A M. LE MARQUIS DE DANGEAU
Cette satire a ëté faite en l’année i665. L’auteur fait voir que la véritable noblesse consiste dans la vertu , indépendamment de la naissance. Juyénal a traité la même matière dans sa satire VIII.
La noblesse , Dangeau , n’est pas une chimère , Quand , sous l’étroite loi d’une vertu sévère ,
Un homme issu d’un sang fécond en demi-dieux Suit comme toi la trace où maichaient ses aïeux.
Mais je ne puis souffrir qu’un fat , dont la mollesse N’a rien pour s’appuyer qu’une vaine noblesse ,
Se pare insolemment du mérite d’autrui ,
Et me vante un honneur qui ne vient pas de lui.
Je veux que la valeur de ses aïeux antiques
Ait fourni de matière aux plus vieilles chroniques ,
Et que l’un des Capets , pour honorer leur nom ,
Ait de trois fleurs de lis doré leur écusson (i).
(i) La maison d’Estaing porte les armes de France par concession da roi Philippe-Auguste qui était un des descendans de Hugues Capet , chef de la troisième race de nos rois. Philippe- Auguste ayant été renversé de dessus son cheval à la bataille de Bouvines , Déodat ou Dieudonné d’Estaing , l’un des vingtquatre chevaliers commis à la garde de la personne royale , aida
Que sert ce vain amas d’une inutile gloire ,
Si de tant de héros célèbres dans l’histoire Il ne peut rien offrir aux yeux de l’univers Que de vieux parchemins qu’ont épargnés les vers ? Si , tout sorti qu’il est d’une source divine ,
Son cœur dément en lui sa superbe origine ,
Et n’ayant rien de grand qu’une sotte fierté ,
S’endort dans une lâche et moUe oisiveté ?
Cependant , à le voir avec taüt d’arrogance Vanter le faux éclat de sa haute naissance ,
On dirait que le ciel est soumis à sa loi ,
Et que Dieu l’a pétri d’autre limon que moi.
Enivré de lui-même , il croit , dans sa folie ,
Qu’il faut que devant lui d’abord tout s’humilie. Aujourd’hui toutefois , sans trop le ménager ,
Sur ce ton un peu haut je vais l’interroger.
Dites-moi , grand héros , esprit rare et sublime (i) , Entre tant d’animaux , qui sont ceux qu’on estime ? On fait cas d’un coursier qui , fier et plein de cœur , Fait paraître en courant sa bouillante vigueur ;
Qui jamais ne se lasse , et qui dans la carrière S’est couvert mille fois d’une noble poussière :
Mais la postérité d’Alfane et de Bayard (2) ,
à tirer ce prince du péril où il était , et sauva aussi l’écu du roi , sur lequel étaient peintes scs armes. En récompense d’un service si important le roi lui permit de porter les armes de France.
(i) Ce vers et les neuf suivans sont imités de Juvénal , sat. 8. Die mihi , Teucrorum proies , etc.
(a) Alfane et Bayard , suivant notre auteur , sont les noms de deux chevaux très-renommés dans nos vieux romanciers.
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Quand ce n’est qu’une rosse , est vendue au hasard , Sans respect des aïeux dont elle est descendue ,
Et va porter la malle ou tirer la charrue.
Pourquoi donc voulez-vous que par un sot abus Chacun respecte en vous un honneur qui n’est plus ? On ne m’éblouit point d’une apparence vaine ;
La vertu d’un cœur noble est la marque certaine (i). Si vous êtes sorti de ces héros fameux , Montrez-nous cette ardeur qu’on vit briller en eux , Ce zèle pour l’honneur , cette horreur pour le vice. < Respectez-vous les lois ? fuyezrvous l’injustice ? Savez*Vous pour la gloire oublier le reptfs ,
Et dor mir en plein champ le hamois sur le dos ?
Je vous connais pour noble à ces illustres marques* Alors soyez issu des plus fameux monarques (a) ; Venez de mille aïeux ; et si ce n’est assez , v Feuilletez à loisir tous les siècles passés ;
Voyez de quel guerrier il vous plaît de descendre; Choisissez de César , d’Achille ou d’Alexandre.
En vain un faux censeur voudrait vous démentir ,
Et si vous n’en sortez , vous en devez sortir.
