ÉPITRE t
Qu'après avoir joue tant d'auteurs dlfferena ,
PJie'bus même auroit peur s'il entroit sur les rangs ;
Sue par de* vers tout neufs , avoues du Parnasse , faut de mes dégoûts justifier l'audace : * Et, si ma muse enlîn n'est epale à mou roi , Que je prête aux Cotins des armes contre moi. ». Est-ce là cet auteur , l'effroi de la Pucclle , Qui devoît des bons vers nous tracer le modèle , Ce censeur, diront-ils, qui nous re'formoit tous !
§uoi ! ce critique affreux n'en sait pas plus que nous! 'avons-nous pas cent fois , en faveur de la France , Comme lui dans nos vers pris Mempliiset liyz,ance, Sur les borda de l'Euphrate abattu le turban , Et coupe' , pour rimer, les cèdres du Liban î De quel front aujourd'hui vient-il sur nos brisées , Se revêtir encor de nos phrases usées!
Que re'pondrois-je alors ï Honteux et rebute' , 3'aurois beau me complaire en ma propre beauté' i Et, de mes tristes vers admirateur unique , Plaindre , en les relisant , l'ignorance publique : Quelque orgueil en secret dont s'aveugle nn auteur. Il est fScheux , grand ROI , de se voir sans lecteur, Et d'aller du récit de ta gloire immortelle , Habiller chez Francœor (i) le sucre et la cannelle. Ainsi, craignant toujours un funeste accident , J'imite de Conrarr (2) le silence prudent ; Je laisse aux plus hardis l'honneur de la carrière , ÏJt regarde le champ , assis sur la barrière.
Maigre moi toutefois un mouvement secret Vient flatler mon esprit qui se tait à regret. Quoi! dis-je tout chagrin , dansma verve infertile^ Des vertus de mon roi spectateur inutile ,
(1) Fameux épicier.
(a) Fameux académicien emi n'a jamais rien écrit.-
ÉPIXRE I. ia5 Faudra-t-il sur sa gloire attendre à m'exereer Que ma tremblante voix commence à sa glacer?
Dans un si beau projet , si ma muse rebelle N'ose le suivre aux champs de Lille et de Bruxelle, Sans le chercher aux bords de l'Escaut et du Rhin , La paix l'offre à mes yeux plus calme et plus serein, i Oui, grand roi , laissons là lessîe'ges, les batailles : I Qu'un autre aille en rimant renverser des murailles ; Et souvent, sur tes p&3 marchant sans ton aveu , S'aille couvrir de sang , de poussière et de feu. A quoi bon, d'une muse au carnage animée , **« Echauffer ta valeur de'jà trop allumée ?
Jouissons à loisir du fruit de. tes bienfaits, *** Et ne nous lassons point des douceurs de la paix. Pourquoi ces e'te'phans , ces armes , ce bagage , Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ! Disoit au roi Pyrrhus un sage confident (i ) , Conseiller très-sense' d'un roi très-imprudent. Je vais , lui dit ce prince, à Rome où l'on m'appelle. Quoi faire? L'assie'ger. L'entreprise est fort belle , Et digne seulement d'Alexandre ou de vous.
Mais , Rome prise enfin , seigneur , où courons-nous ? Du reste des Latins la conquête est facile.
Sans doute ,on les peut vaincre : est-ce tout? La Sicile De-là nous tend les bras , et bientôt sans effort Svracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.
Bornez- vous là vos pas i Dès que nous l'aurons prise , Il ne faut qu'un bon vent , et Carthage est conquise. Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter ? Je vous entends, seigneur, nous allons tout d oui ter s Nous allons traverser les pables de Lvbie , Asservir en passant l'Egypte , l'Arabie ,
(0 Plutarque dans la vie do Pyrrhus.
U6 ÉPïTRE I.
Courir delà le Gange en de nouveaux pava , Faire trembler le Scythe aux bords duTanuïa, J£r ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère. ; JVIais de retour enlin , que prétende?.- voua faire T Alors, cher Cinéas , victorieux, coûtons, Nous pourrons rire à l'aise, et prendre du bon temps. He! seigneur, des ce jour, sans sortir de. l'Epire, Du malin jusqu'au soir qui vous défend de rire ï Le conseil e'toit sage et facile à goftter :
Pyrrhus vivoit heureux s'il eût pu l'écouter. . 3\iais à l'ambition d'opposer la prudence, ! C'est aux prélats de cour prêcher la résidence. Ce n'est pas que mon coeur du travail ennemi Approuve un fainéant sur le trône endormi :
«x Mais , quelques vains lauriers que promette la guerre, *• On peut être héros sans ravager la terre.
Il est plus d'une gloire. En vain aux conquérais L'erreur, parmi les rois, donne Le premier rangs ; " Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires. Chaque siècle est fécond en heureux téméraires; Chaque climat produit des favoris de Mars ; La Seine a des Bourbons , le Tibre a des Césars : On a vu mille fois des fanges méotide* Sortir des conquérans , Goths, Vandales-, Gépides. .. Mais un roi vraiment roi , qui, sage en ses projets , Sache en un calme heureux maintenir ses sujets , „ Qui du bonheur public ait cimente' sa gloire , 1T faut pour le trouver courir toute l'histoire. La terro compte peu de ces rois bienfaisans : Le ciel à les former se prépare long-temps.
