‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 2)Chapitre 13 sur 58 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Doctrine et vëritë, deux mystérieuses paroles , grtve'es entre les douze pierres précieuses qui étoient attachées sur la poitrine d'Aaron (O9 et qui marquoient les dispositions nécessaires au grand prêtre , pour conduire le peuple de Dieu. Ces deux saintes disposition» étoient non pas sur les habits y mais dans Famé du savant pontife, dont nous célébrons les vertus. Elles y furent inséparablement unies. Il sut toujours faire servir la doctrine à la vérité , et toujours appuyer la vérité par la doctrine. Egalement habile à prêcher la saine parole; Fotens exhoriari in doctrine sand; et à confondre ceux qui osoient la contester : et eos qui contradieunt arguere (>) ; quels combats nVt*il pas livrés contre la mauvaise foi, Tobstination, l'artifice y l'illusion y la Causse subtilité des anciennes et deg nouvelles erreurs ? et dans quels combats n'a-t-il pas eu la victoire ? Rien est-il échappé à son zcle pour l'exacte et pure vérité?

Dès l'âge de vingt-huit ans^ il lui consacra le premier essai de sa plume , en réfutant l'écrit d'un savant mi-> nistre de Metz. L'heureux succès l'affectionna dès -lors à cette glorieuse milice. Et comme il reconnut que l'obstination des ministres à calomnier l'Eglise, étoit ce qui séduisoit plus dangereusement les âmes , et les attachoît plus fortement aux préjugés de Terreur, il médiu dè*lors cet ouvrage immortel de V Exposition de la doctrine de t Eglise , qui commença quelques années après à produire des fruits durables dans tous les siècles.

L'ouvrage n'étoit pas encore devenu public, lorsque le

(«) Exod, xxviii. 3o. — (») TU, I. 9.

grand

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grand Turenne, à qui rien ne manquoit de toutes les qualités qui forment la vraie vertu , que celle de catho* lique, reçat enfin ce don du ciel, qui couronna tous les titres d'honneur dont les rois et les peuples avoient d^jà comblé sa sagesse et sa valeur.

lies premières ébauches de cet excellent ouvrage , qui lui furent communiquées , lui parurent si conformes aux sentimens qui le faisoient rentrer àsais la religion de ses ancéues, qu'il les jugea capables d'y rappeler tout le parti séparé* Dè&-lors devenu fervent en même temps que fidèle y il s'unit de zèle à l'auteur^ aussi bien que de confiance; et l'édition de ce précieux livre en fut le fruit.

Quelle impression ne firent point sur les esprits et sur les cœurs 9 le héros par son exemple, et l'évéque par ses écrits? La peur de se déshonorer, de passer pour inté« ressé , pour léger , de se rendre odieux à sa famille, en changeant de religion ; toua ces respects si vains et si corn* muns, dont on se faisoit des prétextes pour s'obstiner dans l'erreur, s'évanouirent à là conversion de Turenne. Un homme , alors au-dessus de la fortune , et toute sa vie audessus de l'intérêt; attaché par le sang et par l'aUianoe à ce qu'il y avoit de plus grand dans le parti protestant; un sage respecté pour la solidité de son génie et la pro-* bité de son coeur; un guerrier renommé par tant de glorieux travaux , qui ne pouvoit monter plus haut , ni dans la confiance de son Roi, ni dans l'affetilion de sa patrie, ni dans l'estime des nations-étrangères et même ennemies, trouve un intérêt plus tonchaat, une gloire encore plus sublime, à chercher son salut par le changement de religion.

Sur les pas d'un tel guide on n'eut plus de honte k changer. Tous les cœurs furent ébranlés. Il ne fut plus question que de convaincre les esprits; et ce fut l'ouvrage de l'évéque.

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L'Europe chrétienne ouvrit les yeux au nouveau rayon de lumière que son Exposition répandit» Les chimères de la superstition, les calomnies de Thérésie se dissipèrent; et si les faux pasteurs feignirent de n'y pas trouver les vrais traits de l'Eglise romaine , ils furent confondus par la voix de Rome même y qui reconnut sa foi toute simple et toute pure dans ce fidèle miroir. Us furent consternés par la désertion publique de la plus noble partie de leurs Uoupeaux. On s'empressa partout, en toute langue, de parler comme l'évéque, et de croire selon sa foi.

Tnrenne, devenu catholique , avoit ôté aux errans leurs vains prétextes ; Bossuet leur ôta leurs préjugés. L'hérésie trembla dès ce moment , privée de son plus fort appui par la conversion de l'un , sapée dans ses fondemens par la doctrine de l'autre. Et que dut-on attendre d'un édifice chancelant, sans fondement et sans appui, qu'une ruine entière et prochaine, telle qu'elle arriva quinze ans après ?

