‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 4 sur 62 · ÉLOGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE

tiré du discours que M, de VAtlKCODR , SECRETAIRE DU CABIHET DU ROI , CHANCELIER DE l’aCADÉMIS , PRONONÇA A LA RÉCEPTION DE M. l’aBBÉ d’eSTRÉES.

Je ne crains point ici , Messieurs, que l’amitié me rende suspect sur le sujet de M. Despréaux. Elle me foiftnirait plutôt des larmes hors de saison que des louanges exagérées. Ami dès mon enfance , et ami intime de deux des plus grands personnages qui jamais aient été parmi vous , je les ai perdus tous deux (*) dans un petit nombre d’années. Vos suffrages m’ont élevé à la place du premier , que j’aurais voulu ne voir jamais vacante. Par quelle fatalité faut-il que je sois encore destiné à recevoir aujourd’hui , en votre nom , l’homme illustre qui va remplir la place de l’autre , et que , dans deux occasions où ma douleur ne demandait que le silence et la solitude pour pleurer des amis d’un si rare mérite , je me sois trouvé engagé à paraître devant vous pour faire leur éloge !

('*) Racine en 1693. Boileau en 1711.

ÉLOGE DE BOILEAU. . ig

Mais quel éloge puis-je faire ici de M. Despréanx , que vous n’ayez déjà prévenu ? J’ose attester , Messieurs , le jugement que tant de fois vous en avez porté vous-mêmeis. J*atteste celui de tous les peuples de l’Europe, qui font de ses vers l’objet de leur admiration. Bs les savent par cœur ; ils les traduisent en leur langue ; ils apprennent la nôtre pour les mieux goûter et pour en mieux sentir toutes les beautés. Approbation universelle qui est le plus grand éloge que les hommes- puissent donner à un écrivain , et en même temps la marque la plus certaine de la perfection d’un ouvrage.-

Par quel heureux secret peut-on acquérir celte approbation si généralement recherchée , et si rarement obtenue ? M. Despréaux nous l’a appris lui-méme : c’est par l’amour du vraii

En effet , ce n’est que dans le vrai’ seulement que tous les hommes se réunissent. Différens d’ailleurs dans leurs mœurs , dans leurs préjugés , dans leurs manières de penser , d’écrire et de juger de ceux qui écrivent , dès que le vrai parait clairement à leurs yeux , il enlève toujours leur consentement et leur admiration.

Comme il ne se trouve que dans la nature , ou , pour mieux dire , comme il n’est autre chose que la nature même , M. Despréaux en avait fait sa principale élude. Il avait puisé dans son sein ces grâces qu’elle seule peut donner, que l’art emploie toujours avec succès, et que jamais il ne saurait contrefaire. Il y avait contemplé à loisir ces grands modèles de beauté et de perfection , qu’on ne peut voir qu’en elle , mais qu’elle

ao ÉLOGE

ne laisse voir qu’à ses favoris. Il l’admirait surtout dans les ouvrages d’Homère , où elle s’est conservée avec toute la simplicité, et, pour ainsi dire , avec toute l’iunocence des premiers temps ; et où elle est d’autant plus belle qu’elle affecte moins de le paraître..

Mais c’est en vain qu’un auteur choisit le vrai pour modèle , il est sujet à s’égarer, s’il ne prend aussi la raison pour guide.

M. Despréaux ne la perdit jamais de vue ; et lorsque , pour la venger de tant de mauvais livres où elle était cruellement maltraitée , il entreprit de faire des satires , elle lui apprit à éviter les excès .de ceux qui en avaient fait avant lui.

Juv^al , et quelquefois Horace meme ( avonons-le de bonne foi ) , avaient attaqué les vices de leur temps avec des armes qui faisaient rougir la vertu.

