‹ Œuvres de Boileau a l'usage de le jeunesseChapitre 5 sur 62 · A M. DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

A M. DE MOLIÈRE

Le sujet de cette satire est la difficulté de trouver la rime, et de lafaire accorder avec la raison. Mais l’auteur s’est appliqué à les concilier toutes deux en n’employant dans cette pièce que des rimes extrêmement exactes.

Cette satire n’a été composée qu’après la septième ; ainsi elle est la quatrième dans l’ordre du temps. Elle fut faite en 1664.

Rare et fameux esprit , dont la fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine ;

Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts ,

Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers ; Dans les combats d’esprit savant maître d’escrime, Enseigne-moi , Molière , où tu trouves la rime.

On dirait, quand tu veux qu’elle te vient chercher. Jamais au bout du vers on ne te voit broncher ;

Et sans qu’un long détour t’arrête ou t’embarrasse ,

A peine as-tff parlé qu’clle-même s’y place.

Mais moi , qu’un vain caprice , une bizarre humeur , Pour mes péchés , je crois , fit devenir rimeur ,

Dans ce rude métier où mon esprit se tue ,

En vain , pour la trouver , je travaille et je sue. Souvent j’ai beau rêver du matin jusqu’au soir : Quand je veux dire blanc , la quinteuse dit nob\

SATIRE II. 3t)

Si |e veux d’un galant dépeindre la figure ,

Ma plume pour rimer trouve l’abbe' de Pure (i) :

Si je pense exprimer un auteur sans défaut,

La raison dit Virgile , et la rime Quinaut (2).

£nfîn , quoi que je fasse ou que je veuille faire ,

La bizarre toujours vient m’offrir le contraire.

De rage quelquefois , ne pouvant la trouver ,

Triste , las et confus , je cesse d’y rêver ,

Et maudissant vingt fois *le déiyon qui m’inspire ,

Je fais mille sermens de' ne jamais écrire ;

Mais quand j’ai bien maudit et Muses , et Phebus ,

Je la vois qui parait quand je n’y pense plus.

Aussitôt , malgré moi , tout mon feu se rallume ;

Je reprends sur-le-champ le papier et la plume ,

Et de mes vains sermens perdant le souvenir , J’attends de vers en vers qu’elle daigne venir.

Encor si pour rimer , dans sa verve indiscrète ,

Ma muse au moins souffrait une froide épithète ,

Je ferais comme un autre , et sans chercher si loin , J’aurais toujours des mots pour les coudre au besoin.

Si je louais Phîlis , en miracles féconde ,

Je trouverais bientôt : à nulle autre seconde.

Si je voulais vanter un objet non pareil,

Je mettrais à l’instant : plus beau que le soleil.

(i) Auteur d'une mauTaUe traduction de Quintiiien et de quelques autres ouvrages qui ne valent guère mieux.

( 4 ) Quinaut , auteur de plusieurs tragédies imprimées eit deux volumes , mais qui sont absolument tombées dans l’oubli. Il a depuis composé des opéra. Il est même regardé comme le créateur de cette espèce d’ouvrages.

4o SATIRE II.

Enfin , parlant toujours à'astres et de merveilles , \

De chejfs-d? œuvre des deux , de beautés sans pa-reilles (i) ;

Avec tous ces beaux mots , souvent mis au hasard , |

Je pourrais aisément , sans génie et sans art,

Et transposant cent fois et le nom et le verbe ,

Dans mes vers recousus mettre en pièces Malherbe. Mais mon esprit , tremblant sur le choix de ses mots , N'en dira jamais un s’ij ne tombe à propos ,

Et ne saurait souffrir qu’une phrase insipide Vienne à la fin d’un vers remplir la place vide.

Ainsi , recommençant un ouvrage vingt fois ,

Si j’écris quatre mots j’en effacerai trois.

Maudit soit le premier dont la verve insensée Dans les bornes d’un vers renferma sa pensée ,

Et , donnant à ses mots une étroite prison ,

Voulut avec la rime enchaîner la raison.

Sans ce métier fatal au repos de ma vie ,

Mes jours pleins de loisir couleraient sans enyie ;

Je n’aurais qu’à chanter , lirë , boire d’autant ;

Et comme un gras rentier , à mon aise et content.

Passer tranquillement , sans soucis , sans affaire ,

La nuit à bien dormir , et' le jour à rien faire.

