‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 38 sur 76 · PAROLE DE DIEU · texte numérisé non relu

PAROLE DE DIEU

Madame {*) y cette matière est digne de Taudience que nous donne aujourd'hui votre majesté. C'est principalement aux rois de la terre <[u'il faut apprendre à écouter lésus-Christ dans les saintes prédications; afin qu'ils entendent du moins en public cette vérité qu'on leur déguise en particulier par tant de sortes d'artifices; et que la parole de Difu qui est un ami qui ne flatte pas, les désabuse des flatteries de leurs courtisans. Votre majesté , Madame, y donne peu d'attention; et comme elle est déjà prévenue d'un grand amour pour la vérité, elle croira facilement ce que je vais tâcher de prouver, qu'il ne, faut chercher dans les chaires que la vérité éternelle.

PREMIER POINT

Les chrétiens délicats , qui ne connoissànt pas la croix du Sauveur, qui est le grand mystère de son royaume , cherchent partout ce qui les flatte et ce qui les délecte, même dans le temple de Dieu, s'imaginent être innocens de désirer dans les chaires les discours qui plaisent, et non ceux qui touchent et qui édifient; et énervent par ce moyen toute l'efficace de l'Evangile. Pour les désabuser aujourd'hui de cette erreur dangereuse, voici la proposition que j'avance ; que comme il n'y a aucun homme assez insensé pour ne chercher pas à Fautel la vérité du mystère; aussi aucun ne doit être assez téméraire pour ne chercher p#s en la chaire la pureté de la parole : c'est ce que j'ai à faire voir dans ce premierpoint. J'espère que la preuve sera concluante.

^^) La Reine mère.

SUR LA PAîlOLE DE DIEU. 335

Pour établir ce rapport, je pose ce fondement nécessaire , que selon le conseil de Dieu dans la dispensation du mystère du Verbe incarné, il de voit se montrer aux hommes en deux manières différentes. Premièrement il devoit paroître en la vérité de sa chair; secondement il devoit paroitre dans la vérité de sa parole : et voici la raison solide de ces différentes apparitions, c'est qu'étant le Sauveur <[u monde , il devoit nécessairement se manifester par tout le monde. Par conséquent il ne suffit pas qu'il se montre dans la Judée et dans un coin de la terre; il faut qu'il paroisse par tous les endroits oh la volonté de son Père lui a prédestiné des élus. Si bien que ce même Jésus qui s'est montré seulement dans la Palestine par la vérité de sa chair , a été ensuite porté par tout l'univers par la vérité de sa parole; et c'est en cet état, chrétiens, .qu^il se découvre maintenant à nous, .en attendant le jour bienheuireux où nous le verrons dans sa gloire. *

Ce mystère que je vous prêche, parott assez clairement dans notre évangile de la Transfiguration : car c'est une chose digne de remarque, que dans le même moment que saint Pierre admirant Jésus environné de lumière , se veut faire un domicile sur le Thabor pour jouir éternellement de sa vue; dans le même moment, chrétiens, adhuc eo laçuente (0, « tandis qu'il parloit encore », la gloire de Jésus- Christ disparof t , un nuage couvre les disciples , d'où sortit cette voix du Père : a Celui-ci est mon Fils » bien-aimé, écoutes-le». Comme s'il eût dit à saint Pierre , o^ plutôt en sa personne aux fidèles qui de-

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voient guivre : Cette vie mortelle et caduque n'est pas le temps de voir Ji^sus-Clirist; un nuage te dérobera à vos yeux lorsqu'il viendra prendre sa place dans la gloire du sein paternel. Mais ne croyez pas toutefois que vous en perdiez tout-à-fait la vue; car en cessant de le voir dans la vërilé de son corps, vous le pourrez toujours contempler dans la vérité de sa doctrine. Ecoutea-ie seulement , et regardes ce divih Maître dans son Evangile, dans lequel il s'est lui-même renfermé : Ipsum audile. C'est ce qui a fait dire à Tertullien , dans le livi e de la Résurrection , que la parole de vie est comme la cliair du Fils de Dieu ; Itaque sermonem constituem vivijicaloreni,.... cumdcni etiam carnem siiam dixit ('} : et au «avant Orîgèns ; que ]a parole qui nourrit let «mes est une espèce de second corps dont le Fils d« Dieu s'est revêtu : Partis ifuem Deus -verhum corptis suum etseJàteOtr, vefbum est nutritorium ani~ marum (^]. Que veulent-ils dire, Messieurs, et qnellt ressemblance ont-ils pu trouver entre le corps de notre Sauveur, et la parole de son Evangile? Voici le fond de cette pensée : c'est que le Fils de Dieu retirant de nous cette apparence visible , et désirant néanmoins demeurer encore avec ses fidèles, a pris comme une espèce de second oorjts, je veux dire la parole de son Evangile , qui est en effet comme ua corps dont la vérité est revêtue ; et par le moyen de ce nouveau corps , ailies saintes , il vit et il eoarénè encore avec nous , il agit et il travaille encore pour notre salut , il prêdie et il nous donne tous les jours

•{•^DeBeiur.iMni.n.3-},p-^tA.—Maom.axr.iHMtM.Um.là, p.898. . ,,

des enseignemens de vie éternelle, il renouvelle 4 nos yeux tous ses mystères.

