DOCTEUR DE SORBONNE
Celte satire, que l’autearnommaitlasatirederhommc, futcomposée en 1667 . Elle est tout-à-fait dans le goûtdc Perse, et marque un philosophe chagrin qui ne peut souffrir les vices des hommes. Elle est adressée à M. Morel, docteur de Sorhonne , qui était de Ghalons en Champagne , d’une bonne famille de robe. Il mourut à Paris le 3 o avril 1679 > doyen de la faculté de théologie
et chanoine théologal de Paris. '
De tous les animaux qui s’élèvent dans l’air ,
Qui marchent sur la terre , ou nagent dans la mer ,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome ,
Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.
Quoi ! dira-t-on d’abord , un ver , une fourmi ,
Un insecte rampant qui ne vit qu’à demi ,
Un taureau qui rumine , une chèvre qui broute ,
Ont l’esprit mieux tourné que l’homme ? — Oui , sans doute.
Ce discours te surprend , docteur , je l’aperçoi. L’homme de la nature est le chef et le roi :
Bois , prés , champs , animaux , tout est pour son usage ; Et lui seul a , dis-tu , la raison en partage.
O SATIBE VIII- .
^ 11 ettvrai,
sont bons da„s^ati.e,
Pour égayer d’abord
Mais il faut les prouve t me ts-toi sur les bancs.
R^ponds-nroidonc,
Qu est-ce que g ^tlsir n’enflamme ,
0.ie rien ne peut troubler , qu aucun uesir Que nen “ t - ^nn^eils à pas plus mesures
^"yeV(“)-au palais ne monte les degrés.
t, cette égalité : tnnu Pnsa^
&\^:x::rrrrsa.^
Viett de ses noirs frimas attrister la nature ,
• 1 tcT-î flans son obscurité ,
Cet animal , tapi uans t»uu
Jouit l’hiver des inconstante,
Mais on ne la voit pomt d une nu
Paresseuse au Janvier,
rerÆe\n£emrdn^
Mais l’homme sans arrêt dans sa cours
• M An réception dans un
ei3,ta?a- •■•ï*
> J- . .a tetoa. d» prlnumpa , cet le priatemps c.m- “°9 “h ■'
Quod petiit , spernit , etc-
Voltige incessanuneut de pensée en pensée. - •
Son cœur, toujours flottant entre mille embarras-,
Ne sait ni ce qu’il veut , ni ce qu’il ne veut pas ; Importun à tout autre , à soi-meme intommode ,
D change à tous momens d’esprit comme' de mode ;
Il tourne au moindre vent , il tombe au moindre choc : Aujourd’hui dans un casque, et demain dans un froc(i).
Cependant à le voir , plein de vapeurs légères , ’ Soi-4néme se bercer de ses propres chimères ,
Liui seul de la nature est la base ^t l’appui ,
Et le dixième ciel (a) ne tourne que pour lui.
De tous les animaux il est , dit-il , le maître ;
Qui pourrait le nier, poursuis-tu? moi, peut-être; Mais sans examiner si vers les antres sourds L’ours a peur du passant, ou le passant de l’ours ;
Et si, sur un édit des pâtres de Nubie (3), *
L^ lions' de Barca videraient la LyBie ;
Ce maître prétendu qui leur donne des lois ,
Ce roi des animaux , combien a-t-il de rois ! L’ambition, l’amour, l’avarice ,- la haine,
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne.
(i) Cette partie de l’habit du moine qui couvre la tête et tombe . sur l’estomac et sur les épaules.
Qi) Lcs*ancicns astronomes admettaient autant de deux qu’ils remarquaient de mouvemens dilfércns dans les astres ; ainsi on comptait sept cieux pour les sept planètes , etc. Arioste , par . exemple , en comptait 47 , Frascator 70.
^3) Ea Nubie est un grand pays de l’Afrique , situé au midi du . royaume de Barca.