Mais fussiez- vous issu d’Hercule en droite ligne,
Si vous ne faites voir qu’une bassesse indigne ,
Ce long amas d’aïeux que vous diffamez tous Sont autant de témoins qui parlent contre vous (3) ;
Juvénal , sat. 8. Nohîlitas tola est atque unica t’irtus.
(a) Juvénal , même sat. Tune licet à Pico numeres gmnus , etc.
(3) Juvénal , sat. Ô.
Incîpit ipsorum eoTitra te store parentum Nohilitas , claramqùe facem prmferre pudendis.
DigilizHd by >OgIc
Et tout ce grand éclat de leur gloire ternie Ne sert plus que de jour à votre ignominie.
En vain , tout fier d’un sang que vous déshonorez , Vous dormez à l’abri de ces noms révérés.
En vain .vous vqus couvrez des vertus de vos pères Ce ne sont à mes yeux que de vaines chimères ;
Je ne vois rien en vous qu’un lâche , un imposteur . Un traître , un scélérat , un perfide , un menteur ; Un fou dont les accès vont jusqu’à la furie ,
Et d’un tronc fort illustre une branche pourrie.
Que maudit soit le jour où cette vanité Vint ici de nos moeurs souiller la pureté ! •
Dans les temps bienheureux du monde en son enfance, Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence ; Chacun vivait content , et sous d’égales lois Le mérite y faisait la noblesse et les rois ;
Et sans chercher l’appui d’une naissance illustre ,
Un héros de soi-méme empruntait tout son lustre. IMais enfin par le temps le mérite avili Vit l’honneur en roture et le vice ennobli :
Et l’orgueil , d’un faux titre appuyant sa faiblesse , Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
De là vinrent eh foule et marquis , et barons.
Chacun pour ses vertus n’offrit plus que des noms. Aussitôt maint esprit , fécond en rêveries ,
Inventa le blason avec les armoiries ;
De ses termes obscurs fit un langage à part ,
Composa tous ces mots de cimier et d’écoi’t ,
De pal , de contre^pal , de lambel et de ^îice ,
Et tout ce que Segoing (1) dans son Mercure entasse.
(1^ Charles Segoing , avocat , auteur du Trésor Héraldique ou Mercure armorial , imprimé en i65j à Paris.
Digilized by GiiOglc
SATIRE y.. 65
Une vaine folie enivrant la raison ,
L’honneur triste et honteux ne fut ^lus de saison.
• Alors f pour soutenir son rang et sa naissance , ^
Il fallut etaler le luxe et la dépense ;
11 fallut habiter un superbe palais ,
Faire par les couleurs distinguer ses valets :
Et traînant en tous lieux de pompeux équipages ,
Le duc et le marquis se reconnut aux pages (i).
Bientôt , pour subsister , la noblesse sans bien Trouva l’art d’emprunter et de ne rendre rien ;
Et bravant des sergens la timide cohorte ,
Laissa le créancier se morfondre à sa porte.
Mais pour comble à la fin , le marquis en prison Sous le faix des procès vit tomber sa maison.
Alors le noble altier , pressé de l’indigence , Humblement du faquin rechercha l’alliance ;
Avec lui trafiquant d’un nom si précieux ,
Par un lâche contrat vendit tous scs aïeux ,
Et corrigeant ainsi la fortune ennemie ,
Rétablit son honneur à force d’infamie.
Car si l’éclat de l’or ne relève le sang ,
En vain l’on fait briller la splendeur de son rang ; L’amour de vos aïeux passe en vous pour manie ,
Et chacun pour parent vous fuit et vous renie.
Mais quand un homme est riche il vaut touj ours son prix ; Et l’eùt-on vu porter la mandille (a) à Paris ,
(i) En ce temps-là les gentilshommes avaient des pages.
