‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 24 sur 62 · CHANT IV · texte numérisé non relu

CHANT IV

Les cloches dans les airs , de leurs voix argentines , Appelaient à grand bruit les chantres à matines : Quand leur chef (i) , agité d’un sommeil effrayant ,

• Encor tout en sueur se réveille en criant.

Aux élans redoublés de sa voix douloureuse

Tous ses valets tremhlans quittent la plume oiseuse :

Le vigilant Girot ( 2 ) court à lui le premier.

C’est d’un maître si saint le plus digne officier.

La porte dans le chœur à sa garde est commise : Valet souple au logis , fier huissier à l’église (3).

Quel chagrin , lui dit-il , trouble votre sommeil ? Quoi ! voulez-vous au chœur prévenir le soleil ?

Ah ! dormez , et laissez à des chantres vulgaires Le soin d’aller si tôt mériter leurs salaires.

Ami, lui dit le chantre , encor pâle d’horreur, N’insulte point , de grâce , à ma juste terreur.

Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes ,

Et tremble en écoutant* le sujet de mes craintes.

Pour la seconde fois un sommeil gracieux Avait sous scs pavots appesanti mes yeux ,

(i) Le chantre.

(a) Brunot. H ^tait fdchc que l'auteur ne l'eût pas désigne par son véritable jr(nm.

(3) Bedeau ou porte-verge, dont la principale fonction était de garder la porte du chœur.

3o4 IjE LUTRIN ,

Quand , l’esprit enivré d’une douce fumée ,

J’ai cru remplir au choeur ma place accoutumée.

Là , triomphant aux yeux des chantres impuissans , Je bénissais le peuple et j’avalais l’encens ,

Lorsque , du fond caché de notre sacristie ,

Une épaisse nuée à longs flots est sortie ,

Qui f s’ouvrant à mes yeux dans son bleuâtre éclat , M’a fait voir un serpent conduit par le prélat.

Du corps de ce dragon plein de soufre et de nitre Une tête sortait en forme de pupitre ,

Dont le triangle affreux , tout hérissé de crins , Surpassait en grosseur nos plus épais lutrins.

Animé par son guide , en sifllant il s’avance :

Contre moi sur mon banc je le vois qui s’élance.

J’ai crié , mais en vain , et , fuyant sa fureur ,

Je me suis réveillé plein de trouble et d’horreur.

Le chantre s’arrêtant à cet endroit funeste ,

A ses yeux effrayés laisse dire le reste.

Girot en vain l’assure , et , riant de sa peur ,

Nomme sa vision l’effet d’une vapeur.

Le désolé vieillard , qui hait la raillerie ,

Lui défend de parler , sort dû lit en furie.

On apporte à l’instant ses somptueux habits ,

Où sur l’ouate (i) molle éclafe le tabis.

D’une longue soutane il endosse la moire ,

Prend ses gants violets , les marques de sa gloire ( 2 ) ,

(i) Nos anciens disaient oue pour oie ; et ouète pour oison. Le mot à’ouate , qu’on prononce ouète en prorince , rient de là.

CO En l’absence du trésorier le chantre était en possession de faire l'office avec les ornemens pontificaux ; de se faire encenser ,

CHANT QUATRIÈME. 3o5

Et saisit , en pleurant , ce rochet qu’autrefois Le prëlat trop jaloux hii rogna de trois doigts. Aussitôt d’un bonnet ornant sa tcte grise ,

D^jà , l’atuuusse en main , il marche vers l’eglise ; Et hâtant de ses ans l’importune langueur ,

Court , vole , et le premier arrive dans le chœur.

O toi ) qui sur ces bords qu’une eau dormante mouille ,

Vis combattre autrefois le rat et la grenouille (i) ; Qui , par les traits hardis d’un bizarre pinceau ,

Mit l’Italie en feu pour la perte d’un seau (a) ;

Muse , prête à ma bouche une voix plus sévère ,

Pour chanter le dépit , la honte , la colère ,

Que le chantre sentit allumer Sans son sang A l’aspect du pupitre élevé sur son banc.

