‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 2)Chapitre 11 sur 58 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

TTn des plus beaux dons que Dieu fit k l'homme en le tirant du néant, int de le remplir d'une ame droite* JFeoit Deus hominem rectum {p). Une ame est droite, quand elle est conferme et fidâe à la règle de ses devoirs, qui est la loi de Dieu et la raison ; et cette conformité est parfaite, quand die est égale et inYariaU^y sans replis et sans changement. Fidélité , égalité, fermeté dans les devoirs; c^est ce qui forme une pariai^e droiture, « et • qui rend l'homme digne du ciol, en l'attachant, dit » saint Augustin, à sa règle et à son auteur, qui est » Dieu (}) ». Voyons le vertueux prélat porter ces mêmes qualités, et les soutenir jusqu'à la fin, dans tous les emplob de sa vie*

Yojon^-le entrer datis la Cour. Fut-ce par 1^ sentieiis dérobés de l'intrigue et de la cabale, 4>u par les routes trop battues de la flatterie, de la sopplesse et de la fieiusse complaisance? Ce fut par la voie du mérite : voie difficile et hasardeuse, oii l'on n'avance qu'à pas lenU; où les concurrens sont sans nombre, les risques fréquens, et les succès incertains. U.ne fallut que sa voix^ l'éclat de Son éloquence, pour lui en aplanir les difficultés. Loin

0) /. Petr. V. 3. — W Eede. vu. 3o. — W Fecil Deos bommem rectum, coslo dignnm, si sao oohsreret anctoci. De CwiL Dd , £&.zxu, Qop.iy ii.a.

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de lui faire acheter la faveur par les servitudes ordinaires aux lîourtisaDS, on alla, si je Fose dire^ au devant de lui. Anne et Thérèse d' Au tciche^ noms immortels, heureux et vënérahles à la France y le venoient entendre ellesmêmes au milieu des églises de Paris, et prenoient goût à se nourrir du pain qu'il n'avoit préparé que pour le péttple.

On voulut Tentendre à la 0>ur. Et quelle Cour? La paix venoie d'y rappeler tous ces héros, que tant de guerres étrangères et civiles en avoient depuis long-temps écartés. On y étoit dans la joie de ce mariage glorieux , qui devoit quarante ans après changer le destin de l'Europe , et montrer l'iaseeudant de la providence de Dieu sur toutes les précautions de la politique des rois. La politesse de Fancienne Cour s'y trouvoit jointe avec la splendeur de la nouvelle* Et tant de sublimes génies , qui ^voient fait l'appui du règne passé, fàisoient encore l'ornement de celui-ci | jiisqu'à ce que le jeune Roi , qui commençoit alors à gouverner sans ministres, en eût formé par ses leçons , et plus encote par ses exemples, d'aussi habiles qu'il en a eu ^ pour exécuter les projets qui' lui ont mérité le nom de Grah]).

Ce fut à cette assemblée d'esprits élevés,- délicats, de gens consommés en âge, en expértence; qu'un jeune homme de trente - quatre ans fut adressé, comme un autre Joseph; ut erudiret principes ejUs, et senes prudentiam dooeret (') ; pour enseigner aux princes la vraie politique y et aux vieillards la vraie sagesse, qui est celle du salut; Il exerça plusieurs années ce saint ministère ; Avents et Carêmes de suite , avec le même fruit , les mêmes appkiudissemens. Mais pour les mériter, Messieurs , eut-il recours aux fleurs , aux briUans de l'éloquence ?

Il savoit trop que ces vains agrémens , qui ornent les discours profanes , affoiblissent et déshonorent la pa^ (0 Ps, civ. aa.

