294 LUTni.v,
Où les rois s’honoraient du nom de fainéans (i) , S’endormaient sur le trône , et , me servant sans honte, Laissaient leur sceptre aux mains ou d’un maire ou d’un comte (3) !
Aucun soin n’approchait de leur paisible cour.
On reposait la nuit , on dormait tout le jour. Seulement au printemps , quand Flore daiis les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines ,
Quatre bœufs attelés , «d’un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.
Ce doux siècle n’est plus. Le ciel impitoyable A placé sur leur trône un prince infatigable.
Il brave mes douceurs , il est sourd à ma voix :
Tous les jours il m’éveille au bruit de ses exploits. Kien ne peut arrêter sa vigilante audace.
L’été n’a point de feu , l’hiver n’a point de glace (3). J’entends à son seul nom tous mes. sujets frémir.
En vain deux fois la paix a voulu l’endormir;
Loin de moi son courage entraîné par la gloire Ne se plaît qu’à courir de victoire en victoire.
Je me fatiguerais à te tracer le cours
Des outrages cruels qu’il me fait tous les jours ;
Je croyais , loin des lieux d’où ce prince m’exile , Que l’église du moins m’assurait un asile.
(i) Sous les derniers rois de la première race l'autorité royale était exercée par un maire du palais.
(a) Le comte du palais était le second officier de la couronne , qui rendait la Justice dans le palais du roi.
O) Première conquête de la Franche-Comté , au commencement de février i6£8.
CHANT SECOND. UpS
Mais en vain j’espcrais y re'gner sans effroi :
Moines , abbcs , prieurs , tout sarme contre moi.
Par mon exil honteux la Trappe est anoblie (i).
J’ai vu dans Saint-Denis la réforme établie ( 2 ).
Le Carme, le Feuillant, s’endurcit aux travaux,
Et la règle déjà se remet dans Clairvaux (3).
Cîteaux dormait encore , et la Sainte-Chapelle Conservait du vieux temps l’oisiveté fidèle :
Et voici qu’un lutrin , prêt à tout renverser ,
D’un séjour si chéri vient encor me chasser.
O Nuit I ne permets pas... La Mollesse oppressée. Dans sa bouche , à ce mot, sent sa langue glacée , Et lasse de parler , succombant sous l’effort,
Soupire , étend les bras , ferme l’œil et s’endort.
(i) Abbaye située dans le Perche. En i663 l’abbé de Rancé y rétablit la première et véritable pratique de la règle de saint Benoit.
Le cardinal de la Ilochcfoucault , commissaire-général pour la réforme des ordres religieux en France , établit la réforme dans l’abbaye de Saint-Denis en i633.
(3) Abbaye fondée par S. Bernard , dans la province de Champagne.
LE LUTRtN, * '
CHANT m.
Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses , Revoie vers Paris , et hâtant son retour ,
Déjà de Montlhéri (1) voit la fameuse tour.
Ses murs dont le sommet se dérobe à la vue ,
Sur la cime d’un roc s’allongent dans la nue ;
Et f présentant de loin leur objet ennuyeux ,
Du passant qui le fuit semble suivre les yeux.
* Mille oiseaux efirayans , mille corbeaux funèbres , De ces murs désertés habitent les ténèbres.
Là , depuis trente hivers , un hibou retiré Trouvait contre le jour un refuge assuré.
Des désastres fameux ce messager fidèle
Sait toujours des malheurs la première nouvelle ;
Et tout prêt d’en semer le présage odieux ,
Il attendait la Nuit dans ces sauvages Ueux.
Aux cris qu’à son abord vers le ciel il envoie ,
R rend tons ses voisins attristés de sa joie :
La plaintive Progné de douleur en frémit ,
Et dans les bois prochains Pbilomèle en gémit. Suis-moi , lui dit la Nuit. L’oiseau , plein d’allégresse , Reconnaît à ce ton la voix de sa maîtresse.
Tour trèa-haute & cinq lianes de Paris , sur le chemin d'Orléans.
n la suit ; et tous deux , d*un cours précipité ,
De Paris à l’instant abordent la cité.
Là , s’élançant d’un vol que le vent favorise ,
Ils montent au sommet de la fatale église.
La Nuit baisse la vue , et du haut du clocher Observe les guerriers , les regarde marcher.
Elle voit le barbier qui , d’une main légère ,
Tient un verre de vin qui rit dans la fougère (1) , Célébrer, en buvant , Gilotin et Bacchus.