Mon cœur exempt de soin , libre de passion ,

Sait donner une borne à son ambition ;

Et fuyant des grandeurs la présence importune ,

Je ne vais point au Louvre adorer la fortune ,

La plupart de ces expressions , marque d’un génie froid et stérile , sont prises de Ménage. Cet auteur , comme il le dit Ini- ’même avec ingénuité , dans la préface de ses observations sur Malherbe , n’avait point de naturel à la poésie , et ne faisait des f*rs qu'en dépit des Muses.

SATIRE II. 4l

Et je serais heureux si , pour me consumer ,

Un* destin envieux ne m’avait fait rimer.

Mais depuis le moment que cette frdne'sie De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie,

Et qu’un démon jaloux de mon contentement M’inspira le dessein d’écrire poliment ;

Tous les jours , malgré moi , cloué sur un ouvrage , Retouchant un endroit , effaçant une page ,

Enfin passant ma vie en ce triste métier ,

J’envie en écrivant le sort de Pelletier (i).

Bienheureux Scudéri (a) dont la fertile plume Peut tous les mois sans peine enfanter un volume ! Tes écrits , il est vrai , sans art et languissans , Semblent être formés en dépit du bon sens ;

Mais ils trouvent pourtant , quoi qu’on en puisse dire , Un marchand pour les vendre , et des sots pour les lire. Et quand la rime enfin se trouve au bout du vers , Qu’importe que le reste y soit mis de travers ? Malheureux mille fois celui dont la manie Veut aux règles de l’art asservir son génie !

Un sot en écrivant fait tout avec plaisir ;

Il n’a point en ses vers l’embarras de choisir ,

Et toujours amoureux de ce qu’il vient d’écrire ,

Ravi d’étonnement , en soi-méme il s’admire.

Mais un esprit sublime en vain veut s’élever A ce degré parfait qu’il tâche de trouver;

(i) Il faisait tous les jours un sonnet.

Scudéri , de l’Académie française , auteur du poème d’Alaric , de plusieurs romans et d’un grand nombre de pièces de théâtre.

Et toujours mécontent de ce qu’il vient de faire ,

Il plaît à tout le monde , et ne saurait se plaire.

Et tel , dont en tous lieux chacun vante l’esprit, Voudrait pour son bonheur n’avoir jamais écrit.

Toi donc qui vois les maux où ma muse s’abîme , • De grâce , enseigne-moi l’art de trouver la rime :

Ou , puisqu’ enfin tes soins y seraient superflus , Moliere , enseigne-moi l’art de ne rimer plus. •

Cette satire a été faite en l’année 1667. contient le récit d’un festin donné par un homme d’un goût faux et extravagant , qui se piquait néanmoins de raffiner sur la bonne chère, Horace , dans la satire VIH du livre 2 , fait pareillement le récit d’un repas ridicule j et Régnier, dans sa dixième satire , l’a aussi imité.

A. (1) Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère ? D ’où vous vient aujourd’hui cet air sombre et sévère , Et ce visage enfin plus pâle qu’un rentier A l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier (2) ? Qu’est devenu ce teint dont la couleur fleurie Semblait d’ortolans (2) seuls et de bisques ( 4 ) nourrie ? Où la joie en son lustre attirait les regards ,

Et le vin en rubis brillait de toutes parts ?

(i) La lettre A , qui est au commencement du premier vers , signifie l’auditeur ou celui qui interroge , et la lettre P , qui est devant le quatorzième vers , dénote le poète.

(i") Louis Xiy , en i6(î4 , supprima un quartier des rentes constituées sur riIétel-de-Villc.

(3) Petit oiseau d'un goût exquis.

(4) Espèce du potage garni de toutes sortes de menues choses délicates , comme ris de veau , crêtes de coq , champignons > trufTes , etc. Du temps de Boileau les bisques étaient un mets fort estimé.

Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine ?

A-t-on par quelque edit réformé la cuisine ?

Ou quelque longue pluie , inondant vos vallons , “

A-t-elle fait couler vos vins et vos melons ?

Répondez donc enfin , ou bien je me retire.

P. Ah ! de grâce , un moment , souffrez qpie je respire ;

Je sors de chez un fat qui , pour m’empoisonner , (

Je pense , exprès chez lui m’a forcé de dîner. l

Je l’avais bien prévu. Depuis près d’une année I

J’éludais tous les jours sa poursuite obstinée. I

Mais hier il m’aborde , et me serrant la main : ^

Ah ! Monsieur , m’a-t-il dit , je vous attends demain.

