‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 25 sur 62 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

L’aubore cependant, di’un juste effroi troublée ,

Des chanoines levés voit la troupe assemblée ,

£t contemple long- temps , avec des yeux confus , Ges visages fleuris qu’elle n’a jamais vus.

Chez Sidrac aussitôt Brontin d’un pied Adèle Du pupitre abattu va porter la. nouvelle.

Le vieillard de ses soins bénit l’heureux succès ,

Et sur un bois détruit bâtit mille procès.

L’espoir d’un doux tumulte échauffant son courage , n ne sent plus le poids ni les glaces de l’âge ;

Et chez le trésorier , de ce pas , à grand bruit , Vient étaler au jour les crimes de la nuit.

Au récit imprévu de l’horrible insolence ,

Le prélat hors du lit , impétueux, s’élance. ' Vainement d’un breuvage , à deux mains apporté (a) , Gilotin avant tout le veut voir humecté ;

Il veut partir à jeun : il se peigne , il s’apprête ; L’ivoire trop hâté , deux fois rompt sur sa tète ;

Et deux fois de sa main le buis tombe en morceaux. Tel Hercule Alant rompait tous les fuseaux.

(i} Les deux damiers chants de ce poème n’ont été faits que long-temps après les quatre premiers ; et l’auteur les donna au public en i683.

(s} Un bouillon.

LE LUTRIN

Il sort demi parc. Mais déjà sur sa porte Il voit de saints guerriers une ardente cohorte ,

Qui , tous remplis pour loi d’une égale vigueur ,

Sont prêts , pour le servir , .à déserter le chœur. Mais le vieillard condamne un projet inutile.

Nos destins sont , dit-il , écrits chez la Sibylle ;

Son antre n’est pas loin. Allons la consulter ,

Et subissons la loi qu’elle nous va dicter.

Il dit : à ce conseil où la raison domine ,

Sur ses pas au barreau la troupe s’achemine ,

Et bientôt dans le temple entend, non sans frémir , De l’antre redouté les soupiraux gémir.

Entre ces vieux appuis dont l’affreuse grand’salle Soutient l’énorme poids de sa voûte infernale ,

Est un pilier fameux (i) , des plaideurs respecté ,

Et toujours de Normands à midi fréquenté.

Là , sur des tas poudreux de sacs et de pratique Hurle tous les matins une Sibylle étique ;

On l’appelle Chicane , et ce monstre odieux Jamais pour l’équité n’eut d’oreilles ni d’yeux.

La Disette au teint blême , et la triste Famine ,

Les Chagrins dévorans et l’infâme Ruine ,

EnfiUis infortunés de ses raffinemens ,

Troublent l’air d’alentour de longs gémissemens. Sans cesse feuilletant les lois et la coutume ,

Pour consumer autrui le monstre se consume ;

Et dévorant maisons , palais , châteaux entiers , Rend pour des monceaux d’or de vains tas de papiers.

Cl} Le pilier des consultations, où les anciens avocats s’assemblaient.

CHANT CINQUIjEMt:. 3l5

Sous le coupable effort de sa noire insolence Thémis a vu cent fois chanceler sa balance.

Incessamment il va de détour en détour.

Comme un hibou , souvent il se dérobe au jour. Tantôt les yeux en feu , c’est un lion superbe ; Tantôt , humble serpent , il se glisse sous l'herbe.

En vain , pour le dompter , le plus juste des rois Fit régler le chaos des ténébreuses lois.

Ses griffes vainement par Pussort (i) accourcies ,

Se rallongent déjà, toujours d’encre noircies ,

Et ses ruses perçant et digues , et remparts ,

Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

Le vieillard humblement l’aborde et la salue ;

Et faisant, avant tout , briller l’or à sa vue :

Reine des longs procès , dit-il , dont le savoir Rend la force inutile et les lois sans pouvoii’ ,

Toi , pour qui dans le Mans le laboureur moissonne , Pour qui naissent à Caen tous les fruits de l’automne (a) ,

Si , dès mes premiers ans , heurtant tous les mortels , L’encre a tomours pour moi coulé sur tes autels , Daigne enc(!Wne connaître en ma saison dernière ; D’un prélat qui t’implore exauce la prière.

Un rival orgueilleux , de sa gloire offensé ,

A détruit le lutrin par nos mains redressé.

(0 Conseiller d’état qui contribua le plus à rédiger les ordonnances que Louis XIV fit publier pour la réformation de la justice et pour l’abréviation des procès.

(a) Les Manceaux et les Normands sont accusés d’aimer les procès et la chicane.

3l6 LE LUTRIN, ,

Epuise en sa faveur ta science fatale ,

Du Digeste et du Code ouvre-nous le dddale ,

Et montre-nous cet art connu de tes amis ,

Qui dans ses propres lois embarrasse Thëmis.

La Sibylle , à ces mots , déjà hors d’elle-même Fait lire sa fureur sur son visage blême ; .

Et , pleine du démon qni la vient oppresser ,

Par ces mots étonnans tache à le repousser : •{

Chantres , ne craignez plus une audace insensée^.

Je vois , je vois au chœur la masse replacée.

Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort ;

Et surtout évitez un dangereux accord.

Là bornant son discours , encor tout écumante ,

Elle souffle aux guerriers l’esprit qui la tourmente :

Et dans leurs cœurs , brûlant de la soif de plaider ,

Verse l’amour de nuire et la peur de céder.

Pour tracer à loisir une longue requête ,

A retourner chez soi leur brigade s’apprête.

Sous leurs pas diligens le chemin disparaît ,

Et le pilier loin d’eux déjà baisse et décroît.