Ils triomphent, dit-elle , et leur âme abusée Se promet dans mon ombre une victoire aisée :
Mais allons , il est temps qu’ils connaissent la Nuit. A ces mots , regardant le hibou qui la suit , ,
Elle perce les murs de la voûte sacrée ,
Jusqu’en la sacristie elle s’ouvre une entrée.
Et dans le ventre creux du pupitre fatal Va placer de ce pas le sinistre animal.
Mais les trois champions pleins de vin et d’audace, Du palais cependant passent la grande place ;
Et suivant de Bacchus les auspices sacrés De l’auguste chapelle ils montent les degrés.
Us atteignaient déjà le superbe portique Où Ribou le libraire , au fond de sa boutique ,
Sous vingt ûdèles clefs garde et tient en dépôt
(1} On appelle lierres de fougère ceux dans la composition desquels il entre du sel tiré de la cendre de fougère. On se sert ordinairement de cette cendre , parce que la fougère est une plante fort commune , et que ses cendres contiennent beaucoup de sel aikali. Ce sel mêlé axee du sable qu’on fait fondre par un feu riolent fournit la matière du tcitc.
agS LE LUTRÏN,
L’amas toujours entier des écrits de Haynaut(i) ; Quand Boirude qui voit que le péril approche Les arrête , et tirant un fusil de sa poche ,
Des veines d’un caillou qu’il frappe au même iustanl II fait jaillir un feu qui pétille en sortant ,
Et bientôt au brasier d’une mèche enflammée Montre à l’aide du souffre une cire allumée.
Cet astre tremblotant , dont le jour les conduit ,
Est pour eux un soleil au milieu dé la nuit.
Le temple à sa faveur est ouvert par Boirude.
Ils passent de la nef la vaste solitude ,
Et dans la sacristie entrant , non sans terreur ,
En percent jusqu’au fond la ténébreuse horreur.
C’est là que du lutrin gît la machine énorme.
La troupe quelque temps en admire la forme.
Mais le barbier qui tient les momens précieux :
Ce spectacle n’est pas pour amuser nos 3'eux ,
Dit-il; le temps est cher, portons-le dans le temple. C’est là qu’il faut demain qu’un prélat le contemple ; Et d’un bras , à ces mots , qui peut tout ébranler, ' Lui-même , se courbant , s’apprête à le rouler.
Mais à peine il y touche , ô prodige incroyable !
Que du pupitre sort une voix effroyable.
Bibou , libraire, avait imprimé une comédie de BoursauU contre notre auteur, intitulée : La Satire des satires. C’est pourr quoi , dans les premières éditions du Lutrin , on avait mis ici des écrits de Boursault ; mais Boursault s’étant réconcilié avec l'auteur , on effaça son nom , et on mit celui de Perrault dans l’édition de •634» parce qu’alors Perrault était brouillé avec Boileau au sujet des anciens et des modernes. Cette brouillcrlc étant finie, l’auteur mit Ilaynaut dans l’édition de I701,
Brontin en est ému , le sacristain pâlit ,
Le perruquier commence à regretter son lit.
Dans son hardi projet toutefois il s’obstine :
Lorsque des flancs poudreux de la vaste machine L’oiseau sort en courroux ; et d’un cri menaçant Achève d’étonner le harbiei» frémissant.
De ses ailes dans l’air secouant la poussière ,
Dans la main de Boirude il éteint la lumière.
Les guerriers à ce coup demeurent confondus ;
Ils regagnent la nef , de frayeur éperdus.
Sous leurs corps tremblotans leurs genoux s’aflai- 'blissent :
D’une subite horreur leurs cheveux se hérissent ;
Et bientôt au travers des ombres de la nuit Le timide escadron se dissipe et s’enfuit.
Ainsi lorsqu’ en un coin qui leur tient lieu d’asile D’écoliers libertins une troupe indocile ,
Loin des yeux d’un préfet au travail assidu ,
Va tenir quelquefois un brelan défendu ;
Si du veillant Argus la figure effrayante Dans l’ardeur du plaisir à leurs yeux se présente ,
Le jeu cesse à l’instant, l’asile est déserté ,
Et tout fuit è grands pas le tyran redouté.
La Discorde qui voit leur honteuse disgrAce ,
Dans les airs cependant tonne , éclate , menace ;
Et , malgré la frayeur dont leurs cœurs sont glacés , S’apprête A réunir ses soldats dispersés.
