SATllŒ IX
Répondez , u^on esprit , ce n’csl plus raillerie : Ditcs^.. Mais ,• direz- vous , pourquoi cette furie? Quoi ! pour un maigre auteur que je glose eu passant , Est-cc un crime , après lout , et si noir et si grand ? Et qui , voyant un fat s’applaudir d'un ouvrage Où la droite raison trébuche à chaque page ,
Ne s'écrie aussitôt : L'impertinent auteui' /
L’ennuyeux écrivain l le maudit traductew' !
A quoi bon mettre au jour tous ces discours frivoles , Et ces riens enfermés dans de grandes paroles?
Est-ce donc là médire , ou parler franchement ? Non , non , la médisance y va plus douceinent.
Si l'on vient à chercher pour quel secret mystère (i) Alidor à. ses frais bâtit un monastère :
Alidor , dit un fourbe > il est de. mes amis. aTe tai connu laquais avant qu’il fût commis; .
C’est un homme d’honneur^ de piété profonde,
Et qui veut rendre à Dieu ce qu’il a pris au monde.
Voilà ^ouer d’adresse et médire avec art -,
Et c’est avec respect enfoncer le poignard.
Un esprit né sans fard , sans basse complaisance ,
Fuit ce ton radouci que prend la médisance.
Mais de blâmer des vers ou durs ou lapguissans ;
De choquer un auteur qui choque le bon sens ;
De railler un plaisant qui ne sait pas nous plaire ;
C’est ce que tout lecteur eut toujours droit de faire.
Tous les jours à la cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité ,
CO Horace , lir. i , sat. 4>
Mentio si qua De Capitolini furtis , etc.
A Malherbe , à Racau préférer Théophile ,
Et le cliuquant du Tasse (i) à tout l’or de Virpile.
Un clerc /pour quinze sous , sans craind^ le holà , Peut aller au parterre attaquer Attila ( 2 ) ;
Et si le roi des Huns ne lui charme l’oreille,
Traiter de Visigoths tous les vers de Corneille.
Il n’est valet d’auteur , ni copiste à Paris > ^
Qui , la balance en main , ne pèse ses écrits.
Dès que l’impression fait éclore un poète ,
Il est esclave-né de quiconque l’achète ;
Il se soumet lui-même aux caprices d’autrui ,
Et ses écrits tout seuls doivent parler pour lui.
Un auteur , à gcKoux dans une humble préface ,
Au lecteur qu’il ennuie a beau demander grâce ;
Il ne gagnera rien sur ce juge irrité
Qui lui fait son procès de pleine autorité. .
Et je serai le seul qui ne pourrai rien dire ?
On sera ridicule , et je n’oserai rire ?
Et qu’ont produit mes vers de si pernicieux Pour armer contre moi tant d’auteurs furieux ?
Loin de les décrier, je les ai fait paraître ;
Et souvent sans ces vers qui les ont fait connaître , Leur talent dans l’oubli demeurerait caché.
Et qui saurait , sans moi , que Cotiu a prêché (3) ?
La satire ne sert qu’à rendre un fat illustre.
C’est une ombre au tableau qui lui donne du lustre ;
(i) Poète italien , auteur de la Jérusalem délivrée. Il a vécu dans le seizième siècle.-
fa} Tragédie qui se sent beaucoup de la vieillesse de Corneille. (3) Allusion à ce vers de la satire III.
Qu'aux sermons de Cassagne ou de l'abbé Cotin, '
En* les blâmant , enfin , j’ai dit ce que j’en croi ;
Et tel qui m’en reprend en pense autant que moi.
Il a to^t , dira l’un , pourquoi faut-il qu'il nomme ? Attaquer Chûpelain ! ah ! c'est un si bon homme ! Balzac en fait Véloge en cent endroits divers :
Il est vrai , s'il m'eût cru , qu'il n'eût point fait de vers,
* Il se tue à rimer. Que n'écrit-il en prose ?
Voilà ce que l’on dit. Et que dis-je autre chose?
En blâmant ses e'crits , ai- je d’un style alTreux Distillé sur sa vie un venin dangereux ?
Ma muse en l’attaquant , charitable et discrète ,
Sait de l’homme d’honneur distingi^r le poète.
Qu’on vante en lui la foi , l’honneur , la probité ; Qu’on prise sa candeur et sa civilité ;
Qu’il soit doux , complaisant , officieux , sincère :
On Ift veut , j’y souscris , et suis prêté me taire.
Mais que pour un modèle on montre ses écrits ;
Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux esprits ( i ) ; Comme roi des auteurs qu’on l’élève à l’empire ;
Ma bile alors s’échauffe , et je brûle d’écrire :
Et s’il ne m’est permis de le dire au papier ,
J’irai creuser la terre (a ) , et comme ce barbier (3) ,
Louis Xiy donnait une pension de i, 6 oo écus à Chapelaiis. Le duc de Longueville lui en donnait une de 4>ooo 1.
(a) Perse , sat. a , r. 119 .
Men’ mutire nef as nec clàm , nec cum scrohe , etc.
Hic tamen infodiam , etc.
0) Midas était roi de Phrygie. ApoUon et Pan s’étant défiés h chanter, prirent Midas pour juge. Celui-ci adjugea la préférence à Pan -, et Apollon , pour s’en venger , donna à Midas des oreilles d’âne. Ce prince cachait sa disgrâce avec soin j mais comme il ne
Faire dire aux roseaux par un nouvel organe :
Midas , le roi Midas a des oreilles d^dne.