(a) Espèce de casaque ou de manteau que les laquais portaient autrefois , et même encore dans le temps que cette satire fut composée. La mandille était particulière aux laquais et les faisait distinguer des autres valets. Elle était composée de trois
66 SATJBE V.
N’eùt-il de son vrai nom ni titre ni mémoire , D’Hozier(i) lui trouvera cent aïeux dans Thistoirc. ' Tm donc qui de mérite et d’honneur revêtu ,
Des écueils de la cour as sauvé ta vertu ,
Dangeau qui , dans le rang où notre roi f appelle ,
Le vois toujours orné d’une gloire nouvelle ,
Et plus brillant par soi que par l’éclat des lis , Dédaigner tous ces rois dans la pourpre amollis ,
Fuir d’un honteux loisir la douceur importune ;
A ses sages conseils asservir la fortune ;
Et de tout son honneur ne devant rien qu’à soi , Montrer à l’univers ce que c’est qu’être roi :
Si tu veux te couvrir d’un éclat légitime ,
Va par mille beaux faits mériter son estime :
Sers un si noble maître , et fais voir qu’aujourd’hui Ton prince a des sujets qui sont dignes de lui.
pièces , Sont l’une leur pendait sur le dos et les deux autres sur les épaules.
(0 Pierre d'Hoxier , généalogiste de la maison du roi , juge général des armes et blasons de France.
Cette satire contient la description des embarras de Paris. Elle a ëté composée dans le même temps que la satire première , dont elle faisait partie. C’est une imitation de la satire III de Juvénal.
Qui frappe l’air , bon Dieu ! de^es lugubres cris ? Est-ce donc pour veiller qu’on se couche à Paris ? Et quel fâcheux démon , diïrant les nuits entières , Rassemble ici les chats de toutes les gouttières ?
J’ai beau sauter du lit plein de trouble et d’effroi ,
Je pense qu’avec eux tout l’enfer est chez moi.
^ L’un miaule en grondant comme ‘un tigre en furie ; L’autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Ce n’est pas tout encor. Les souris et les rats Semblent , pour m’éveiller , s’entendre avec les chats ; Plus importuns pour moi durant la nuit obscure Que jamais en plein jour ne fut l’abbé de Pure.
Tout conspire à la fois à troubler mon repos :
Et je me plains ici du moindre de mes maux.
Car à peine les coqs , commençant leur ramage (i) , Auront de cris aigus frappé le voisinage ,
Qu’un affreux serrurier , laborieux Vulcain , Qu’éveillera bientôt l’ardente soif du gain ,
■ Martial , lir. I , épigr. £>9.
Nwdum cristati rupiirc silentia galli , etc.
68 SATIRE Vf.
Avec un fer maudit , qu’à grand bruit il apprête , '
De cent coups de marteaux me va rompre la tête. J’entends de'jà partout les charrettes courir ,
Les maçons travailler , les boutiques s’ouvrir :
Tandis que dans les airs mille cloches émues D’un funèbre concert font retentir les nues,
Et se mêlant au bruit de la grêle et des vents ,
Pour honorer les morts font mourir les vivans.
Encor je bénirais la bonté souveraine Si le ciel à ces maux avait borné ma peine.
Mais si seul en mon lit je peste avec raison ,
C’est encor pis ving^fois en quittant la maison.
En quelque endroit que j’aille , il faut fendre la presse (i) D’un peuple d’importuns qui fourmillent sans cesse. L’un me heurte d’un ais dont je suis tout froissé.
Je vois d’un autre coup mon chapeau renversé.
Là d’un enterrement la funèbre ordonnance ( 2 )
D’un pas lugubre et lent vers l’église s’avance ;
Et plus loin , des laquais l’un l’autre s’agaçans ,
Font aboyer les chiens et jurer les passans. i.
Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage.
Là je trouve une croix de funeste présage (3) :
(O Juvénal, aat. 3. 243.
Nohis properantibus obstat Unda prior , etc.
(2) Horace , liv. a , ép. a. 78.
Trïslia robustis luctantur fanera plauslris.
(3) C’est une de ces croix composées de deux lattes attachées au bout d'une corde , que les maçons et les couvreurs sont obligés de suspendre devant les maisons sur lesquelles ils travaillent ^ afin d’avertir les passans de n'en pas approcher.
Et des couvreurs grimpés au toit d’une maison ,
En font pleuvoir l’ardoise et la tuile à foison.
Là sur une charrette une poutre branlante (1)
Vient menaçant de loin la foule qu’elle augmente. Six chevaux attelés à ce fardeaii pesant ,
Ont peine à l’émouvoir sur le pavé glissant.