Régnier , peut-être en cela seul fidèle disciple de ces dangereux maîtres , devait à cette honteuse licence une partie de sa réputation : et il semblait alors que l’obscénité fût un sel absolument nécessaire à la satire , comme on s’est imaginé depuis que l’amour devait être le fondement , et , pour ainsi dire , Tâmc de toutes les pièces de théâtre.

M. Despréaux sut mépriser de si mauvais exemples dans les mêmes ouvrages qu’il admirait d’ailleurs. H osa le premier faire voir aux hommes une satire sage et modeste. Il ne l’oma que de ces grâces austères qui sont celles de la vertu même , et travaillant sans cesse à rendre sa vie encore plus pure que ses écrits , il fit voir que l’amour du vrai , conduit par la raison , ne fait pas moins l’homme de bien que l’excellent poète.

Indapable de dégniseraènt dans ses mœurs , comIne d’affectation dans ses ouvrages , il s’est toujours montré tel qu’il était , aimant mieux , disait-il , laisser voir de véritables défauts que de les couvrir par de fausses vertus.

Tout ce qui choquait la raison ou la vérité excitait en lui un chagrin dont il n’était pas maître , et auquel peut-être sommes-nous redevables de ses' plus ingénieuses compositions. Mais en attaquant lès défauts des écrivains , il a toujours épargné leurs personnes.

‘ 11 croyait qu’il était permis à tout homme qui sait parler ou écrire de censurer publiquement un mauvais livre que son auteur n’a pas craint de rendre public ; mais il ne regardait qu’avec horreur ces dangereux ennemis du genre humain , qui , sans respect ni pour l’amitié , ni pour la vérité même , déchirent indifféremment tout ce qui s’offre à l’imagination de ces sortes de gens , et qui , du fond des ténèbres qui les dérobent à la rigueur des lois, se font un jeu cruel de publier les fautes les plus cachées , et de noircir les actions les plus iimocentes.

Ces sentimens de probité et d’humanité n’étaient pas dans M. Despréaux des vertus purement çiviles :ils avaient leur principe dans un amour sincère pour la religion, qui paraissait dans toutes ses actions et dans toutes ses paroles ; mais ils prenaient encore de nouvelles forces , comme il arrive à tous les hommes , dans les occasions où ils se trouvaient conformes à son

humeur et à son génie.

C’est ce qui l’animait si vivement contre un certain genre de poésie , où la reHgigU J|J^fui£sait particulièrement offensée.

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Digilized by G< >O^Ic

Quoi ! disait-il à ses amis , des maximes qui feraient horreur dans le langage ordinaire , se produisent impunément dès qu’elles sont mises en vers ! elles mon tent sur le théâtre à la faveur de la musique , et y parlent plus haut de nos lois î C’est peu d’y étaler ces exemples qui instruisent à pécher , et qui ont été détestés par les païens memes , on en fait aujourd’hui des conseils et même des préceptes ; et loin de songer à rendre ufties les divertissemens publics , on affecte de les rendre criminels. Voilà de quoi il était continuellement occupé , et dont il eût voulu pouvoir faire l’unique objet de toutes ses satires.

Heureux d’avoir pu d’une même main imprimer un opprobre étemel à des ouvrages si contraires aux bonnes mœurs , et donner à la vertu , en la personne de notre auguste monarque , des louanges qui ne périront jamais.

Digilized by GoOglc

AU ROI

Quoique cette pièce soit placée avant toutes les autres elle n’a pourtant pas été faite la première. L’auteur la composa au commencement de l’année i 665 , et U avait déjà fait cinq satires. Le même année ce discours fut inséré dans un recueil de poésies , avant que l’auteur eût le temps de le corriger. Il le fit imprimer lui-même l’année suivante 1666 , avec les sept premières satires.

Jeune et vaillant héros , dont la haute sagesse N’est point le fruit tardif d’une lente vieillesse,

Et qui seul, sans ministre (1), à l’exemple des dieux. Soutiens tout par toi-même (a) et vois tout par tes yeux ; Grand roi, si jusqu’ici , par un trait de prudence ,

J’ai demeuré pour toi dans un humble silence.