D’abord pâle et muet , de colère immobile ,

A force de douleur il demeura tranquille ;

Mais sa voix s’échappant au travers des sanglots , Dans sa bouche à la fîn fit passage à ces mots :

La voilà donc , Girot , cette hydre épouvantable Que m’a fait voir un songe , hélas ! trop véritable î Je le vois ce dragon tout prêt à m’égorger ,

Ce pupitre fatal qui me doit ombrager.

et de donner la bénédiction an peuple. Le trésorier obtint un arrêt du parlement qui le maintint dans la prérogatire d’être encensé tout seul , et qui condamna le chantre à porter un rochet plus court que le sien ; mais le chantre consenra le ppoToir de donner les bénédictions en l’absence du trésorier.

(i) Homère , suivant l’opinion commune , a fait le poème de la Guerre des rats et des grenouilles.

(s) La secchia rapîta , poème italien .da Tassoni.

3o6 LE LUTEIIV ,

O ciel ! fjpioi ! sur mon banc une honteuse masse Désormais me va faire un cacbôt de ma place ! Inconnu dans l’église , ignoré dans ce lieu ,

Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !

Ah ! plutôt qu’un moment cet affront m’obscurcisse , Renonçons à l’autel , abandonnons l’oflice ;

Et sans lasser le ciel par des chants superflus ,

Ne voyons plus un chœur où l’on ne nous voit plus ; Sortons. Mais cependant mon ennemi tranquille Jouira sur son banc de ma rage inutile ,

Et verra dans le chœur le pupitre exhaussé Tourner sur le pivot où sa main l’a placé.

Non , s’il n’est abattu je ne saurais plus vivre ;

A moi , Girot! je veu* que mon bras m’en délivre. Périssons s’il le faut ; mais de ses ais brisés Entraînons , en mourant , les restes divisés.

A ces mots , d’une main par la rage affermie ,

Il saisissait déjà la machine ennemie ,

Lorsqu’on ce sacré lieu , par un heureux hasard , Entrent Jean le choriste, et le sonneur Girard (i) , Deux Manceaux renommés , en qui l’expérience Pour les procès est jointe à la vaste science.

(i) Jean le choriste , personnage suppose , Girard , sonneur de la Sainte-Chapelle , était mort long-temps avant la composition de ce poème. Il se noya dans la Seine , ayant gagé qu'il la passerait neuf fois à la nage. Il eut un jour la témérité de monter sur les rebords du toit de la Sainte-Chapelle , ayant une bouteille à la main ; et là , en présence d’une inflnité de gens qui le regardaient d’en bas avec frayeur , il vida d’un trait cette bouteille , et s’en retourna. Boileau , qui était alors écolier , fut un des spectateurs.

CIIAAT QUATRIÈME. 3uj

L’un et l’autre aussitôt prend part à son affront.

Toutefois condamnant un mouvement trop prompt ,

Du lutrin , disent^ls , abattons la machine ;

Mais ne nous chargeons pas tout seuls de sa ruine ;

Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé , \

Il soit sous trente mains en plein jour accable.

Ces mots des mains du chantre arrachent le pupitre.

J’y consens , leur dit-il , assemblons le chapitre.

Allez donc de ce pas , par de saints hurlemeus , Vous-mêmes appeler les chanoines dorraans.

Partez. Mais ce discours les surprend et les glace.

Nous ! qu’en ce vain projet , pleins d’une folle audace ,

Nous allions, dit Girard , la nuit nous engager?

De notre complaisance osez-vous l’exiger ?

Hé ! Seigneur ! quand nos cris pourraient , du fond des rues ,

De leurs appartemens percer les avenues ,

Réveiller ces valets autour d’eux étendus ,

De leur sacré repos ministres assidus ,

Et pénétrer des lits au bruit inaccessibles ,

Pensez-vous , au moment que les ombres paisibles A ces lits enchanteurs ont su les attacher ,

Que la voix d’un mortel les en puisse arracher?

Deux chantres feront-ils , dans l’ardeur de vous plaii e ,

Ce que depuis trente ans six cloches n’ont pu faire?