N’y manquez pas au moins. J’ai quatorze bouteilles D’un vin vieux... Boucingo(i) n’en a point de pareilles :

Et je gagerais bien que chez le commandeur (x) ,

Villandri (3) priserait sa sève et sa verdeur.

Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle (4) :

Et Lambert (5) , qui plus est , m’a donné sa parole. .

C’est tout dire en un mot , et vous le connaissez.

— Quoi ! Lambert? — Oui, Lambert. A demain. —

C’est assez.

(i) Fameux marchand de vin.

(a) On appelait commandeurs les chevaliers de l’ordre militaire ou hospitalier , pourvus d’un bénéfice.

(3) M, de Villandri était fils de Baltaear le Breton , seigneur de Villandri , conseiller d'état , gentilhomme de la chambre du roi ; seigneur qui firéquentait la table du commandeur , et qui passait pour excellent gourmand.

(4^ La comédie du Tartufe avait été défendue en ce tempslà , et tout le monde voulait avoir Molière pour la lui entendre réciter.

(5) Lambert , fameux musicien , que l’on regardait comme l’inventeur du beau chant.

matin donc , séduit par sa vaine promesse ,

J’y cours , midi sonnant , au sortir de la messe.

A peine étais-je entré que , ravi de me voir ,

Mon homme en m'embrassant m’est venu recevoir , Et montrant à mes yeux une allégresse entière,

Nous n’avons , m’a-t-il dit , ni- Lambert ni Molière ; Mais puisque je vous vois , je me tiens trop content ; Vous êtes un brave homme : entrez , on vous attend.

A ces mots , mais trop tard , réconnaissant ma faute . Je le suis en tremblant dans une chambre haute Où , malgré les volets , le soleil irrité Formait un poêle ardent au milieu de l’été.

Le couvert était mis dans ce lieu de plaisance Où j’ai trouvé d’abord pour toute connaissance , Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans , Qui m’ont dit tout Cyrus (i) dans lems longs complimens.

J’enrageais. Cependant on apporte un potage.

Un coq y paraissait en pompeux éqm’page ,

Qui , changeant sur oe plat et d’état et de nom ,

Par tous les conviés s’est appelé chapon.

Deux assiettes suivaient , dont l’une était ornée D’une langue en ragoût de persil couronnée :

L’autre d’un godiveau tout brûlé par dehors ,

Dont un beurre gluant inondait tous les bords.

(i} Roman de mademoiselle de Scudéri , en dix volumes. Il est rempli de longues conrorsations et surtout de grands complimens. La plupart des gens de province , qui s'imaginaient que le style de ces romans était le style de la cour et un i]|odélc de politesse , s'étudiaient à en retenir les façons de parler.

46 SATEBE III.*

On s’assied ; mais d’abord notre troupe serrée •

Tenait à peine autour d’une table carrée Où chacun , malgré soi, l’un sur l’autre porté ,

Faisait un' tour à gauche et mangeait de côté.

Jugez, en cet état , si je pouvais me plaire.

Moi qui ne compte rien ni le vin ni la chère ,

Si l’on n’est plus au large as»s en un festin Qu’aux sermons de Cassagne ou de l’abbé Cotin.

Notre hôte , cependant , s’adressant à la troupe : Que vous semble, a-t-il dit , du goût de cette soupe ? Sentez- vous le citron dont on a mis le jus Avec des jaunes d’œufs mêlés dans du verjus (i)?

Ma foi , vive Mignot (2) et tout ce qu’il apprête !

Les cheveux cependant me dressaient à la tête:

( 1 } Ces sortes de soupes étaient alors à la mode, et on les appelait des soupes à l’écu d’argent. C’était l’enseigne du traiteur qui avait inventé la manière de les faire.

( 3 } Mignot , pâtissier-traiteur , demeurait dans la rue de la Harpe , vis-à-vis la rue Percée. Il avait la charge de maltrequeux de la maison du roi } c’est-à-dire de cuisinier , et celle d'écuyer de la bouche de la reine : ainsi il crut qu’il était de son honneur de "ne pas souffrir qu'on traitât d’empoisonneur un officier comme lui. Il donna sa plainte à M. Deffita , lieutenant-criminel, contre l'auteur des Satires ; mais ni ce magistrat , ni M. de Riants , procureur du roi , ne voulurent recevoir la plainte de Mignot : ils le renvoyèrent en disant que l’injure dont il se plaignait n’était qu'une plaisanterie dont il devait rire tout le premier. Cette raison , bien loin de l’apaiser ^ ne fit qu’irriter sa colère , et voyant qu’il ne pouvait espérer de satisfaction par la voie de la justice , il résolut de sc faire justice lui-méme. Pour cet effet , il s’avisa d’un expédiAt tout nouveau. Mignot avait la réputation de faire d’excclicns biscuits ,

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Car Mignot, c’est tout dire, et dans le monde entier , Jamais empoisonneur né sut mieux son métier.