Ce n’est pas que mon cœur , vainement suspendu , Balance pour fofiiir un encens qui fest dû :

Mais je sais peu louer, et ma muse tremblante Fuit d’un si grand fardeau la charge trop pesante.

Et dans ce haut éclat où tu te viens offrir ,

Touchant à tes lauriers , craindrait de les flétrir.

(i) Après la mort du cardinal Mazarin , arrivée en j66i , Louis XIV , âgé seulement de vingt-deulc ans et demi , ne voulut plus avoir de premier ministre , et commença & gouverner par lui-méme.

(a) Horace , liv. a , ép. ï , v« i. Cùm tôt suslineas , «te.

Ainsi , sans m’aveugler d’une vaine manie ,

Je mesure mon vol à mon faible gënie :

Plus sage en mon respect que ces hardis mortels Qui d’tm indigne encens profanent tes autels ;

Qui , dans ce champ d’honneur où le gain les amène y Osent chanter ton nom sans force et sans haleine ;

Et qui vont tous les jours , d’une importune voix , T’ennuyer du récit de tes propres exploits.

L’un en style pompeux habiUant une églogue (i) , De ses rares vertus te fait un long prologue ,

Et mêle , en se vantant soi-même à tout propos,

Les louanges d’un fat à celle d’un héros.

L’autre en vain se lassant à polir une rime ( 2 ) ,

Et reprenant vingt fois le rabot et la lime ,

Grand et nouvel effort d’un esprit sans pareil !

Dans la fin d’un sonnet (3) te compare au soleil.

Sur le haut Hélicon leur veine méprisée Fut toujours des neuf Sœurs la fable et la risée. Calliopc jamais ne daigna leur parler ,

Et Pégase pour eux refuse de voler.

Cependant à les voir , enflés de tant d’audace ,

Te promettre en leur nom les faveurs du Parnasse, On dirait qu’ils ont seuls l’oreille d’Apollon ;

Qu’ils disposent de tout dans le sacré vallon.

(0 Charpentier avait publié en i66S an dialogue en vers fort pompeux , intitulé : Louis , églogue royale. Cette pièce était un composé ridicule des louanges du roi et de celles de l'auteur.

CO Chapelain.

(3) Petit poème composé de quatorze vers , vojer. Art poétique , chant II.

AU ROI. a5

C’est à leurs doctes mains , si l’on veut les en croire , Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire ;

Et ton nom , du Midi jusqu’à l’Oume (i) vanté ,

Ne devra qu’à leurs vers son immortalité.

Mais plutôt , sans ce nom dont la vive lumière Donne un lustre éclatant à leur veine grossière ,

Ps verraient leurs écrits , honte de l’univers ,

Pourrir dans la poussière à la merci des vers.

A l’ombre de ton nom ils trouvent leur asile,

Gomme on voit dans les champs un arbrisseau débile Qui sans l’heureux appui qui le tient attaché, Languirait tristement sur la terre couché.

Ce n’est pas que ma plume injuste et téméraire Veuille blâmer en eux le dessein de te plaire :

Et parmi tant d’auteurs, je veux bien l’avouer, Apollon en connaît qui te peuvent louer.

Oui , je sais qu’entre ceux qui t’adressent leurs veilles , Parmi les Pelletiers (a) on compte des Corneilles (3).

On donne le nom d’Oursè à deux constellations appelées la grande et la petite Ourse. Dans la dernière se trouve l’étoile polaire ; et de là vient qu'en poésie Ourse se prend quelquefois pour Septentrion.

(a) Pelletier, misérable rimeur, dont la principale occupation était de composer des sonnets à la louange de toutes sortes de gens. Dès qu'il savait qu'on imprimait un livre , il ne manquait pas d’aller porter on sonnet a l'auteur pour avoir un exemplaire de l'ouvrage.