Ah ! je vois bien où tend tout ce discours trompeur , Répond le chaud vieillard : le prélat vous fait peur ;

Je vous ai vus cent fois sous sa main bénissante Courber servilement une épaule tremblante.

Hé bien , allez ; sous lui fléchissez les genoux :

Je saurai réveiller les chanoines sans vous.

3o8 LE LUTRIN,

Viens , Girot , seul ami qui me reste fidèle ;

Prenons du saint jeudi la bruyante crécelle (i). Suis-moi. Qu’à son lever le soleil aujourd’hui Trouve tout le, chapitre éveillé devant lui.

n dit. Du fond poudreux d’üne armoire sacrée Par les mains de Girot la crécelle est tirée.

Ils sortent à l’instant , et par d’heureux efforts Du lugubre instrument font crier les ressorts.

Pour augmenter l’effroi , la Discorde infernale Monte dans le palais , entre dans la grand’salle ,

Et du fond de cet antre , au travers de la nuit ,

Fait sortir le démon du tumulte et du bruit.

Le quartier alarmé n’a plus d’yeux qui sommeillent : Déjà de toutes parts les chanoines s'éveillent.

L’un croit que le tonnerre est tombé sur les toits ,

Et que l’église bride une seconde fois ( 2 ).

L’autre , encore agité de vapeurs plus funèbres , Pense être au Jeudi-Saint , croît que l’on dit ténèbres ; Et déjà tout confus , tenant midi sonné ,

En soi-même frémit de n’avoir point dîné.

Ainsi , lorsque tout prêt à briser cent murailles Louis , la foudre en main , abandonnant Versailles , Au retour du soleil et des zéphyrs nouveaux ,

Fait dans les champs de Mars déployer ses drapeaux ; Au seul bruit répandu de sa marche étonnante ,

Le Danube s’émeut , lé Tage s’épouvante ,

( 1 ) Instrament de boie en forme de moollnet , qui fait beancoop de bruit en le tournant. On e’en sert le Jeudi et le Vendredi' Saint au lien des eloehes.

(a) Le toit de Is) Sainte-Chapelle fut brûlé en i63o.

« CHANT QUATRIÈME. ' Sog

Bruxellc attend le coup qui la doit foudroyer ,

Et le Batave encor est prêt à se noyer.

Mais en vain dans leurs lits un juste effroi les presse ; Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse.

Pour les en arracher Girot s’inquiétant Va crier qu’au chapitre un repas les attend.

Ce mot dans tous les cœurs répand la vigilance.

Tout s’ébranle , tout sort , tout marche en diligence ; Us courent au chapitre , et chacun se pressant Flatte d’un doux espoir son appétit naissant.

Mais ) ô d’un déjeuner vainc et frivole attente !

A peine ils sont assis que , d’une voix dolente , lie chantre désolé , lamentant son malheur ,

Fait mourir l’appétit et naître la douleur.

Le seul chanoine Evrard , d’abstinence incapable , Ose encor proposer qu’on apporte la table.

Mais il a beau presser , aucun ne lui répond :

Quand le premier, rompant ce silence profond , Alain tousse et se lève ; Alain’, ce savant homme (i) , Qui de Bauny (a) vingt fois a lu toute la Somme ,

(i) Son nom était Aubéry , chanoine fort opposé aux erreur» dea jansénistes. On roit trop bien , au ton de persifilage dont Boileau parle de ce docteur , et au discours burlesque qu’il lui fait tenir contre Arnauld, à quelle secte l'auteur s’était lirré, et combien l’esprit de parti Tarait aveuglé en faveur du coryphée du jansénisme , de ce même Arnauld que personne no sera tenté aujourd’hui d’appeler , comme lui ,

Le plus savant mortel qui jamais ait écrit.

Ça) ha Somme des péchés <jui se commettent en, tous états , par Je P. Bauny , jésuite.

3io LE LUTmy,

Qui possùde AIjvU , qui sait tout Raconis (i) , ‘

Et même pntend, dit-on , le latin d’A-Kcmpis ( 2 ).