Quel tort lui fais-je enfin ? ai-je par un ëcrit Pétrifié sa veine et glacé son esprit ?
Quand un livre au palais se vend et* se débite ,
Que chacun par ses yeux juge de son mérite ;
Que Billaine (i) l’étale au deuxième pilier ,
Le dégoût du censeur peut-il le décrier ?
En vain contre le Cid un ministre se ligue (i) , Tout'Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue (3). L’académie en corps a beau le censurer ;
Le public révolté s’obstine à l’admirer.
Mais lorsque Chapelain met une oeuvre en lumière , Chaque lecteur d’abord lui devient un Linière (4) ;
En vain il a reçu l’encens de mille auteurs ,
Son livre en paraissant dément tous ses flatteurs.
Ainsi , sans m’accuser , quand tout Paris le joue , Qu’il s’en prenne à ses vers que Phébus désavoue ; Qu’il s*en prenne à sa musc allemande en français. Mais laissons Chapelain pour la dernière fois.
put empêcher que son barbier, ne s'en aperçût, il lui défendit , sous peine de la vie , d'en parler. Le barbier ne pouvant se taire , fit dans la terre un creux où il dit tout bas ; Midas a des oreilles d'âne. Il crut avoir enterré son secret ; mais la terre produisit des roseaux qui , étant agités par le vent , redisaient tout haut : Midas a des oreilles d'dne. *
(i} Fameux libraire du palais.
(a) Quelque succès qu’eût cette pièce , le cardinal de Richelieu obligea l’Académie française d'en faire la critique.
(3) Principaux personnages de la tragédie du Cid. *
(4) Auteur qui a écrit contre le poème de la Fucclle de Chape, lain.
La satire , dit-on , est un métier funeste ,
Qui plaît à quelques gens et choque tout le reste.
La suite en est à craindre. Eu ce hardi métier
La peur plus d’une fois fit repentir Régnier (i).
Quittez ces vains plaisirs dont l’appât vous abuse :
A de plus doux emplois occupez votre muse ;
Et laissez à Feuillet ( 2 ) réformer l’univers.
Et sur quoi donc faut-il que s’exer cent mes vers ?
Irai-je dans une ode , en phrases de Malherbe ,
Troubler dans ses roseaux le Danube superbe ; ^
Délivrer V.e S ion le peuple gémissant ;
Faire trembler Memphis , ou pâlir le Croissant ;
Et , passant du Jourdain les ondes alarmées ,
Cueillir , mal à propos , les palmes Idumèes (3) ?
Viendrai-] e , en une églogue , entouré de troupeaux ,
Au müieu d(f Paris enfler mes chalumeaux ;
Et dans mon cabinet , assis au pied des hêtres ,
Faire dire aux échos des sottises champêtres ?
Faudra-t-il de sang-froid , et sans être amoureux ,
Pour quelque Iris en l’air faire le langoureux ;
Lui prodiguer les noms de soleil et d’aurore ,
Et toujours bien mangeant mourir par métaphore ?
Je laisse aux doucereux ce langage affété
Où s’endort un esprit de mollesse hébété.
La satire , en leçons , en nouveautés fertile ,
Sait seule assaisonner le plaisant et d’utile ,
Et d’un vers qu’elle épure aux rayons du bon sens ,
Détromper les esprits des erreurs de leur temps.
(i) Et moi aussi , disait quelquefois l'auteur. Régnier , poète satirique.
(a) Prédicateur célèbre de ce temps-là.
(3) L’Iduméc est une prorince voisine de la Judée , abondante en palmiers.
SATIUE IX. , ' 10 1
Elle seule bravaut l’orgueil et l’injustice , - >
Va jusque sous le dais faire pâlir le vice ;
Et souvent sans rien craindre , à l’aide d’un bon mot, Va venger la raison des attentats d’un sot.
C’est ainsi que Lucile (i) , appuyé de Lélie ,
Fit justice en son temps des Cotins d’IUilie (2) ,
Et qu’Horace , jetant le sel à pleines mains ,
Se jouait aux dépens des^Pelletiers romains.
C’est elle qui , m’ouvrant le cbemiu qu’il faut suivre , M’inspira dés quinze ans la haine d’un sot livre ;
Et sur ce mont fameux où j’osai la chercher ,
Fortifia mes pas, et m’apprit à marcher.
C’est pour elle , en un mot , que j’âi fait vœu d’écrire. Toutefois , s’il le faut, je veux bien iii’cn dédire:
Et pour calmer enfin tous ces flots d’ennemis , Réparer en mes vers les maux qu’ils ont commis. Puisque vous le voulez , je vais changer de style.
Je le déclare donc : Quinaut est un Virgile (3).
Pradon comme un soleil en nos ans a paru. < Pelletier écrit mieux qu’Ablancourt ni Patru (4).
Cofin , â ses fermons traînant toute la terre ,
Fend les flots d’auditeurs pour aller à sa chaire.
(1) LucUius , poète satirique de Rome , fort estimé de Scipîoii et de Lelius.
(a) Perse , sat. i , v. 1 14
Sccuit T.ucllius urbem ,
Te , J’upe , te , Muti , etc.
(5) Allusion au vers ao de la satire 11. /.« raisondil f'irgilc , et hi rime Quinnut.
• (4) 15' Aldaiicourt , auteur de plusieurs traductions estimées d.ons un temps où it n'y en ar.ait pa« de meilleures. Patru , eélèbre oTocat.
102 , satire IXv ,
Sofal est le phénix des esprits relevés.