J’approuvais tout pourtant de la mine et du geste , Pensant qu’au moins le vin dût réparer le reste.

Pour m’en éclaircir donc , j’en demande , et d’abord Un laquais effronté m’apporte un' rouge bord D’un auvemat fumeux qui , mêlé de lignage (l) ,

Se vendaitchez Crenet (a) pour vin de l’Hermitage (ôj, Et qui , rouge et vermeil , mais fade^ et doucereux , N’avait rien qu’un goût plat, et qu’un déboire affreux. A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse Que de ces vins mêlés j’ai reconnu l’adresse. Toutefois avec l’eau que j’y mets à foison ,

J’espérais adoucir la force du poison.

et tout Paris en envoyait chercher chez lui. Il sut que l’abbé Cotin avait fait une satire contre Boileau leur ennemi commun. Mignot la (it imprimer à scs dépens ; et quand on venait acheter des biscuits , il les enveloppait dans la feuille qui contenait la satire imprimée , afin de la répandre dans le public ; associant ainsi ses talens à ceux de 1 abbé Cotin. Cependant la colère de Mignot s'apaisa quand il vit que la satire de Boileau , bien loin de le décrier comme il le craignait , l'avait rendu extrêmement célèbre.

(i) Vins peu estimés qui croissent aux environs d’Orléans.

(i) Famenx marchand de vin.

(5) Il croît sur un coteau situé dans le Dauphiné , proche de la ville de Thain , .sur le rivage du Rhône , vis-.H-vîs de Tournon. Sur ce coteau il y a un ermitage qui a donné son nom au terroir et .au vin qui y vient.

Mais qui l’aurait pensé ? pour comble de disgrâce , Par le chaud qu’il faisait nous n’avions point de glace . Point de glace , bon Dieu , dans le fort de l’été ,

Au mois de juin ! pour moi , j’étais si transport4 Que , donnant de fureur tout le festin au diable ,

' Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table i '

Et dût-K>n m’appeler et fantasque , et bourru ,

J’allais sortir enfin quand le rôt a paru.

Sur un lièvre flanqué de six poulets étiques , S’élevaient trois lapins , animaux domestiques ,

Qui , dès leur tendre enfance élevés dans Paris , Sentaient encor le choux dont ils furent nourris. Autour de cet amas de viandes . entassées ,

Régnait un long cordon d’alouettes pressées ,

Et sur les bords du plat six pigeons étalés Présentaient pour renfort leurs squelettes brûlés.

A côté de ce plat paraissaint deux salades «

L’une de pourpier jaune, et l’autre d’herbes fades , Dont l’huile de fort loin saisissait l’odorat ,

Et nageait dans des flots de vinaigre rosat.

Tous mes sots à l’instant changeant de contenance , Ont loué du festin la superbe ordonnance :

Tandis que mon faquin qui se voyait priser ,

Avec un ris moqueur les priait d’qxcuser.

Surtout certain hâbleur , à la gueule affamée ,

Qui vint à ce festin conduit par la fumée,

Et qui s’est dit profès dans l’ordre des Coteaux (i) ,

f i) Les Coteaux : ce nom fut donné à trois grands seigneurs tenant table, qui étaient partagés sur l’estime qu’on devait faire des vins des coteaux qui sont aux environs de Reims.

SAJIRE III. 49

A fait en bien mangeant l’éloge des morceaux.

Je riais de le voir avec sa mine étique ,

Son rabat jadis blanc , et sa perruque antiipie , ’ ^

En lapins de garenne ériger nos clapiers (i),

Et nos pigeons cauchois ( 2 ) en superbes ramiers (3) ; ^ Et pour flatter notre hôte , observant son visage , Composer sur ses yeux son geste et son langage : Quand notre hôte charnîé., m’avisant sur ce point,

.. Qu’avez-vous donc , dit-il , que vous ne mangez point ? Je vous trouve aujourd’hui l’âme toute inquiète ,

Et les morceaux entiers restent sur votre assiette. Aimez-vous la muscade ? on en a mis partout.

