‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 12 sur 76 · TI2 POUR LE TEMPS DU JUBILÉ · texte numérisé non relu

TI2 POUR LE TEMPS DU JUBILÉ

plus florissante y où Thoinme est renouvelé en corps et en ame, où toute la vieillesse d'A.dam est anéantie : Meno^Hibitur ut aguilœ jui^enius tua (0 : « Votre jeu- » nessesera renouvelée comme celle de Taigle ». Tellement que TEglise, au lieu de vieillir^ se renouvelle de jour en jour dans ses membres vivans et spirituels : et la raison de cette conduite est très^ évidente; c*est que Thomme animal vieillit toujours, parce qu'il tend continuellement à la mort : au cootraire Thomme spirituel rajeunit toujours y parce qu'il tend continuellement à la vie , et à une vie immortelle.

Et c'est par-là que nous entendons la nature de la pénitence. Il ne faut pas se persuader, chrétiens, que ce soit une action qui passe y parce que c'est un renouvellement; et le renouvellement du fidèle doit être une action continuée durant tout le cours de la vie. C'est cette fausse imagination qui rend ordir nairement nos confessions inutiles : nous croyons avoir assez fait , quand nous avons pourvu au passé : je me suis confessé, disent les pécheurs , j'ai mis ma conscience en repos; pour l'avenir , on n'y .pense pas : c'est là tout le fruit de la pénitence. Vous croyez avoir beaucoup fait, et moi je vous dis avec Origène : Détrompez-vous, désabusez- vous; la principale partie reste encore à faire : « Ne croyez pas » que ce soit assez de vous être renouvelés une fois; » il faut renouveler la nouveauté même » ) Neque enim putes quod innovatio vitœ, quœ dicitur semei fada, sufficiat; ipsa etiam novitas innovanda esti?)*

C'est pourquoi il a fallu , chrétiens , que le re?

^») Ps* cil. 5. — C») lÀb, V. in Ep. ad Rom. n, 8 , tom. iv , pag. 56a.

mède

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mède de la pénitence fût institué avec une double vertu : il falloit qu'il guérit le mal passé , il falloit qu il prévînt le mal à venir; et c'est le devoir de la pénitence de se partager également entre ces deux soins ; et en voici la raison solide. Le péché a une double malignité ; il a de la malignité en lui-même ^ il en a aussi dans ses suites : il a de la malignité en lui-même , parce qu'il nous fait perdre le don de justice ; cela est bien clair : il a de la malignité dans ses suites y parce qu'il abat les forces de lame ; c'est ce qui mérite un peu plus d'explication. Je dis donc qu'il nous affoiblit , parce qu'il nous divise ; et tout ce qui divise les forces j les affoiblit. De là vient que le Sauveur dit : « Un royaume divisé tombera bien- » tôt (0». Et qu'est-ce qui fait gémir Fapôtre saint Paul (^) , sinon cette division qu'il sent en lui-même entre l'esprit qui se plaît au bien et la convoitise qui l'attire au mal? De là naissent toutes nos foiblesses; parce que la volonté languissante entre l'amour du bien et du mal, se partage et se déchire elle-même. Or le péché laisse toujours dans notre ame une nouvelle impression qui nous porte au mal , et il joint le poids de la mauvaise habitude à celui de la con« voitise; de sorte qu'il fortifie la rébellion , et ensuite il abat d'autant plus nos forces: et, fidèles, ce qui est terrible , c'est que lorsqu'on éteint le péché , lorsqu'on l'efface par la pénitence, l'habitude ne laisse pas que de vivre. Ah ! l'expérience nous l'ap* prend assez : et cette pernicieuse habitude , c'est une pépinière de nouveaux péchés; c'est un germe c^e le péché laisse , par lequel il espère revivre bienttf tS S

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c est an reste de racine qui fera bientôt repousseï cette mauvaise herbe. Il parott donc manifestemen que le péché a une double malignité ; qu*il a de h malignité en lui-même , et qu il en a aussi dans se. suites. Contre cette double malignité^ ne falloit-i pas aussi y chrétiens, que le remède de la pénitena reçût une double vertu 7 II falloit qu elle effaçât h péché, il falloit qu'elle s'opposât à ses suites, qu'elle fût un remède pour le passé et une précaution poui Ta venir. Si nous sommes morts au péché, c'est poui n'y plus vivre : si l'on détruit en nous le corps de péché, c'est afin que nous ne retombions plus daoj la servitude. Ainsi la pénitence doit guérir le mal: mais elle le doit aussi prévenir.