Perrin.... Bon , mon esprit, courage, poursuivez. Mais ne voyez-vous pas que leur troupe en furie Va prendre enegr ces vers pour une raillerie?
£t Dieu sait, aussitôt, que d’auteurs ên courroux , Que de rimeurs blessés s’en vont fondre sur vous ! Vous les verrez biefntôt , féconds en impostures , Amasser contre vous des volumes d’injures ,
Traiter en vos 'écrits chaque vers d’attentat ,.
Ët d’un mot innocent faire un crime d’état.
Vous aurez beau vanter le roi dans vos ouvrages , '
Ët de ce nom sacré sanctifîer vos pages ;
Qui méprise Cotin n’estime point son roi ;
Ët n’a , selon Cotin , ni Dieu , ni foi , ni loi.
Mais quoi ! répondez-vous , Cotin nous peut-il nuire ? Ët par ses cris enfin que saurait-il produire ? Interdire à mes vers , dont peut-être il fait cas , L’entrée aux pensions où je ne prétends pas ?
Non , pour louer im roi que tout l’univers loue ,
Ma langue n’attend point que l’argent la dénoue,
Ët sans espérer rien de mes faibles écrite,
L’honneur de le louer m’est un trop digne prix.
On me verra toujours , sage dans mes caprices ,
De ce meme pinceau dont j’ai noirci les vices ,
Ët peint du*noiu d’auteurs tant de sots revêtus ,
Lui marquer mon respect et tracer scs vertus.
Je vous crois ; mais pourtanton crie , on vous menace. Je crains peu , direz-vous , les braves du Parnasse.
Hé! mon Dieu , craignez toutd’un auteur en courroux , Qui peut... — Quoi? — Je m’entends. — Mais encor/ — Tnisez-vous.
SAtlRE X. •
io5'
L’auteur entreprend.de peindre ici au naturel les défauts que l’on reproche le plus communément aux femmes. Cette satirtf fut achevée en i6^3 ; mais elle ne fut publiée que l’année suivante.
■ Enfin , bornant le cours de tes galanteries ,
Alcippe , il est donc vrai, dans peu tu te maries. • Sur l’argent , c’est tout dire , on est déjà d’accord. Ton beau-père futur vide son coffre-fort : ,
Et déjà le notaire a d’un style énergique ,
Griffonné. de ton foug l’instrument authentique (i). C’est bien fait. 'Il est temps de fixer tes désirs.
Ainsi que, ses chagrins l’hymen a ses plaisirs.
Quelle joie en effet , quelle douceur extrême De se voir caressé d’une épouse qu’on aime !
Quel charme , au moindre mal qui nous vient menacer , De la voir aussitôt accourir , s’empresser ,
S’effrayer d’un péril qui n’a point d’apparence ,
Et souvent de douleur se pâmer par avance !
Du projet d’un hymen déjà fort avancé.
Devant vous aujourd’hui criminel dénoncé ,
Et mis sur la sellette aux pieds de la critique ,
Je vois bien tout de bon qu’il faut que je m’explique.
(i) Instrument , en style de pratique , signifie un contrat , un acte pnblie.
Jeune autrefois ) par vous dans le monde conduit , J’ai trop bien profité pour n’ètre pas îfcstriiit A quels difeours malins le mariage expose.
Je sais que c’est un texte où chacun fait sa glose ; Mais tout bien balancé , j’ai pourtant reconnu Que de ces contes vains le monde entretenu N’en a pas de l’hymen moins vu fleurir l’usage;
Que sous ce joug moqué , tout à ta fi» s’engage : Enfin faut- il ici parler de bonne foi?
Je vieillis , et ne puis regarder sans effroi Ces neveux affamés dont l’importun visage De mon lïien à mes yeux fait déjà le partage.
Je crois déjà les voir au moment annoncé Qu’à la fin , sans retour , leur cher oncle est passé ; Sur quelqtfcs pleurs forcés, qu’ils auront soin qu’on voie, Se faire console’r du sujet dé feur joie.
Je me fais un plaisir, à ne vous rien celer ,
De pouvoir , moi vivant , dans peu les désoler ;
Et trompant un espoir pour eux si plein de charmes , Arracher de leurs yeux de véritables larmes.
Vous dirai- je encor plus? Soit faiblesse ou raison, Je suis las de me voir le *sbir en ma maison Seul avec des valets, souvent voleurs et traîtres ,
Et toujours , à coup sut , ennemis de leurs maîtres.
Je ne me couche, point qu’aussitôl dans mon Ht Un souvenir fâcheux n’apporte à mon esprit Ces histoires de morts lamcntab] es , tnigicpies ,
Dont Paris tous les ans peul grossir S('S cliiouiqucs. Dépnuillous-uous ici d’une vaine fierlé :
Nolis naissons , nous vivt)iis pour la société. .
A iioiis-iuèmes livrés dans une ^oH'ude ,
SATIRE X. lo 5
Notre bonheur bientôt fait notre inquiétude ;
Et si , durant un jour , notre premier aïeul Plus riche d’une côte avait vécu tout seul ,
Je doute , eu sa demeure alors si fortunée ,
S’il n’eût point prié Dieu d’abréger la journée. N’allons donc point ici réformer l’univers ,
Ni par de vains discours et de frivoles vers ,
Etalant au public notre misanthropie ,
Censurer le lien le plus doux de la vie.
Laissons là , croyez-moi , le monde tel qu’il est : L’iiyménée est un joug, et c’est ce qui m’en plaît. L’homme en ses passions toujours errant sans guide , A besoin qu’on lui mette et le mors et la bride ;
Son pouvoir malheureux ne sert qu’à le gêner ,
Et pour le rendre libre il le faut enchaîner (i).