Ah ! Monsieur , ces poulets sont d’un merveilleux goût , Ces pigeons sont dodus ; mangez sur ma parole.

J’aime à voir aux lapins cette chair blanche et molle. Ma foi , tout est passable , il le faut confesser ,

Et Mignot aujourd’hui s’est voulu surpasser.

Quand on parle de sauce ü faut qu’on y raffine :

Pour moi j’aime surtout que le poivre y domine.

J’en suis fourni , Dieu sait , et j’ai tout Pelletier Roulé dans mon office en cornets de papier.

A tous ces beaux discours j’étais comme une pierre , * Ou comme la statue est au festin de Pierre ( 4 ) ; ^

(t) On appelle ordinairement clapiers les lapins dômes., tiques.

(a) Ce mot de cauchois est venu de Normandie , à cause que les pigeons de Caux sont plus gros que les autres.

(3) Sorte de pigeon «auvage qui perche sur les branches des arbres , ce que les pigeons domestiques ne font pas.

(4) Festin de Pierre est une pièce de théâtre dans laquelle la statue d'un commandeur nommé Don Pedro se rend à an festin auquel elle a été invitée.

5o SATIRE III. •

Et sans dire un seul mot , j’avalais au hasard Quelque aile de poulet dont j’arrachais le lard.

Cependant mon hâbleur , avec une voix haute , Porte à mes campagnards la santé de notre hôte ;

Qui tous deux pleins de joie , en jetant un grand cVi , Avec un rouge bord acceptent son défl.

Un si galant exploit réveillant tout le monde,

On a porté partout des verres à la ronde ,

Où les doigts des laquais , dans la crasse tracés , Témoignaient par écrit qu’on les avait rincés :

Quand l’un des conviés, d’un ton mélancolique, Lamentant tristement une chanson bachique.

Tous mes sots à la fois, ravis de l’écouter.

Détonant de concert , se mettent à chanter.

La musique sans doute était rare et charmante: ^

L’un traîne en lôngs fredons une voix glapissante ,

* Et l’autre , l’appuyant de son aigre fausset ,

Seml)le un violon faux qui jure sous l’archet.

Sur ce point un jambon d’assez maigre apparence Arrive sous le nom de jambon de Mayence.

Un valet le portait , marchant à pas comptés ,

Comme un recteur suivi des quatre Facultés (i).

Deux marmitons crasseux , revêtus de serviettes , Luiservaientdemassiers (a), etportaient deux assiettes:

(i) Aux processions de l’Université de Paris , à la tête desquelles marchait le recteur précédé de se^ bedeaux et suivi des quatre Facultés , les arts , la médecine , la iurisprudcncc et la théologie.

(ï) Quand le recteur était, en procession il était toujours accompagné de deux tnassiers , c'est-à-dire de deux bedeaux

SATIRE Iir. 5l

L’une de champignons avec des ris de veaux ,

Et l’autre de pois verts qui se noyaient dans l’eau.

Un spectacle si^beau surprenant l’assemblée: .

Chez tous les convies la joie est redoublée ,

Et la troupe à l’instant cessant de fredonner ,

D’un ton gravement fou s’est mise à raisonner.

Le vin au plus muet fournissant des paroles (i), Chacun a débité ses maximes frivoles ;

Réglé 1 es intérêts de chaque potentat , . .

Corrigé la police et réformé l’état:

Puis de là , s’embarquant dans la nouvelle guerre , .

A vaincu la Hollande ou battu l’Angleterre (2) .

Enfin , laissant en paix tous ces peuples divers ,

De propos en propos on a parlé de vers.

Là tous mes sots , enflés d’une nouvelle audace ,

Ont jugé des auteurs en maîtres du Parnasse (3).

Mais notre hôte surtout , pour la justesse de l’art , Elevait jusqu’au ciel Théophile (4) et Ronsard (5): Quand un des campagnards , relevant sa moustache , Et son feutre à grands poils ombragé d’un panache,

qui portaient devant lui des masses ou bâtons à tête , garnis d’argent.

( 1 ) Horace, liv. I , ép. i5.

FecuTtdi calices quent non fscére diicrlum ! •

(a) L’Anglctcirc et la Hollande étaient alors en guerre.