Telle est la nature de ce remède, telles sont sei deux qualités, toutes deux également saintes, toute deux également nécessaires. Il ne te sert de rien de le recevoir dans la première de ses qualités, si tu U violes dans la seconde. En effet , que penses-tu faire' tu es soigneux de laver tes péchés passés, et aprèî tu te relâches et tu te reposes, tu négliges de prévenir les maux à venu*. La pénitence se plaint de toi : J'ai , dit-elle , deux qualités; je guéris et je préserve, je nettoie et je fortifie ; je suis également établie et pour ôter les péchés que tu as commis, el pour empêcher ceux qui pourroient naître. Tu m'honores en qualité de remède, tu me méprises eu qualité de préservatif; ces deux fonctions sont inséparables : pour quelle raison me divises - tu ? ou P^nds-moi toute , ou laisse-moi toute. Que répondrez-vous, chrétiens? d'où vient que vous vous préparez à vous confesser? d'où vient que vous examinez

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votre conscience? d'où vient que vous faites effort pour vous exciter à la contrition? Ah! dites- vous ^ je ne veux point faire un sacrilëge en empêchant FeSet de la pénitence. Cest une fort bonne pensée; mais songez-vous que la pénitence a deirx qualités? vous croyez faire un sacrilège , si vous empêchez son effet dans la vertu qu elle a d*effacer les crimes; pensez-vous que l'irrévérence soit moindre ^ de Tempécher dans celle qu elle a de les prévenir ?

C'est là tout le fruit du remède : si c'étoit tout Teffet de la pénitence d'obtenir seulement pardon aux pécheurs y et qu'elle ne les aidât pas à se corriger pvous voyez qu'elle ne feroit que flatter le vice ; au lieu que Dieu l'a établie pour en arracher jusqu'aux plus profondes racines. Mais, pour mettre ce raisonnement dans sa force , joignons à la qualité de remède, celle que nous avons réservée pour le dernier point, je veux dire la qualité de sacrement^ et considérons, chrétiens, quel sacrement c'est que la pénitence.

TROISIÈME POINT

Toute l'antiquité chrétienne nous répond que c'est un second baptême. Apprenons donc du divin apôtre quel doit être l'effet du baptême : C'est , dit-il , de nous faire mourir au péché , et de nous ensevelir avec Jésus-Christ (0. Il en est de même de la pénitence, d'autant plus que c'est un baptême de larmes , un baptême pénible et laborieux : et a si nous sommes morts au péché, comment pour- » rons-nous désonnais y viyre i?) » ? Mais si la péni-*

(s) JlMt. TL S, 4. — M JUL sw .

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tence doit être une mort^ comprenons qu^oi demande pas de bous un changement médiocre une réformation extérieure et superficielle ; c'e dire, quil faut couper jusqu'au vif; c'est-à-d qu'il faut porter le couteau jusqu'aux inclinai les plus chères; c'est-à-dire ^ qu'il faut arrache: fond de nos cœurs tous ces objets qui leur plai trop : quand ils nous seroient plus doux que yeuX; plus nécessaires que notre main droite, aimables mébie que notre vie ; coupons , tranchi Abscide illam (0. Ce h'est pas sans raison^ l'apôtre ne nous prêche que mort : entrons eh < pieuse méditation j et considérons encore quell< cette mort. C'est une mort spirituelle et mystérie par laquelle nous appliquons sur nous -même mort eifective du Sauveur des âmes par une sa imitation ; et c'est , fidèles ^ ce que nous fais< lorsque nos cœurs sont de glace pour les vains ; sirs, nos mains immobiles pour les rapines, nos j fermés pour les vanités, et nos bouches poui blasphèmes et les médisances. C'est alors que i sommes morts avec Jésus-Christ ; et comme il i sur son corps aucune partie qoi n'ait éprouvé h gueur de quelque supplice , nous devons crue en nous le vieil homme dans tout ce qu'il a de o vais désirs , et pour cela les rechercher jusqu' racine. La pénitence nous dévoue à l'imitatioi la mort de Jésus-Christ : c'est à quoi nous nous < geons par la pénitence.

Telle est la vertu de ce sacrement. Tu te trot donc, chrétien , si tu crois qu'il soit temps de ti

(>> âfarc, IX 4 3*

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poser après avoir reçu l'absolution ; ce n*cst que le commencement du travail. Ce remède sacré de la pënitence n*a fait que la moitié de son opération; ii*empéche pas Tautre par ta négligence : autrement nous sommes coupables de la profanation de ce sa* crement , le violant dans sa partie la plus néces* saire y c*est*à-dire , dans le secours qu il nous donne pour nous corriger. Quand ce ne seroit qu'un simple remède , ce seroit toujours beaucoup de le rejeter de la main de ce -médecin charitable r mais c'est un remède sacré; il y a de la profanation et du sacrilège : et comme Dieu ne veiige rien tant que la profanation de ses saints mystères y sa colère s'éle* vera enfin contre nous , et il ne nous permettra pas de nous jouer ainsi de ses dons.