8o SATIRE vni.
lie sommeil sur ses yeux commence à .s'épanchèr(i):
Debout , dit ' l’avarice , il est temps de marcher. •
Hé ! laissez-moi. — Debout ! — Un moment. — Tu 'réplicjues ?
A peine le soleil fait ouvrir les boutiques. ^
. — N'importe , lève-toi. — Pourquoi faire, après -tout?
— Pour courir l’Océan de l’un à l’autre bout , Chercher jusqu’au Japon la porcelaine et l’ambre , Rapporter de Goa ( 2 ) le poivre €t le, gingembre. ,
— Mais j’ai des biens en foule , et je puis m’en passer,
— On n’en peut tr^ avoir ; et pour en amasser ü ne faut épargner ni crime ni parjure :
n faut souffrir la faim et coucher sur la dure; Eût-on plus de trésors que n’en perdit «Galet (3), N’avoir eiv su maison ni meubles ni valet :
Parmi les tas de blé vivre de seigle et d’orge ;
De peur de perdre un liard , souffrir qu’on vous égorge.
— Et pourquoi cette épargne enfin? — L’ignores-tu^ /Kin qu’un héritier bien nourri , bien vêtu ,
Le morceau suivant est presque une traduction de Perse , sat. 5 , y. i3a.
Mane piger stertis ! Surge , inquit warilia , etc.
(a) Capitale des états que les Portugais possèdent dans lesTndes Urientales.
(3) Fameux joueur qui avait gagné au jeu des sommes immenses qu’il reperdit dans la suite. Il avait fait bétlr il Paris l'hétel de Sully , dans la rue St-Antoinc -, mais il le joua en un coup de dé. Après avoir psrdii tout son bien il allait encore jouer, dit-on avec les laquais dans les rues , et même sur les degrés de la mai~ son qui lui avait appartenu.
SATIRE VMJ. 8l
Profitant d’un trésor en tes mains inutile ,
De- son train quelcjue jour embarrasse la ville.
— Que faire ? ■—' Il fout partir ; les matelots sontprêts . Ou , si pour l’entraîner l’argent manqué d’attraits , Bientôt l’ambition' et toute son escorte Dans le sein du repos vient, le prendre à main forte , L’envoie en furieux au milieu des hasards\^
Se faire estropier sur, les pas des Césars ,
Et cherchant sur la brècKe une mort indiscrète ,
De sa folle valeur embellir la gazette. •
Tout beau , dira quelqu’un ; raillez plus à propos :
Ce vice fut toujours la vertu des héros.
Quoi donc ? à votre avis , fut-ce un Tou qu’ Alexandre ? — - Qui ? cet écervelé qui mit l’Asie en cendre ?
Ce fougueux l’Angeli (i) qui de sang altéré ,
Maître du monde entier , s’y trouvait trop serré ( 2 ) ? L’enragé qu’il était , né roi d’uné province Qu’il pouvait gouverner en bon et sage prince ,
S’en alla follement , et pensant être dieu ,
Courir comme un bandit qui n’a ni feu ni lieu ;
Et traînant avec soi les horreurs de la guerre ,
De sa vaste folie emplir toute la terre. • ,
Heureux si de son temps , pour cent bonnes raisons , La Macédoine eut èu des Petites -Maisons (5) ;
Et (fu’un sage tuteur l’eût en cette. demeure .
Par avis de parons , enfermé de bonne beure I
CO Voyc7- la satire première où il est parlé Je l’An^eli.
(a) Jitvénitl , sat. lo , i6f>.
l/iiui Pclœo jui cni non snjf cil orhls ,
JEstual infelix nn^usto fîmtfrmnnrJi. ‘
f") Voycr. la note sur le vers J Je la satire ’IV.
8a SATIRE VIII.