Quoique le grand Corneille doive principalement sa répu- ^tion à ses tragédies , il est connu aussi par de très-beaux poèmes à la louange du roi , spécialement par If traduction en vers français d'un poème latin du P. De La Bue , jésuite , sur les conquêtes de Ijouis XI y.

Mais je ne puis souffrir qu’un esprit de travers ,

Qui pour rimer des mots pense faire des vers ,

Se donne en te louant une gène inutile.

Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile ;

Et j’approuye les soins du monarque guenier (i)

Qui ne pouvait souffrir qu’un artisan grossier (2) Entreprit de tracer , d’une main criminelle ,

Un portrait réservé pour le pinceau /l’Apelle.

Moi donc qui connais peu Phébus et ses douceurs , Qui suis nouveau sevré sur le mont des neuf Sœurs , Attendant que pour toi l’âge ait mûri ma musc ,

Sur de moindres sujets je l’exerce et l’amuse ;

Et tandis que ton bras , des peuples redouté ,

Va , la foudre à la main , rétablir l’équité ,

Et retient les médians par la peur des supplices ,

Moi , la plume à la main , je gourmande les vices ;

Et , gardant pour moi-même une juste rigueur,

Je confie au papier les secrets de mon cœur.

Ainsi , dès qu’une fois ma verve se réveille ,

Comme on voit au printemps la diligente abeille Qui du butin des fleurs va composer son miel,

Des sottises du temps je compose mon fîel.

Je vais de toutes parts où me guide ma veine ,

Sans tenir en marchant une route certaine ,

Et sans gêner ma plume en ce libre métier.

Je la laisse au hasard courir sur le papier.

CO* Alcxandre-lc-Grand n'avait permis qu’à épelle de le • peindre , à l^sippe de faire son image en bronee, et à Pyrgotèle de le graver sur des^ pierres précieuses.

CO Horace , lir. a , ép. i , v. aSg. Edicto vetuit ne quis se , etc.

AV ROI. 17

Le mal est qu’en rimant , ma muse un peu légère Nomine tout par son nom , et ne saurait rien taire;

C’est là ce qui fait peur*^ aux esprits de ce temps ,

Qui , tout blancs au-dehors , sonttout noirs a,u-dedans.

Ils tremblent qu’un censeur, que sa verve encourage, ♦ Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage ,

Et , fouillant dans leurs mœurs en toute liberté ,

N’aille du fond du puits tirer la vérité (i).

Tous ces gens éperdus au seul nom de satire Font d’abord le procès à quiconque ose rire.

Mais pourquoi sur ce point sans raison m’écarter? Grand roi, c’est mon défaut, je ne saurais flatter.

Je ne sais point au ciel pldber un ridicule ,

D’un nain faire un Atlas , ou d’un lâche un Hercule >

Et sans cesse en esclave à la suite des grands ,

A des dieux sans vertu prodiguer mon encens.

On ne me verra point d’une veine forcée ,•

Meme pour te louer , déguiser ma pensée :

Et quelque grand que soit ton pouvoir souverain ,

Si mon cœur en ces vers ne parlait par ma main ,

11 n’est espoir de biens , ni raison , ni maxime ,

Qui pût en ta faveur m’arracher «ne rime.

Mais lorsque je te vois , d’une si noble ardeur. T’appliquer sans relâche aux soins de ta grandeui' ,

Faire honte à ces rois que le travail étonne ,

Et qui sont accablés du faix de leur couronne ;

Quand je vois ta sagesse , en ses justes projets ,

D’une heureuse abondance enrichir tes sujets ;

(1} Démocrite disait que la Vérité était au fond d’un puits j et que personne ne l’en avait encore pu tirer.

a8 DISCOURS AU Ror.

La France sous tes lois maîtriser la fortune ; |

Et nos vaisseaux domptant l’un et l’autre Neptune , |

Nous aller chercher l’or , malgré l’onde et le vent ,

Aux lieux où le soleilie forme en se levant (i) ,

^ Alors , sans consulter si Phébus l’en avoue ,

Ma muse tout en feu me prévient et te loue.

