SUR L'HONNEUR
Puërilité de FliOBneiir cp^on rechercbe dans les choses yaines. Véritable grandeur de la créature raisonnable. D^oii vient que lea hommes courent après tant de faux honneuis : combien ils sont peu propres à las élerer aolidoMnt. XleMikie prodigieaae des rmiléi j leurs ftmestea effeB. Ifaziaies pMmifiwwas doai .le Ijmir hoanear se sert pour autoriser le crime. Mépris des louanges naturel à la vertu chrétienne : efibris de la vaine gloire pour la corrompre. Criminel attentai de cdui fpi s'attrAne les dom de
<^^f^i^^mr*0mt*t*MMi
Omnia opéra sua fadunt ut videantur ah homimbiUL
Ilsjbni toutes leurs œuwres dans ledcs9é»i d*itre vus des hommes. Mate xxui« 5.
Je me suis souvent étonné comment les hommes, qui présument tant de la bonté de leurs jugemens, se rendent si fort dépendans de Fopinioa des abtres , qu'ils s'y laissent sauvent emporter contre leurs |nft)pr6S pensées. Nous sommes tellement jaloux de
36o Bv% L^HOVifBirm.
Tavantage de bien juger , que nous ne le voulons céder à personne ; et cependant , chrétiens ^ nous donnons tant à l'opinion , et nous avons tant d'égards à ce que pensent les autres , qu'il semble quelquefois qne nous ayons honte de suivre notre jugement auquel nous avons néanmoins tant d» confiance. C'est la tyrannie de l'honneur qui nous cause cette servitude. L'honneur nous fait les captifs de ceux dont nous voulons être honorés. C'est pourquoi nous sommes contraints de céder beaucoup de dioses à leurs opinions; et souvent de grands politiques et des capitaines expérimentés , touchés de ce faux honneur y et du désir d'éviter un blâme qu'ils n'avoient point mérité , ont ruiné malheureusement , par les sentimens d'autrui , des aflaires qu'ils auroient sauvées en^ suivant les leurs. Que s'il est si dangereux de se laisser trop emporter aux considérations de l'honneur, même dans les affaires du 'monde auxquelles il a tant de part, quel obstacle ne mettra-t-il pas aux affaires du salut ? et combien est -il nécessaire que nous sachions prendre ici de véritables mesures ! C'est pour cela, chrétiens, que méditant l'évangile où Jésus-Christ nous représente les pharisiens comme de misérables captifs de l'honneuir du monde,. j'ai pris la résolution de le com* battre aujourd'hui; et pour cela j'appelle à mon aide la plus humble des créatures en lui disant avec l'ange : jiye. Maria.
L'BosrirEfrE fait tous les jours et tant de bien et tant de mal dans le monde , qu il est assez malaisé de définir quelle estime on en doit faire, et quel
èV\ L HONNEUR. 36l
usage on doit lui laisser dans la vie humaine. S*il nous excite à la vertu , il nous d[)lige aussi trop souvent à donner plus qu'il ne faut à l'opinion ; et quand je considère attentivement les divers événemens des choses humaines , il me paroît, chrétiens, que la crainte d'être blâmé nétoufie guère moins de bons sentimens , qu'elle n en réprime de mauvais. Plus fenfonce dans cette matière, moins l'y trouve de fondement assuré ; et je découvre au contraire tant de bien et tant de mal, et pour dire tout en un mot, tant de bizarres inégalités dans les opinions établies sur le sujet de l'honneur y que je ne sais plus à quoi m'arréter.
En effet , entrant au détail de ce sujet important , fax remarqué, chrétiens, que nous mettons de Thon- Beur dans des choses vaines, que nous en mettons souvent dans des choses qui sont mauvaises, et que nous en mettons aussi dans des choses bonnes. Nous mettons beaucoup d'honneur dans des choses vaines, dans la pompe , dans la parure , dans cet appareil extérieur. Nous en mettons dans des choses mauvaises ; il y a des vices que nous honorons ; il y a de fausses vaillances qui ont leur couronne , et de fausses libéralités que le monde ne laisse pas d'admirer. Enfin nous mettons de l'honneur dans des choses bonnes ; autrement la vertu ne seroit pas honorée ; par exemple dans la vertu , dans la force et dans l'adresse d'esprit et de corps. Voilà , Messieurs , l'honneur attaché à toute sorte de choses. Qui ne seroit surpris de cette bizarrerie? Mais si nous savons entendre le naturel de l'esprit humain, nous demeurerons convaincus qu'il ne pouvoit pas en arriver
362 sua L*HOirvfiifE.
d*ane autre sorte. Car comme Thomieiir est ua fur gement que les hommes portent sar le prix et sur k valeur de certaines dioses y parce qne notre juge* ment est foible, il ne faut pas trouver étrange i^ est ëbloui par des dioses vaines ; parce que notre jugement est dépravé , 3 étoit absolument impossible 'qu'il ue s'égarât jusqu'à en approuver beaucoup de mauvaises; et parce qu'il n*est ni tout-à-fait fbible» ni tout-à-fait dépravé , il falloit bien -nécessairement qu'il en estimftt beaucoup de très-bonnes. Toutefins encore j a-t-il ce vice dans Festime que nous avons pour les bonnes choses , que cette même dépravation et cette même foiblesse de notre jugement bki qne nous ne craignons pas de nous en attribuer tout l'honneur, au lieu de le donner tout entier à Dieu, qui est l'auteur de tout bien. Ainsi, pour rendre à l'honneur son usage véritable , nous devons apprendre , Messieurs, à chercher dans les choses que nous estimons : premièrement du prix et de la valeur ; et par-là les choses vaines seront décriées: secondement la conformité avec la raison ; et par-là les vices perdront leur crédit : troisièmement l'ordre nécessaire ; et par-là les biens véritables seront tellement honorés, que la gloire en sera toute rapportée à Dieu , qui en est le premier principe. C'est le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.
PREMIER POINT
L* APÔTRE nous avertit , que nous devons être enfans en malice (0; mais il ajoute, Messieurs, que nous ne devons pas l'être dans les sentimens; c'est-
CO /. Cor, xiT. 20. .