(3) Perse , sat. I.

Ecce inter pocula quœrutit- Romulidœ saturi quid {lia poemata narrent. ,■

(4) Poète impie et libertin.

(5) voy. Art poét. , chant 1 , la note sîir Ronsard.

5a SATIRE ni.

Impose à tous silence, et d’un ton de docteUi', Morbleu , dit-il, la Serre (i) est un charmant auteur! Ses vers sont d’un beau style ^ et sa prose et coulante } La Pucelle (a) est encore une œuvre bien galante ;

Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.

Le Païs (3) , sans mentir , est un bouiTon plaisant : Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture ( 4 ) : Ma foi , le jugement sert bien dafns la lecture. ■

A mon gré le Corneille est joli quelquefois.

En vérité , pour moi , j’aime le beau François.

Je ne sais pas pourquoi l’on vante l’Alexandre (5);

Ce n’est qu’un glorieux qui ne dit rien de tendre.

Les héros chez Quinaut parlent bien autrement ,

Et jusqu’à jfe vous hais f tout s’y dit tendrement.

On dit qu’on l’a drapé dans certaine satire ( 6 ) ,

Qu'un jeune homme... — Ah ! je sais ce que vous voulez dire,

A répondu notre hôte , un auteur sans défaut ,

La raison dit Virgile , et la rim» Qidnaut,

— Justement. A mon gré , la pièce est assez plate.

(i) La Serre , misérable écrirain qui arait publié quantité d'ouvrages en prose e t en vers.

(a) C<a 'Pucelle ou la France délivrée , poème héroïque de Chapelain , de l'Académie française.

(3) Mauvais poète érotique.

^4} Quoique Voiture soit fort peu lu maintenant , on lui doit d’avoir donné à la prose française une délicatesse presque inconnue avant lui.

Alexandrc-le-Grand , tragédie de Raciue.

(6} Dans la satire précédente , adressée à Molière.

uis blâmer QUinaut.... Avez-vous vu T Astrale (i C’est là ce qu’on appelle un ouvrage achevé ;

Surtout Vanneau rojaJ, me semble bien trouvé.

Son sujet est conduit d’une belle manière ,

Et chaque acte en sa pièce est une pièce entière ( 2 )

Je ne puis plus souffrii- ce que les autres font.

n est vrai que Quinaut est un esprit profond ,

A repris certain fat qu’à sa mine discrète Et son maintien jaloux j’ai reconnu poète :

Mais il en est pourtant qui le pourraient valoir.

Ma foi J ce n’est pas vous qui nous le ferez voir,

A dit mon campagnard avec une voix claire ,

Et déjà tout bouillant de vin et de colère.

Peut-être , a dit l’auteur pâlissant de courroux ;

Mais vous , pour en parler , vous y connaissez-vous ?

Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie :

Vous ! Mon Dieu , mêlez-vous de boire , je vous prie ,

A l’auteur sur-le-champ aigrement reparti. ^

Je suis donc un sot , moi ? Vous en avez menti , ;

Reprend le campagnard , et sans plus de langage , ,

Lui jette , pour défi , son assiette au visage :

^ L’autre esquive le coup , et l’assiette volant t

S’en va frapper le mur , et revient en roulant.

A cet affront l’auteur , se levant de la table , ^

Lance à mon campagnard un regard effroyable : j

(i) Astrate , roi de Tyr , tragédie de Quinaut ; Vanneau royal <

' fait le sujet des scènes 3 et 4 de l’acte 3. '

(a} Une des premières règles du théâtre est qu’il ne faut qu’une action pour le sujet d'une pièce dramatique , et cette action doit être non-seulement complète , mais continuée jusqu’à la lin. — *

Et chacun vainement se ruant entre deux ,

Nos braves s’accrochant, se prennent aux cheveux. Aussitôt sous leurs pieds les tables renversées Font voir un long débris de bouteilles cassées :

En vain à lever tout les valets sont fort prompts ,

Et les ruisseaux de vin coulent aux environs.

Enfin , pour arrêter cette lutte barbare ,

De nouveau l’on s’efibrce , on crie , on les sépare :

Et leur première ardeur passant en un moment ,

On a parlé de paix et d’accommodement.