Mais bientôt la raison , arrivant au secours ,

Vient d’un si beau projet interrompre le cours , |

Et me fait concevoir, quelque ardeur qui m’emporte.

Que je n’ai ni le ton ni la voix assez forte.

Aussitôt je m’effraie , et mon esprit troublé Laisse là le fardeau dont il est accablé :

Et sans passer plus loin, fîhissant mon ouvrage,

Gomme un pilote en mer qu’épouvante l’orage ,

Dès que le bord parait , sans songer où je suis ,

Je me sauve à la nage , et j’aborde où je puis.

(i) Louis Xiy , en i665 , établit la compagnie de commerce dite des Indes Orientales , à laijuelle il accorda de grands privilèges , fournit des sommes considérables et prêta des vaisseaux pour le premier embarquement.

Cette satire est une imitation de la troisième satire de Huyënal, dans laquelle est aussi décrite la retraite d’un philosophe qui abandonne le séjour de Rome à cause des vices affreux qui y régnaient. Juvéual y décrit encore les embarras de la même ville , et , à son exemple , Boileau dans cette première satire avait fait la description des embarras de Paris ; mais il s’aperçut que cette description était comme hors d’œuvre , et qu’elle faisait un double sujet. C’est ce qui l’obligea à l’en détacher , et il en fît une satire particulière qui est la sixième.

Damon (i) , ce grand auteur dont la muse fertile Amusa si long-temps et la cour et la ville ;

Mais qui n’étant vêtu que de simple bureau ,

Passe l’été sans linge et l’hiver sans manteau (a) ,

Et de qui le corps sec et la mine affaméë

N’en sont pas mieux refaits pour tant de renommée ;

(i) Gassandre , auteur célèbre de ce tcmps-là. Il était savant en grec et en latin , et faisait assez bien des vers français ; mais son humeur bourrue et farouche , qui le rendait incapable de ^oute société , lui fit perdre tous les avantages que la fortune put lui présenter.

(i) Quoique Gassandre , sous le nom de üamon , soit le héros de cette satire , l’auteur n'a pas laissé de charger ce caractère de plusieurs traits qu’il a empruntés d'autres originaux. C'est

3o SATIIŒ I.

Las de perdre eu rimant et sa peine et son bien , D’emprunter en tous lieux , et de ne gagner rien ; Sans habits , sans argent*^ ne sachant plus que faire , Vient de s’enfuir chargé de sa seule misère ;

£t hien loin des sergens , des clercs et du palais , Va chercher un repos qu’il ne trouva jamais :

Sans attendre qu’ici la justice ennemie L’enferme en un cachot le reste de sa vie ;

Ou que d’un bonnet vert le salutaire affront (i) Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.

Mais le jour qu’il partit , plus défait et plus blême Que n’est un pénitent sur la fin du carême ,

Ija colère dans l’âme , et le feu dans les yeux ,

Il distilla sa rage en ces tristes adieux.

Tristan l'ermite qu’il avait en vue dans ce vers i témoin cetlc^ épigramine de Montmort :

Ælie , ainsi qu’il est écrit,

De ion manteau comme de son esprit ,

Récompensa son serviteur fidèle.

Tristan eût suivi ce modèle ;

Mais Tristan qu'on mit au tombeau Plus pauvre que n’est un prophète ,

En laissant à Quinaut son esprit de poète ,

Ne put lui laisser un manteau. *

(i) Ce vers exprime Cgurément la cession de biens , c’est-idire l’abandonnement que fait un débiteur de tous scs biens h ses créanciers pour éviter la prison ou pour en sortir. On s'avisa en quelques endroits d’Italie d’obliger tout cessionnaire de biens de porter un bonnet ou chapeau «rangé , et à Rome un bonnet vert : cette peine s’était introduite en France vers la fin du seiaième siècle , et a été abolie depuis.