5UH l'sohmeub. 363
à'-dire, qu'il y a en noas des foiblesses et des pen* stfes puériles que nous devons corriger, afin de de* meurer seulement enfans en simi^cîté et en innocence. U considéroity chrétiens , qu'encore que la nature y en nous faisant croître par certains progrès^ nous fasse espérer enfin la perfection , et qu'elle semble n'ajouter tant de traits nouveaux à l'ouvrage qu'elle a commencé , que pour j mettre en son temps la dernière main ; néanmoins nous ne sommes ja<mais tout-à-/ait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que Tâge ne mûrit point ; et c^est pourquoi les foiblesses et les sentimens de l'enfance s'étendent toujours bien avant , si l'on n'y prend garde , dans toute la suite de la vie.
Or y parmi ces vices puérils, il n*y a personn^^qui ne voie que le plus puéril de tous c'est Tbonneur que nous mettons dans les dioses vaines , et cette facilité de nous y laisser éblouir. D'ofi natt dans les hommes une telle erreur, qu'ils aiment mieux se distinguer par la pompe extérieure que par la vie , et par les omemens de la vanité que par la beauté des mœurs. D'o& vient que celui qui se ravilit par ses vices au-dessous des derniers esclaves , croit asses conserver son rang et soutenii^ sa dignité par un équipage magnifique, et que pendant qu'il se né* glige luirméme jusqu'au point de ne se parer d'aucune vertu , il pense être asseE orné , quand il assemble pour ainsi dire autour de lui ce que la nature a déplus rare. « Comme si c'étoit là, dit 5aint Augus- » tin (0 , le souverain bien et la richesse de l'homme, » que tout ce qu'il a soit riche et précieux excepté
(0 D^ ûwL Dêi, Uè, m, cap, i, tom, ru, col. Sq.
364 SUR i-'hohreub.
» lui-même » : Quasi hoc sil summum hominis bo-
num habere omnia bona prœter se ipsum.
L'eluqiient et judicieux saint Jeati-Chrysostôme £n rend cette raison excellenle, dans la quatrième Homtitiesui- l'évangile de saint Matthieu, où il dit à peu près ces mêmes paroles. Je ne puis, dit-U ('), comprendre la cause de ce prodigieux aveuglement qui est daus les liommes, de croire se rendre illustres par cet éclat extérieur qui les environne, si ce n'est qu'ayant perdu leur bien véritable, ils ramassent tout ce qu'Us peuvent autour d'eux, et yoot mendiant de louâ côt^ la gloire qu'ils ne trottvent plus dans leur conscience.
Cette parole de saint ChrysostÔme me jette dam va9 {dus profonde considération, et m'oblige de reprendre les choses d'un plus haut principe. Tous les hommes sont nés pour la grandeur , parce que tons sont nés pour posséder. Dieu. Car comme Dieu est grand, parce qu'il n'a besoin que de luit-méme, l'homme aussi est grand, chrétiens, lorsqu'il est assez droit pour n'avoir besoin que de Dieu. C'étoU la véritable grandeur de la nature raisonnaUe, lorsque sans avoir besoin des choses extérieures, qu'elle possédoit noblemeiA sans en être eo aucune sorte possédée, elle faisoit sa félicité par la seule innocence de ses désirs, et se trouvoit tout ensemble et grande - et heureuse en s'attachant à Dieu par un saint amour. En eâèt , cette seule attache qui la rendoH tempérante , juste , sage , vertueuse , la readoit. aussi par conséquent libre, tranquille, as- •urée-La pjùx de la conscience répandoit jusque
(•)A«iK.iTteJftdt. lM.Tii,/)^. 65,66.
SUH L^aOHNEDR. 365
sur les sens une joie divine. L*homme avoit en luimême toute sa grandeur y et ton»Ies biens externes doat il jouissoit lui étoient accordes libéralement, non comme un fondement de son bonheur , mais comme une marque de son abondance. Telle éloit la première institution de la créature raisonnable.
Mais de même qu'en possédant Dieu elle avoit la plénitude y ainsi en le perdant par son péché, elle demeure épuisée. Elle est réduite à son propre fond, c'est-à-dire à son premier néant : elle ne possède plus rien, puisque devenue dépendante des biens qu'elle semble posséder , elle en est plutôt la captive qu'elle n'en est la propriétaire et la souveraine. Toutefois, malgré la bassesse et la pauvreté où le péché nous réduit, le cœur de Thomme étant destiné pour posséder un bien immense, quoique la liaison qui l'y tenoit attaché soit rompue, il en reste toujours en lui quelque' impression qui fait qu'il cherche sans cesse quelque ombre d*infinité. L'homme, pauvi*e et indigent au dedans, tâche de s'enrichir et de s'agrandir comme il peut ; et comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous içe permettez de parler ainsi , tout ce qu'il amasse , tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. Il s'imagine croître lui-même avec son train qu'il augmente, avec ses appartemens qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Aussi à voir comme il marche , vous diriez que la terre ne le contient plus; et sa fortune enfermant en soi tant de fortunes jmrticulières, il ne peut plus se compter pour un seul homme.
368 svB. l'honseuc.
K II passe comme un songe, et il ne coui't ai u qu'api'ès des fantômes ». Que s'il est vrai ce que nous dit saint Jean-Chrysostôme ('), que la vanité ' au dehors est la mat-que la plus évidente de la pauvrette au dedans; que dirons-nous, chrétiens, et que pensera la pgsteritédu siècle où nous sommes? Car quel siècle a-t-on vu, où la vanité ait été plus désordonnée? Quand est-ce qu'on a étalé plus de titres, plus de couronnes, plus de balustres, plus de vaiaes magnificences? Quelle condition n'a pas oulilié ses bornes? Qui n'a pu avoir la grandeur , a voulu néanmoins la contrefaire. On ue peut plus faire de discernement; et par un juste retour celle fau;ise image de grandeur s'est tellement étendue qu'elle s'est enfin ravilie.