Maintenant^ pour ne rien confondre , faisons çettf réflexion sur toute la doctrine précédente. Si vous Tavez assez entendue , vous devez maintenait êtvfi convaincus que les prédicatei^rs d? TEvangile ne content pas dans les chaires, pour y faire de vains discours qu il faille entendre pour se dîvertii\ A- Dieu ne plaise que noMS le croyions ! ils y montent ^ dans le même esprit qu'ils vont à l'autel , pour y célébrer un mystère , et un mystère semblable à celui de reucharisiie ; car le corps de Jésus - Christ n'est pas plus réellement dans le sacrement adorable, que la vérité de Jésus-Christ est dans la prédication évangélique. Dans le mystère de Feucharistie, les espèces que vous voyez sont des signes;; mais ce qui est enfermé dedans, c'est le corps même de Jésus^Christ : et dans les discours sacrés, les paroles que vous entendez sont des si^es ; m^is la pensée qui les produit et celle qu'elle porte dans yps esprits , c'est la doctrine même du Fils de Dieu.

Que chacun parle ici à ^ conscience , et s'interroge soi-même en quel esprit il écoute : que chacun pèse devant Dieu fi c'<st un crime médiocre de ne iaire plus , comme nous faisons , .qu'un divertissement et un |eu du plus grav:e, du plu6 important, du plus nécessaire emploi ^de TElglise : car c'est ainsi que les saints conciles nomment le ministère de \a parole. Mais pensez maintenant , jnes Frères , quelle est l'audace de ceux qui attendent, ou exigent même des prédicateurs autre chose que l'Evangile; qui veulent qu'on leur adoucisse les vérités chrétiennes; BossosT. xu. aa

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OU que, pour les rendre agréables, on y mêle les inventions de l'esprit humain. Ils pourroient avec la même licence souhaiter de voir violer la sainteté de l'autel en falsifiant les mystères. Cette pensée vous fait horreur : mais sachez qu'il y a pareille obligation de traiter en vérité la sainte parole et les mystères sacrés : d'où il faut tirer cette consé- ^ qucnce , qui doit faire trembler tout ensemble et ( Jcs prédicateurs et les auditeurs; que tel que seroit i le crime de ceux qui feroient ou exîgeroient la celé- ; bration des divins mystères autrement que Jésus- Christ ne les a laissés, tel est l'attentat des prédica- , leurs et tel celui des auditeurs, quand ceux-ci dé- i sirent et que ceux-là donnent la parole de l'Evangile autrement que ne l'a déposé entre les mains de son Eglise le céleste prédicateur, que le Père nous .ordonne aujourd'hui d'entendre : Ipsum audite.

C'est pourquoi l'apôtre saint Paul enseigne aux prédicateurs , qu'ils doiveat s'étudier non à se faire renommer par leur éloquence, « mais à se rendre » recommandables à la conscience des hommes par » la manifestation de la vérité (') » : où il leur ense^e deux choses ; en quel lieu et par quel moyen ils doivent se rendre recommandables. Où 7 dans les consciences. Comment ? par la manifestation de la vérité ; et l'un est une suite de l'autre. Car les oreilles sont flattées par l'académie et l'arrangement des paroles, l'imagination réjouie par la délicatesse des pensées, l'esprit gagné quelquefois par la vraisem- Jalance du raisonnement : la conscience veut la vérité; et comme c'est à la conscience que parlent les

(0//. Cor.iT. s.

.■ïÉÊiÊÈk.

sua LA PÂKOtE DE 1>IEIT. SSg

prëdictteun, ils doivent rechercher non nn brillant et un feu d'esprit qui ëgaié , ni une harmonie qui dâecte, ni des monvettiens qui chatouillent; mais des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve*, un foudre qui brise les cœurs. Et oik trouveront-ils toutes ces grandes choses, s'ils ne font luire la vérité, et parler Jésus-Christ lui-nférae? Dieu a les orages en sa main , il n'appartient qu'à lui de faire éclater dans les nues le bruit du tonnerre : il lui appartient beaucoup plus d'éclairer et de tonner dans les coiisciences , et de fendre les cœurs endurcis par des coups de foudre : et s'il y avoit un prédicateur asses téméraire pour attendre ces grands effets de son éloquence , il me semble que Dieu lui dit comme à Job : Et si habes 'brachium sicul Deus , et si voce simili tonas (0 : « Si tu crois àVoir un bras comme » Dieu et tonner d'une voix semblable » , achève et fais le Dieu tont-à-fait : « élève-toi dans les nues, » parois en ta gloire , renverse les superbes en ta » fureur », et dispose à ton gré des choses humaines : Circwnda tibidecorem , et in sublime erigere, et esté gloriosus :..... disperge superbos in furore tuo W. Quoi, avec cette foible voix imiter le tonnerre du Dieu vivant ! N'affectons pas d'imiter la force toutepuissante de la voix de Dieu par notre foible éloquence.

