‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 15 sur 76 · SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE · texte numérisé non relu

SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE

semble qu il n'y a point de devoir plus saint que celui de rendre à Dieu ses hommages: toutefois j'apprends de Jésus-Christ même qu'il y a une obligation plu pressante : Va-t-en te réconcilier avec ton frère , Vade priiis. O devoir de la charité ! a Dieu méprise » son propre honneur, dit saint Chrysostôme , pour » établir l'amour envers le prochain » : Hofiorem sman despicit, dum in proximo eharitatem rapd" rit : il ordonne que « soii culte soit interrompu, » afin que la charité soit rétablie ; et il nous fait » entendre par-là que ToiTrande qui lui platt le plus , » c'est un cœur paisible et sans fiel, et une ame » saintement réconciliée » : Intermmpaiur, inçuit, cultus meus , ut vestra charitas integretur : sacrifia' cium mihi estfratrum reconciliatio (0. Reconnoissons donc y chrétiens y que Tobligation de la charité est bien établie ; puisque Dieu même ne veut être payé du culte que nous lui devons, qu'après que nous nous serons acquittés de l'amour qu*il nous ordonne d'avoir pour nos frères. Nous aurions trop mauvaise gi'âce de contester une dette si bien avérée; et il vaut mieux que nous recherchions le terme qui nous est donné pour payer.

Sol non occidat super iracundiam vestram W : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère ». Ah ! mes Frères, que ce terme est court ! mais c'est que cette o))ligation est bien pressante ; il ne veut pas que la colère demeure long-temps dans votre cœur, de peur que s'aigrissant insensiblement comme une liqueur dans un vaisseau , elle ne se touime en haine implacable. La colère a un mouvement sou-

C»' HomiL XVI , in âfutth. tom, vu ,pa§. 216. — C) Ephes. iv. a6.

dain

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dain et précipite. La charité ordinairement n'en est pas beaucoup altérée ; mais en croupissant elle s'aigrit y parce qu*elle passe dans le cœur, et change sa disposition. C*est ce que craint le diiin apôtre. Ah ! quelque grande que soit Totre colère , « que le so- » leil y dit-il , ne se couche pas qu elle ne soit entiè- » rement appaisée ». La nuit est le temps do repos, elle est destinée pour le sommeil. Saint Paul ne peut pas comprendre qu*un chrétien, enEuit de paix et de charité, puisse fidre un sommeil tranquille ni go&ter quelque repos, ajant le cœur ulcéré contre son frère. Il appréhende les ténèbres de la nuit. Durant le jour, dit saint Chrysostôme CO ^ Tesprit, diverti a'dleurs , ne s^occupe pas si fortement de la pensée de cette injure : mais la nuit , l'obscurité, le secret et la solitude le laissant tout seul, rappellent toutes les images ficheuses. U Ta dite , cette injure, il Ta dite d'un ton aigre et méprîsanL Les ondes de la colère s^élèvent plus fort , et Finflammation se met dans la plaie. Ainsi tandis que le soleil luit, calmez ces mouvemens impétueux , et ne goûtez point le sommeil que vous n'ajez donné la paix à votre ame. Voilà une dette bien établie : mais montrons encore qu'il ne suffit pas de la payer une fois , et qu'elle ne peut être acquittée qife par une aflection constante.

Saint Augustin, Messieurs, vous Texpliquera par des paroles qui ne sont pas moins belles que solides. « Nous devons toujours la charité, et c'est, dit-il, » la seule chose de laquelle, encore que nous la 9 rendions, nous ne laissons pas d'être redevables » :

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Semperdebeocharitatem^quœsolay etiam reddita, semper delinet debiiorem. « Car on la rend , pour* 3» suit-il y lorsqu'on aime son prochain ; et en la » rendant on la doit toujours, parce qu'on ne doit » jamais cesser de Faimer » : Redditur enim chm impenditur; deieturautem eu'amsiredditajuerit^çuia ntdhun est tempus quando impendendajam non s il ( 0 • Heconnoissez donc , chrétiens y qu'un fidèle n'est jamais quitte du devoir de la charité : toujours prêt à le recevoir, et toujours prêt à le rendre ; si on le prévient , il doit suivre ; si on l'attend , il doit prévenir, et dire avec le même saint Augustin dans cette abondance d'un cœur chrétien : <c Je reçois de vous » avec joie, et je vous rends volontiers la charité mu- » tuelle » : Mutuam tibi charitatem Ubens reddo , gaudensçue recipio (^). Mais je ne me contente pas de ce foible commencement; ce je demande encore » celle que je reçois ; et je dois encoi^ celle que je » rends » : Quam recipio adhuc repeto , quant reddo adhuc debeo. Ainsi que je n'entende plus ces froides paroles : Je lui devois la charité; hé bien ! je l'ai rendue , je suis quitte; je l'ai salué en teUe rencontre, et il a détourné la tête : j'ai fait telles avances qu'il a méprisées ; il n'y a plus de retour. O vous qui pariez de la sorte , que vous êtes peu chrétien ! vous ne Têtes point du tout. Que vous ignorez la force, que vous savez peu la nature de la charité toujours féconde ! C'est une source vive , qui ne s'épuise pas , mais qui s'étend par son cours : c est une flamme toujours agissante , qui ne se perd pas , mais qui se multiplie par son action, parce qu'elle vient de Dieu