Maïs encore si les vanités n'étoient simplement que vanités, elles ne nous contraindroient pas, chrétiens, de faire aujourd'hui de si fortes plaintes. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'elles ai^ rétent le cours des charités, c'est qu'elles mettent toat-à-fait à sec la source des aumônes, et avec la source des aumânes celle de toutes les ^âces du christianisme. Que dis-je iti des aumônes? les vanités ne permettent pas même de payer ses dettes. On ruine et les siens et les étrangers, pour satisfaire k son ambition : encore n'est-ce pas le seul désordre. Ce ne sont pas seulement la charité et la justice qui se plaignent de la vanité; la pudeur s'en plaint aussi , et la vanité y cause d'étranges ruines. Simple et innocente beauté, qui commencez à venir au monde, vous avez de l'honnêteté, mais enfin (0 HonùL I tn £p. aadThe4t«l. Um. xi, p. Sii).
vous
sua L HOHNEUR. 36g
yoiiff vonles paroître^ et vous regardez avec jalousie celles que vous voyez plus richement ornées. Sachez qae cette vanité, (jui vous parott innocente , madame de loin contre votre honneur ; elle vous tend des lacets; elle vous découvre à la tentation; elle donne prise à Tennemi. Prenez garde k ce dange* reuz appât; et mettez de bonne heure votre honnêteté sous la protection de la modestie. . Mais ne parlons pas toujours de ces vanités qui regardent les biens de la fortune et les omemens du corps; rhomme est vain de plus d'une sorte. Ceuxlà pensent être les plus raisonnables qui sont vains des dons d<t Tintelligence , les savans, les gens de littérature , les beaux esprits. A la vérité y chrétiens , ils sont dignes d*étre distingués des autres , et ils font un des plus beaux omemens du monde. Mais ^i les pourroit suj^rter, lorsqu^aussîtôt qu'ils se sentent un peu de talent^ ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et de leurs dits? et parce qu*ils savent arranger des mots, mesurer un vers, ou arrondir une période y ils pensent avoir droit de se faire écouter sans fin , et de décider de tout souverainement. O justesse dans la vie, 6 égalité dans les moeurs , 6 mesure dans les passions , riches et véritables omemens de la nature raisonnable , quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer? Mais laissons les beaux esprits dans leurs disputes de mots, dans leur commerce de lodinges qu'ils se vendent les uns aux autres à pareil prix , et dans leurs cabales Qrranniques f qui veulent usurper Tempire de la réputaitioii et des lettres. Je voudrois sf avoir que ces ]4aiiiteS| yàhe toi porterois pas dans BossvET. XII. 24
cette chaire. Mais dois -je dissimuler leurs délica* tesses et leurs jalousies ? Leur$ ouvrages leur senw blent sacrés : y reprendre seulement un mot, c'est leur faire une blessure mortelle. C*est là que ht vanité, qui semble naturellement n'être qu'enjouée, devient cruelle et impitoyable. La satire sort bientôt des premières bornes y et d'une guerre de inots, elle passe à des libelles difiamatoires , à des accusations ou trageuses contre les mœurs et les personnes. Là on ne regarde plus combien les traits sont envenimés y pourvu qu'ils soient lancés avec art y ni combien les plaies sont mortelles à l'honneur, pourvu que les morsures soient ingénieuses : tant il est vra^y chrétiens, que la vanité corrompt tout, jusqu'aux exercices les plus innocens de Fesprit, et ne laisse rien d'entier dans la vie humaine. Elle ne se contente pas de donner aux crimes des ouvertures favorables, elle les autorise publiquement, et entreprend de les mettre en honneur par des maximes ruineuses à la pureté des mœurs.
SECOND POINT
Il mé semble que vous vous élevez icitîontre moi, et que vous ine dites que jamais il ne sera véritable que les crimes soient en honneur ; puisque nous les voyons au contraire et détestés et proscrits par une commune sentence du genre humain. Et 'certes les choses humaints ne sont pas encore si désespérées^ que les vices qui ne sont que vices, qui montrent toute leur laideur sans aucune teinture d'honhéteté, soient honorés dans le monde. Les vices que le monde coiironne sont des vices spécieux , qui ont
SVK L^HONNEUR. 3^1
quelque mélange de la vertu. Uhonneur, qui est destiné pour la suivre et pour la servir , sait de quelle sorte elle s'habille, et lui dérobe quelquesuns de ses omemens, pour en parer le vice qu'il vent établir et mettre en crédit dans le monde. Pourquoi introduit-on ce mélange? pourquoi tâchet-on de donner au vice cette couleur empruntée? De quelle sorte cela se fait, quoique la chose soit assez connue par expérience , je veux le rechercher jusqu'à l'origine, et développer * tout au long ce mystère d'iniquité.
Pour cela , il est nécessaire de philosopher en peu de mots de la nature du mal. Mais je m'abuse d'abord ; et il est vrai que le mal n'a point de nature ni de subsistance. Car qui ne sait qu'il n'est autre chose qu'une simple privation , un éloignement de la loi y une perte de la raison et de la droiture? Ce n'est donc pas une nature , mais plutôt la maladie, la corruption, la ruine de la nature. De cette vérité, qui est si connue, le docte saint Jean-Chrysostôme en a tiré cette conséquence. Comme le mal, dit ce grand évéque (0, n'a point de nature ni de subsistance en lui-même, il s'ensuit qu'il ne peut pas subsister tout seul ; de sorte que s'il n'est soutenu par quelque mélange de bien, il se détruira luimême par son propre excès. Qu'un homme veuille tromper tout le monde , il ne trompera personne. Qu'un voleur tue ses compagnons aussi bien que les passans , tous le fuiront également conune une bête fiurouche. De tels vicieux n'ont point de crédit : il jbut un peu de mélange. [Ceux que le monde con-
3^4 SCB I. HOSHEUR.
sidère,] ne sont pas de ces vicieux abandonnes à toutes sortes d'infamies. Un Acbab , une Je'^abel dans rUisloire sainte ; un Néron , un Domitien dans les histoires profanes; leui- attirer de la gloire, rcconcîlier l'honneur avec eux; c'est une entreprise impossible. Mais aussi, si peu 4u'oo preone soin de mêler avec le vice quelque teinture de vertu, il pourra, saus trop se cacher et presque sans se contraindre, paroitreavec honneur dans le monde. Par exemple est-il rien de plus injuste que de verser le sang humain pour des injures particulières , et d'ôter par un même attentat un citoyen ù sa patrie, un 8e^vite^^ à brq roi , nn ^nf^of k V£glise , «t une aine ^ Dieu qu'il a rachetée de son sang? Et toutefois, depuis que les hommes oot mêlé quelque couleur de vertu à ces actions' sanguinaires , l'honneur s'y est attaché d'upe manière ,si opiniâtre , que ni les anatbêmes de l'Eglise, ni tes lois sévères du prince, ni sa fermeté invincible, ni la justice rigoureuse d'uU Dieu vengeur, q'ont point assez de foi-ce pour venir à bout de l'en arracher.