C’ést ainsi que souvent la main de Dieu l’assiste.
— Ha bon ! voilà parler en zélé janséniste ,
Alcippe , et sur ce point si savamment touché , Desmâres (2) dans S.-Roch n’aurait pas mieux prêché. Mais c’est trop t’insulter, quittons la raillerie ; Parlons sans 113'perbole et sans plaisanterie.
Tu viens de metlrc ici l’hymen en son beau jour. Entends donc , et permets que je prêche à mon tour.
L’épouse que tu prends , sans tache en sa conduite , Aux vertus , m’a-t-on dit, dans Port-Royal ( 3 ) instruite ,
(l) Horace , lir. 1 , 6p. a , r. da.
Animum rege , qui , nisi parel ,
Imperal : hune frenii , hune tu eompesee catenA.
(a) Le pire DcsinJres , prdtre de l’Oratoire.
Port-Royal , mnnastire de rcligienscs pris de Yersailles ,
ïofi SATIRE X.
Aux lois de son devoir règle tous ses désirs.
Mais qui peut t’assurer qu’invincible aux plaisirs , Chez toi , dans une vie ouverte à la licei^ce ,
Elle conservera sa première innocence ?
Par toi-mêine bientôt conduite à l’Opéra ,
De quel air penses-tu que ta sainte verra .
D’un spectacle enchanteur la pompe harmonieuse , Ces danses , ces héros à voix luxurieuse ?
Entendra ces discours sur l’amour seul roulans ,
Ces doucereux Renauds , ces insensés Rolands ?
Dans le crime il suffit qu’une fois on débute :
Une chute toujours attire une*autre chute:
L’honneur est comme une île escarpée et sans bords , On n’y peut plus rentrer dès qu’on en est dehors.
Mais que deviendras-tu , si , dans ses vains caprices. D’une folle parure elle fait ses délices :
S’il lui plaît d’étaler et l’or , et le brocard ,
De prodiguer sans fin et le rouge, et le fard? Modère-toi pourtant , et , sage en sa présence,
Ne va pas murmurer de sa folle dépense.
D’abord , l’argent en main , paie et vite , et comptant. Mais non : fais mine un peu d’en être mécontent , Pour la voir aussitôt , de douleur oppressée ,
Déplorer sa vertu si mal récompensée.
Un mari *e veut pas fournir à ses besoins.
Jamais femme, après tout, a-t-elle coûté moins?
où étaient élevées la plupart des (îllos de condition. Mais ces religieuses s'étant opiniâtrément attachées au jansénisme , les autorités ecclésiastique et séculière se virent contraintes de les disperser et de supprimer leur monastère.
A cinq cents louis d’or , tout au plus chiyque année ,
Sa dépense en habits n’est-elle pas bornée ?
Que répondre? Je vois qu’à de si justes cris , Toi-mcme convaincu , ^éjà tu l’attendris , •
Tout prêt à la laisser,- pourvu qu’elle s’apaise ,
Dans ton coffre à pleins sacs puiser tout à son aise.
A quoi bon en effet t’alarmer de si peu?
Hé ! que serait-ce ‘donc si le démon du jeu ,
Versant dans sou esprit sa ruineuse rage ,
Tous les jours mis par elle à deux doigts du naufrage , Tu voyais tous tes biens au sort abandonnés Devenir le butin d’un pique ou d’un sonnez (i) !
Le doux charme pour toi , de voir chaque journée ,
De nobles champions ta femme environnée ,
Sur une table longue , et façonnée exprès ,
D’un tournois de bassette ( 2 ) ordonner les apprêts i Ou , si par un arrêt la grossière police D’un jeu si nécessaire interdit l’e'x^cice ,
, Ouvrir sur cette table un champ au lansquenet (3), Ou promener trois dés chassés de son cornet :
Puis sur une autre table , aveç un air plus sombre , S’en aller méditer une vole au jeu d’hombre ;
S’écrier sur un as mal à propos jeté;
Se plaindre d’un gano (4) qu’on n’a point écouté :
Ou, querellant tout bas le ciel qu’elle regarde,
A la bête gémir d’un roi venu sans garde !
• Qi") Pique , terme du jeu de piquet, Sonnez, terme du jeu de tric-trac.
Manière de jouer aux cartes qui a été défendue.
(3) Autre jeu de cartes.
(4) Terme du jeu d’hombre.
loS satïhe X.
Chez elle eu ces emplois l’aube du leudcmain Souvent la trouve encor les cartes à la main.
.\lors , pour se coucher , les quittant non sans peine , Elle plain^lc malheur de la* nature humaine Qui veut qu’en un sommeil , où tout s’ensevelit ,
Tant d’heures , sans jouer , se consument au lit. Toutefois en partant la troupe la console >
Et d’un prochain retour chacun donne parole.
C’est ainsi qu’une femme , en doux aiuusemens ,
Sait du temps qui s’envole employer les momens ; C’est ainsi que , souvent par une forcenée ,
Une triste famille à l’hôpital traînée ,
Voit ses biens eu décret sur tous les murs écrits ,
De sa déroute illustre effrayer tout Paris.
Mais que plutôt sou jeu mille *fois te ruine,
Que si la famélique et honteuse lésine Venant mal à propos la saisir au collet ,
Elle te réduisait à vivre sans valet ,
Comme ce magis^at de hideuse mémoire (i),
Dont je veux bien ici te crayonner l’histoire.
Dana la robe ou van|ait son illustre maison.