Pour la h&ter, il se servît contre eux de leurs propres architectes. A Y Exposition de la doctrine de l* Eglise, qui avoit éclairé les esprits dociles, il ajouta V Histoire des variations de F hérésie , qui confondit les obstinés.

Ils n'eurent qu'à y contempler l'opposition des réformateurs entre eux, leur contradiction monstrueuse avec eux-mêmes, l'ambiguité de leurs dogmes, l'incertitude et l'inconstance de leur foi; pour être persuadés que la Réforme if avoit rien de la fermeté, de l'unité, ni parconséquent de la vérité essentielle à l'Eglise; et que si Dieu dominoit dans leur religion, c'étoit comme autrefois sur cette tour orgueilleuse de Babel (O9 pour en montrer la vanité par la confusion des langues, et par la division de ceux qui s'en prétendoieat £ure un rempart contre le del.

(«) Gen, XI. 7.

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Qui poiirroit exprimer les mouvemens que ces oavragesy et tant d'autres qu'il publia sur divers points contestes, firent dans les consciences? En vain les gens intéressés à retenir le peuple dans Terreur, y opposèrent l'invective et la récrimination. Ce ne fut qu'en prêtant le flanc, et se livrant eux-mêmes à ses coups, en tant de manières, qu'un de leurs plus habiles écrivains n'a pu s'empêcher de convenir que l'Evéque dans ses répliques avoit poussé son adversaire jusqu'à tabsurdilé et l'int" piété (0.

A cette vofx d'un zélé Protestant, craindrai- je. Messieurs, de joindre la voix publique , et les témoignages édatans que , de tous les pays où la religion est connue , 'on rendoit à ses écrits ? Rougirons-nous comnoe lui , d'entendre ceux qui en avoient ressenti la force , le comparer aux Ambroises, aux Cjpriens; lui écrire « que ses ou- » vrages étoient semés jusque sur les montagnes et parmi » les neiges du Nord ; que ses livres parloient la plupart » dés langues de l'Europe ; et que ses prosélytes publioient • ses triomphes , en des langues qu'il n'entendoit pas » : lut protester que si leurs charges ne les eussent pas attachés à leurs pays , « ils fussent allés des extrémités du » monde nu-pieds à Meaux, pour mériter trois heures » de conférence avec lui (^) »• Serons-nous surpris que son portrait y (Ht révéré dans les plus illustres familles ; qu'il y fiât bràié avec horreur par les ennemis de l'Eglise et de leur Roi ; qu'après sa mort on se soit récrié comme Elisée à l'enlèvement d'Elie : O mon pèrCy 6 char d'Is-* raëli 6 conducteur des fidèles (3) !

Et ceux qui exprimoient ainsi leur vénération, leurs respects, qui rendoient ce tribut de louanges à la vérité; c'étoient des hommes distingués par leur science et leur

(0 Beavfal, Histoire des Ouvrages des Savons^ 1693 ; mai, p. 8981 — C*; Diverses Lettres écrites d'Ecosse, dAngleUrre, etc, — (3. Pater mi«, pator mi, curnis Israël et anriga ejiia. /^. Jieg, 11. 13.

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naissance, par leurs vertus et leurs emplois. C'éloient des enfans recounoissans qu'il avoit produits à l'Eglise. Ce* toient de zëlés confesseurs, à qui le martyre n'a manqué que parce que leur persécuteur étoit moins cruel que politique. C'étoit du milieu de la Cour, et des Parlemens, et des fers que partoient tous ces éloges } et ceux qui le^ donnoient s'en souviennent encore assez, et sont assez près de nous pour désavouer ou pour confirmer mes paroles.

n eût avec plaisir consacré toute sa vie à ce glorieux travail; il eût passé volontiers en Angleterre, où le saint Roi le désiroit; ses vues s'étendoient plus loin, jusqu'à la réunion des Protestaas d'Allemagne ; et par deux fois , de concert avec de grands princes, et du consentement du Roi, les projets en furent dressés et même envoyés à Rome, où le saint Père les avoit demandés. Les guerres survenues en traversèrent Teffet, et rendirent ses soins inutiles. Mais une autre guerre, plus dangereuse et plus capable de troubler la religion, fut celle du Quiétisme contre la vraie piété.