Il n'est ^en de plus odieux que les concussions et les rapines : et toutefois ceux qui ont su s'en servir pour faire une belle dépense , qui paroît libéralité et qui est une daipnablç injustice , ont presque efiacé toute cette>honte dans le sentiment du vulgaire. Est-il rien de plus l^aïssable que la médisance^ qui déchire impitoyablement la réputation du prochain? Mais si peu qu'on l'appelle franchisç de naturel et liberté qui dit ce qu'elle pense; ou, sans faire tant de façon , pour peu i^u'od la, débite, avec espi it, en sorte qu'elle divertisse, car c'est une sram^
aVK L*H0N17EtrR. 373
vertu dans le monde que àè savoir divertir ; on ne regarde plus combien les traita sont envenimés , il suffit qu'ils soient lancés avec art , ni combien les plaies sont mortelles , pourvu que les morsures soient ingénieuses.
L'impudicité méme^ c'est-à-diré la honte même, que Ton appelle brutalité quand elle court ouvertement à la débauche ; si peu qu'elle s'étudie à se couvrir de belles couleurs de fidélité , de discrétion, de douceur y de persévérance , ûé va-t-elle pas la tête levée y ne s6mble-t-elle pas digne des héros? Ne perd-elle pas son nom d'impùdicité y pour prendre celui de galanterie; et n'avons- nous pas vu le monde poli, traiter de sauvages et de rustiques ceux qui n'avoient point de telles attaches? Il est donc vrai y chrétiens, que le moindre mélange de vertu trompeuse concilie de l'honneur au vice. Et il ne £siut pas pour cela beaucoup d'industrie ; le moindre mélange suffit, la plus légère teinture d'une vertu trompeuse et falsifiée impose aux yeux de tout le monde. Ceux qui ne se connoissent pas en pierreries sont dupés et troioipés par le moindre éclat, et le monde se connott si peu en vertu solide , que souvent la moindre apparence éblouit sa vue. C'est pourquoi il ne s'agit presque plus parmi les hommes d'éviter les vices ; il s'agit seulement de trouver des noms spécieux et des prétextes honnêtes. Ainsi le nom et la dignité d'homme de bien se soutient plus par esprit et par industrie que par pix>bité et par vertu ; et l'on est en efiet assez vertueux et assez Ttfglé pour le monde, quand on a l'adresse de se ménager et l'invention de se couvrir.
3^4 ^^^ i!movnEv%4
Sfais Dieu pnrotecteur de la vertu ne sonfirira pas loi)g-temps qiie le vice se fiisse honorer bous cette apparence. Bientàt il découvrira toute sa laideur et ne lui laissera que' sa seule, honte. (Test de quoi-hùméme se glorifie par la bouche de son proplràte : DUcocperm ^flMu /rmelavi obsçondùà éJMMs^ wieefciti non, poterit :(,<) : « |*ai découvert Esaîi ^ j'ai dés.ppuill^ cet hoiiune du monde de ces vains préy^textçs dans )es(}uels il j'enveloppoit : fai manip festë toulç s^l|onte y et il ne peut plus se cacher». Car dfms-çe^règfied^JavérUtf et de la justice, on n^^ise paiera /point dé prétextes, ou ne prendra ppic^ le npin .pour la' chose ni la couleur pour la vérité. Tous les' tours , \outes les souplesses , toutes les habiletés de Tesprit , ne seront plu^ capables de rien diminuer de la honte d\me mauvaise action; et tout rhonneur, que votre adresse vous aura sauvé parmi les ténèbres de ce monde , vous tournera en ignominie. Eveillez-vous donc, chrétiens, le monde vous a assez abusés , assez éblouis par son faux honneur. Ouvrez les yeux , voyez la vertu qui va vous n^ontrer rhonneur véritable; et vous apprendrez tout ensemble à le rendre à Dieu. Je suis sorti comme vous le voyez, des deux premières parties, et il ne me reste plus qu*à conclure par la dernière*
TROISIÈME POINT
JusQUEsici, chrétiens, j*ai pris facilement mon parti , et rien n étoit plus aisé que d^ mépriser l'honneur qui relève les choses vaines , et de condamner celiii qui couronne les mauvaises. Mais devani
(0 /erem. XLix. lo.
mumtetiant pailler de rhonneur qui accompagne les actions vertueuses,. d'un côté je voudrois bien pouvoir le priser pour Famour de la vertu dont il rejajUit; et d*autre part la crainte de la vanité fait que j'appréhende de lui donner trop d'avantage. Et certes il est véritable que si nous corn- ^ battons avec tant de force Tamour ûes louanges , nous ôterons , sans y penser , un grand secours à la vertu y du moins à celle .qui commence; et nous tomberons dans cet aptre excès , qu'un habile courtisan d'un grand empereur, homme d'esprit de l'ahtiquité f a remarqué çn son temps , et que nous ne voyons d^|à que trop fréquent dans le nôtre ; que la plupart des hommes trouvent ridicule d'être . loués f à cause qu'ils ont cessé, de faire des actions dignes de louanges : Postquam desiimus facere laur 4landa, laudari.çuoçue ùieptumputamMês U). Au contraire saint Augustin a sagement prononcé, que . CE vouloir faire le bien et ne vouloir pas qu'on nous » en loue, c'est vouloir que Terreur prévale, c'est » se déclarer ennemi de la justice publique , et s'op- » poser au bieu général des choses humaines, qui » ne sont. jamais établies dans un meilleur ordre, » que lorsque la vertu reconnue xeçoit Thonneur » qu'elle mérite (^) ». ^'ailleurs on ne peut douter qu'il ne soit digne d'un homme de bien, et d'édifier le prochain par l'exemple de sa vertu, et d'être nonseulement confirmé, mais encore encouragé par le témoignage des autres. Mais surtout ceux que Dieu a-nûs dans les grandes places, comme leur dignité
(0 PUn. EpUt. Uh» m, EpUt, xxi. — >) De Serm, Dom. lib. u, •. ^, ^i0«k 10 , jNPf. n r «ot SOI .