Aussitôt de Sidrac elle emprunte l’image ;
Elle ride sont front , allonge son visage ,
Sur un hàton noueux laisse courber son corps Dont la Chicane semble animer les ressorts
3oO LE LUTRIN ,
Prend un cierge en sa main , et , d’nne voix cassee , Vient ainsi gourmander la troupe terrassée :
Lâches , où fuyez-vous (i) ? quelle peur vous abat? Aux cris d’un vil oiseau vous cédez sans combat !
Où sont ces beaux di^couw jadis si pleins d’audace ? Craignez-vous d’un hibou l’impuissante grimace ?
Que feriez-vous , hélas ! si quelque exploit nouveau Chaque jour comme moi vous traînait au barreau »
S’il fallait , sans amis , briguant une audience ,
D’un magistrat glacé soutenir la présence ;
Ou d’un nouveau procès , hardi solliciteur ,
Aborder sans argent un clerc de rapporteur ? Croyez-moi , mes enfans , je vous parle à bon titre , J’ai moi seul autrefois plaidé tout un chapitre ;
Et le barreau n’a point de monstres si hagards Dont mon œil n’ait cent fois soutenu les regards. Tousles jours sans trembler j’assiégeais leurs passages. L’église était alors fertile en grands courages.
Le moindre d’entre nous , sans argent , sans appui, Eût plaidé le prélat et le achantre avec lui.
Le monde de qui l’âge avance les ruines.
Ne peut plus enfanter de cesânxes divines ;
Mais que vos cœurs du moins , imitant leurs vertus , De l’aspect d’un hibou ne soient pas abattus.
Songez quel déshonneur va souiller votre gloire , Quand le chantre demain entendra sa victoire.
C'} Dans riliade, Ut. 7 , y. ia4 > Nestor reproche aux Grecs leur licheté , parce qu'aucun d'eux n’osait se présenter pour combattre Hector qui les déGait en combat singulier.
CHANT TROISIÈME. 3oi
Vous verrez tous les jours le chanoine insolent Au seul mot de hibou vous sourire en parlant.
Votre âme à ce penser de colère murmure ;
Allez donc de ce pas en prévenir l’injure.
Me'ritez les lauriers qui vous sont réserves ,
Et ressouvenez-vous quel prélat vous servez.
]\Iais déjà la fureur dans vos yeux étincelle.
Marchez, courez, volez où l’honneur vous appelle. Que le prélat surpris d’un changement si prompt Apprenne la vengeance aussitôt que l’affront.
En achevant ces mots la déesse guerrière De son pied trace en l’air un sillon de lumière ;
Rend aux trois champions leur intrépidité ,
Et les laisse tout pleins de sa divinité.
C’estainsi, grand Condé, qu’en ce combat célébré (i) Où ton bras fit trembler le Rhin , l’Escaut et l’Ebrc , Lorsqu’aux plaines de Lens nos bataillons poussés Eurent presque à tes yeux ouverts et renversés ,
Ta valeur , arrêtant les troupes fugitives ,
Rallia d’un regard leurs cohortes craintives ; Répandit dans leurs rangs ton esprit belliqueux ,
Et força la victoire à te suivre avec eux.
La colère à l’instant succédant à la crainte ,
Ils rallument le feu de leur bougie éteinte.
Ils rentrent. L’oiseau sort. L’escadron raffermi Rit du honteux départ d’un si faible ennemi.
Aussitôt dans le chœur la machine emportée Est sur le banc du chantre à grand bruit remontée.
(i) La bataille de Lens , gagnée par le prince de Condé contre les Espagnols et les Allemands , le lo aoâti64B.
Ô02 LE HiTBIN ,
Ses ais demi-pourris que l’âge a relâches Sont à coups de maillet unis et rapproches.
Sous les coups redoubles tous les bancs retentissent , Les murs en sont émus , les voûtes en mugissent ,
Et l’orgue même en pousse un long gémissement. Que fais-tu , chantre , hélas ! dans ce triste moment ? Tu dors d’un profond somme , et ton cœur sans alarmes Ne sait pas qu’on bâtit l’instrument de tes larmes.
Oh ! que si quelque bruit , par un heureux réveU , T’annonçait du lutrin le funeste appareil,
Avant que de souffrir qu’on en posât la masse ,
Tu viendrais en apôtre expirer dans ta place ;
Et , martyr glorieux d’un point d’honneur nouveau , Offrir ton corps aux clous et ta tête au marteau.
Mais déjà sur ton banc la machine enclavée Est durant ton sommeil à ta honte élevée.
Le sacristain achève en deux coups de rabot ,
Et le pupitre enfin tourne sur son pivot.
ùod