Mais , tandis qu’à l’envi tout le monde y conspire , J’ai gagné doucement la porte sans rien dire ,

Avec un bon serment que si, pour l’avenir,

En pareille cohue on me peut retenir ,

Je consens de bon cœur , pour punir ma folie ,

Que tous les' vins pour moi deviennent vins de Brie ( i ) ; Qu’à Paris le gibier manque tous les hivers ,

Et qu’à peine au mois d’aout l’on mange des pois verts.

Q) Les vins de la province de Brie sont si mauvais qu'ils ont passé en proverbe.

A M. L’ABBÉ LE VAYER (i).

La satire IV a etd faite en l’année e 664> immédiatementaprèsla seconde satire et avant le discours au Roi. Boileau en conçut l’idée dans une conversation qu’il eut avec l’abbé Le Vayer et Molière, dans laquelle on prouva par divers exemples que tous les hommes sont fous , et que chacun croit néanmoins être sage tout seul. Cette proposition fait le sujet de cette satire.

D’OU vient, cher Le Vayer, que l’homme le moins sage Croit toujoms seul avoir la sagesse en partage ;

Et qu’il n’est point de fous qui , par belles raisons ,

Ne loge son voisin aux Petites-Maisons ( 2 ) ?

Un pédant enivré de sa vaine science ,

Tout hérissé de grec , tout boufH d’arrogance ,

Et qui , de mille auteurs retenus mot pour mot ,

Dans sa tête entassés , n’a souvent fait qu’un sot ,

Croit qu’un livre fait tout , et que sans Aristote La raison ne voit goutte et le bon sens radote.

(1} FUb unique de M. de la Mothe Le Vayer , conseiller d'état , précepteur de Monsieur Philippe de France , frère unique du Roi.

(3} Hèpital de Paris , où l’on renfermait les fous dans de pe- • tites chambres.

D’autre part, un galant de qui tout le me' lier Est de courir le jour de quartier en quartier ,

Et d’aller , à l’abii d’une perruque blonde ,

De ses fades douceurs fatiguer tout le monde , Condamne la science , et , blâmant tout écrit, Croit qu’en lui l’ignorance est un titre d’esprit ,

Que c’est des gens de cour le plus beau privilège ; Et renvoie un savant dans, le fond d’un collège.

Un bigot orgueilleux qui, dans sa vanité,

Croit duper jusqu’à Dieu par son zèle affecté , Couvrant tous ses défauts d’une sainte apparence , Damne tous les humains de sa pleine puissance. Un libertin d’ailleurs qui , sans âme et sans foi , Se fait de son plaisir une suprême loi ,

Tient que ces vieux propos de démons et de flammes Sont bons pour étonner des enfans et des femmes ; Que c’est s’embarrasser de soucis superflus ,

Et qu’enfin tout dévot a le cerveau perclus.

En un mot , qui voudrait épuiser ces matières. Peignant de tant d’esprits les diverses manières ,

Il compterait plutôt combien , dans un printemps , Guénaud et l’antimoine ont fait niourir de gens (i). N’en déplaise à ces fous nommés sages de Grèce, En ce monde il n’est point de pdrfaite sagesse :

(t) Dans le temps que cette satire fut composée , la dispute des médecins au suiet de V antimoine était dans sa plus vive chaleur • Guénaud , médecin de la reine , était à la tête de ceux qui approuvaient l’usage de ce minéral. On l’appelle, dit-on, antimoine, parce qu’il causa la mort à une communauté de moines qui en avaient mangé.

Tous les hommes sont fous , et malgré tous leurs soins Ne diffèrent entr’eux que du plus et du moins ; («omme on voit qu’en un bois (1) que cent routes séparent

Les voyageurs sans guide assez souvent s’égarent , L’un à droit*, l’autre à gauche, et courant vainement, La même erreur, les fait errer diversement :

Chacun suit dans le monde une route incertaine , Selon que son erreur le joue et le promène ;

Et tel y fait l’habile , et nous traite de fous ,

Qui sous le nom de sage est le plus fou de tous.

Mais quoi que sur ce point la satire publie ,

Chacun veut en sagesse ériger sa folie i Et se laissant régler à son esprit tortu ,

De ses propres défauts se fait une vertu.

Ainsi , cela soit dit pour qui veut se connaître ,

Le plus sage est celui qui ne pense point l’ètre ;

Qui , toujours pour un autre enclin vers la douceur. Se regarde soi-méme en sévère censeur ,

Rend à tous ses défauts une exacte justice ,

Et fait sans se flatter le procès à son vice.

Mais chacun pour soi-même est toujours indulgent.