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rôle de salttt. Ses sermons étoient médîtes , plutôt qa'ëtiidiës et polis. Sa' plume et sa mémoire y avoient moins de part que son cœur. Cor sapiends erudiet os ejus: Cest le cœur^ disoit Salomon (>>, qui doit rendre ia langue diserte. Et comme il avoit le cœur pénétré des grandes vérités dont son esprit étoit plein, l'abondance , la variété , Tonction ne lui manquoient jamais ; non pas même la justesse et la vivacité de l'expression , sans affectation et sans sécheresse. U dépouilla son éloquence de tout ce qui ne pouvoit que plaire sans édifier : et Dieu permit qu'il plût sans vouloir plaire; que le fruit de ses sermons en égalât et surpassât f éclat ; qu'ils lui gagnassent . en même temps l'estime et la confiance de la Cour ^ que le Roi même enfin , le premier des rois à connottre et à honorer le vrai mérite, ne crAt pas indigne de la majesté, de faire écrire it Metz, au père de l'orateur , les succès édifians du fils; et de mêler, sa voix à celle de la renommée, en faveur d'un sujet qui devoit être si utile

tous ses autres sujets.

Que dis-je , utile aux sujets? Il étoit destiné pour l'être aux souverains mêmes ; et Dieu ne Tavoit comiblé de toua ces rares talens, que pour les faire servir à l'éducation d'un Prince, qui devoit être la tige de tant de rois, et &ire ombre à tout l'univers, par des branches chargées de tant de couronnes.

Ecoutez, Princes! écoutez, vous qui devez juger k terre! ErudinmUy qui jiuUcaiis termm» Celui qui vous doit instruire est choisi de la main de Dieu , et de celle de Louis. Apprenez de cet instructeur h servir Dieu avec crainte j à ne goûter les joies de votre condition qu'en vue de Dieu y à maintenir ses lois et sa discipline ^ aussi exacte et sévère pour vous que pour vos sujets; et si vous y. manquez, craignez comme eux sa colère (^).

(0 Prw. XVI. i3. — • (s) Serrite Domino in timoré, et exulute ei cam treroore. Apprehendite disciplinam, nequando irascatur Dominas. Ps. II. lO, II.

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Cest ce que Bënigne se proposa d'enseigner à son cliiciple, aussitôt qu'il se vit charge d'un emploi si important. Jï ne regarda pas sa nouvelle élévation comme un degré pour monter aux premières dignités de l'Eglise et de l'Etat. Au contraire , il y avoit un an qu'il étoit nommé à l'évéché de Condom. Il touchoit au jour marqué pour la cérémonie de son sacre , et le Roi voulut qu'il se fit. Mais un emploi qui Pattachoit nécessairement à la Cour, lui parut incompatible avec les devoirs du Pasteur, dont le plus essentiel est de veiller sur son troupeau, d'assez près pour le connoitre (0. H se déchargea donc du poids de cette formidable dignité^ et se mit en état de remplir l'autre avec d'autant plus de succès, que son désintéressement ayant augmenté sa gloire^ augmenta son autorité.

Il se vit associé ^ans la conduite du Prince , avec un gouverneur rempli de qualités toutes conformes , et cependant tout opposées aux siennes. La probité , la libéralité , la politesse; l'amour de la vérité, des lettres et de l'honneur; la religion, la piété, leur étoient à tous deux comme naturelles. On ne se souviendra jamais ni de Charles de Sainte-Maure, ni de Bénigne Bossuet, que toutes ces nobles vertus ne se présentent à la mémoire, mais sous des traits biens différens. Elles étoient dans le duc revêtues d'un air de grandeur, de gravité, d'austérité, qui les faisoit respecter : dans Téréque elles avoient un air de sérénité, de douceur, qui les rendoit agréables. On ne pouvoit ne se pas rendre aux sages conseils de l'un; on alloit au-devant des insinuations de l'autre. L'un eut peu de pareils dans l'art de former un grand prince; l'autre encore moins à former un prince chré* -tien.

Si leurs soins ont réussi, jugez-en. Messieurs,' par le tendre an^mr de la France povr le Prince qu'ils ont élevé.

(0 Agoosce Toltimi pecoris tui. Prof. zztii. a3.

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L'amour da peuple est la vraie règle âm mërite des sea^- TeraÎDS. C'est aux ennemis à mesurer ce mérite par la crainte : il est naturel aux sujets d'en juger par leur affection* On est habile à se faire obëir^ quand on Test h se faire aimer; et dès que l'on règne sur tous les cœurs, on est digne de plus d'un empire.