D’un carrosse en tournant il accroche une roue ,
Et du choc le renverse en un grand tas de boue : Quand un autre à l’instant s’efforçant de passer ,
Dans le meme embarras se vient embarrasser.
Vingt carrosses bientôt , arrivant à la file ,
Y sont en moins de rien suivis de plus de mille : •
Et pour succrolt de maux , un sort malencontreux Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs. Chacun prétend passer : l’un mugit , l’autre jure.
Des mulets en sonnant augmentent le murmure.
Aussitôt cent chevaux , dans la foule appelés ,
De l’embarras qui croît ferment les défilés ,
Et partout des passans enchaînant les brigades Au milieu de la paix font voir les Barricades (2).
On n’entend que des cris poussés confusément ;
Dieu pour s’y faire ouïr tonnerait vainement.
Moi donc qui dois souvent en certain lieu me rendre , Le jour déjà baissant , et qui suis las d’attendre ,
Ne sachant plus tantôt à quel saint me vouer ,
Je me mets au hasard de me faire rouer.
(1) Juvénal , sat. 8. a 54 * Modù longa coruscat , etc.
Et Horace , Ut. 3 , ép. s. '
Torquet nunc lapidem , nunc ingens machina tignum.
(a} L'auteur désigne ici celles qui sc firent à Paris , au mois d’août ib '48 fpqndant la guerre de la Fronde.
Je saute vingt ruisseaux , i’esquivc , je me pousse : Guénaud (i) sur son cheval en passant m’e'clabousse ; Et n'osant plus paraître en l’état où je suis ,
Sans songer où je vais , je me sauve où je puis.
Tandis que dans un coin en grondant je m’essuie , Souvent pour m’achever il survient une pluie :
On dirait que le ciel , qui se fond tout en eau , Veuille inonder ces lieüx d’un déluge nouveau.
Pour traverser la rue au milieu de l’orage ,
Un ais sur deux pavés forme un étroit passage :
Le plus hardi laquais n’y marche qu’en tremblant. Il/aut pourtant passer sur ce pont chancelant ;
Et les nombreux torrens qui tombent des gouttières , Grossissant les ruisseaux , en ont fait des rivières :
J’y passe en trébuchant ; mais , malgré l’embarms , La frayeur de la nuit précipite mes pas. >
Car si tôt que du soir les ombres pacifiques (a)
D’un double cadenas font fermer les boutiques ;
Que f retiré chez lui , le paisible marchand Va revoir ses billets et compter son argent ;
Que dans le Marché-Neuf (3) tout est calme et tranquille ,
Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville ( 4 ).
( 1 } Guénaud , fameux médecin , dont il a été parlé dans la satire IV. On le voyait souvent à cheval , et Ton disait ordinairement : Guénaud et son cheval,
(a) Juvénal , sat. 3. 3oa.
Nam qui spoliet te Non , etc.
(3} Place de Paris destinée à tenir le marché , entre le pont St- Michel et le petit pont de l'Hétel-Dieu.
(4) Les dangers étaient alors d’autant plus grands qu'il n'y
Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est , au prix de Paris , un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue Engage un peu trop tard au détour d’une rue.
Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés :
La bourse ! il faut se rendre ; ou bien non , résistez , Afin que votre mort de tragique mémoire Des massacres fameux aille grossir l’histoire.
Pour moi, .fermant ma porte et cédant au sommeil , Tous les jours je me couche avecquc le soleil.
Mais en ma chambre à peine ai- je éteint la lumière Qu’il ne m’est plus permis de fermer la paupière.
Des filous effrontés , d’un coup de pistolet ,
Ebranlent ma fenêtre et percent mon volet.
J’entends crier partout; Au meurtre ! on m’assassine ! Ou , le feu vient de prendre à la maison voisine ! Tremblant et demi-mort , je me lève à ce bruit,
Et souvent sans pourpoint (1) je cours toute la nuit. Car le feu , dont la flamme en ondes se déploie ,
Fait de notre quartier une seconde Troie ,
Où maint Grec affamé, maint avide Argien Au travers des charbons va piller le Troyen.
Enfin sous mille crocs la maison abîmée Entraîne aussi le feu qui se perd en fumée.