3^6 ' sua l'houi^euii.
B'a rîen de plus relevé que dtie glomuse obligatioii d être l'exemple du monde, doivent souvent considërei* ce «que pense runivers, dont ils sont le plus beau spectacle > et ce que pensera la postérité, qui ne les flattera plus quandla mortles aura égalésau Feste de^ hommes ^ et commeila gloire véritable ne peut pâmais ^ti*e forcée , ils doivent an poser les Ibndemetis sm* une vertu solide, qui s'attache à ne se démentir jamais^ ^t à marcher constamment par les voies droites. . lAais encore qu'on puisse permettre à la vertu de se laisser exciter au bien par, les louanges des hommes , c'^t. ravilir sa dignité et offenser sa pudeur que. de l'eu rendre captive. Car c*est, mes Frères , une chose assez remarquable que la pudeur et la modestie ne s'opposent pas seulement aux actions déshonnêtes , mais encore à la vaine gloire et à Tamour désordonné des louanges. Une personne honnête et bien élevée rougit d'une parole immo- . deste ; un homme sage et modéré rougit de ses propres louanges. En l'une et l'autre rencontre la modestie fait baisser les yeux et monter la rougeur au front , par un certain sentiment que la raison nous inspire ; que comité le corps a sa chasteté^ que Timpudicité corrompt, il y a une certaine intégrité de l'âme et de la vertu , qui appréhende d'être violée par les louanges : d'où vient à une ame bien née cette honte des louanges naturelle à la vertu ; je dis à la vertu chrétienne , cai* on n'en connoit point d'autre en cette chaire. Il est donc de la nature de la vertu d'appréhender les louanges j et si vous pesez attentivement avec quelle précaution le Fils de Dieu l'oblige de se cacher : Auendile nejustitiam vestrani
Jmekuû pQram bomimias , ut ^n^^Mmini 46 eis (0 : -m Prenez garde <de neffaire jpas ' vod bofiaies teuvres I» devant ks ^hommes poqr en étse regarda » : voli*iea*vou6jf»*ierdan8le cabinet, (wB^etlaL porte.^ Orm^- U^neni Utamfac esse mysêemum^ i^) r. et ainsi des autres .* voye» d<mo coauaoe U 4lève la vertu : il la retire du monde l'û. la tient dant^f cabinet el sous la def, illaeadie aou-^ulemenl^uk autres , mais à elle-même 2 ilne. veut pas ^e n la ganache sache » Taumâfia qfue fiiil la droite (^ »i enfia il la réserve pour les yeux du Père.
Cest pourquoi saint Je£m*Ckrysosl6me ccmipare la yeitu chrétîeniie à une fille honnête et pudique, dlev^e dans la maison ptatemelle avec une merveilleuse retenue. On ne la mène pas, dit41 Ci), au théâtre 9 c^ ne la produit pas dansies assemUées; elle n'écoute point les discours: des hommes , m leurs dangereuses fUtleries^ elle «iaoïe la ^retraite et la solitude, et se platt ji se cacher sous les yeux de Dieu , SQUS rQDd)re de «es ailes et sous le secret de sa face :« elle aime, di^je, à se cadier, non pio: honte ^ mais par modestie. Car, mes Frères, ce n est pas un moindre excès de cacher la vertu par hontc^ que de la produire par ortentation. Les hypocrites sont dignes et de bUUuÀ et de iipépiis téut ensen»- Ue , qui fétalentramc art et ponfpensesnent. Les Iftches ne le soni pas moinaqui rougissent de la professer, et ttti donnent moins -de liberté de {Miroître an Jour, que k vioe même ne s^ea attrâ>ue. Ainsi
(>) Matt, Yi. ly 6. — (»J S. ChrytOMU Homil zix, in MatL n, 3 ^ loiii. fiitpag. a48. — (^ Bfat^ ti. 3. — (4) /it 9fatt. Bomil uxi » Vil, /^. 69s.
38o SUR L Honifetrii.
ciiper de luirnéme ^ de rapporter toiit h lùi^ iiiéme , it te glorifier en ses conseik y et de se confier en éoH bras YÎctorieux et «i sa force mvincible. Quand donc nne créature s*adintre dans sa vertu, s-tfteugté (fonssâ puissance , se platt dans son mdustrie f s'occ^Upe enfin toute entière de s^ propres perfections ^ elié^ agit à lii manière de Dîea j et malgré stt miâère et son indigence y elle imite la plénitude de ce premier Etre. En efi*et cet honmie capable qui règne danà un conseil et ramène tous les esprits par Itf force de ses discours ^ lorsqu'il cr^OPit que son raisonnement et son âoquence et non la main de Dieu a tourné les cœurâ, BCi dît-il pas tacitement?£adia nosîita h nobissunt (0: « Nos lèvres sont de nous- mêmes )i; et c^est nous qui avons trouvé ces belles paroles qui ont touché tout le monde. Et celui qui se persuade que c*est par son industrie qu'il s'est établi ; et ne fait pas de réflexion sm^ la Providence divine qui Ta conduit par la main , ne dit-il pas avec Pharaon ? Meus estfluvius , et ego feci memetipsum W ; « Tout ce grand » domaine est à moi, je suis l'ouvrier de ma fortune ^ » et je me suis fait moi-même». Quiconque enfin s'imagine qu'ail peut achever ses affaires par sa tête ou par son bras , sans remonter au principe d'où viennent tous les bons succès y se fait lui-même un dieu dans son cœur, et il dit avec ces superbes: « C'est notre main vigoureuse qui a fait hautement » ces choses » : Manus riostrà excelsa (5).
