‹ Œuvres de boileau despreaux, nouvelle edition; augmentèe de notes ed de la vie de l'auteurChapitre 22 sur 70 · AVOCAT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

AVOCAT GÉNÉRAL

. Cette Epttrg a été composée en l'année 1677, l'auteur y décrit les douceurs dont il /ouït à la campagne, et les' chagrins qui l'attendent à la ville. Horace a fait une Satire sur le même sujet ; elle est la sixième du livre II.

ur , Lamoignnn (t) , je fuis les chagrins do là ville , * Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux- tu voir le tableau ! C'est un petit village (2) , ou plutôt un hameau , Blti sur le penchant d'un long rang de collines , D*où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines. La Seine, au pied des monts fue son flot vient laver; Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, Qui , partageant son cours en diverses manières , D'une rivière seule y forment vingt rivières.

(1) Chrétien Ffiinçois du Lamoisnon , depuis présidera mortier, fiU de Guillaume de La.noiguon , premier président du parlement de Paria.

(2) Hautile , petite seigneurie prêt. de la Roebe-Ouyon , appartenant à mon oeveu M. Dtuigois , greffer en chef du parlement. • ' ' * - "

iïo ÉPITRE VI.

Tons ses bords sont couverts de saules non plantes, Et de noyers souvent du passant insultés.

Le village au-dessus forme un amphithéâtre :

L'habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre f Et dans le roc qui cède et se coupe aisément , Chacun sait de sa main creuser son logement.

La maison du seigneur, seule un peu plus ornée. Se présente au dehors de murs environnée.

Le soleil en naissant la regarde d'abord , Et le mont la défend des outrages dn nord.

C'est là , cher Lamoignon , que mon esprit tranquille

Met à profit les jours que la Parque me file. Ici dans un vallon bornant tous mes désirs, J'achète à peu de frais de solides plaisirs : Tantôt , un livre en main , errant dans les prairies , J'occupe ma raison d'utiles rfiveries :

Tantôt , cherchant la fin d'un vers que je construi, Je trouve au coin d'un bois le mot qui hVavoitfui» Quelquefois, à l'appât' d'un hameçon perfide , J'amorce en badinant le poisson trop avide ; Ou d'un plomb qui suit l'œil , et part avec l'éclair j Je vais faire la guerre aux habïtans de l'air. Une table au retour , propre et non magnifique * Nous présente un repas agréable et rustique : Là , sans s'assujettir aux dogmes du ItrousSain (i), Tout ce qu'on boit est bon , tout ce qu'on mange èat sain ;

La maison le fournit , la fermière l'ordonné , Et mieux que Bergerat (a) l'appétit l'assaisonne. O fortuné séjour , ô champs aimés des cieux ! Que , pour jamais foulant vos prés délicieux ,

Cl) Seigneur qui attaclioit la plu§ grande importance à I ordonnance des repas. . „

(i) Fameux traiteur.

ÉPITRE VI. ifi Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde , Et connu de vous seul3, oublier tout le monde !

Mais à peine , du sein de vos vallons chéris Arrache* maigre moi , je rentre dans Paria ,

8u't'ti tous lieux les chagrins m'attendent au passage, n cousin , abusant d'un fâcheux parcniage , Veut qu'encor tout poudreux , et sans me débotter, Chez vingt juges pour lui j'aille solliciter : Il faut voir de ce pas les plus considérables ; L'un demeure au Marais et l'autre aux Incurables, Je reçois vingt avis qui nie glacent d'effroi : Hier, dit-on, de vous on parla chez le roi, Et d'attentat horrible on traita la satire. Et ic roi, que dit-il ! Le roi se prit à rire, (.'outre vos derniers vers on est fort en courroux : Pradon a mis au jour un livre contre vous ; Et chez le chapelier du coin de notre place, Amour d'un caudehec (1) j'en ai lu. la préface ; L'autre jour sur un mot la cour vous condamna : Le bruit court qu'avant-bier on vous assassina s Un écrit scandaleux sous votre nom se donne : D'an Pasquin qn'cu a fait , au Louvre on vous soupçonne.

Moi l Vous:'on nous l'a dit danslo Palais-Royal (a).

Douze ans sont écoulés depuis le jour Fatal, Qu'un libraire , imprimant les essais de ma plume , Donna, pour mon malheur, un trop heureux volume. Toujours, depuis ce temps, en proie aux sots discours, Contre eux la vérité m'est un foible secours. Vient-il de la province une satire fade , D'un plaisant du pays insipide boutade;

(i) Sorte du cbupu.iux t!e iaiue qui le font à Ca.jdebec eu Normandie.

{2} Allusion aux nouvellistes , qui s'assemblent dans le jardin de ce palais.

iSa ÉPITRE VI.

Pour la faire courir on dit qu'elle est de moi :

Et le sot campagnard le croit de bonne foi.

J'ai beau prendre à témoin et la cour et la ville :

Non j à d'autres', dit-il , onconuott votre style.

Combien de temps ces vers vous ont. ils bien coûte; !■

Jls ne sont point de moi, monsieur , en vérité :

Peut-on m'attribucr ces sottises étranges ï ,

Ah '. monsieur , vos mépris vous servent de louanges.

