‹ Œuvres de boileau despreaux, nouvelle edition; augmentèe de notes ed de la vie de l'auteurChapitre 23 sur 70 · A M. RACINE · texte numérisé non relu

A M. RACINE

Le sujet de cette Ep'trc est l'utilité qu'on peut retirer de la jalousie de ses ennemis, et en particulier des bonnes et mauvaises critique*- Elle, fut composée à l'occasion de la tragédie de Phèdre et I/t'ppàlyte , que Hf. Racine fit représenter pour la première fois le premier janvier 1677.

(^Xir tu sais bien , Racine , à l'aide d'an actémV Emouvoir , étonner , ravir un spectateur [ Jamais Iphi^enie , en Anl'ide immole'e , N'a coftte' tant de pleurs à la Grèce assemble*!* , Que dans l'heureux spectacle à nos yeux e*Wld En a fait sous son nom verser la Champroelé (i). Ne crois pas toutefois , par tes savane ouvrages , Entraînant tous les cœurs , gagner tous les .suffrages. Sitôt que d'Apollon un gdnie inspire* •w Trouve loin du-vulgaire un chemin ignore" ,

En cent lieux con'm lui les oahales s'amassent ;

Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ;

Et son trop de lumière importunant les yeux.

De ses propres amis lui fait des envieux. -'.V

(i) Célèbre coWdicnue^ . .'.

i56 ÊPITRE VIL

La mort seule ici- bas , en terminant sa vie ,

" Peut calmer sur son nom l'injustice et l'envie ; Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits, Et donner à ses vers leur légitime prix.

; Avant qu'un peu de terre obtenu par prière, f pour jamais sous la tombe eût enferme* Molière , 'Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés , Furent des sots esprits à nos jeux rebutas.

. L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces , En habit3 de marquis , en robes de comtesses , Venoicnt pour diffamer son chef-d'eeuvre nouveau , Et secouoient la tête à l'endroit le plus beau, lie commandeur vouloit la scène plus exacte j te vicomte indigne dort oit au second acte :

- I/un . défenseur z4\é des bigots mis en jeu , Pour prix de ses bons mots le condamnoiî au feu ; L'autre , fougueux rna'quis , lui déclarant la guerre, Vouloit venger la cour immolée au parterre.

Mais , sitôt que d'un trait de ses fatales mains L:t Parque l'eût rayé du nombre des humains , On reconnut le prix de sa muse éclipsée.

L'aimable Comédie . avec lui terrassée , En vain d'un coup s! rude espéra revenir , Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Tel fut cher, nous le sort du théâtre comique,

Toi donc qui, t'élevant sur lâ seèiie tragique , Suis 1rs pas de Sophocle . et . 6eul de tant d'esprits , De Corneille vieilli sais consoler Paris ; Cesse de t'étouner si t'envie animée , Attachant à too nom sa rouille envenimée , ' La calomnie en main, quelquefois te poursuit. En cela , comme en tout le ciel q»i nous conduit] Hacîne , fait briller sa profonde sagesse.

. Le mérite en repos s'endort dan? la paresse;

I* Mais pur les envieux un cénie excité

Au comble de ûon art est mille fois monté;

Oiim/'oo, Cookie

ÉPITRE VIL <57 Pins on veut l'affaiblir , plus il croît et s'élance. An Cid persécute 1 Cinna doit sa naissance ; Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.

Moi-même , donc la gloire ici moins répandue , Des pales envieux ne blesse point la vue , Mais qu'une humeur trop libre , un esprit peu soumis, De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis ; Je dois plus à leur haine , il faut que.je l'avoue , Qu?au foible et vain talent doiit la France me loue. Leur venin , qui aur moi brûle de s'épancher , Tous le3 jours en mnrchantm'empeche de broncher, Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde , Que d'un œil dangereux leur troupe nie regarde, .le sais sur leurs avis corriger mes erreurs , Et je mets à profit lenr malignes fureurs.

Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre , C'est en me guérissant que je sais leur répondre : lit plus en criminel ils pensent m'ériger, Plus . croissant en vertu , je songe à me venger.

Imite mon exemple ; et lorsqu'une cabale , Un flot de vains auteurs follement te ravale , Prolite de leur haine et de leur mauvais sens , Ris du bruit passager de leurs cris impniasans. Que peut contre tes vers une ignorance vaine i Le Parnasse francois , ennobli par ta veine , Contre tous ces complots saura te maintenir , Et soulever pour toi l'équitable avenir.

■Et qui, voj'ant un jour la douleur vertueuse De Phèdre maigre' soi perlide , incestueuse, D'un si noble travail justement étonne* , 3Ne bénira d'abord le siècle fortuné , Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles , Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles !

Cependant laisse ici gronder quelque censeurs Qu'aigrissent de tes vers les charmantes douceurs..

i58 EPITRE VU,

Et qu'importe a nos vers que Perrîn f 1) les admire , Que l'auteur du Jonas s'emprease pour 1rs lire ; Qu'ils charment de Senlîs le poète idiot (a) , Ou le aec tradneteur du franrois d'AmyoU Pourvu qu'avec éclat leurs rimea débitées Soient du peuple , des grands , des province» goûte>s; Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant desroïsi Qu'à ChantUli Conde* les souffre quelquefois; - . ■ Qu'Enphien en soit touché*, que Colbett et Vivone , Que la Rochefoucauld , Marsîllaeet Pompone, Et mille autres qu'ici je ne puis faire entrer. A leurs traits délicats ae laissent pénétrer î Et plût au ciel encor. pour couronner l'ouvrage , Que Montausier voulût leur donner son suffrage ! C'est k de tels lecteurs que j'offre mes c'crita. Mais pour un tas grossier de frivoles esprit» , Admirateurs zélés de toute œuvre insipide ; Que non loin de la place où Brioche' (3) préside, Sans chercher dans les vers ni cadence rii son , 11 s'en aille admirer le savoir de Pradon !

(0 l! » traduit l'Enéide , et a fait le premier opéra qui ait paru en France, (a) Linîère. -, • •.- ••' " '' ;

(3) Fameux joueur ie marionnettes.

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