Mais / sans nous cgarét dans cés digressions f Traiter , comme Sénaut (i) ^ toutes les passions ,
Et les distribuant par classes et par titres , Dogmatiser en vers , et rimer par chapitres : Laissons-en discourir la Chambre et Coëfetau ,
Et voyons l’homme enfin par l’endroit le plus beau. Lui seul vivant , dit-on , danà l’enceinte des villes , Fait voir d’honnétes mœurs ; des coutumes civiles ,
Se fait des gouverneurs , des magistrats , des rois , Observe une police , obéit à des lois.
U est vrai ; mais pourtant , sans lois et sans police , Sans craindre archers , prévôt , ni suppôt de justice , Voit-on des loups brigands ( 2 ) , comme nous inhumains , Pour détrousser les loups courir les grands chemins ? Jamais pour s’agrandir vit-on dans sa manie Un tigre en factionê partager l’Hyrcanie (3)?
L’ours a-t-il dans les bois la guerre avec les ours ?
Le vautour dans les airs fond-il sur les vautours ? A-t-on vu quelquefois daiu les plaines d’Afrique , Déchirant à l’cnvi leur propre république ,
Lions contre lions , parens contre parens ,
Combattant follement pour le choix des tyrans (4) ?
(1} Sénaut , général de l’Oratoire , a fait un traité de l'usage des passions.
(a) Horace , épode 7.
Neque hic lupls mos , necfuitlconibus IJnquitm , nisi in dispar feris.
(3} Province de la Perse , au midi de la mer Caspienne.
(4) C*s deux vers sont parodiés deCinna , tragédie de Corneille, acte I , scène 3. ’ ' ,
Romains contre Romains , parens contre parens • Combattaient follement pour le choix des tyrans.
• SATIRE VIH.
L’animal le plus fier qu’enfante la nature Dans un autre animal respecte sa figure ,
De sa rage avec lui modère les accès ,
Vit sans bruit , sans débats , sans noise , sans procès. Un aigle, sur un champ prétendant droit d’aubaine (i), Ne fait point appeler un aigle à la huitaine.
Jamais contre un renard chicanant un poulet Un renard de son sac -n’alla charger Rolet.
On ne connaît chez eux ni placets , ni requêtes ;
Ni haut ni bas conseil , ni chambre des enquêtes. . Chacun l’un avec. l’autre en toute sûreté Vit sous les pures lois de la simple équité.
L’homme seul, l’homme seul, en sa fureur extrême, Met un brutal honneur à s’égorger soi-même.
C’était ^eu que sa main , conduite .par l’enfer ( 2 ) , Eût pétri le salpêtre , eût aiguisé le fer ,
Il fallait que sa rage à l’univers funeste Allât encor de lois embrouiller un Digeste (3), Cherchât pour l’obscurcir des gloses , des docteurs , Accablât l’équité sous des monceaux d’auteurs.
Et pour comble de maux , apportât dans la France Des harangueurs du temps l’eunuyeuse éloquence.- .
(1} Le droit d’aubaine était le droit de prcndi'c la succession d'un étranger qui mourait en France. Ce droit appartenait au roi seul. .
(a)Juvénal, sat- lo.
Ast hotnini J'errum lethale incude nefandd Produxisse parumt^est.
(j) Recueil des décisions des plus fameux iiirisconsultcs romains, composé par ordi'c de l’empereur Justinien.
84 SATIRE vni.
Doucemeut , diras-tu. Que sert de s’emporter? L’homme a ses passions , on n’en saurait douter ;
Il a comme la mer ses flots et ses caprices ;
Mais ses moindres vertus balancent tous ses vices. N’est-ce pas l’homme enfln dont l’art audacieux Dans le tour d’un compas a mesuré les cieux (i) ? Dont la vaste science , embrassant toutes choses ,
A fouille la nature , en a percé les causes ? •
Les animaux oht-ils des universités ?
Voit-on fleurir chez eux les quatre Facultés ( 2 ) ?
Y voit-on des sa vans en droit , en médecine , Endosser l’écarlate et se fourrer d’hermine ?
Non , sans doute , et jamais chez eux un médecin N’empoisonna les bois de son art assassin.