Il était plein d’esprit , de sens et de raison ;
Seulement pour l’argent un peu trop de faiblesse De ses vertus eu lui ravalait la noblesse.
Sa table toutefois , sans superfluité ,
N’avait rien que d’honnête en sa frugalité.
Chez lui deux bons éhevaux de pareille encolure Trouvaient dans l’écurie une pleine pâture ,
Et du foin que leur bouche au râtelier laissait ,
Tardieu , licutanant criminel de Paris.
SATIRE i.
De surcroît une mule (i) encor se nourrissait.
Mais cette soif de l’or , qui le brûlait dans l’âme ,
Le fit enfin songer à choisir une femme ;
Et l’honneur ^lans ce choix ne fut point regardé.
Vers son triste penchant son naturel guidé Le fit , dans une avare et sordide famille ,
Chercher un monstre affreux sous l’habit d’une fille ; Et sans trop s’enquérir d’où la laide venait ,
U sut , ce fut assez , l’argent qu’on lui donnait.
Rien ne le rebuta ; ni sa vue éraillée ,
Ni sa masse de chair bizarrement taillée ;
Et trois cent mille francs avec elle obtenus ,
La firent à ses yeux plus belle que Vénus, n l’épouse ; et bientôt son hôtesse nouvelle Le prêchant , lui fit voir qu’il était , au prix d’elle ,
Un vrai dissipateur , un parfait débauché.
Lui>même le sentit , reconnut son péché ,
Se confessa prodigue ; et , plein de repentance ,
Offrit sur ses avis de régler sa dépense.
Aussitôt de chez eux tout rôti disparut ;
Le pain bis renfermé d’une moitié décrût ;
Les deux chevaux , la mule , au marché s’envolèrent ; Deux grands laquais , à jeun’, sur le soir s’en allèrent ; De ces coquins déjà l’on se trouvait lassé ,
Et, pour n’en. plus revoir, le reste fut chassé.
Deux servantes déjà , largement souffletées ,
Avaient à coups de pieds descendu les montées ,
(i) Le Ueutenan,t criminel était obligé de suirre les criminels condamnés à la mort , monté sar une mule , qui était l’ancienne monture des magistrats avant l'usage des carrosses.
llO SATIRE X.
Et se voyant enfin hors de ce triste lieu ,
Dans la rue en avaient rendu grâces â Dieu.
Un vieux valet restait , seul chéri de son maître Que toujours il servit , et qu’il avait vu naître ,
Et qui , de quelque somme amassée au bon temps , Vivait encor chez eux , partie à ses dépens.
Sa vue embarrassait , il fallut s’en défaire ;
Il fut de la maison chassé comme un corsaire.
Voilà nos deux époux sans valets , sans enfans ,
Tout seuls dans leur logis , libres et triompbans.
Alors on ne mit plus de home à la lésine :
On condamna la cave , on ferma la cuisine.
Pour ne s’en point servir aux plus rigoureux mois , Dans le fond d’un grenier on séquestra le bois.
L’un et l’autre dès-lors vécut à l’aventure Des présens qu’à l’abri de la magistrature Le mari quelquefois des plaideurs extorquait ,
Ou de ce que la femme aux voisins escroquait (i). Mais pour bien mettre ici leur crasse en tout son lustre ,
Tl faut voir du logis sortir ce couple illustre ;
Il faut voir le mari tout poudreux , tout souillé , Couvert d’un vieux chapeau de cordon dépouillé ,
Et de sa robe , en vain de pièces rajeunie ,
A pied dans les ruisseaux traînant l’ignominie.
Mais qui pourrait compter le nombre de liaillons , De pièces , de lambeaux , de sales gucnillons ,
C*) C'est d’elle que Racine a dit dans ses Plaideurs , scène 4 : Elle eût du huvetier emporté les serviettes Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
De chiflbns ramasse's dans la plus noire ordure ,
Dont la femme aux bons jours composait sa parure ? Décrirai-je ses bas en trente endroits perces ,
Ses souliers grimacans vingt fois rapetassés ,
Ses coiffes d’où pendait au bout d’une ficelle Un vieux mascpie pelé , presque aussi hideux qu’elle ( i ) ? Peindrai-je son jupon bigarré de latin ,
Qu’ensemble composaient trois thèses de satin ; Présent qu’en un procès sur certain privilège Firent à son mari les régens d’un collège }
Et qui , sur cette jupe , à maint rieur encor Derrière elle faisait lire : Argwnentabor.
Mais peut-être j’invente une fable frivole.
Démens donc tout Paris qui , prenant la parole , •
Sur ce sujet encor de bons témoins pourvu,
Tout prêt à le prouver , te dira : Je l’ai vu.
Vingt ans j’ai vu ce couple uni d’un même vice ,
A tous mes habitans montrer que l’avarice Peut faire dans les biens trouver la pauvreté ,
Et nous réduire à pis que la mendicité.
Des voleurs qui chez eux pleins d’espérance entrèrent (2) , ' , ■*
De cette triste vie enfin lès délivrèrent ; *
Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux Dont l’hymen ait jamais uni deux malheureux.
Ce récit passe un peu l’ordinaire mesure ;
Mais un exemple enfin si digne de censure
(Xi La plupart des femmes portaient alors an masque de velours noir quand elles sortaient.
(2) Le lieutenant criminel et sa femme moururent assassinés dans leur maison.
lia SATIRS X,
Peut-il dans la satire occuper moins de mots ?
Chacun sait son métier; suivons notre propos. Nouveau prédicateur , aujourd’hui , je l’avoue ,
Ecolier , ou plutôt singe de Bourdaloue ,
Je me plais à remplir mes sermons de portraits.