Malheur à la créature , qui faisant le dénombrement de ce qui est nécessaire pour ses entreprises , ne compte pas avant toutes choses le secours de
(«) Ps. w. 5. — (») Etech. xxti:. 3. — 0) Deut. xïxii. 27.
SDK L'ffoiriiEvm. 38i
Pien p et ne lui i^pqr^ peu toute la gloire \ Dieu m rit 4^ s^s vains conseils, et il lés dissipé; car c*es| lui dont il e3t écfitf # cju'il réprouve les desseins an 3» peuples, qu'il cocifond quand il lui platt les entrer >i prises d^ graqcjs (0, et qu il est terrible en coa-^ » se^lç pfiEr 4essus le^ en&i|s des hommes (P) ». C'esl lui qui élèye ^ c^est lui qui ^baisse ; c'est ku qui doniv» la gloire I c est lui qi;ilQ change en ignoihiittte; c'esi lui qui prend Cyru^ par la^ ttiain> dit le prophète Isaïe (3}y qui £|it niarc^her la terreur devant sa faecr et la victoire à s^ suites, qui le mèpe triomphant pàé^ toute la terf e I ^t qui f^baisse à ses pieds toutes Ite puissaucei^ du u^çHi4e; C'est luirméme qui , an mo^ xpent ordonné, arrête tontes ses conquêtes et le^ précipite du haut de çette^superbe grandeur par unin ^ sangf ante défaite. C^t loi qui lait fràfqper par 90# ange un Hérode pour n'avoir pas donné la gloire à Dieu (4) f qui renverse un Nicanor par une poignée de gens « qu'il regardoit comme rien » ; ^uos nidlos existimaveratj comme dit le texte sacré (^) ; qui confond un Antiochus avec son armée par laquelle il croyoit pouvoir dominer au^ flots de la mer ; qui sibi videbaUir etiam/luctiius maris imperare-^). Et quand aurois-)e fini, si fentreprenois de vous raconter toutes les victoires de ce triomphateur en Israël et de ce Monarque du monde !
Tremblons donc sous sa main suprême , et mettons en lui seul tonte notre gloire. La gloire que les hommes donnent n'a ni fondement ni consistance. Qu'y a-t-il de plus variable , puisqu'elle s'attache
aB.1. C^ //. Mtuh. Tui. SS — C^ lUéL ». 8.
383 81711 L*HO]fNEt;R.
aux événemens et change avec la fortune? C*est pourquoi je souhaite à notre grand Roi quelque chose de plus sohde. Sire, je désire d'une ardeur immense de voir croître par tout Tunivei^s cette haute réputation de vos armes et de vos conseils; et si ma voix se peut faire entendre parmi ces glorieuses acclamations , j*en augmenterai le bruit avec joie. Mais nSéditant en moi-même la vanité des choses humaines, qu il est si digne de votre grande ame d'avoir toujours devant les yeux, je souhaite à votre Majesté un éclat plus digne d'un roi chrétien que celui de la renommée , une immortalité plus assurée que celle que promet l'histoire à votre sage conduite; enfin une gloire mieux établie que celle que le monde admire : c'est celle de l'éternité avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Amen.
sua L^HONNEVR. 383
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FRAGMENT
SUR liE MÊME SUJET.
Différentes etp^oes drhoimeiir. Estime que nous derons £Bire de bonne opinictti des hommes : combien et comment nous deyons lyailler k aooi la èoncilier et k nous y maintenir.
m^0^%M^mMt9f^v^
àBOJmmiBi peut être considéré en deux manières :
0 il peut être pris pour le crédit et rautorité que 3nnent les emplois, les charges, la faveur des rands : 2.0 pour la bonne opinion que Ton a de 3US. Cette dernière sorte d'honneur est un moyen ;5ex ordinaire pour parvenir à Fautre ; et la première 3US donne de grands avantages pour entretenir îUe-ci.
C'est de cette dernière espèce d'honneur que je rétends parler, et rechercher quelle estime nous
1 devons faire , jusques à quel point nous sommes bligés de nous le conserver, comment nous nous y evons maintenir, lorsqu'on nous le veut ravir.
J'appelle l'honneur en ce sens, l'estime que les ommes font de nous pour quelque bien qu'ils y 3nsidèrent : mais il faut ici user de distinction; car u ils se trompent dans l'opinion qu'ils en ont , ou s jugent véritablement. Ils jugent véritablement, et estime qu'ils font de nous est bien fondée ^ lorsque
3!i4 *^^ l'hohhilur.
la chose qu'ils prisent en nous nous convient effectivement, et qu'elle est digne de louange : c'est là le véritable et solide bonneur : par exemple , lorsqu'on nous estime , ou pouv les bonnes qualités du corps, comme la force , la disposition ; ou pour les dons de l'esprit, comme l'éloquence, la vivacité, la science. Mais comme ces avantages d'esprit et de corps sont de telle nature qu'ils peuvent être appliquas au mal, et qu'il n'y a que la vertu seule dont personne ne peut mal user, parce qu'elle ne seroit plus vertu si l'on en iaisoit un mauvais usage ; il s'ensuit que la vertu seule est essentiellement digne de louange, et par conséquent que le véritable honneur est attaché par nécessité k la pratique que nous en faisons. Aussi est-ce pour cette raison que les antres avantages de corps et d'esprit sont dignes d'honneur, par la disposition et facilité qu'ils nous donnent ponr mettre en pratique ce que la vertu ordonne, comme la bonne disposition du corps pour être en état de s'employer plus utilement à la défense de sa patrie : tellement que le véritable honneur est attache à la vertu Eeule^ ou bien se rapporte à elle. Après avoir considéré cet honneur que l'on nous défère , fondé sur un jugement véritable , il faut maintenant re~ garder celui qui est appuyé sur l'eiTCur.