Jamais docteur armé d’un argument frivole ^
Ne s’enroua chez eux sur le banc d’une école.
Mais sans chercher au fond si notre esprit déçu Sait rien de ce qu’il sait , s’il a jamais rien su ; Toi-même, réponds-moi. Dans le siècle où nous sommes^ Est-ce au jpied du savoir qu’on mesure les hommes ? Veux- tu voir tous les grands à ta porte courir (3),
Dit un père à son fils , dont le poil va fleurir ?
(O Virgile ,.églog. 3.
Descripsit radio totum qui gentibus orbem, •
Et Horace , lir. 1 , odo a8.
jéerias tentâsse domos.,\ animoque rotiuulum PcrcurrUse polum.
(O Voye* la note sur la III.c satire.
(3) Horace , Art poétique , v. 3a5.
Romani pueri longis rationibus aisrni , r/r.
SATIRE VÎIÎ. 85
Prends-moi le bon parti , laisse-Ià tous les livres.
Cent francs au denier cinq combien font-ils? — .Vingt livres (i). ' "
— C’est bien dit. Va , tu sais tout ce qu’il faut savoir. Que de biens , que d’honneurs sur toi s’en vont pleuvoir ! Exerce-toi , mon fils , dans ces hautes sciences ; Prends, au lieu d’un Platon , le guidon des finances (2) ; Sache quelle province enrichit les traitans ;
Combien le sel au roi peut fiaumir tous les ans. Endurcis-toi le cœur : sois arabe , corsaire,
Injuste, violent, sans foi, doubla, faussaire ; -
Ne va point sottement fiiire le généreux.
Engraisse-toi , mon fils , du suc des malheureux,
Et trompant de Colbert (3) la prudence im|K)rtune,
Va par tes cruautés mériter la fortune.
Aussitôt tu verras poètes, orateurs,
Rhéteurs , grammairiens , astronomes , docteurs , Dégrader les héros pour te mettre à leurs places ,
De tes titres pompeux enfler leurs dédicaces ,
Te prouver à toi-méme en grec , hébreu , latin ,
Que tu sais de leur art'et le fort et le fin.
Quiconque est riche est tout ( 4 ) ; sans sagesse il est sage ;
(i) C’est on uaaricr qui parle ; et qui , au lieu d’interroger son fils sur le pied du denier vingt, qui est l’intérêt ordinaire , l’interrogo sur le pied du denier cinq , qui est un intérêt exorbitant. Prêter au denier vingt c’est retirer par an un franc d’intérêt sur vingt francs.
CO Livre qui traitait de tout ce qui concerne les finances.
(5) Ministre et secrétaire d’état , contrôleur général des finances.
(4) Iloraco , liv. i , ép. 6 , v. SS.
Scilicet uxo'rem cum dote , etc-
Il a , sans rien savoir , la science en partage» . . Il a l’esprit , le coeur , le me'rite , le rang ,
La vdrtu , la valeur , la dignité , le sang.
C’est ainsi qu’à spn fils un usurier habile Trace vers Ja richesse une route facile :
Et souvent tel y vient , qui sait, pour tout secret, Cinq et quatre font neuf, ôtez deux, reste sept.
Après cela , docteur, va pâlir sur la Bible ,
Va marquer les écueils de cette mer terrible :
Perce la sainte horreur de ce livre divin :
Confonds dans un ouv^rage et Luther et Calvin ; Débrouille des vieux temps les querelles célèbres : Eclaircis des rabbins (i) les savantes ténèbres,
Afin qu’en ta vieillesse un livre eu maroquin Aille ofirir ton travail à quelqu’heiireux faquin Qui , pour digne loyer de la Bible éclaircie ,
Te paie , en l’acceptant , d’un Je vous remercie.