Jamais la vérité ne fut en plus grand péril de succomber à l'illusion , la vertu à l'hypocrisie. On fût devenu scélérat , crdyant devenir dévot 5 on se fût fait un mérite devant Dieu^ des désordres les plus honteux et les plus crians devant les hommes. On ouvrit les yeux au péril. Les yeux même du monarque, attentif à la gloire et au repos de l'Eglise, encore plus qu'à sa propre gloire et au repos de son Etat, en furent vrvement frap]>és. Trois grands prélats dignes de sa confiance, l'un sujet aujour* d'hm de nos éloges et de nos pleurs; l'autre également respecté par sa vigilance et par la régularité de sa vie; l'autre joignant k l'éclat des plus érainéntes vertus, celui d'une éminente dignité, s'appliquèrent singulièrement à désabuser les fidèles , à rendre à la dévotion déjà presque décriée la splendeur de sa pureté : lorsqu'un autre savant

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prélat y voulant dégager la vérité des grossières vapeurs de la noire hypocrisie , l'engagea , sans y penser, dans un tissu de nuages, d'autant plus difficiles à démêler , qu'ils étoient plus subtils, et ressembloient plus à la lumière.

Quelle pénétration , quel fonds de pure lumière falloit* il pour les dissiper? Les évéques n'en manquèrent point, non plus que de vraie charité, de sagesse , ni de constance. Celui de Meaux se signala par d'innombrables écrits ^ in<fatigable dans son travail aussi bien que dans son zèle. On gémit, il est vrai, de voir de vertueux prélats opposés avec tant d'ardeur pour Fiatérét de k vertu. Le monde partial, aveugle et toujours malin s'en fit un sujet de scandale. Et vous, providence de Dieu, vous nous prépariez dans ce combat deux exemplet nouveaux de courage et de soumission, pour opposer k la foiblesse et à l'orgueil de notre zèle. Est-ce un combat nouveau que celui des gens de bien, des hommes même apostoliques, dans la recherche des vérités, que Dieu tient quelquefois cachées sous des voiles qu'il n'appartient qu'à l'Eglise de lever? Mais ce qui est nouveau , ce qui manquoit à notre siècle , c'étoit cet exemple public d'un zèle ardent et soumis : k la confusion des indifférens, qui voient tranquillement la vérité aux prises avec l'erreur; et des superbes, qui s'opi* niâuent à ne rendre jamais les armes k la vérité.

Et plût à Dieu que tous les difEérends de doctrine et de religion , eussent toujours été en de telles mains ! qae la Vérité n'eàt jamais eu que de pareils défenseurs, et de pareils adversaires!

Avec Tactivilé vigilante et charitable de l'un, jamais on ne s'endormiroit sur les progrès de l'erreur, qu'il suffit ordinairement de laisser naître , pour ne pouvoir plus l'étouffer. Avec sa fermeté généreuse et intrépide, jamais le zèle ne se laisseroit amollir par l'amitié , ni refroidir par l'intérêt, ni étonner par la cabale, ni intimi-der par aucun respect humaÎD.

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Mais avec l'humitité de l'autre , on ne contesteroit point les arrêts du juge que Ton a choisi ; on ne lui imr puteroit point d'avoir porté le coup sur un fantôme, au lieu de frapper le criminel ; on ne chercheroit point de frivoles distinctions pour en éluder la force ; on ne àér mentiroit point par des désaveux secrets les soumissions publiques et solenneUe|^; on ne couvriroit point le mépris de l'autorité du nom spécieux de respect , ni Topinia ire té du nom de silence; on seroit du moins religieux à l'observer quand on l'a promis. Artifices, déguisemens^ tous condamnés par l'exemple édifiant de l'humble prélat qui y n'ayant cherché que la vérité , lors même qu'il s'en écartoity l'a retrouvée dans le chemin qui lui fut prescrit par l'Eglise, et montré par son ami : partageant ainsi entre eux les avantages de la victoire; le vainqueur par la fermeté de son zèle, et le vaincu par la docilité du sien ; l'un glorieux d'avoir vaincu l'erreur ; l'autre, de s'être vaincu lui-même.

A-t-on profité de l'exemple ; et ceux qui depuis soixante ans , si peu soumis à l'autorité de l'Eglise , se vantent tous les jours d'adhérer k la foi d'un saint, qui sans la même autorité n'auroit pas* cru, disoit-il (O9 ^ l'Evangile, ont -ils depuis renoncé à leurs détours et à leurs subtilités 7 Aussi ont - ils trouvé l'évêque de Meaux prêt à porter sur leurs ténèbres , le flambeau de la vérité.

Quelque tempérament que aa prudence et sa douceur lui eussent toujours fait garder pour réprimer l'erreur en conciliant les esprits, comment a-t-il éclaté, quand il a vu les saints décrets foulés anx pieds, la dignité du saint Siège méprisée, la tolérance de l'E^li^ poussée k bout^ la paix qu'elle avoit cru donner, n'avoir servi

(■) Ego Evangelio non crederem , niai me Catbolica Ecdesia commoyeret auctoritas. j^ug. contra £p. Fundamcnti* c. y, n. (L

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