Que si vous voulez savoir maintenant quelle part peut donc avoir l'éloquence dans les discours chrétiens, saint Augustin vous dira qu'il ne lui est pas permis d'y parottre qu'à la suite de la sagesse : iSapieniiam de domo sua^ id estj pectore sapientis pro-*

(*) /oft. u. 4.— (•) /&ûl. 5, 6.

34o SUb LA PAROLE DE DIED.

cetlere intelligas , et tanquain iiueparabilem Jitmulatn etiatn non vûcatani sequi ftloqueatiata ( ' ). Il y a | ici un oi'dre ^ garder : la sagesse marche devant comme la maitiesse ; IVloqueuce »'avaqce après comtae la suivante. Mais ne remarquez-vous pas, ehre'tiens, la ciiconspection de saint Âuguslia, qui dit (juclle doit suivre sans être appeltîe? Il veut dire (jue IVloquence , pour être digne d'avoir quelque place dans les discours ehre'tiens, ne doit pas être recherchée avec trop d'étude; il faut qu'elle vienne comme d'elle-même, attirée par la gr&ndeur des choses , et pour servir d'interprète à la sagesse qui parle. Mais ([uelle est cette sagesse, Messieurs, ^ut doit parler dans les^Juûres, sinon notre Sei^eur Jésus-^Christ qui «fit la sagesse >du Père , .qu'il nous •rdoiuie aujourd'hm d'eoiefidre 7 Ainsi le prédicateur évsat^liqoe est oelui jfiii fait parler Jésns- ^rist ; mais il ne lui fait pas tesir nn langage d'homme ; il craint de donner uo eoips étranger i sa vérité éternelle. C'est pourquoi «1 potise tout dans les Ecritures , il en eœpnttite même les termes sacrés, QoiL-seidemeDt poar fortifier, mais pour embellir son discours. Dans le désir qu'il a de gagner les âmes, il ne cherdie ^ue les {^oses et les asotimens. Ce n'est pas, dit saint Augustin W , qu'il néglige quelques omemens de rélocution,'qaaAd il les rencontre en passant > et qu'il les voit comme Aeuiir devant lui par la jbrce des bonnes pensées qui les poussent, mais .aussi n'aOecte-t-il pas de s'en trop parer; est tout appareil lui est bon, pourvu

l<)DeDoet. Chritt. lii. rr , n. lo, lom. m, part. i,a>l. 6S. — t>)iaU.B.57,co/.89.

SUE LA FAKOLB DE DlIU. 34l

qa*il ^bit fia aûroir oii Jésus-Christ paroisse en sa vérité , un canal d*où sortent en leur pureté les eaux ?ivcs de son E^a&giie^ ou s'il faut quelque cbose de plus ammé, un mterprète fidèle qui h'àltère, ni ne détourne , ni ne méle^ ni n*affoiblidse sa sainte parole.

Vous voyez par-làr, cbrétieM, ce que vousdeveiattendre des prédicateors. l'eiitends qit'oB se plaint souvent qa*il ^en troof a peu de la sorte : Biais y me» Vvèe^y i'û lien trouve peu ^ ne vous en prenea qii*à voas-anéifles ^ car c'est h vous de les faire tds. Void. un grand mjstàre que je vous annonce : oui nxea Frères, c'est aux auditeurs de &ii*e les prédicateurs* Ge de sont pas les prédicateurs qui se font eux* mêmes ; ike vous persuadez pas qu'on attire du cidl quand on vent cette divine parole ; ce n^est ni la force du génie ^ ni le travai assidu , ni Iif vébé^ mente contention qan la font descendre. Oà ne peut pas la forcer , dit im ezcdlent prédicateur; il fisiut qu'eUe se donne elle-même Non.... exigiuur'^ sed..., donat (0. Dieu n'a pas résolu de parler toujours quand il plaii^ à rhoflune de lui conuaaâder : « il souffle où il veuA 0^) Wy quand il veut;' et k pa* rôle de vie qui ocxnmande à nos volonlés'^ ife reçoit pas la loi de leurs moavémens : DaAunaùÊr dipînnê sermo, non servit; et ideo non^ chm pAetur, lo'çuitur, 5e<i7u£e£(3>. Toulefr-vous savoir y cbrétien^, quand Dieu se plaît de parler ? quand les hommes sont di^osés i Tentendre. Cherchez en vérité la saine doctrine , Dîea vous suscitera des prédica-

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