Il n'y a qu'une vérité et qu'un droit chemin, mais on peut s'égarer par diverses voies ; tellement qu'à cet honneur solide qui a fondement sur la vérité, nous en pouvons opposer trois autres espèces qui seront fondées sur l'erreur. Car on peut se tromper en trois manières daus l'estime qu'on fait de nous : i.o en nous attribuant des choses louables qui né noos
SUR L0OJIIKEU&. 385
nous conviennent pas : 2.<> en nous louaut pour des choses que nous avons en effet , mais qui ne méritent pas de louange : 3.o ea joignant Tun etTautre ensemble y c'est-à-dire , en nous honorant pour une chose que nous n'avons pas et qui n est pas digne d'étire honorée. D'où il paroit que le véritable honneur devant joindre ensemble nécessairement une estime raisonnable et de la chose et de la personne, le faux honneur au contraire se peut former en ces trois manières que nous ^vons remarquées : en la première on se trompe quant à«la personne ^ en la seconde on erre en la choses en.la troisième on juge mal et de la personne et de la chose. Cette division est juste et partage également le sujet.
Cela étant ainsi supposé , venons maintenant k considérer quelle estime nous devons faire de l'hon-* neur ; et pour cela il faut comparer p i.o toutes ces sortes d'honneur ensemble , 2.0 les comparer avec la vertu, i.o avec la vie, 4*^ ^^^ 1^ richesses. Ensuite nous regarderons comment un homme sage le peut ravir aux autres, et comment il le peut défendre pour lui-même.
Pour- oompai er ces honneurs entre eux , la première remarque que nous avons à laire , «c'est que Tun nous a semblé véritable et les autres nou$ ont paru iàux. Mais il faut craindre ici l'équivoque, en ce que celui que nonS' appelons faw honneur ne lai^e pas en un sens de pouvoir étrç nommé véri-« table. Car encore que l'on m'honore sans que j en sois digne, il est vrai néanmoins que l'on m'honore sincèrement , et en ce sens Thonp^iir qu'on me rend est véritable, parce. ^'il «9t moèr^î mais pu peut
386 SUE L^HoirirBuii;
aussi rappeler feux honneur , en tant qa*S n*a point #atitre appui qu*uil faùl pigetnent que Fon fait de moi et une estime èonlraire à la^Térilé. De là il est tàaé de juger combien le véritaUe honneur est à estiibter au-dessus dé Fautre, n!y ayant nulle proportion «ntre une opinion raisonnable et une opinion mal Ibnd^e. On pourroit même douter si llionneor qé*bn nous rend par erreur est un avantage pour vàas, puis^'èn ce casfestiiÉe que Ton fiiit de noos lue nous atiribne rien île irritable; mais ntfanmoiâs le Coliiraire semble être assuré par ce que nous Tenons de dire. Car ènbôre , par exemple , que ce que Ton nous attribue ne soit pàè vndy il est vrai toutefois quon nousTattribue) et cela, sans doute , c*6st un avantage. Si c'est un mal de n'être pas digne d'honneur^ c'est encore un autre mal que cela soit totinu : c'est donC' une espèce de bien qu'on me fait de me croire plus que je ne suis; et quoique )e doive plutôt désirer d'être ce que l'on croit, on tae laisse pas de m'obltger en m'atiribuant plus que ^e ne possède.
Toutefois dans cet avantage que nous recevons il y a un mal mêlé , qui est l'erreur ; et cela fait que l'honneur qu'on me rend n'est pas digne de grande estime , et même ^u'il ne peut pas être désiré par un homme sage. ' ^
Maintenant , pour co^noitre au vrai combien nous devons pris^ l'honneur qu'on nous rend par erreur y il le faut décider par la qualité de l'erreur qui en est le principe* De cette sorte il est aisé de voir que l'en^ur la'moindre de toutes, est celle qui Àe regarde que la personne : par exemple, lorsqu'on
8V1L L^HONNEVft. 887
croit vertneux celui qui ne Test pas ; le second degré est de se tromper en \fL chose ^ comme en croyant vertu ce qui ne Test pas; le troisième et le plus mauvais, c*est de juger faussement' de Fun et de Tautre f c'est-à-dire et de la chose et de la personne. .
Au premier genre d'erreur encore qu'on se trompe pour la personne , il est clair qu'on ne lui fait point de tort; au contraire on lui donne plus qu'il ne lui appartient : au second on ne fait pas tort à la personne, mais on fait injure à la raison et à la vérité en croyant raisonnable ce qui ne Test pas : au troisième où fait tort à la vérité et à la personne qu'on déshonore en pensant l'honorer. Nul homme ne doit désirer qu'on lui rende cette dernière sorte d'honneur qui est une véritable injure. Nous ne devons non plus désirer ni estimer le second, qui fait un tort notable à la vérité et à la raison , ni souffrir qu'on nous estime aux dépens de l'une et de l'autre : autrement nous nous préférerions à elle, ce qui est insupportable. Reste donc à examiner le premier honneur, dont l'erreur ne fait préjudice ni à la rai« son ni à la personne.
Premièrement on pourroit douter si l'honneur que l'on nous rend ainsi par erreur , et pour des bonnes qualités que nous n'avons pas, est un avantage pour nous, puisqu'en ce cas l'estime que l'on fait de nous ne nous attribue rien de véritable. Néanmoins le contraire semble être assuré par les dioses que nous avons dites ; car encore que ce que Ton nous attribue ne soit pas vrai , il est vrai toutefois qu'on nous l'attiibue, et cela sans doute c'est
388 svK L*Hoir]fEvm.