En voilà déjà trois peints d’assez heureux traits :
La femme sans honneur, la coquette et l’avare.
Il faut y joindre encor la revêche bizarre ,
Qui sans cesse , d’un ton par la colère aigri ,
Gronde , choque , dément , contredit un mari.
Il n’est point de repos ni de paix avec elle.
Son mariage n’est qu’une longue querelle.
Laisse-t-elle un moment respirer son époux ?
Ses valets sont d’aboi:d l’objet de son courroux ,
Et sur le ton grondeur lorsqu’elle les harangue ,
11 faut voir de quels mots elle enrichit la langue !
Ma plume ici , traçant ces mots par alphabet ,
Pourrait d’un nouveau tome augmenter Rich^Jet (i).
Tu crains peu d’essuyer cette étrange furie ;
En trop bon lieu , dis-tu , ton épouse nourrie ,
Jamais de tels discours ne te rendra martyr.
Mais eût-elle sucé la raison dans Saint-Cyr ( 2 ) ,
Crois* tu que d’une fille humble , honnête , charmante , L’hymen n’ait jamais fait de femme extravagante ?
(1) Le dictionnaire de RicheleU
(2) En 1686 Louis XIV fit bâtir à St-C3^ , près de Versailles , une magnifique maison à laquelle il attacha de très-grands revenus pour l’entretien ou pour l'établissement de deux cent cinquante jeunes demoiselles qui n’araient pas un bien proportionné à leur naissance.
SATIRE X. Il3
Combien n’a-t-ou point vu de belles aux doux yeux ,
Avant le mariage anges si gracieux ,
Tout à coup se changeant en bourgeoises sauvages ,
Vrais de'mous, apporter l’enfer dans leurs ménages ;
Et , découvrant l’orgueil de leurs rudes esprits ,
Sous leur fontange (i) altière asservir leurs maris !
Et puis , quelque douceur dont brille ton épouse ,
Penses-tu , si jamais elle devient jalouse ,
Que son âme livrée à ses tristes soupçons
De la raison encor écoute les leçons ?
Alors , Alcippe , alors tu verras de ses œuvres ; Résous-toi , pauvre époux , à vivre de couleuvres ( 2 ) ; ^ A la voir tous les jours dans ses fougueux accès ,
A ton geste , à ton rire intenter un procès ;
Souvent de ta maison gardant les avenues ,
Les cheveux hérissés , t’attendre au coin des rues ,
Te trouver en des lieux de vingt portes fermés ,
Et partout où tu vas , dans ses yeux enflammés , T’offrir , non pas d’Isis la tranquille Euménide (3) ; Mais la vraie Alecto peinte dans l’Enéide (4) ,
( 1 } Nœud de ruban que les dames portaient sur le devant de la tâte pour attacher leur coiffure. Ce nom est venu de la duehcsse de Fontange qui porta la première on ruban ainsi noué.
(a) At>aler des couleuvres est une expression proverbiale qui signifie souffrir bien des choses fAcheuses dont on n'ose pas témoigner son déplaisir. Et vivre de couleuvres , c’est être exposé tous les jours à ces sortes de chagrins.
(3} Furie dans l’opéra d’Isis , qui demeure toujours sans action.
(4) tlne des furies. Voyez le livre Yll de l’Enéide de Virgile.
Il4 SATIRE X.
Uu tison à la main , che2 le roi Latinus ,
Soufflant sa rage au sein d’Amate et de Turnus.
Mais quoi? je chausse ici le cothurne tragique ! Reprenons au plus tôt le Brodequin comique,
Et d’objets moins affreux songeons à te parler.
Dis-moi donc , laissant là cette folle hurler , T’accommodes-tu mieux de ces douces menades (i) Qui , dans leurs vains chagrins , sans mal toujours malades ,
Se font des mois entiers , sur un lit effronté ,
Traiter d’une visible et parfaite santé ;
^t douze fois par jour, dans leur molle indolence , Aux yeux de leurs maris tombent en défaillance?
Quel sujet, dira l’un , peut donc si fréquemment Mettre ainsi cette belle aux bords du monument ?
La parque , ravissant ou son fils ou sa fille ,
A-t-elle moissonné l’espoir de sa faniille ? *
Non ; il est question de réduire un mari A chasser un valet dans la maison chéri.
Oh ! que pour 1a punir de cette comédie ,
Ne lui vois-je une vraie et triste maladie !
Mais ne nous fâchons point. Peut-être avant deux jours , Courtois et Denyau ( 2 ) , mandés à son secours ,
Digne ouvrage de l’art dont Hippocrate traite ,
Lui sauront bien ôter cette santé d’athlète :
Pour consumer l’humeur qui fait son embonpoint ,
Lui donner sagement le mal qu’elle n’a point ;
( 1 ) Bacchantes : c’étaient des femmes qui célébraient les orgies de Bacchus en courant comme des furies et des insensées, (a) Deux médeeins de la faculté de Paris.
SATIRE X. Il5
Et , fuyant de Fagon (i) les maximes énormes ,
Au tombeau mérité la mettre dans les fortnes.
Dieu veuille avoir son àme , et nous délivrer d’eux ! Pour moi , grand ennemi de leur art Ijasanleux ,
Je ne puis cette fois que je ne les excuse.
Mais à quels vains discours est-ce que je m’amuse ?
Il faut sur des sujets plus grands , plus curieux , Attacher de ce pas tou esprit et tes yeux.