Je me retire donc encor pâle d’effroi ;
Mais le jour est venu quand je rentre chez moi.
arait point encore de lanternes dans les rues , et que la gai-de de nuit était moins forte qu’à présent.
(1} On appelait ainsi la partie de l’habillement qui couvrait le corps depuis le cou jusque vers la ceinture.
Je fais pour reposer un effort mutile :
Ce n’estqu’à prix d’argent qp’on dort en cette ville ( i) . Il faudrait , dans l’enclos d’un vaste logement,
Avoir loin de la rue un autre appartement.
Paris est pour un riche im pays de cocagne (3) ; Sans sortir jde la ville il trouve la campagne.
^ïl peut dans son jardin , tout peuple d’arbres verts , Receler le printemps au milieu des hivers ,
Et , foulant le parfum de ses plantes fleuries ,
Aller entretenir ses douces rêveries.
Mais moi , grâce au destin , qui n’ai ni feu ni lieu , Je me loge où je puis (3) , et comme il plaît à Dieu.
(i) Juvénal , sat. 3. a36. Magnis opibus dormitur in urhe,
(a) Pays imaginaire où les hahitans vivent dans une heureuse abondance sans rien faire.
(3) Quant l’auteur composa cette satire il était logé dans la cour du palais de Justice , chez son frère ainé , Jérùme Boileau. Sa chambre était au-dessus du grenier , dans une espèce de guérite au cinquième étage. Gilles Boileau , leur frère , logeait aussi dans la méuie maison , et quand il en sortit on donna sa chambre à notre auteur. Cette chambre était pratiquée à cAté d’un grenier au quatrième étage ; et Boileau , s’applaudissant de son logement nouveau , disait plaisamment : Je suis descendu au grenier.
dette satire a été faite immédiatement api-ès la satire première etla sixième, à la fîn de l’année i 663 . L’auteur délibère avec sa muse,s’il doit continuera composer des satires ; mais comme son génie l’entraîne de ce côté-là , il se détermine enfin à suivre son inclination. Horace lui a fourni cette idée dans la satire du livre 2.
Muse, changeons de style et quittons la satire :
C’est un méchant métier que celui de médire ;
A l’auteur qui l’cmhrasse il est toujours fatal.
Ce mal qu’on dit d’autrui ne produit qüe du mal. Maint (1) poète aveuglé d’une telle manie ,
En courant à l’honneur, trouve •l’ignoiui nie j Et tel mot , pour avoir réjoui le lecteur ,
A coûté bien souvent des larmes à l’auteur.
Un éloge ennuyeux , un froid panégyrique ,
Peut pourrir à'son aise au fond d’une boutique ,
Ne craint point du public les jugemens divers,
Et n’a pour ennemis que la poudre et les vers ;
Mais un auteur malin qui rit et qui fait rire ,
Qu’on blâme en le lisant , et pourtant qu’on veut lire , Dans sps plaisans accès qui se croit tout permis ,
De ses propres rieurs se fait des ennemis.
(l) Ce mot, qui signifie plusieurs, n'est plus en usage qu’en certaines poésies.
Un discours trop sincère aisément nous outrage. Chacun dans ce miroir pense voir son visage ;
Et tel , en vous lisant , admire chaque trait , »
Qui dans le fond de l’Ame et vous craint , et.vous hait. Musc, c’est donc en vain que la main nous démange } S’il faut 'rimer ici , rimons quelque louange*,
Et cherchons un héros parmi cet univers ,
Digne de notre encens , et digne de nos vers. .
Mais à ce grand effort en vain je vous anime :
Je ne puis pour louer rencontrer une rime.
Dès que j’y veux rêver, ma veine est aux abois.
J’ai beau frotter mon front , j’ai beau mordre mes doigts.
Je ne puis arracher du creux de ma cervelle
Que des vers plus forcés que ceux de la Pucelle(i).
Je pense être à la gêne (a) , et pour un tel dessein , lia plume et le papier résistent à ma main. .
Mais quand il faut railler, j’ai ce que je souh’aîtc : Alors , certes, alors je me connais poète:
Phébus ,' dès que je pairie, est prêt à m’exaucer;
Mes mots viennent sans peine , et courent se placer. Faut-il peHBidre un fripon fameux dans cette ville?