Ainsi de cent chagrins dans Paris accable , Juge si , touiours triste, interrompu , trouble*, Lanioiçnon , j'ai le temps dp courtiser les muses. Le monde cependant se rit de nies excuses , Croit q ne , pour m'inspirer sur cliacjue événement, , Apollon doit venir au premier mandement,

Un bruit court que le roi va tout réduire en poudre, Et dans Valeucicnne est entré comme un foudre ; Que Cambrai , des François l'épouvantable écueil, A vu tomber enfin ses murs et son orgueil ; Que , devant Saïnt-Omer , Nassau, par sa défaite, De Philippe vainqueur (i) rend la gloire complète. Pieu sait comme les vers chez vous s'en vont coulerf Dit d'abord un ami qui veut me cajoler , Et , dans ce temps guerrier et fécond en Achillcs . ft Croit que l'on fait les vers comme l'on prend les villes.

Mais moi , dont le génie est mort en ce moment , Je ne sais que répondre ce vain compliment ; /Et, justement confus de mon peu d'abondance , Je me fais uu chagrin du bonheur de la France.

Qu'heureux est le mortel qui, du monde ignoré, Vit content de soi-même en un coin retiré ; Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée P R'a jamais enivré d'une vaine fumée ;

s, .(iJLa bataille Ue Cassel , gagnée par Monsieur, Philippe de Fiance , frère unique du roi, en 1677.

ÊPITRE VI. i53 Qqï de sa liberté forme tout son plaisir , Et ne rend qu'à lui seul compte de son loisir ! ïl n'a point à souffrir d'affronts ni d'injustices , Et du peuple inconstant il brave lea caprices. Mais nous autres faiseurs de livres et d'écrits, Sur les bords du Permcsse bqk louanges nourris , Nous ne saurions briser nos fers et nos entraves, Du lecteur de'daigneux honorables esclaves.

Du rang où notre esprit une fois s'est fait voir , Sans un fâcheux éclat nous ne saurions déchoir. Le public enrichi du tribut de nos veilles , Croit qu'on doit ajouter merveilles sur merveilles. Au comble parvenus il veut que nous croissions : 11 veut en vieillissant que nous rajeunissions. Cependant tout décroît ; et moi-même à- qui l'âge D'aucune ride encor n'a flétri le visage , Dé)k moins plein de feu , pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de l'ombre des bois : Ma muse , qui se plaît dans leurs routes perdues , Ne sauroit plus marcher sur le pave" des rues. Ce n'est que dansées bois, propres à ni'exeiter, Qu'Apollon .quelquefois dag ne encor m'c'couter.

Ne demande, donc piua par quelle' humeur sauvage Toutl'c'td, loinde toi .demeurant au-village , J'y passe obslincWnt les ardeurs du lion , Et montre pour'Paris, si peu de passion.

C'est à toi , Lamoignon , que te rang , la naissance , Le mérite éclatant, et la haute éloquence, Appellent dans Paris aux sublimes emplois „' Ou'il sied bien d'y veiller pour le maintien des lois. '.Tu dois li tons tçs.soins au bien de ta patrie Tu ne t'en peux bannir que l'orphelin ne crie ; Que l'oppress'-ur ne montre un front audacieux : Et Thénrts pour voir clair a besoin de tes yeux. Mais pour moi , dV Paris citoyen inhabile ( Qui ne lui puis fournir qu'un rêveur inutile ,

i5/, ÉPITRE VT.

II me faut: du repos , des près et des forets. Laisse-moi donc ici . son s leurs ombrages frais i Attendre que septembre ait ramené l'automne . F.t que Cçres contente ait fait place à Pomone. Quand Raochus comblera de ses nouveaux bienfaits* Le vendangeur ravi de plnver «mis le faix , Aussitôt ton ami . redoutant moins la vilb* . T'ïra Joindre à Paris . pour s'enfuir à RAville fi). 1 rt ■ dans le seul loisir que Themis t'a laissé , Tu me verras souvent , à te suivre empresse! , Pour monter à cheval rappelant mon audace , Apprenti cavalier galooer sur ta trace.

Tantôt sur l'herbe assis , au nied de ces côteaux Où Pnlvcrcne fal e'nand se» libérales eaux , Lamoignon . nous irons . libres d'inquiétude , Discourir des vertus dont tu fais ton ^tude : Chercher quels- sont les biens véritables on faux ; Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts ; Oueï chemin le plus droit à la gloire nous guide t On la vaste science , ou la vertu solide.

O'pst ainsi que cbey, toi tu saurag m'attacher. Heureux si les filohcnx, prompts à nous v chercher , N'y viennent point semer l'ennuveuse tristesse ! Car . dans ce grand concours d'hommes de toute

espèce . t Que sans cesse à RAville attire le devoir.

An lieu de quatre amis qu'on attendoit le soir , Quelquefois de fâcheux arrivent trnig volées , Qui du parc à l'instant aasîe'eent les alle'es. Alors sauve qui peut : et quatre fois heureux Qui sait pour s'échapper quelque antre ignore' d'eux !

(l) Maison de campaRiie de M. de Lamoignon.

(a) Fontaine à une demi-liftue de Eàvïlle , ainsi nommée par feu M. le premier président de La m oignon.

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