Qui s’offrira d’abord ? bon , c’est cette savante Qu’estime Robei^al, et que Sauveur fréquente ( 2 ). D’où vient qu’elle a l’œil trouble et le teint si terni? C’est que sur le calcul , dit-on , de Cassini (3) ,
Un astrolabe (4) en main , elle a , dans sa gouttière , A suivre Jupiter passé la nuit entière.
Gardons de la troubler. Sa science , je croi ,
Aura pour s’occuper ce jour plus d’un emploi :
Car rien n’échappe aux yeux de notre curieuse.
Mais qui vient sur ses pas ? c’est une précieuse ,
Reste de ces esprits jadis si renommés
Que d’un coup de son art Molière. a diffamés (5).
De tous leurs sentimens cette noble héritière Maintient encor ici leur secte faconnière.
C’est chez elle toujours que les fades auteurs S’en vont se consoleï- du mépris des lecteurs.
(i) Premier médecin du' roi.
( 3 } Roberval et Sauveur , savans mathématiciens.
(3) Célèbre astronome.
(4) L’astrolabe est un instrument de mathématiques qui sert à prendre les hauteurs des astres et à faire quelques autres observations d’astronomie.
Dans la comédie des Précieuses ridicules.
Il6 SATIRE X.
Elle y reçoit leur plainte , et sa docte demeure Aux Perrin , aux Coras , est ouverte à toute heure.
Là du faux bel esprit se tiennent les bureaux ;
Là tous les vers sont bons pourvu qu’ils soient nouveaux.
Au mauvais goût public la belle y fait la guerre : Plaint Pradon (i) opprimé des sifflets du parterre ,
Rit des vains amateurs du grec et du latin ;
Dans la balance met Aristote et Gotin ( 2 ) ;
Puis , d’une main encor plus fine et plus habile ,
Pèse sans passion Chapelain et Virgile ;
Remarque en ce dernier beaucoup de pauvreté ;
Mais pourtant confessant qu’il a quelque beauté ,
Ne trouve en Chapelain , quoi qu’ait dit la satire , Autre défaut , sinon qu’on ne le saurait lire ;
Et pour faire goûter son livre à l’univers ,
Croit qu’il faudrait en prose y mettre tous les vers.
A quoi bon m’étaler cette bigarre école Du mauvais sens , dis-tu , prêché par une folle ?
De livres et d’écrits bourgeois admirateur,
Vais-je épouser ici quelque apprentie auteur ? Savez-vous que l’épouse avec qui je me lie Compte entre ses parens des princes d’Italie ?
Sort d’aïeux dont les noms... — Je t’entends , et je voi D’où vient que tu t’es fait secrétaire du roi.
11 fallait de ce titre appuyer ta naissance.
Cependant , favoûrai-je ici mon insolence ?
(i) Pradon , mauvais auteur de tragédies.
(a) L’auteur désigne ici Ferraut dans son Parallèle des anciens et des modernes , où il fait à peu près les mêmes jugemens qu'oj^ lui fait faire ici,
Digilized by Coogie
Si quelque objet pareil chez moi , deçà les monts , Pour m’ëpouser entrait avec tous ces grands nomiB > Le sourcil rehaussé ‘d’orgueilleuses chimères ,
Je lui dirais bientôt : Je connais tous vos pères :
Je sais qu’ils ont brillé dans ce fameux combat (i)
Où sous l’un des Valois , Engbien sauva l’état. lyHozier (a) n’en convient pas ; mais quoi qu’il en puisse être ,
Je ne suis point si sot que d’épouser mon maître ; Ainsi donc , au plus tôt délogeant de ces lieux ,
Allez y princesse , allez avec tous vos aïeux ,
Sur le pompeux débris des 'lances espagnoles , Coucher , si vous voulez , aux champs de Cérisoles ; 3Ia maison ni mon lit ne sont point faits pour vous.
J’adxnirc , poursuis-tu , votre noble courroux ; Souvenez-vous pourtant que ma famille illustre De l’assistance au sceau (3) ne tire point son lustre ; Et que , né dans Paris de magistrats connus ,
Je ne suis point ici de ces nouveaux venus ,
De ces nobles sans nom , que , par plus d’une voie , La province souvent en guêtres nous envoie.
Mais eussé-je comme eux des meuniers pour parens. Mon épouse vînt-elle encor d’aïeux plus grands ,
Ou ne la verrait point , vantant son origine ,
A son triste mari reprocher la farine.
(i) Le combat de Cérisoles gagné pat te duc d’Enghten en Italie , le 14 d’avril i544 > sous le règne de François !•
(a) Célèbre généalogiste.
(3^ Une des principales fonctions des secrétaires du roi était d'assister au sceau dans les chancelleries.
Il8 SATIRE X.
Son cœur , toujours nourri dans la dévotion ,
De trop bonne heure apprit l’hiuniliation :
Et pour vous détromper de la pensée étrange Que l’hymen aujourd’hui la corrompe et la change , Sachez qu’en notre accord elle a , pour premier point , Exigé qu’un époux ne la contraindrait point A traîner après elle un pompeux équipage ,
Ni surtout de souffrir , par un profane usage ,
Qu’à l’église , jamais devant le Dieu jaloux Un fastueux carreau soit vu sous ses genoux.
Telle est l’humble vertu qui dans son âme empreinte. ..
— Je le vois bien, tu vas épouser une sainte.
Sais-tu bien cependant sous cette humilité L’orgueil que peut cacher la fausse piété ?
A Paris , à la cour on trouve , je l’avoue ,
Des femmes dont le zèle est digne qu’on le loue ;
Qui s’occupent du bien en tout temps , en tout lieu.