Ou si tou cœur aspire à des honneurs plus grands , • Quitte là le bonnet*, la Sorbonne (a) et les bancs ;
Et prenant désormais un emploi salutaire ,
Mets-toi chez un banquier, ou bien chez un notaire. Laisse là saint Thomas s’accorder avec Scot (3) ,
(i) De rhébreu rahbé , maître, docteur de la loi judaïque.
(a) Cette célèbre école de théologie fut fondée en laSo par Robci’t Sorbonne , natif du village de Sorbonne, diocèse de Rcim» , et confesseur de S. Louis.
(3^ Les disputes des Thomistes et des Scotistes sont fameuses dans les écoles. JeanDuns, vulgairement appelé .S'eot, parce qu’il était écossais , fut surnomme le docteur subtil , scs opinions sont souvent opposées à celles de S. Thomas.
Et conclus avec moi qu*un docteur n’est qu’un sot. • Un doctepr , diras-tu? parlez de vous , poète ;
C’est pousser un peu loin votre musc indiscrète.
Mais sans perdre en discours le temps hors de saisou , L’homme , venez au ^it , n’a-t-il pas^la raison? N’est-ce pas son flambeau , son pilote fidèle ? '
Oui ; mais de quoi lui sert que sa voix le rappelle ,
Si , sur la foi des vents tout prêt à s’embarquer ,
Il ne voit point d’écueil qu’il ne l’aille choquer ?
Et que sert à Cotiii la raison qui lui crie ;
N’écris plus , guéris-toi d’une vaine furie ,
Si tous scs vains conseils , loin de la réprimer ,
Ne font qu’accroître en lui la fureur de rimer ?
Tous les jours de ses vers, qu’à grand bruit il récite , Il met chez lui voisins , parens , amis en fuite (i). Car, lorsque son démon commence à l’agiter,
Tout , jusqu’à sa servante , est pret^à déserter.
Un âne , pour le moins , instruit par la nature ,
A l’instinct qui le guide obéit sans murmure ;
Ne va Y>oint follement de sa bizarre voix Défier aux chansons Içs oiseaux dans les bois.
Sans avoir la raison il marche sur sa route :
L’homme seul qu’elle éclaire en plein jour ne voit goutte ;
Réglé par ses avis , fait tout à contre-temps ,
Et dans tout ce qu’il fait n’a ni raison ni sens.
Tout lui plaît et déplaît, tout le choque et l’oblige. Sans raison il est gai, sans raison il s’aiïlige.
(i) Horace , Art ^loétiq. , v. 474'
Indoclum düctumquc Jugnt fccilalor acerbus.
88^ sAtiRE vm.'
Sun esprit an hasard aime , évite , poursuit ,
Défait, refait, augmente, ôte-, élève, détruit (i).
Et voit-on ’, comme lui , les oui-s , ni les panthères S’effrayer sottéihent de leurs propres chimères ,
Plus de douze attroupés craindr# le nombre impair , Ou croire 'qu’un corbeau tes menace dans l’air ? Jamais l’homme , dis-moi , vit-il la bête folle Sacrifier h l’homme , adorer'son idole ;
Lui venir , comme au Dieu des saisons et des vents , Demander à genoux la pluie ou le beau temps ?
Non. Mais cent fois la bète a vu "l’homme hypocondre Adorer le métal que lui-mème il fit foudre j A vu dans un pays les timides mortels Trembler aux pieds d’un singe assis sur leurs autels (2) ; Et sur les bords du Nil les peuples imbécilles , L’encensoir à la main , chercher les crocodiles.
Mais pourquoi , diras-tu , cct.exemple odieux? Que peut servir ici l’Egj'pte et ses faux'dicux?
Quoi ! me prouverez-vous par cé discours profane Que l’homme., qu’un docteur est au-dessous d’un auc ? Dn âne, le jouet de tous les animaux.
Un stupide animal, sujet à mille maux ;
Dont le nom seul en soi comprend une satire ?