Aussi fut-ce pour l'en rendre digne que le laborieux prélat consacra dix années de sa rie à lui remplir l'esprit des plus nobles connoissances , et le coeur d'un sincère amour de la religion. Jamais il ne sép^a^ces deux seins; et pour les mieux unir, il composa des traités tout nouveaux y depuis les premiers élémens jusqu'aux plus hautes sciences ; où dans les sables ennuyeux de la sèche litté-^ rature y il sait ouvrir des sources de saluij tpd refaiilissent jusqu'au ciel (0«' l'a grammaire y la poésie, la dialectique, la rhétorique, et tons ces trésors si vantés de l'antiquité païenne , amusemens des espriu vains, devinrent l'occupation sérieuse de son zèle. Il n'eut point de regret, non plus que saint Augustin (a), au temps qu'il j employoit, dès qu'il pour oit ménager comme lui , dans ces espèces d'ouvrages , des degrés .pour porter à Dieu le disciple qu'il instruisoit. C'est ainsi que des événemens de THis* toire unis^erselle il éievoit le Prince ii la ferme conviction d'une seiile vraie religion. Cest ainsi que sur les exemples et les maximes de l'Ecriture, il lui dressa le plan de la politique des vrais rois : ouvrage digne de leur étude, et de la curiosité de l'univers.

Et pour rendre ses instructions plus familières pi Prince, il fit passer l'esprit d'étude en mode, pour ainsi dire, au milieu de la jeune Cour. On le voyoit aux promenades, entouré d'une troupe ohoîsîe de gens habiles et vertueux, qui l'écoutoient avec respect, qu'il consultoit lui-même avec franchise et avec simplicité. On y

(s) Joan* IV. 14. •<- (*^ Ut adolescentes quibasdam gradibus à carnalibiu litlem avellerentor; atqae uni Deo, iDCommuubilis teritatis amore, adhaerescerent. j€ag. de Musica, lib. vi, c i.

60 O&ÂISON FUNÈBRE

communi^uoii la sagesse sans envie ^ on l'y apprenoit sansfeinie (O^ et par un vrai désir d'en profiter. L'ancien Portique^ et TAcadémie d'Athènes se trouvoient ainsi transportés au palais et dans les jardins de Louis le Grand; mais académie de vertu et de religion , encore plus que de science. On n'aura pas de peine à croire que l'évéque j présidoit, qu'il en étoit même l'orade. Et comment ne l'eût-il pas été aux curieux et aux savans ? Il l'étoit aux évéques et aux docteurs , qui le consùltoient de tous4es endroits du monde. Il l'étoit aux plus grandes ames^ aux esprits les plus fiers et les plus indépendans.

Est-il arrivé de son temps un événement dans la Gonr, où l'on ait eu besoin des lumières d'un homme de Dieu y qu'aussitôt on n'ait eu recours aux siennes? C'étoit le Voyant (a) , l'interprète , à qui la Providence adressoit les grands de la terre , dans les difficultés qui regardoient leur salut. Sans doute , s'il eût été au temps de l'impie Achab, il eût eu la même fermeté que le prophète Mi* chée, pour répondre aux flatteurs ^ qui seroient venus mendier y peut-être acheter de sa bouche , des décisions favorables à leurs passions : Vive Dieu I je nai rien à dire que ce eue le Seigneur m* a dit : Vivit Dominus, quia quodcmnque dixerit mihi Dominus hoc loquar (3). Mais il a eu le bonheur de vivre sous un A<h qui n'a jamais lié la parole de vérité dans la bouche des pro* phètes, et devant qui l'Evangile a toujours conservé l'autorité qui convient à l'Eternel sur toutes les grandeurs mortelles*

A combien de pécheurs a-t-il dit , avec le zèle *d'un Jean-Baptiste : Non licet : Cela n*est point permis (4). Il n'avoit quelquefois qu'à se présenter à leurs yeux, en des momens imprévus k leurs passions , pour les firapper

(0 Qaam sine fictione dtdici, et sine înWdià commuiiioo. Sàp. TU. i3. — (>) Eamos ad Videntem. /. Aeg. ix. 9. — {}) Ht, Reg, xxiu i4* — " (^} Mare, vi* i^.