(0 Epitt, cxGii, n. X, tom, ix, coL 710. — \?) Ibid, n. a.

SUR LÀ CHARITÉ FEATBRNELLE. l3l

aa dedans de nous : Deus chantas e^t (0 : « Dieu qst » charité ». Ah ! qu*il est aisé de juger que tout ce qoe vous vous vantez d*àvoir fait n'étoit qu une firoide grimace ! Si c'étoit la charité^ elle ne s'arrêteroit pas. La charîlé ne sait pas se donner de bornes ; parce qu'elle vient d'un esprit qui n'en a pas : Charitas^Dei diffusa est in cordibus nostris perSpiritum sandumqui datusestnobisW : « La charité de Dieu » a été répandue dans nos cœurs par l'Esprit saint » qui nous a été donné». Cent fois rejetée , cent fois elle revient à la charge , elle s'échaufie par la résistance que l'on lui fait : plus elle voit un cœur ulcéré, plus elle tâche de le gagner par son aflcction : Benefacite his qui oderunt vos : a Faites du bien \ 9 ceux qui vous haïssent ». C'est ma seconde partie.

SECOND POINT

Jésus-Christ [disoit] aux Juifs : « O race incré* 3» dule et dépravée , jusqu'à quand serai-je avec vous? « jusqu'à quand vous soufTrirai-je ? Amenez-moi ici » cet enfant » : O generatio incredula et perversa, auousçue ero vobiscum ? usquequo patiar vos ? Af^ Jerte hue illum ad me (3). Il ne pouvoit plus souffrir les Juifs, il ne pouvoit s'empêcher de leur bien faire , de [leur] donner des marques de son affection; Bace infidèle et maudite ; amenez ici votre fils. O Dieu y que ces parole^ semblent mal suivies ! Là paroit une juste indignation; et ici une tendresse incomparable. Là l'ingratitude des Juifs, qui contraint la patience même à se plaindre : ici la charité , qui ne peut être vaincue ni arrêtée par aucune injure. C'est ainsi

*(«) /oon. IT. i6. — (») Rom, V. 5. — (') MaU, xvii. i6.

l33 suit LA CHARITÉ FK ATERITEILE.

qu'agit la charité. Comme elle sait l'importance de cette dette mutuelle des chrétiens , elle la rend vo lontîersj et elle plaint celui qui la refuse : elle l'exige de lui pour son bien ; et ce qu'on ne lui donne pas de bonne grâce , elle tâche de le mériter par ses bienfaits.

II ne suffit pas, chrétiens, de payer fidèlement à nos frères, je dis même à nos frères qui nous haïssent, la charité que nous leur devons; il faut encore l'exiger d'eux. Ceux qui se contentent d'aimer leurs ennemis, ne se veulent pas mettre en peine de gagner leur amitié. La nature de cette dette est telle , qu'il y a obligation à la demander et qu'on perd la charité si on ne l'exige. Trésor divin de la communication des fidèles \ société fi-aternelle qu'il faut exiger ! Combien il est beau et utile de recevoir la charité de ses frères! C'est Jésus-Christ qui aime et qui est aimé. Oii s'échauffe mutuellement, et on lie plus étroitement les membres entre eux par cette sincère correspondance. Or la perfection est dans l'unité. c Aimez vos ennemis , dit le Fils de Bleu » : Diligilc : mais tâchez de les contraindre à vous aimer, , et forcez-Ics-y par vos bienfaits : Benefacite. C'est ce qui a fait dire h. saint Augustin , que j'ai suivi dans tout ce discours, qu'il y a cette différence entre les dettes ordinaires et celle de la chiiiilé fraternelle, que «lorsqu'on vous doit de l'argent , c'est faire » grâce que de le quitter, c'est témoigner de l'afTec- » tion: au contraire, dit- il, pour ta cliarité : jamais » vous ne la donnez sincèrement , si vous n'êtes aussi n soigneux de l'exiger que vous avez été fidèle à la » rendre u: JPecuni'cun eut dederimus ^ ttuic ei 6ene-

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