Tel fut cet empereur (i) sous qni Rome adorée Vit renaître les jours de Saturne et de ttnee j Qui rendit de son joug l'univers amoureux ; Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux ;
(1) Titus.
Qui snupiroit le soir , si sa main fortunée IM'avoit par ses bienfaits signale la journée. Le cours ne fut pas long d'un empire si doux. Mais où chcrche-jc ailleurs ce qu'on trouve chez ' nous ?
GtiAiyn uni , sans recourir aux histoires antiques , ? jSe t 'avons-nous pas vu dans 1rs plaines helgiqucs, Quand l'ennemi vaincu , désertant ses remparts , Au-devant de ton jougeouroit de toutes parts,
«■*- Toi-même te borner au fort de ta .vietouA ,
Fit chercher dans la paîx (r) une plus jusWgloirc î Ce sont là les exploits que tu dois avouer :
Et c'est par- là , grand roi . que je veux te louer. Assez d'autres que moi , d'un style moins timide , Suivront aux champs de Mars ton courage rapide ; Iront de ta valeur effrayer l'univers, Ercampcrdevant Dole (a) au milieu des hivers. Pour moi, loin des combats , sur uu ton moins terrible i Je dirai les exploits de ton règne paisible ; Je peindrai les plaisirs en foule renaîssans ;
^ Les oppresseurs du peuple à leur tour ge'mîssans. On verra par quels soins ta sage pre'voiaucc Au fort de la famine entretint l'abondance (3) ! On verra les abus par ta main reformes ; La licence et l'orgueil en tous lieux réprimes (4)î Du débris des traitans ton épargne grossie (5) ; Des subsides affreux la rigueur adoucie (6) ;
(0 La- paix do 166B.
(a) Le roi veuoit do conquérir là Franche - Comté en plein hiver.
(3) Ce fut en 166S.
(i,) Plusieurs édits donnés pour réformer !e luxe. .(5) La chambre de justice.
X<f) Les tailles furent diminuées de quatre millions;
ïi3 ÊPITRE I.
Le soldat , dans la paix, sage et laborieux (i) ; Dos artisans grossiers rendus industrieux (*) j Et nos voisins fruatre's de ces tributs servîtes' Que payoït à leur art le luxe de nos villes.
Tantôt je tracerai tes pompeux butïmcns , | Du loisir d'un héros nobles amusemens.
J'entends déjà fre'niir les deux mers étonnées (3) De voir leurs flots unis au pied des Pyrdne'es. Déjà de ions côteB la chicane aux abois S'enfuit afceul aspect de tes nouvelles lois (4). Oh ! que ra main par-là va sauver de pupilles ! Que de savans plaideurs désormais inutiles !
Qui ne sent point l'effet de tes soins génc'reux ï L'univers sous ton règne a-t-il des malheureux ï Est-il quelque vertu , dans 1rs glaces de l'ourse t !NÎ dan3 ces lieuxbrûlc's où le jour prend sa source, Dont la triste indigence ose encore approcher, Et qu'en foule tes dons (5 )' d'abord n'aillent chercher. C'est par toi qu'on va voir les muses enrichies , De leur longue disette à jamais affranchies.
GRAND ROI, poursuis toujours, assure leur repos. Sans elles un héros n'est pjs long-temps héros : ' Bientôt , quoiqu'il ait fait , la mort , d'une ombre noire ,
Enveloppe avec lui son nom et son histoire.
En vain , pour s'exempter de l'oubli du cercueil , Achille mit vingt fois tout Ilion en deuil ;
(i) Les soldats employés aux travaux publics, (a) Etablissement en France des manufactures.
(3) Le canal de Languedoc.
(4) L'ordonnance de iû6B.
(5) Le roi , en 1(163 , donna des pesions à beaucoup d» gtns de lettres dans toute l'Europe.
ÉPITRE I. ti>g
F.n vain, malgré les vents, aux bonis de l'Hesptfrie Enée enfifl porta ses dieux et sa patrie : ' ' Sans le secours des vers , leurs noms tant oublies Seraient depuis' mille an3 avec eux oubliés.
Ts'on, à quelques hauts faits <|ue ton desiiti ("appelle, Sans le secours soigneux d'une muse fidelle Pour t'immortaliscrtu fais de vains efforts.
Apollon te la doit : ouvre-lui tes trésors.
En pofctcs fameux rends nos climats fertiles : Un Auguste aisément peut faire des Virgiles.
Que d'illustres te'moins de ta vaste bonté Vont pour toi déposer à la postérité!
Pour moi qui , sur ton nom déjà brûlant décrire Sens au bout de ma plume expirer la satire , Je n'ose de mes vers vanter ici le prix.
Toutefois si quelqu'un de mes foibles écrits Des an3 injurieux peut éviter l'outrage .
Peut-être pour fa gloire aura-t-il son «sa».
Et comme tes exploits, étonnant les lecteurs Seront à peine crus sur la foi des auteurs ; ' St quelque esprit malin les veut traiter de fables On dira quelque jour pour les rendre croyables Boileau , qui , dans ses vers pleins de sincérité Jadis à tout son siècle a dit la vérité, Qui mit à tout blâmer son honneur et sa gloire , A pourtant de ce roi parlé comme l'histoire.