' SATIRE I. 3l

Puisqu’ea ce lieu , jadis aux muses si commode (i) , Le mérite et l’esprit n* sont plus à la mode ,

Qu’un poète , dit-il , s’y voit maudit de ,Dieu ,

El qu’ici la vertu n’a plus ni feu ni lieu ;

Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche

D’où jamais ni l’huissier ni le sergent n’approche ;

Et sans lasser le ciel par des vœux impuissans , Mettons-nous à l’abri des injures du temps ;

Tandis que libre encor , lhalgré les destinées ,

Mon corps n’est point courbé sous le faix des années , Qu’on ne voit point mes pas sous l’âge chanceler ,

Et qu’il reste à la Parque encor de quoi filer.

C’est là dans mon malheur le seul conseil à suivre. Que George vive ici , puisque George y sait vivre ; Qu’un million comptant , par ses fourbes acquis ,

De clerc , jadis laquais , a fait comte et marquis.

Que Jacquin vive ici (a) , dont l’adresse funeste A plus causé de maux que la guerre ou la peste ;

Qui , de ses revenus écrits par alphabet ,

Peut fournir aisément un Calepin complet (3).

Qu’il règne dans ces lieux ; il a droit de s’y plaire.

Mais moi , vivre à Paris ! Eh ! qu’y voudrais-j e faire (4) ?

(i) C’est ici particalièrement que commence l'imitation de Ju- Ténal , sat. 3.

. Quando artibus , inquis , honestis

NuUus ia urbe locus , etc.

(a) Sous ces noms de George et de Jacquin l’auteur désigne les partisans ou financiers en général.

(3) Le dictionnaire de Calepin est en deux gros Tolumes.

(4) Jurénal, tbid. y. 5i. Quid Borna fadam ! mentiri n«cio , etc.

3a SATIRE I.

Je ne sais ni tromper , ni feindre , ni mentir ,

Et quand je le pourrais , je n’y puis consentir.

Je ne sais point en lâche essuyer les outrages D’un faquin orgueilleux qui vous tient à ses gages ( i ) , De mes sonnets flatteurs lasser tout l’univers ,

Et vendre au plus* offrant mon encens et mes vers. Pour un si bas emploi ma muse est trop altière.

Je suis rustique et fier , et j’ai l’âme grossière ;

Je ne puis rien nommer , si ce n’est par son nom. J’appelle un chat un chat f et Rolet un fripon (a).

Mais pourquoi , dira-t-on , celte vertu sauvage Qui court à l’hôpital , et n’est plus en usage ?

La richesse permet une juste fierté ;

Mais il faut être souple avec la pauvreté.

C’est par-là qu’un auteur que presse l’indigence Peut des astres malins corriger l’influence ,

Et que le sort burlesque , en ce siècle de fer ,

D’un pédant, quand il veut, sait faire un duc et pair (3) : Ainsi de la vertu la fortune se joue.

Tel aujourd’hui triomphe au plus haut de sa roue , Qu’on verrait , de couleurs bizarrement orné , Conduire le carrosse où l’on le voit traîné ,

(i) Térence dans l'Eunaque : Ât ego infelix , neque ridiculus esse , neque plagas pati possum. Act. 2.

(ji) Rolet , procureur au parlement , était fort décrié , et on l'appelait communément au palais Vdme damnée. Le premier président de Lamoignon employait le nom de Rolet pour signifier un fripon insigne ; C'est un Rolet , disait-il ordinairement. ‘

( 3 ) Juvénal , sat. 7. v. 197.

Si forluna volet , fies de rhetore consul :

Si yolet hœc eadem , fies de consule rhetor.

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Si daus les droits du roi sa funeste science Par deux ou trois avis n’eût ravagé la France.

