‹ Œuvres de boileau despreaux, nouvelle edition; augmentèe de notes ed de la vie de l'auteurChapitre 21 sur 70 · É PITRE V. !4J · texte numérisé non relu

É PITRE V. !4J

Eu yam monte à cheval pour tromper son ennui: Le chagrin monte en croupe , et galope avec lui. Çuc crois-tu qu'Alexandre , en ravageaut la terre Cherche parmi ("horreur , le tumulte et la guerre Y Posse'dc d'un ennui qu'il ne sauroit dompter, Il craint d'être à soi-même , et songn à s'éviter. C'est là ce qui l'emporte aux lieux où naît l'aurore Où le Perse est brûle de l'astre qu'il adore.

De nos propres malheurs auteurs infortunes , Nou3 sommes loin de nous a toute heure eutraîne's. A quoi bon ravir l'or au sein du nouveau monde ! Le honneur tant cherche' sur la terre et sur l'onde Est ici comme aufc lieux où mûrit le coco , Et se trouve à Paris de même qu'à Cusco (1) : . On ne le tire point des veines du Potose (2). ' Qui vit content de rien possède toute chose.

Mais , sans cesse ignorans de nos propres besoins , Mous demandons au ciel ce qu'il nous faut le moins,

Oh ! que si cet hiver uu rhume salutaire , Guérissant de tous maux mon avare beau-pàre Pouvoir, bien confesse 1 , l'étendre en uncercueil. Et remplir sa maison d'un agréable deuil !

Que mon ame , en ce jour de joie et d'opulence , D'un superbe convoi plaindroit peu la dépense ! Disoit le mois passe , doux, honnête et soumis L'héritier affame 1 dé ce riche commis ' C>ui, pour lui pre'parer cette douce journée, 3 lourmenta quarante ans sa vie infortune'e.

La mort vient de saisir le vieillard catarrhenx : Voilà son gendre riche ; en est-il plus heureux ï

Ci) Ville du Pérou.

(2) Pptoai , montagne ah sont les mines d'argenr Je plus riches de 1 Amérique. '

i46 ÉPITRE V.

l'ont fier du fauxéclat de sa vaine richesse j

Déjà nouveau seigneur il vante sa noblesse.

Suoique lils' de meunier , encor blanc du moulin , est prêt à fournir ses titres en vélin.

En mille vains projets à toute heure il s'égare : Le voilà fou , superbe, impertinent, bizarre , Rêveur, sombre, inquiet, à soi-même ennuyeux : Il vivroit plus content , si , comme ses aïeux) Dana un habit conforme à sa vraie origine , Sur* le mulet encore il chargeoit la farine.

Mais ce discours n'est pas pour le peuple ignorant, Que le faste éblouit d'un bonheur apparent.

L'argent , l'argent , dit-on , sans lui tout est stérile ; La venu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile ; L'argent en honnSte homme érige «n scélérat ; L'argent seul au palais peut faire un magistrat.

S n'importe qu'en tous lieux on nie traite d'infâme ! tt ce fourbe sans foi , sans honneur et sans ame ; Dans mon eotfre , tout plein de rares qualités , J'ai Vent mille vertus en louis bien comptes. Est-il quelque talent que l'argent ne me donne \ C'est ainsi qu'en son coeur ce financier raisonne. Maïs pour moi , que l'éclat ne sauroit décevoir, Qui mets au rang des biens l'esprit et le savoir , J'estime autant Patru ( i } , inèine dans l'indigence , Qu'un commis engraissé des malheurs de la France. Non que jo sois du goût de ce sage insensé Qui , d'un argent commode esclave embarrassé, ■ Jeta tout dans la mer (2) pour crier : Je suis libre. Delà droite raison je sens mieux l'équilibre :

(U Fameux avocat , et un des bons grammairiens de notre siècle.

(a) Avistippfs fit cette action ; et Diogène conseilla à Cralèi , philosophe cynique , de Une la mi-nie chose.

Ë PITRE v. i4 7 Mais je tiens qu'ici-bas , sans faire tant d'appriks La vertu se contente et vit à peu de frais.

Pourquoi donc s'égarer en des projet» ai vagues ?

Ce que j'avance ici , crois-moi , cher Guilleragues , Ton ami dès l'enfance ainsi l'a pratique.

Mon père, soixante ans au travail applique , En mourant me laissa, pour rouler et pour vivre , Un revenu léger, et son exemple à suivre- Mais bientôt amoureux d'un plus noble métier , Fils, frère , oncle, cousin, beau-frère de grefrïer, Pouvant charger mon bras d'une utile liasse , J'allai loin du palais errer sur le Parnasse. La famille en pâlit, et vit en frc'missant Dans la poudre du greffe un poète naissant :

Ou vit avec horreur une muse cffrene'n Dormir chez un greflier la grasse matinée.

Dès-lors à la richesse il fallut renoncer.

Ne pouvant l'acque'rir, j'appris, à.in'en passer. Et redoutant sur-tout la baasaVtjêrvitude , La libre vérité fut toute mon étude.

Dans ce métier funeste à qui veut a'enriebir, Onï l'eût cru, que pour moi le sort dût se fléchir? Mais du plus grand des rois la honte sans limite, Toujours prête a courir au-devant du mérite , Crut voir dans ma franchise un mérite inconnu , Et d'abord de ses dons enfla mon revenu.

La brigue ni l'envie à mon bonheur contraires , Ni les cris douloureux de mes vains adversaires , Ne purent dans leur course arrêier ses bienfaits. C'en est trop : mon bonheur a passe 1 mes souhaits. Qu'à son gré désormais la fortune nie joue ; On me verra dormir au branle de sa roue.

Si quelque soin encore agite mon repos, C'est l'ardeur de louer un si fameux héros.

Ce soin ambitieux nie tirant par l'oreille , La nuit , lorsque je dors , en sursaut me réveille ;

a43 épitre V.

Me dit que ces bienfaits , dont j'ose me vanter , Par des vers immortels 'ont dû se mériter.

C'est là le seul chagrin qui trouble encor mon ame. Mais ai , dans le beau feu du zèle qui m'enflamme, -Par un ouvrage enfin des critiques vainqueur Je puis sur ce sujet satisfaire mon cœur , Gmlleragues, plains-toi de mon humeur légère, Si jamais, entraîne' d'une ardeur étrangère , Ou d'au vil intérêt reconnaissant la loi , Je cherche mon bonheur autre part que chez moi.

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