‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 2)Chapitre 6 sur 58 · A L'ACADÉMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

Messieurs^

Jb sens plus que jamais la difficulté de parler^ aujourd'hui que je dois parler devant les maîtres de Tart du bien dire, et dans une Compagnie oil Ton voit paroitre avec un ëgal avantage Térudition et la politesse. Ce qui augmente ma peine, c'est qu'ayant abr^é en ma faveur vos formes et vos délais ordinaires, vous me pressez d'autant plus à vous témoigner ma reconnoîssance, que vous vous êtes vous-mêmes pressés de me faire sentir les effets de vos bontés particulières; si bien que m'ayant Ole, par la grandeur de vos grâces, le moyen d'en parler dignement, la facilité de les accorder me prive encore du secoars que je pouvois espérer de la méditation et du temps. A. la vérité. Messieurs, s'il s'agissoit seulement de vous exprimer les sentimens de mon cceur , il ne faudroit ni étude ni application pour s'acquitter de ce devoir. Mais si je me contentois de vous donner ces msurques de reconnoissonce, que la nature apprend à tous les hommes, sans exposer les raisons qui me font parottre ma réception dans cette illustre Compagnie si avantageuse et si honorable, ne seroit-ce pas me rendre indigne d'entrer dans un Corps si célèbre, et démentir en quelque sorte Thonneur que vous m'avez fait

Googre

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par votre choix? Il faut donc vous dire. Messieurs , que je ne regarde pas seulement cette Académie comme une assemblée d'hommes savans, que Famour et la connoissande des belles-lettres ùnisséût ensemble. Quand )e remonte jusqu'à la source de votre institution y un si bel établissement élève plus haut mes pensées. Oui, Messieurs, c'est cette ardeur infatigable qui animoit le grand cardinal de Richelieu à porter au plus haut degré la gloire de la Fiance; c'est) di&-je/ cette méine ardeur qui lui inspira le dessein de former cette Ck)mpagnie. En effet , s'il est véritable ) comme disoit l'orateur romain , que la gloire consiste , ou bien à faire des actions qui soient dignes d'être écrites , ou bien à composer des écrits qui méritent d'être lus, ne falloit-il pas, Messieurs, que ce génie incomparable joignit ces deux choses, pour accomplir son ouvrage? C'est aussi ce qull a exécuté heureusement. Pendant que les Français, animés de ses conseils vigoureux, mé* ritoient par des exploits inouis, <|ue les plumes les plus éloquentes publiassent leurs louanges, il prenoit soind'assembler dans la ville capitale du royaume l'élite des plus illustres écrivains de France, pour en composer votre corps^ Il entreprit de faire en sorte que la France fournit tout ensemble, et la ma^ tière et la forme des plus exc^letis discours ; qu'elle f&t en même temps docte et conquérante, qu'elle ajoutât l'empire des lettres à l'avantage glorieux qu elle avoit toujours conservé de commander par les armes. Et certainement. Messieurs, ces deux choses se fortifient et se soutiennent mutuellement. Comme les actions héroïques animent ceux qui écri-

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vent, ceux-ci réciproquement vont remuer, parle désir de la gloire^ ce qu'il y a de plus vif dans les grands courages, qui ne sont jamais plus capables de ces généreux efforts, par lesquels Thomme est élevë au -dessus de ses propres forces, que lorsqu'ils sont touches de cette belle espérance, de laisser à leurs descendans, à leur maison, à l'Etat, des exemples toujours vivans de leur vertu, et des monumens étemels de leurs mémorables entreprises, Et quelles mains peuvent dresser ces monumens éternels, si ce n'est ces savantes mains qui impriment à leurs ou^ vrages ce caractère de perfection que le temps et la postérité respectent? Cest le plus grand effet de l'éloquence. Mais, Messieurs, Véloquence est morte, toutes ses couleurs s'effacent, toutes ses grâces s'évanouissent, si l'on ne s'applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues, et à les rendre durables. Car comment peut-on confier des actions immor* telles à des langues toujours incertaines et toujours^ changeantes ; et la nôtre en particulier pouvoit-elle promettre l'immortalité, elle dont nous voyons tous les/fours passer les beautés, et qui devenoit barbare à la France même dans le cours de peu d'années? Quoi donc? la langue firançaise ne devoit^Ue jamais espérer de produire des écrits qui pussent plaire à ]|os descendans; et pour méditer des ouvrages iminortels, falloit-il toujours emprunter le langage de Rome et d'Athènes? Qui ne voit qu'il falloit plutôt pour la gloire de la Nation former la langue française, afin qu'on vit prendre à nos discours un tour plus libre et plus vif, dans une phrase qui nous fût plus naturelle, et qu'affranchis de la sujétion d'être

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toujours de foibles copies, nous pussions enfin aspirer à la gloire et à la beauté des originaux. Vous avez, été choisis y Messieurs^ pour ce beau dessein, sous nUustre protection de ce grand homme, qui ne possède pas moins les règles de Téloquence, que de Tordre et de la justice, et qui préside depuis tant d'années aux conseils du Roi , autant par la supériorité de son génie, que par Fautori té de sa charge. (0 L'usage, je le confesse, estappelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n'a jamais été disputé à la multitude; mais si cette liberté ne veut pas être contrainte , elle souffre toutefois d'être dirigée. Vous êtes. Messieurs, un Conseil réglé et pei^pétuel, dont le crédit, établi sur l'approbation publique, peut réprimer les bizarreries de l'usage, et tempérer les déréglémens de det empire trop populaire. C'est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ouvrage admirable que vous méditez ; je veux dire, ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarc^es, si riche et si fertile dans ses expressions. Telle est donc l'institution de l'Académie ; elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. Aussi a-t-on vu, par vos ouvrages, qu'on peut, en parlant français, joindre la délicatesse et la pureté attique à la majesté romaine. C'est ce qui fait que toute l'Europe apprend vos écrits ; et quelque peine qu'ait l'Italie d abandonner tout-à-fait l'empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse et des sciences. Par vos tra-