C'est une parole bien remarquable du sacré concile d'Elvire. « Ceux^ dit-il ^ qui Tetombcront dans » leurs premiers crimes après le remède de la péni- » tence , il nous a plu qu'on ne leur permit pas de » se jouer encore une fois de la communion » . Placuit €05 non ludere idterihs de ccmmunione pacis (0. Voilà une terrible parole. Vous voyez que cette assemblée vénérable estime qu'on se joue des sacrés mystères ^loi^qu après les avoir reçus ^ on retourne à ses premières ordures ; et cela quand ce ne seroit qu'une fois. Si nous avions à rendre compte de nos actions en présence de ces saints évéques, quelles exclamations feroient-ils ? nous prendroient-ils pour des chrétiens , nous qui foisons comme un jeu d'en- ÊLDt de la grâce de la pénitence? cent fois la quitter y cent fois la reprendre ; cent fois promettre ,

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cent fois manquer; n*e8t-ce pas se jouer des saints sacremens? Mais, 6 jeu funeste pour nous! qu'une ci*éature impuissante ose ainsi se jouer à Dieu , et ce qui est bien plus horrible , se jouer de Dieu! c'est se jouer de Dieu , que de se jQuer de ses dons* Ah 1 il est temps enfin que ce jeu finisse ; il y a déjà trop Ion g- temps qu il dure , il y a déjà trop long-temps que nous abusons de la pénitence.

Et ne me dites pas que sa miséricorde est infinie : il est vrai qu'elle est infinie; mais ses effets ont leurs limites que sa sagesse leur a marquées. Elle qui a compté les étoiles ^ qui a borné l'étendue du ciel dans une rondeur finie ^ qui a prescrit des bornes aux flots de la mer , a marqué aussi la hauteur jus* qu'où elle a résolu de laisser croître nos iniquités. Dieu a dit que ses miséricordes n'ont point de mesure ; mais il a dit aussi dans son Evangile : ce Rem- » plissez la mesure de vos pères (0 ». Il a dit qu'il recevroit tous les pénitens; mais il a dit aussi à ceptains pécheurs : « Vous mourrez dans votre pé- » ché (3) ». Il a pardonné à l'un des larrons; mais l'autre a été condamné dans le trône même de mi"> séricorde y à la croix : il a reçu Madeleine et Pierre; mais il a fermé les oreilles aux prières d'Antiochus : il a endurci Pharaon ; il a puni d'une mort soudaine le premier péché d'Ananias et de Sapphira. Ne croyez pas qu'il nous laisse pécher des siècles en* tiers. Il faut mettre fin à tous ces désordres ; et il n'y a que ces deux moyens d'arrêter le cours de nos crimes, ou le supplice, ou la pénitence : si nous ne Tarrétons une fois par une pénitence fidèle , Dieu

(0 3fatt, XXIII. 3a. -"(•) Joan, yiii. 24.

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ftera contraint de larréter par une vengeance iml^cable. Tu disputes contre Dieu depuis si longtemps à qai emportera le dessus , toi à pécher, lui à pardonner ; ta malice conteste contre sa bonté ; enfin elle te laissera la victoire. Ah ! victoire funeste et terrible, par laquelle ayant mis à bout sa miséricorde, nous tomberons inévitablement dans les mains de sa rigoureuse justice.

Prévenons, fidèles , un si grand malheur : c-est pour cela que Dieu nous envoie cette grâce extraordinaire du saint jubilé, afin que nous rentrions en nous-mêmes. Si nous ajoutons le mépris d'une telle grâce à celui de tous ses autres bienfaits. Dieu s*irritera d'autant plus que la libéralité méprisée aura été plus considérable : sa haine s'allumera avec plus d'aigi^eur, si nous rompons le sacré lien de cette réconciliation solennelle : nos mauvaises inclinations reprendront de nouvelles forces, après qu'elles auront résisté à un remède si efficace : nos cœurs s'endurciront davantage , si cette grâce extraordinaire ne les amollit; et il vengera d'autant plus rigoureusement la sainteté de ses sacremens profanés , après qu'il aura voulu les accompagner d'une rémission si universelle.

Corrigeons donc enfin notre vie passée; recevons le remède de la pénitence dans l'une et dans l'autre, de ses qualités; qu'elle efiace les fautes passées , qu'elle prévienne les maux à venir. Recevons- la comme un remède qui purge et comme un préservatif qui prévient. La disposition pour la recevoir comme remède des péchés passés, c'est une véritable douleur de les avoir commis ; la disposition pour la

I tkO POU& LB TEMPS DU JUBILÉ. SUR LA PÉJf IT.

recevoir en qualité de précaution , c'est une crainte filiale d'y retourner , et une fuite des occasions dans lesquelles nous savons par expérience que notre intégrité a déjà tant dç fpîs fait naufrage. Renouvelons-nous si bien dans la vie présente , que nous allions jouir avec Dieu de ce grand et éternel renouvellement y qu'il a prédestiné à ses serviteurs pour la gloire de la grâce de Jésus-Christ son fils bienaimé, qui avec lui et le Saint-Esprit vit et règne aux siècles des sièdes. Amen*

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