Je sais qu’un juste effroi l’éloignant de ces lieux,

L’a fait pour quelques mois disparaître à nos yeirx : Mais en vain pour un temps une taxe l’exile ,

On le verra bientôt pompeux en cette ville ,

Marcher encor chargé des dépouilles d’autrui ,

Et jouir du ciel meme irrité contre lui (i).

Tandis que Colletet (2) , crotté jusqu’à l’échine ,

S’en va chercher son pein de cuisine en cuisine ; Savant en ce métier si cher aux beaux esprits ,

Dont Monmaur (3) autrefois fit leçon dans Paris.

Il est vrai que du roi la bonté secourable (4)

Jette enfin sur sa muse un regard favorable ,

Et réparant du sort l’aveuglement fatal ,

Va tirer désormais Phébus de l’hôpital.

On doit tout espérer d’un monarque si juste.

Mais sans un Mécénas , à quoi sert un Auguste ?

Et fait comme je suis , au siècle d’aujourd’hui,

Qui voudra s’abaisser à me servir d’appui ?

Et puis comment percer cette foule effroyable De rimeurs affamés dont le nombre l’accable;

Qui , dès que sa main s’ouvre , y courent les premiers , Et ravissent un bien qu’on devait aux derniers ;

(i) Juvénal , sat. 4 » 47 *

I Damnatus innni

- Judicio fruitur Dis iratis.

Pauyre auteur de ce tcmps-Ià.

( 3 ^ Fameux parasite.

^ 4 ^ ce temps-là Louis XIV , à la sollicitation de Colbert , donna plusieurs pensions aux gens do lettres dans le royaume et dans les pays étrangers. '

Comme on voit les frelons , troupe lâche et ste'rilc , Aller piller le miel que l’abeille distille ?

Cessons donc d’aspirer à cÊ prix tant vanté Que donne la faveur à l’importunité.

Saint- Arnaud (i) n’eut du ciel que sa veine en partage ; L’habit qu’il eut sur lui fut son seul héritage ;

Un lit et deux, placets composaient tout son bien.

Ou , pour en mieux parler, Saint-Amand n’avait rien. Mais quoi ! las de traîner une vie importune , n engagea ce rien pour chercher la fortune (a) ;

Et tout chargé de vers qu’il devait mettre au jour , Conduit d’un vain espoir , il parut à la cour. Qu’arriva-t-il eu6n de sa muse abusée?

Il en revint couvert de honte et de risée ;

Et la fièvre au retour terminant son destin ,

Fit par avance en lui ce ^qu’aurait fait la faim.

Un poète à la cour fut jadis à la mode ; .

Mais des fous aujourd’hui c’est le plus incommode ;

Et l’esprit le plus beau , l’auteur le plus poli ,

N’y parviendra jamais au sort de l’Angeli (3).

(i) Saint - Amand avait des talens naturels , mais il ne savait pas le latin : il avait fait un poème dans lequel il louait le roi , surtout de savoir bien nager. Louis XIY ne put en soufirir la lecture , et l’auteur ne survécut pas long-temps & cet aflfront.

(a) luvénal , sat. 3 , v. ao8.

Nil habuit Codrus : quis enim negut ! et tamen illud Perdidit înfelix , etc.

(3") L’Angéli était un fou qui avait suivi en Flandre le prince de Condc , en qualité de valet décurie. Ce prince l'ayant ramené en France , le donna au roi. L'Angcli , quoique fou ^

Faut-il donc désormais jouer un nouveau rôle ? Dois-je , las d’Apollon , recourir à Rartole (i ) ,

Et feuilletant Loue t allonge par r>rodeau( 2 ),

D’une robe à longs plis balayer le barreau ?

Mais à ce seul penser je sens que je m’égare.