• — Oui , d’un âne : et qu’a-t-il qui nous excite à rire? Nous nous moquons de lui; mais s’il pouvait un jour. Docteur , sur nos défauts s’exprimer à son four ;
Çi) Horace , liv. i , ép. i , v. 100.
Distrait , adijivat , mutât qundrata rofundis.
(a) JuTcnal , sat. i 5 .
Quis ncscit , f'ulusi y Bithynirc ^ qualia dcmcn^
^Kypliis p'irtcnhi cola! , etc.
Si , poür nous reformer , le ciel prudent et sage De la parole enfin lui permettait l’usage ; ,
Qu’il iJÛt dire tout haut ce qu’il se dit tout has ;
Ah ! docteur , entre nous , que no* dirait-il pas !
Et que peut-il penser , lorsque dans une rue Au i^ilicu de Paris il promène sa vue ,
Qu’il voit de toutes parts les hommes bigarres ,
Les uns gris j les uns noirs , les autres chamarres ? Que dit-il quand il voit , avec la mort en trousse , Courir chez un malade un assassin en housse ?
Qu’il trouve de pcdan&uu escadron fourre .
Suivi par un recteur de bedeaux entouré (1) ;
Ou qu’il voit la justice , en gro^sse compagnie ,
Mener tuer un homme avec cérémonie ?
Que pense-t-il de nous lorsque sur le midi ,
Un hasard au palais le conduit un jeudi ; , .
Lorsqu’il entend de loiij , d’une gueule infernale ,
La chicane en fureur mugir dans la grand’sâlle ?
Que dit-il , quand il voit les juges , les huissiers ,
Les clercs , les procureurs , les sergens , les grefliers ? Oh ! que si l’âne alors , à bon droit misanthrope , Pouvait trouver la voix qu’il eut au temps d’Esope ! De tous côtés , docteur , voyant les hommes fous , Qu’il dirait de bon cœur ,.sans eu être jaloux , Content de ses chardons , et secouant la tête :
Ma foi , non plus que nous , l’homme n’est qu’une bêto \
(i) Voyez la note sur la III. 0 satire.
Cette satire est entièrement dans le goût d’Horace ; Boileau , sous prétexte de censurer ses propres défeuts , y tourne adroitement en ridicule une foule d’auteurs qui s’étalent servis des expressions les plus grossières en critiquant la liberté' qu’il s’était donnée de nommer dans ses premières satires des auteurs encore vivans . n la composa en 1667 , mais il ne la fit imprimer que l’année suivante.
C’EST à VOUS , mon esprit , à qui je veux parler ; Vous avez des* défauts que je ne puis céler;
Assez et trop long-temps ma lâche complaisance De vos jeux criminels a nourri l’insolence.
Mais puisque vous poussez ma patience à bout,
Une fois en ma vie il faut vous dire tout.
On croirait , à vous voir dans vos libres caprices Discourir en Caton des vertus et des vices,
Décider du mérite et du prix des auteurs ,
Et faire impunément la leçon aux docteurs ,
Qu’étant seul à couvert des traits de la satire Vous avez tout pouvoir de parler et d’écrire.
Mais moi qui dans le fond sais bien ce que j’en crois , Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts , Je ris , ^uand je vous vois , si faible et si stérile , Prendre sur vous le soin de réformer la ville ,
Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant
Qu’une femme en furip , ou Gauthier ( 1) eu plaidant. .
/ Mais répondez un peu. Quelle verve indiscrète ,
Sans l’aveu des neuf Sœurs , vous a rendu poète ? Sentiez-vous, dites- moi, ces, violons transports,
Qui d’un esprit divin font mouvoir les ressorts ?
Qui vous a pu souiller une si folle audace ?
Phébus a-t-il pour.vous aplani le Parnasse ?
Et ne savez-vous pas que sur ce mont sacré Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré (2) ; Et qu’à moins d’ètre au rang d’Horace ou de Voiture, On rampe dans la fange av,ec l’abbé de Pure ?