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di^ regret de n'en être pas les maîtres. Ik se faisoient eux-mêmes^ en le voyant, les reproches qu'il leur ëpargnoit; et son silence discret les touchoit plus que l'ardeur empressée des autres.

A combien de pécheurs a-t«il porté ces paroles des prophètes : Hœc dicit Dominus : VoHà ce que dit le Sei^' gneur (0. Quelquefois il leur envoyoît par écrit les me* naces et les arrêts, portés dans les livres divins contre leurs désordres; et leur donnoit ainsi les moyens et le loisir de se confondre et de se prêcher eux-mêmes.

A combien l'a-t-onvu, pénétré de charité, annoncer le dernier moment, et dire avec Isale : Dispone domui tuœ , quia morieris tu : Songez à vous , il faut mourir (^). Il y avoit pour ces tristes occasions une gr&ce particulière attachée à ses paroles. Elles sembloient porter le repentir et la confiance dans les cœurs, l'oubli même et le mépris de la vie. Rappelons ces reines , ces princesses , à qui la France doit tout ce qui fait sa gloire et son bonheur; tant d'illustres mourans, dignes de pouvoir toujours vivre. Voyons-les chercher dans sa vue et dans ses discours de quoi animer leur courage , à s'élever des affections de la terre à l'amour des biens étemek.

Rien peut-il mieux marquer l'idée que Ton avoit de sa profonde sagesse et de sa sincère piété , que cette confiance générale, en ce moment où nos plus tendres amis nous deviennent importuns , où nous ne comptons plus pour amis que ceux qui sont dignes de l'être, et que nous sentons propres à nous approcher de Dieu. C^'est donc en vain qu'appliqué à l'éducation du Prince, il avoit cru se devoir décharger du poids de l'épiscopat. Il trouva dans la Cour un troupeau plus important, dont le salut fut commis à sa vigilance et à son zèle.

Le temps vint cependant que le mariage du Dauphin f ayant remis en liberté de s'absenter de la Cour, et de

(0 isai, vu. 7. Jerem. u. a. Ezcdi. ni. 1 1, «te. — W /*«• xxxviii. x-

6a ORAISON FUNèBAE

remplir régulièrement les fonctioas du saint caractère, qu'il ii'avoit pas reçu pour n'en porter que le nom , Téglise de Meaux lui fut confiée. Ici, Messieurs , ici, peuple chéri, qu'il a conduit^ instruit, édifié, soulagé, protégé vingt-deux ans; dont il a si souvent porté les be* .soins et les requêtes au trône des rois et de Dieu, c'est à vous de parler^ d'annoncer à tout l'univers la droiture de son cœur et son attachement au travail apostolique.

Pourriez-vous , prêtres et lévites, consacrés dans cette église à glorifier le Seigneur, pourriez -vous jamais effacer dp votre esprit la tendre et constante affection qui l'unissoit avec vous? Pourriez-vous oublier, pasteurs, son assiduité aux synodes annuels, aux exercices des séminaires, aux conférences établies parmi vous, aux missions qu'il envoyoit dans vos principales villes, et dont il étoit toujours l'ame et le chef? Pourriez-vous, heureux troupeau, perdre l'idée de ses soins charitables, à pacifier les troubles de vos familles , à prévenir les scandales; à corriger par l'indulgence plutôt que par la ri« gueur ; à distribuer les grâces et les bienfaits , non pas à la sollicitation , mais aux besoins et au mérite; k joindre toujours l'instruction familière, insmuante, h l'adminis* tration publique des sacremens, dans la ville et dans la campagne ; à vous porter enfin la parole de salut, toutes les fois qu'il o£Gicioit solennellement dans cette église? Et quel regret n'a-t-il pas témoigné de n'avoir pu satisfaire à ce devoir la dernière année de sa vie , ni se procurer la consolation , de venir mourir au milieu de vous? Comment redoublart-il alors l'attention qu'il avoit toujours eue à vous élever ce cher neveu C^) , la plus douce partie de son sang; à lui communiquer ses lumières, à lui inspirer sa vigilance et sa douceur. Tout cela pour vous. Messieurs. Souvenez-vous-en aussi tendrement qu'il s'en souviendra lui-même, en se dévouant à l'avenir, avec la

(*) L'abbé Bossuet.

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