(*) Pierre Ségaier, cbancelier de France , mort le a8 janvier 167a , kgé de qnatre-vingi-qiiatre ans. {Edit, de Ver*,)

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vaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvrent de pins en plus dans les ouvrages français, puisqu'on y voit la hardiesse, qui convient à la liberté, mêlée à la retenue, qui est FeiTet du jugement et du choix. La licence est restreinte parles préceptes; et toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une délicatesse trop molle, n'éteigne le feu des esprits, et n'afibiblisse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire, Messieurs , que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue , qui ne peut plus rien endurer ni d'affecté ni de bas : si bien qu'étant sortie des jeux de l'enfance, et de l'ardeur d'une jeunesse emportée , formée par l'expérience , et réglée par le bon sens , elle semble avoir atteint la per-* fection qui donne la consistance. La réputation toujours fleurissante de vos écrits, et lenr éclat toujours vif , l'empêcheront de perdre ses grâces ; et nous pouvons espérer qu'elle vivra dans l'état oii vous Vavez mise, autant que durera l*Empire français, et que la Maison de saint Louis présidera à toute l'Europe. Continuez donc, Messieurs, à employer une langue si majestueuse à des sujets dignes d'elle. L'éloquence, vous le savez, ne se contente pas seule-^* ment de plaire ; soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l'étendue de la prose, soit que resserrée dans la mesure des vers, et plus libre encore d'une autre sorte ^ elle prenne un vol plus hardi dans la poésie ; toujours est-il véritable que l'éloquence n'est inventée , ou plutôt qu'elle n'est inspirée d'en-haut que pour enflammer les hommes à la vertu; et cç seroit^ dit saint Augustin , la rabaisser

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trop indignement, que de lui faire consumer ses forces dans le soin de rendre agréables des choses qui sont inutiles. Mais si vous voulez conserver au monde cette grande , cette sérieuse , cette véritable éloquence y résistez à une critique importune , qui tantôt flattant la paresse par une fausse apparence de facilité, tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinemens, ne laisseroit à la fin aucun lieu à Tart , et nous feroit retomber dans la barbarie. Faites paroitre à sa place une critique sévère, mais raisonnable , et travaillez sans relâche à vous surpasser tous les jours vous-mêmes , puisque telle est tout ensemble la grandeur et la foiblesse de Tesprit humain , que nous ne pouvons égaler nos propres idées ; tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité. Au milieu de nos défauts, un grand objet se présente pour soutenir la grandeur des pensées et la majesté du style. Un Roi a été donné à nos jours, que vous nous pouvez figurer en cent emplois glorieux, et sous cent titres augustes ; grand dans la paix et dans la guerre, au dedans et au dehors , dans le particulier et dans le public , on Fadmire , on le craint, on Taime. De loin il étonne,de près il attache ; industrieux par sa bonté à faire trouver mille secrets agrémens dans un seul bienfait ; d'un esprit vaste , pénétrant, réglé , il conçoit tout, il dit ce qu^il faut, il connott et les afiaires et les hommes ; il les choisit, il les forme^ il les applique dans le temps, il sait les renfermer dans leurs fonctions ; puissant, magnifique, juste, veut-il prendre ses résolutions, la droite raison est sa con* seiUèrc -, après il se soutient, il se suit lui-même, il

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faut que tout cède à aa fermeté et à sa vigueur ia* viucible. Le voUà, Messieurs, ce digne sujet de vos discours et de vos chants héroïques. Le voyez-vous ce grand Roi dans ses nouvelles conquêtes, disputant aux Romains la gloire des grands travaux, comnxe il leur a toujours disputé celle des grandes actions?. Des hauteurs orgueilleuses menaçoient ses places; elles s'abaissent en un moment h ses pieds ^ et sont prêtes à subir le joug qu*il impose. On élève des montagnes dans les remparts , on creuse des abîmes dans les fosses : la terre ne se reconnoH plus elle-même , et change tous les jours de forme sous les mains de ses soldats , qui trouvent sous les yeux du Roi de nouvelles forces , et qui en faisant les forteresses s'animent à les défendre. Vous avez souvent admiré Tordre de sa maison ; considérez la discipline de ses troupes , où la licence n'est pas seulement connue , et qui ne sont plus redoutées que par Fennemi. Ces choses sont merveilleuses, incroyables, inouïes; mais son génie, son cœur,i$a fortune, lui promettent je ne sais quoi de plus grand encore. De quelque côté qu'il se tourne, ses ennemis redoutent ses moindres démarches ; ils sentent sa force et son ascendant , et leur fierté affectée couvre mal leur crainte et leur désespoir. Finissons : car oii m'emporteroit Tardeur qui me presse ? Il aime et les sa^ vans et les sciences; c'est à elles, pour ainsi dire, qu'il a voulu confier le plus précieux dépôt de l'Etat ; il veut qu'elles cultivent Tesprit le plus vif et le plus beau naturel du monde. Ce Dauphin, cet aimable prince , surmonte heureusement les premières difficultés des études ; et s'il n'est pas rebuté

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par les épines y quelle sera son ardeur quand il pourra cueillir les fleurs et les fruits? On vous nourrity Messieurs, un grand protecteur; si nos vœux sont exaucés ^ si nos soins prospèrent y ce prince ne sera pas seulement un jour le digne sujet de vos discours; il en connoîtra les beautés , il en aimera les douceurs , il en couronnera le mérite.

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