Moi ! que j’aille crier dans ce pays barbare Où l’on voit tous les jours l’innoccncc aux abois Errer dans les détours d’un dédale de lois ,

Et dans l’amas confus de cbicancs énormes ,

Ce «jui fut blanc au fond rendu noir par les formes (.3) ; Où Patru gagne moins qu’Uuot et Le Mazier ( 4 ) ,

Et dont les Cicérons se font chez Pé-Fournicr(5) ? Avant qu’un tel dessein m’entre dans la pensée On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée ,

avait de l’esprit. Tl trouva le secret de plaire aux uns et de se faire craindre des autres , et tous lui donnaient de l’argent ; mais ses railleries piquantes le (Irent enfin chasser de la cour.

(i) C’est-à-dire dois-je quitter la poésie pour la jurisprudence 1 Bartole était un célèbre jurisconsulte d’Italie , qui a fait d'amples commentaires sur le droit.

fs} Louct et Brodeau , jurisconsultes français.

f3} Juvénal ; sat. 3.

Maneant qui nigra in candida vertunt>.

(4) Pati'u , avocat au Parlement , et l’un des quarante de l’Académie française. Scs plaidoyers ont été imprimés. Huot et Le Mazier , deux avocats d’un mérite fort médiocre.

fS) Pierre Fournier, procureur au Parlement, signait P. Fournier , pour se distinguer de quelques-uns de ses confrères qui poi-taient aussi le nom de Fournier. C’est pourquoi on l’appelait ordinairement Pé-Fournicr.

Arnaud (i) à Charenton (a) devenir huguenot, Saint-Sorlin (3) janséniste , et Saint-Pavin (4) bigot.

Quittons donc pour jamais une ville importune Où l’honneur a toujours guerre avec la fortune :

Où le seul art en vogue est l’art de bien voler t Où tout me choque : enfin, où.... Je n’ose parler. Et quel homme si froid ne serait plein de bile A l’aspect odieux des moeurs de cette ville ?

Qui pourrait les souffrir? et qui , pour les blâmer , Malgré muse et Phébus n’apprendrait à rimer ?

Non , non ; sur ce sujet pour écrire avec grâce Il ne faut point monter au sommet du Parnasse ,

Et sans aller réver dans le double vallon ,

La colère suffit , et vaut un Apollon.

Tout beau , dira quelqu’un , vous entrez en furie.

A quoi bon ces grands mots ? doucement , je vous prie ; Ou bien montez en chaire , et là , comme un docteur , Allez de vos sermons endormir l’auditeur.

C’est là que bien ou mal on a droit de tout dire.

Ainsi parle un esprit qu’irrite la satire ,

Qui contre ses défauts croit être en sûreté En raillant d’un censeur la triste austérité *

(i) Arnaud , docteur de Sorbonne. 11 a travaillé avec Nicole é la Perpétuité de la Foi , ouvrage contre les protestans.

(a) Tillage près de Paris , où les protestans avaient un temple.

(3) Smnt-Sorlin , de l'Académie française , publia un écrit en fS65 contre les religieuses de Port-Royal qui étaient jansénistes.

(4) St-Pavin , fameux libertin , disciple de Théophile , aussi bien que Desbarreaux , Bardouville et quelques autres.

Qui fait l'homme mtrépide , et , tremblant de faiblesse , Attend pour croire en Dieu que la fièvre le presse (i) , Et toujours dans l’orage au ciel levant les mains , Dès que l’air est calmé rit des faibles humains.

Car , de penser alors qu’un Dieu tourne le monde ,

Et règle les ressorts de la machine ronde ,

Ou qu’il est une vie au-delà du trépas ,

C’est là , tout haut du moins , ce qu’ait n’avoûra pas.

Pour moi qu’en santé meme un autre monde étonne , Qui crois l’âme immortelle , et que c’est Dieu qui tonne ; Il vaut mieux pour jamais me bannir de ce lieu.

Je me retire donc. Adieu , Paris , adieu !

(1} Ce vers désigne particulièrement le fameux Dtsharreaux qui , selon le langage de Boursault dans ses Lettres , ne croyait en Dieu que quand il était malade.

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