N’en doute* point , leur dit ce savant canoniste ,

Ce coup part, j’én suis sur, d’une main janséniste. ^ Mes yeux en sont témoins : j’ai vu moi-meme hier ^

Entrer chez le prélat le chapelain Garnier. ,

Amauld , cet hérétique ardent à nous détruire , ‘

Par ce ministre adroit tente <le le séduire. 1

Sans doute il aura lu dans son saint Ausrustin

Qu’autrefois saint Louis érigea ce lutrin (3). ’

Il va vous inonder des torrens de sa plume. ,

Il faut pour lui répondi-e ouvrir plus d’un volume. Consultons sur ce point quelque auteur signalé. ' Voyons si des lutrins Bauny ii’a point parlé.

Etudions enfin , U en est temps encore ;

Et pour ce grand projet , tantôt , dès que l’aurore '

Rallumera le jour dans l’onde enseveli , j

Que chacun prenne en main le moelleux Ahéli (/j). J

Ce conseil imprévu de nouveau les étonne :

Surtout le gras Evrard d’épouvante en frissonne.

(i) Haconis , docteur de Sorbonne , prédicateur et auménicr de Louis XIII. ’’

(a) L’auteur do l'Imitation de Jésus-Christ. •

( 3 ) Coilcau fait faire ici i l’orateur un terrible anachronisme;

car il y a un intervalle d'esvirôn 800 ans entre saint Augustin et ^ saint Louis, fondateur delà Sainte-Chapelle.

( 4 ) Auteur de la Moelle théologique, Medulla théologien. Avant la composition du Lutrin le livre d’Abéli était en réputation parmi, les tliéologiens , et il n’y avait point d'ouvrage de ce genre qui eût plus de cours que celui-là.

Moi , dit- il , qu’à mon âge, écolier tout nouveau , J’aille pour un lutrin me troubler le cerveau ! *

Oli ! le plaisant conseil ! Non , non , songconsà vivre ; Va maigrir , si tu veux , et sécher sur un livre.

Pour moi , je lis la Bil)le autant que l’Alcoran. ^

Je sais ce qu'un fermier nous doit rendre par an ;

Sur quelle vigne à Reims nous avons h3q)Ollièque (i). Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothè«[ue. En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser :

Mou bras seul , sans latin , saura le renverser.

Que m’importe qu’Arnauld me qondammne ou m’a[iprouve ?

J’abats ce qui me nuit partout où je le trouve.

C’est là mou sentiment. A quoi bon tant d’appréls ? Du reste , déjeunons , messieurs , et buvons frais.

Ce discours , que soutient l’embonpoint du visage , Rétablit l’appétit , réchauffe le courage ;

Mais le chantre surtout en parait rassuré.

Oui , dit-il , le pupitre a déjà trop duré. •

Allons sur sa ruine assurer ma vengeance.

Donnons à ce grand œuvre une heure d’abstinence ;

Et qu’au retour, tantôt, un ample déjeuner • luong-tcmps nous tienne à table , et s’unisse au dîner.

Aussitôt il se lève , et la troupe fidèle Par ces mots attirans sent redoubler son zèle.

Ils marchent droit au chœur d'un pas audacieux ;

Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux.

Ace terrible objet aucun d’eux ne consulte ;

Sur l’ennemi commun ils fondent en tumulte.

(i) L'abbaye Je St-Nicaise de Reims en Champagne était unie au chapitre de la Sainte-Chapelle.

3ia UE LUTRIN,

Ils sapent le pivot qui se défend en vain.

Chacun sur lui d’un coup veut honorer sa main;

Enfin sous tant d’efibrts la machine succombe ,

Et son corps entr’ouvert chancelle , éclate et tombe. Tel , sur les monts glacés des farouches Gélons (i) , Tomhe^un chêne battu des voisins aquilons;

Ou tel , abandonné de ses poutres usées ,

Fond enfin un vieux toit sous ses tuiles brisées.

La masse est emportée , et ses ais arrachés Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.

(i) Peuples de la Scythie , entre les Thraces et les Gètes, vers remboucbure du Danube.

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