Que si tous mes efforts ne peuvent réprimer Cet ascendant malin qui vous force à rimer ( 3 ) ;
Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veilles , Osez chanter du roi les augustes merveilles ;
L(à, mettant à profit vos caprices divers ,
Vous verriez tous les ans fructifier vos vers ;
Et par l’espoir du gain votre musc animée Vendrait au poids de l’or une once de fumée.
Mais en vain , dites-vous , je pense vous tenter Par l’éclat d’un fardeau trop pesant à porter.
Tout cbantre ne peut pas sur le ton d’un Orpbée , Entonner, en grands vers , la Discorde éloujffee; Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts ,
Bt le Belge effrayé fuyant sw' ses remparts (/().
(1} Avocat fameux et très-mordant.
(a) Horace , Art poétique.
Si pdulùm ù summo discessit , ^'ergit ad imum.
( 3 ) Horace , liv. a , sat. i.
y4ut si tanlus amor scribendi.
(43 Cette satire a été faite dans le temps que Louis XIV prit Lille , au mois d’août 1667.
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g2 SATIRE IX.
Sur un ton si hardi , san^ être téindraire
Racan (i) pourrait chanter sur le ton d’un Homère ;
Mais pour Cotin et moi qui rimons au hasard ,
Que l’amour de blâmer fit poètes par art ,
Quoiqu’un tas de grimauds vante notre éloquence , Le plus sur est pour nous de garder le silence.
Un poème insipide et sottement flatteur De'slionore à la fois le he'ros et l’auteur.
Ëiifin dc^els projeta passent notre faiblesse.
Ainsi parle un esprit languissant de mollesse Qui sous l’humble dehors d’un respect affecté ,
Cache le noir venin de sa malignité.
Mais dussiez-vous en l’air voir vos ailes fondues,
' * Ne valait-il pas mieux vous perdre dans les nues , Que d’aller san's raison , d’un style peu chrétien ,
• Faire insulte en rimant à qui ne vous dit rien ;
Et du hruit dangereux d’un livre téméraire ,
A vos propres périls enrichir le libraire ?
Vous vous flattez peut-être , en votre vanité , D’aller comme un Horace à l’immortalité ;
Et déjà vous croyez , dans vos rimes obscures ,
Aux Saumaises (2) futurs préparer des tortures;
Mais combien d’écrivains , d’abord si bien reçus , Sont de ce fol espoir honteusement déçus !
Combien , pour quelques mois ont vu fleurir leur livre , Dont les vers en paquets se vendent à la livre !
(i) Racan , poitc estime.
(a} Saumaisc , savant critique et commentateur , a éclairci une infinité â’endroits obscurs et difficiles des auteurs anciens.
^ATtRE IX.
Vous pourrez voir un temps vos écrits estimes ,
Courir de main en main par la ville semés.
Puis delà tout poudreux, ignorés sur la terre,
Suivre chez l’épicier Ncuf-Gcrmain (i) et la Serre : . ,
Ou de trente feuillets réduits peut-être à neuf ,
Parer deuii-rongés les rebords du Pont-Neuf(2).
'Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages Occuper le loisir des laquais et des pages ,
Et souvent dans un coin renvoyés à l’écart ,
Servir de speond tome aux airs d’un Savoyard ( 3 ) !
Mais je veux que le sort par un heureux caprice Fasse de vos écrits prospérer la malice ,
Et qu’enfin votre livre iiille , au gré de vos vœux.
Faire siffler Colin chez nos derniers neveux.
Que vous sert -il qu’un jour l’avenir vous estime ,
Si vos vers aujourd’hui vous tiennent lieu de crime ,
Et ne produisent rien , pour fruit de leurs bons mots ,
Que l’effroi du public , et la haine des sots ?
Quel démon vous irrite et vous porte à médire ?
Un livre vous déplaît : qui vous force à le lire ?
Laissez mourir un fat dans son obscurité.
Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté?] .
Le Jonas (/|) inconnu sèche dans la poussière.