Loin du bruit cependant les chanoines à table Immolent trente mets à leur faim indonmtable ;

Leur appétit fougueux , par l’objet exenP,

Parcourt tous les recoins d’un monstrueux pâté :

Par le sel irritant la soif est allumée ;

Lorsque d’un pied léger la prompte Renommée ,

Semant partout l’elTroi , vient au chantre éperdu Conter l’afifreux détail de l’oracle rendu.

Il sc lève enflammé de muscat et de bile ,

Et prétend à son tour consulter la Sibylle.

Evrard a beau gémir du repas déserté ,

Lui-méme est au barreau par le nombre emporté.

Par les détours étroits d’une barrière oblique ,

Us gagnent les degrés et le perron antique ,

Où sans cesse étalant bons et mccbans écrits Barbin vend aux passans des auteurs à tout prix.

Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place , Dans le fatal instant que , d’une égale audace ,

Le prélat et sa troupe , à pas tumultueux , Descendaient du palais l’escalier tortueux.

L’un et l’autre rival s’arrêtant au passage ,

Se mesure des yeux , s’observe , s’envisage.

Tels deux fougeux taureaux , embrasés , furieux , Déjà le front baissé se menacent des yeux.

Mais Evrard, en passant , coudoyé par Boirude,

Ne sait point contenir son aigre inquiétude.

Il entre chez Barbin , et , d’un bras irrité ,

Saisissant du Cyrus (1) un volume écarté ,

‘ Il lance au sacristain le tome, épouvantable.

Boirude fuit le coup : le volume effroyable

Lui r£ise le visage , et droit dans l’estomac t

Va frapper en sifflant l’infortuné Sidrac :

Le vieillard accablé de l’horrible Artamène Tombe aux pieds du prélat, sans pouls et sans haleine. Sa troupe le croit mort , et chacun empressé Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.

Aussitôt contre Evrard vingt champions s’élancent : Pour soutenir leur choc les chanoines s’avancent.

La Discorde triomphe , et par un coup fatal Par un cri donne en l’air l’effroyable signal.

(i) Roman de M.Ile Scudéii , intitulé Arlamène ou le Grand C y rus.

3l8 liE LUTBIN,

Chez le libraire absent tout entre , tout se mêle ;

Les livres sur Evrard tombent comme la grêle (^ui dans un grand jardin , à coups impétueux ,

Abat l’honneur naissant des rameaux fructueux. Chacun s’arme au hasard du livre qu’il rencontre : L’un tient l’Edit d’amour (i), l’autre en saisit la Montre (2) ,

L’un prend le seul Jonas ( 3 ) qu’on ait vu relié , L’autre un Tasse français ( 4 ) , en naissant oublié. L’éleve de Darbin , commis à la boutique ,

Veut en vain s’opposer à leur fureur gothique ( 5 ).

Les volumes sans choix à la tête jetés Sur le perron poudreux volent de tous côtés.

Là , près d’un Guarini (6) , Térence tombe à terre.

Là , Xénophon dans l’air heurte contre la Serre (7'). Oh ! que d’écrits obscurs , de livres ignorés Furent en ce grand jour de la poudre tirés f Vous en fûtes tirés , Almerinde et Simandre (8);

Et toi, rebut du peuple , inconnu Caloandre (9) , v

(i) Petit poème de Begnier-Dcsmarais.

Ouvrage de Goonecorse.

Jonas ou Ninive pénitente , poème de Coras.

C4D Poème du Tasse , traduit en vers frannais par le Clerc.

(5) En se battant à coups de livres , ils semblaient vouloir imi-, ter les Goths , peuples barbares , qui avaient détruit les sciences et les beaux arts dans toute l’Europe.

(t>) Auteur du PastorFulo, pastorale italienne, remplie d’affectation et de sentimens peu naturels.

C?) Misérable écrivain.

(tî) Petit roman insipide.

(9) La Caloandre fi,h le , roman tr.idiût de l Italien, p.lr Scudéri.

CHANT CINQUIÈME. 3lç)

Dans ton repos , dit-on , saisi par Gaillerbois (i) ,

Tu vb le jour alors pour la première fois.

Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure. Déjà plus d’un guerrier se plaint d’une blessure.

D’un le Vayer épais (2) Giraut est renversé.

IVIarineau d’un Rrébeuf à l’épaule blessé En sent par tout le bras une douleur amère ,

Et maudit la Pharsale aux provinces si chère.

D’un Pinchêne in-quarto D'odillon étourdi (3)

A long-temps le teint pâle et le cœur affadi.

Au plus fort du combat , le chapelain Garagne (4) Vers le sommet du front , atteint d’un Charlemagne (5) , ( Des vers de ce poème effet prodigieux ! )

Tout prêt à s’endormir , bâille et ferme les yeux.

A plus d’un combattant la Clélie est fatale (6).

Girou (7) dix fois par elle éclate et se signale.

(i) Gaillerbois , et plus bas Marineau et Dodillon , noms de chanoines ou de chantres déjà morts avant que Boileau eût fait son Lutrin. Il emploie leurs noms parce qu’ils étaient fort connus.

(а) Toutes les œuvres de la Mothe-le-Vayer ont été recueillies en deux volumes in-folio, L’épithéte A'épais désigne et la grosseur du volume , et le style 5e l’auteur. Giraut est un personnage imaginaire.

(3) Pinchêne , neveu de Voiture. Le caractère de scs poésies est exprimé dans le vers suivans par cesf mots : « le cœur affadi.

(4) Personnage supposé.

(5) Poème héroïque de Le Laboureur.

( б ) Boman de M.llc de Scudéri , en dix volumes.

( 7 ) Girou est un nom inventé.

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