Ma main , sans que j’y rêve , écrira Raumaville. Faut-il d’un sot parfait montrer l’original?
Ma plume au bout du yers d’abord trouvé Sofal(3).
Je sens que mon esprit travaille de génie.
Faut-il d’un froid rimeur dépeindre la manie ?
Mes vers , comme un torrent , coident sur le papier ; Je rencontre à la fois Perrin et Pelletier ,
(i) Mauvais poème héroïque de Chapelain.
C^} A la torture.
(5) So/'al , nom en l'air , aussi bien que Raumaville.
i£.xi Goo<^le
SATIRE VII. y 5
Bonnecorse , Pradon, Collctet, Titreville (i)., ,
Et pour un que je veux j’en trouve plus de mille. Aussitôt je tiiomphe , et ma musc.en secret S’estime et s’applaudit du beau* coup qu’elle a fait. C’est en vain qu’au milieu de ma fureur extrême Je me fais quelquefois des leçons à moi-même.
En vain je veux au moins faire grâce à quelqu’un :
Ma plume aurait regret d’en épargner aucun ;
Et sitôt qu’une fois la verve me domine ,
Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine..
Le mérite pourtant m’est toujours précieux ;
Mais un fat me déplaît et me blesse les yeux
Je le poursuis partout, coiyme un chien fait sa proie,
Et ne le sens jamais , qu’aussitôt je n’aboie.
Enfin sans perdre temps en de si vains propos, ^ Je sais coudre une rime au bout de quelques mots ; Souvent j’habille en vers une maligne prose.
C’est par-là que je vaux, si je vaux quelque chose. Ainsi soit que bientôt, par une dure loi (2) ,
La mort d’un vol affreux vienne fondre sur moi ;
Soit que le ciel me garde un cours long et tranquille,.
A Rome ou dans Paris , aux champs ou dans la ville , Dut ma musc par-là choquer tout l’univers.
Riche ,. gueux , triste ou gai , je veux faire des vers. Pauvre esprit, dira-t-on, que je plains ta folie! Modère ces bouillons de ta mélancolie ;
Et garde qu’im de ceux que tu penses blâmer N’éteigne dans ton sang cette ardeur de rimer.
(1} Mauvais rimeurs «le ce tcmps-là.
( 4 ) Ces vers et les suivans sont imités d’TIor. . Iît. a, sat. 1 .
Ne hngum J'aciam , etc.
Hé quoi! lorsqu’autrcfois Horace après Lucilc (i) Exhalait en bons mots les vapeurs de sa bile,
Et vengeant la vertu par des traits échitans ,
Allait ôter le masque au vice de son temps;
Ou bien quand Juvénal de sa mordante plume Faisant couler des flots de fiel et d’amertume , Gourmahdait en courroux tout le peuple latin ,
L’un ou l’autre fît-il une tragique fin ? •
Et que craindre, après tout, d’une fureur si vaine? Personne ne connaît ni mon nom ni ma veine.
On ne voit point mes vers , à l’envi de Montreuil , Grossif impunément les feuillets d’un recueil (s)..
A peine quelquefois je me^orce à les lire (3) ,
Pour plaire à quelque ami que charme la satire, Qui me flatte peut-être , et d’un air imposteur.
Hit tout haut de l’ouvrage , et tout bas de l’auteur. Enfin c’est mon plaisir , je veux me satisfaire ;
Je ne puis bien parler , et ne saurais me taire: .
Et dès qu’un mot plaisant vient luire à mon esprit , Je n’ai point de repos qu’il ne soit en écrit ;
Je ne résiste point au torrent qui m’entraîne.
Mais c’est assez parlé. Prenons un peu d’haleine ; Ma main pour cette fois commence à se lasser. Finissons. Mais demain , muse, à recommencer.
(i) Horace, liv. a , sat. I.
Çuid! cùm est Lucilius ausus , etc.
(a) Horace , liv. i , sat. 4*
NttlUt tabema meos habeat , neque pila libellas , etc,
(3) llora'cc au même endroit.
Non rccitem cuifjuam , nisi amîcis , idquc coaclus ,
Non ubii’is , coranu’c quibuslibel.
SATIRE Vlir.