Le David (4) imprimé n’a point vu la lumière.
Le Moïse (4) commence à moisir par les bords.
( 1 ) Po6tc ridicule et extrayagant qui vivait sous le règne de Louis XIII.
Où d'ordinaire on étale les livres de rebut.
•(5) Chantre du Pont-Neuf, dont on vantait beaucoup les chansons. ' ^
^4) Poèmes héroïques qui n’ont pas réussi. *
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Quel mal cela fait-il ? Ceux qui sont morts sont morts .
Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre?
Et qu’ont fait tant d’auteurs pour remuer leur cendre ? Que vous ont fait Perrin , Bardin , Pradon , Hainaut ( i) , Colletet, Pelletier, Titreville , Quinaut , .
Dont les noms en cent lieux , placés comme en leurs ’ niches ,
Vont de vos vers malins remplir les hémistiches?
Ce qu’ils font vous ennuie. O le plaisant détour !
Ils ont bien ennuyé le roi , toute la cour ,
Sans que le moindre édit ait , pour punir leur cridte , Retranché les auteurs , ou supprimé la rime.
Ecrive qui voudra. Chacun à ce métier
Peut perdre impunément de l’encre et du papier.
Un roman , sans blesser les lois ni la coutume ,
Peut conduire un héros au dixiéme volume.
De là vient que Paris voit chez lui de tout temps Les auteurs à grands flots déborder tous les ans ,
Et n’a point de portail où , jusques aux comiches , Tous les piliers ne soient enveloppés d’affiches.
Vous seul plus dégoûté , sans pouvoir et sans nom, Viendi ez régler les droits et l’état d’Apollon ?
Mais vous qui raffinez siu* les écrits des autres ,
De quel œil pensez-vous qu’on regarde les vôtres ?
Il n’est rien en ce temps à couvert de vos coups.
Mais savez-vous aussi comme on parle de vous?
(i) Ce vérs et le suÎTant font allusion aux 44*^ et 45. e de la satire VII , où la plupart des mêmes noms sont placés. Hainaut , jioéte de ce temps-là , connu par le fameux sonnet de l’ATorton , • était l’auteur.
Gardez- voua, dira l’un, de cet esprit critique (i).
On ne sait bien souvent quelle mouche le pique ;
Mais c’est un jeune fou qui se croit tout permis.
Et qui pour un bon mot va perdre vingt amis.
Il ne pardonne pas aux vers de la Pucelle ,
Et croit régler le monde au gré de sa cervelle.
Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon?
Peut-on si bien prêcher qu’il ne dorme au sermon ?
Mais lui , qui fait ici le régent du Parnasse ,
N’est qu’un gueux revêtu des dépouilles d’Horace.
Avant lui Juvénal avait dit en latin
Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Colin. , . — ..
L’un et l’autre avant lui s’étaient plaints de la rime ^
Et c’est aussi sur eux qu’il rejette son crime. . ' ■
11 cherche à se couvrir de ces noms glorieux. • ^
J’ai peu lu ces auteurs, mais tont n’irait que mieux ^ '
Quand de ces médisans l’engeance toute entière ■' *<•
Irait la tête en bas 'rimer dans la rivière. rii
Voilà couunc on vous traite ; et le' monde effrayé y.
Vous regarde déjà comme un homme noyé.
En vain quelque rieur prenant votre défense ,
Veut faire au moins de gmee adoucir la sentence.
Rien n’apaise un lecteur toujours tremblant d’effroi, •
Qui voit peindre en autrui ce qu’il remarque en soi.
Vous ferez-vous toujours des affaires nouvelles?
Et faudra-t-il sans cesse essuyer des querelles ?
N’entendrai-j'e qu’auteUrs se plaindre et murmurer?
Jusqu’à quand vos fureurs doivent-elles durer ?
(i) Horace , liv. 1 , sat. 4 > v. *4*
Omnes ht metuunt versus, otiére poctam ,
Fenum habet in cornu , etc.