Un avare idolâtre et fou de son argent , Rencontrant la disette au sein de l’abondance , Appelle sa iblie une rare prudence ,

Et met toute sa gloire et son souverain bien A grossir un trésor qui ne lui sert de rien.

Plus il le voit accru , moins il en fait usage.

Sans mentir , l’avarice est une étrange rage ,

(0 Horace , liv. a , sat. S.

f^elut silvis , vhi passim , etc.

58 Satire iv.

Dira cet autre fou , non moins privq de sens ,

Qui jette , furieux , son bien à tous venans ,

Et dont l’âme inquiète , à soi*méme importune ,

Se fait un embarras de sa bonne fortune.

Qui des deux en effet est le plus aveuglé ?

L’on et l’autre , à mon sens', ont le cerveau troublé , Répondra chez Frédoc (i) ce marquis sage et rude, Et qui , sans cesse au jeu dont il fait son étude , Attendant son destin d’un quatorze ou d’un sept ,

Voit sa vie ou sa- mort sortir de son cornet.

Que si d’un sort jfâcheux la maligne inconstance Vient par un coup fatal faire tourner la chance ,

Vous le verrez bientôt , les cheveux hérissés ,

Et les yeux vers le ciel de fureur élancés ,

Ainsi qu’un possédé que le prêtre exorcise ,

Fêter dans ses sermens tous les saints de l’église. Qu’on le lie : ou je crains , à son air furieux ,

Que ce nouveau Titan n’escalade les cieux.

Mais laissons-le plutôt en proie à son caprice :

Sa folie aussi bien lui tient lieu de supplice.

Il est d’autres erreurs dont l’aimable poison D’un charme bien plus doux enivre la raison :

L’esprit dans ce nectar heureusement s’oublie.

Chapelain (2) veut rimer, et c’est là sa folie.

Mais bien que ses durs vers , d’épithètes enflés ,

(O Frédoc tcn|kit une académie de jeux très-fréquentée en ce temps-là.

(a) Chapelain , de l’Académie française. Cet auteur , avant que son poème de la Pucelle fût imprimé , passait pour le premier poète du siècle. L’impression gâta tout.

Soient des moindres grimauds chez Ménage sifHés ( i) , Lui-mcme il s’applaudit , et d’un esprit tranquille Prend le pas au Parnasse au-dessus de Virgile.

Que ferait-il , hélas ! si quelqu’audacieux Allait , pour son malheur, lui dessiller les yeux ,

Lui faisant voir ses vers et sans force , et sans grâcés , Montés sur deux grands mots , comme sur deux échasses (a) ;

Ses termes sans raison l’un de l’autre écartés ,

Et ses froids omemens à la ligne plantés ?

Qu’il maudirait le jour où son âme insensée Perdit l’heureuse erreur qui charmait sa pensée !

La raison bien souvent , au milieu des plaisirs ,

D’un remords importun vient brider nos désirs.

La fâcheuse a pour nous des rigueurs sans pareilles , C’est un pédant qu’on a sans cesse à ses oreilles ,

(i) Tous les mercredis l’abbé Ménage tenait chez lui une assemblée où allaient beaucoup de petits esprits.

. (a) Dans le poème de Chapelain on troure plusieurs vers composés de deux grands mots dont chacun remplit la moitié du xers. Notre auteur , pour se moquer de ces mots gigantesques , citait ordinaii-cmcnt ce vers de Chapelain :

De ce Sourcilleux roc V inébranlable cime.

Et il disposait ce vers comme il est ici à côté. Dans cette disposition il semble que le mot roc soit monté sur deux échasses qui sont tourcillcux et inébranlable.

Il y a dans ce poème plusieurs auti'es vers pareils.

D insupportables maux une suite enchaînée.

Des sourcilleuses tours saper le fondement.

Roc

cr

6o SATIRE IV.

Qui toujours nous gourmande , et, loin de nous toucher , Souvent , comme Joly (i ) , perd son temps à prêcher. En vain certains rêveurs nous l’habillent en reine , Veulent sur tous nos sens la rendre souveraine ,

Et , s’en formant en terre une divinité ,

Pensent aller par elle à la félicité.

C’est elle , disent-ils , qui nous montre à bien vivre. Ces discours , il est vrai , sont fort beaux dans un livre : Je les estime fort ; mais je trouve eu effçt Que le plus fou souvent est le plus satisfait.

(») Prédicateur fameux qui était extrêmement touchant et pathétique.

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