J’ en sais une , chérie et du monde et de Dieu , Humble dans les grandeurs, .sage dans la fortune , •
Qui gémit , comme Esther , de sa gloire importune ; Que le vice lui-méme est contraint d’estimer ,
Et que , sur ce tableau , d’abord tu vas nommer (i). Mais pour quelques vertus si pures , si sincères , Combien y trouve-t-on de vertus mensongères î N’attends pas cependant qu’ici j’aille étaler Ce qu'il vaut mieux souffrir que de le dévoiler.
— Voilà le sexe peint d’une noble manière ,
Et Théophraste meme , aidé de La Bruyère ,
(i) Madame de Maintenon.
SATIRE X. iig
Ne m’en pourrait pas faire un plus riche tableau. . C’est assez ; il est temps de quitter le pinceau.
Vous avez de'sormais épuisé la satire.
— Epuisé , cher Alcippe ! Ah ! 'tu me ferais rire !
Sur ce vaste projet , si j’allais tout tracer , ^
Tu verrais sous ma main des tomes s’amasser.
Dans le sexe j’ai peint la piété caustique :
Et que serait-ce donc si , censeur plus tragique , J’allais f y faire voir l’athéisme établi ,
Et non moins que l’honneur , le ciel mis en oubli?
Si j’allais fy montrer plus d’une Gapanée (i) ,
Pour souveraine loi mettant la destinée ,
Du tonnerre dans l’air bravant les vains carreaux ,
Et nous parlant de Dieu du ton de Desbarreaux ( 2 ) ?
Mais sans aller chercher cette femme infernale , T’ai-je encor peint , dis-moi , la fantasque inégale , Qui m’aimant le matin , ^souvent me hait le soir ? T’ai- je peint la maligne aux yeux faux , au cœur noir ? Enfin , t’ai-je décrit la superstitieuse ,
La pédante au ton fier , la bourgeoise ennuyeuse ? Celle qui de son chat fait son seul entretien ;
Celle qui toujours parle , et ne dit jamais rien ?
11 en est des milliers ; mais mu bouche enfin lasse ,
' Des trois quarts pour le moins veut bien te faire grâce,
(1} E'ost-à-dire une athée ; car Capanée était uii capitaine grec , fameux par ses impiétés , qui , étant allé au siège de Thébcs avec Polynicc , fut foudi'oyé par Jupiter, parce qu'il méprisait les dieux.
(?) Seigneur qui aflectaît l'impiété et le libertinage. Il se convertit sur la fin de sa vie.
— J’entends. C’est pousser loin la modération.
Ah ! finissez, ami, la déclamation.
Pensez-vous qu’ébloui de voS vaines paroles ,
J’ignore qu’en effet tous ces discours frivoles .•
Ne sont qu’un badinage , un simple jeu d’esprit D’un censeur , dans le fond , qui folâtre et qui rit , Plein du meme projet qui vous vint dans la te te , Quand vous plaçâtes l’homme au-dessous de la béte ? Mais enfin , vous et moi c’est assez badiner.
Il est temps de conclure , et pour tout terminer ,
Je ne dirai qu’un mot. La fille qui m’enchante ,
Noble , sage , modeste , humble y honnête , touchante , N’a pas un des défauts que vous m’avez fait voir.
Si , par un sort pourtant qu’on ne peut concevoir , la belle , tout à coup rendue insociable ,
D’ange , ce sont vos mots , se transformait en diable , Vous me verriez bientôt, sans me désespérer,
Lui dire : Hé bien ! Madame , il faut nous séparer ( i). Nous ne sommes pas faits , je le vois , l’un pour l’autre. Mon bien se monte à tant ; tenez, voilà le vôtre. Partez , délivrons-nous d’un mutuel souci.
— - Alcippe , tu crois donc qu’on se sépare ainsi? Pour sortir de chez toi , sur cette offre offensante , As-tu donc oublié qu’il faut qu’elle y consente ?
Et crois-tu qu’aisément elle puisse quitter Le savoureux plaisir de fy persécuter ?
Bientôt son procureur , pour elle usant sa plume ,
De ses prétentions va t’offrir un volume.
(i) Ce rers et les suiran» contiennent la formule clu libelle de dirorcc qui était en usage anciennement. Rcs tuas libi haheta Tuas res tibi agita , etc.
Car , grâce au droit reçu chez les Parisiens y liens de douce nature et maris bons chrétiens ,
Dans ses prétentions une femme est sans home. Alcippe , à ce discours , je te trouve un peu morne. Des arbitres , dis-tu , pourront nous accorder.
Des arbitres... Tu crois l’empêcher de plaider?
Sur ton chagrin déjà contente d’ elle-même ,
Ce n’est point tous ses droits , c’est le procès qu’elle aime.
Pour elle un bout d’arpent qu’il faudra disputer Vaut mieux qu’un fief entier acquis sans contester. Avec elle il n’est pointée droit qui s’éclaircisse., Point de procès si vieux qui ne se rajeunisse ;
Et sur l’art de former un nouvel embarras ,
Devant elle Rolet (i) mettrait pavillon bas.
Crois-moi , pour la fléchir trouve enfin quelque voie , Ou je ne réponds pas dans peu qu’on ne te voie Sous le faix des procès abattu , consterné ,
Triste , à pied , sans laquais , maigre , sec , ruiné , Vingt fois dans ton malheur résolu de te pendre ,
Et , pour comble do maux , réduit à la reprendre.
(i) Voycï satire I.