un avantage. Si c'est un mal pour moi que d^ urètre pas digne d'honneur y c'estjy encore un autre mal que cela soit connu» Cest donc une espèce de bien t|ue cela soit caché par la bonne opinion que Ton en a; et quçîque je doive plutôt désirer d*étre ce qiie Ton croit ^ on ne laisse poa de m'obliger en me croyant plus que je ne sois. Mais peut*on se r^ouir d'un tel honneur? il parott qu'on le peut^ {linisque <i^esi une e^ce de bien ; et il semble d'ailleurs qu'il b'est pas permis et que la raispn ne soufire pas iftt'on se réjouisse de Terretfr d'autnii^ A. cela ii est aisé de répondre q^'ii j a clés erreurs qui nuisent beau-r eoup k ceux qui. les onty et d'autres qui ne leur nuisent pas. Celui qui croit vertu ce qui ne l'est point est tombé dans une erreur fort préjudiciable; et ne connottre pas la vertu c'est un mal qu'on ne doit jamais désirei^ même à son plus grand ennemi, ni se réjouir quand il lui anûve. Mais il n'y a pas grand mal pour un homme que de ctroire qu'un autre soit vertueux y bien qu'en effet il ne le soit pas; au con^ traire ce peut être un bien. Car il est de la prudence de ne pas précipiter son jugement ; et ii est de Thu^ manité de préi^mer plutôt le bien que le mal. Si donc l'on m'estime vertueux sans que je le sois^ cela ne faisant aucun tort à celui qui le croit , non fAm qu'à la vertu qu'il pe^se honorer- en ma personne; lien ne m'empêche d'avoir quelque joie de cette erreur innocente, pour favantage qui m'en revient. Encore qu'à vrai dite cet avantage nous doit être peu eon^idérable ; car c'est se repattre de peu de <iK)se que de se croire i^levé par l'erjreur d'^utrui :
jumàL»
SUR l'honneur. 38()
1 contraire plus on estime le bien que l'on s'ima-^ ne être en nous, plus nous devons être mal satis^ îts de nous-mêmes de ce que nous sentons qu'il ms manque. Ainsi le moins que puisse faire un »mme que Ton honore de cette soi*te, c'est de cevoir cet honneur sans s'en estimer davantage ,
de souhaiter, pour l'amour de ceux dont le jugeent lui est si favorable , qu'ils cessent de se trom- ;r dans leur opinion , non par la connoissance j'ils pourront prendre de ses défauts , mais par le 'glement que lui - même apportera à ses mœurs, il a d'autres pen ées , et qu'il tourne tous ses soins tromper le monde sans rechercher jamais le sole, il sera du nombre de ceux qui sont appelés ^'pocrites , qui , outrageant là vertu dans leurs enrs , abusent de son image qui leur sert de montre )nr se concilier la faveur des hommes.
Après avoir considéré combien nous devons piîser lonneur en lui-même, par la comparaison que 3ns avons faite de toutes les espèces d'honneur ître elles; voyons combien il doit être prisé à l'éird des autres biens, et premièrement de la vertu.
La vertu est une habitude de vivre selon la rai- )n : et comme la raison est la principale partie de liomme, il s'ensuit que la vertu est le pins grand ien qui puisse être en l'homme. Elle vaut mieux ue les richesses , parce qu'elle est notre véritable ien; elle vaut mieux que la santé du corps, parce nelle est la santé de l'ame; elle vaut mieux que la ic , parce qu'elle est la bonne vie , et qu'il seroit leilleur de n'être pas homme que de ne vivre pas Q homme, c'est-à-dire ne vivre pas selon la raison ,
SgO 8Vft L^HOVMBUR.
et faire de rhomme une béte ; elle vaut mieux ausd que rhonneury parce qu*en toutes choses Fétre vaul mieux sans comparaison que le sembler être; il vaut mieux être riche qlie de sembler riche; être saiD, être savant que de sembler tel; il vaut donc mieux sans comparaison être vertueux que de le parottre, et ainsi la vertu vaut mieux que l'honneur.
U n*est donc pas permis ni de quitter la vertn pour se faire estimer des hommes , ni de rechercher la vertu j^ur s^acquérir de la gloire^ parce que œ n'est pas estimer assez la vertu : or celui qui ne Testime pas ne la peut avoir ^ parce qu'on la perd en la méprisant. >
Il y a certaines choses qui n'ont de grandeur qu'en tant qu'on les voit, par exemple les habits magnifiques. Ces choses d'elles-mêmes sont de peu de prix , et infiniment au-dessous de tous les autres biens qui ont quelque valeur en eux-mêmes. C'est donc ravaler trop indignement la vertu , qui est le plus grand bien de l'homme ^ que de la mettre parmi les biens du dernier ordre que la seule opinion fait valoir.
De là il s'ensuit que l'hpmme parfaitement vertueux peut bien se passer de l'honneur; parce que la vertu lui apprend que son bonheur ne dépend pas de l'opinion des autres , et qu'il peut se passer de ce qui est hors de lui, surtout étant bien en lui-même: or la vertu le met en cet état.
Quoique l'honneur ne lui soit point nécessaire, il peut toutefois le désirer, i.o pour soi, 2.0 pour les autres, 3.o pour tout le public. Pour soi, parce qu'il est bon d'avoir l'amitié des hommes ses semblables ,
SDR l'hOBSEEK. 391
k caose dabieo de U société; of- l'amitié s'entretient principalement par l'estime. Pour les autres, parce que c'est nn acte de justice d'honorer les hommes qui font profession de la vertu ; et cet acte de justice nous devons être bien aises que les autres le pratiquent. Four tout le public, parce que cela est de bon exemple et anime à la vertu. Mais peut-il désirer l'honneur avec empressement? sans doute il ne le peut pas. Car ce serait le croire trop nécessaire , et trop déroger k la suffisance de la vertu : d'oii vient que les hommes sont portés à rendre d'autant jnoipt d'honneur que l'on témoigne plus d'ardeur à le poursuivre, pw un certain sentiment qu'ils ont conçu naturellement, que cet empressement poUr l'honneur diminue beaucoup la vertu. Il faut donc que celui qui a un véritable désir d'honneur , se contente de le rechercher «n faisant de bonnes actions.
Nous sommes arrivés k la question la plus, délicate qui consiste & comparer l'honneur à la vie ; et pour en juger sainement , il faut pré&upposer avant toutes choses que pour honorer le don de Oiea et de la nature , nous devons croire que la vie est un bien fort considérable , et l'horreur que témoigne toute la nature de la mort et du non être , montre que l'être et la vie sont sans doute un grand avantage.
Toutefois deux considérations diminuent beaucoup de son prix, i.o L'une des qualités du bien , c'est d'avoir quelque consistance : or la vie n'a rien d'assuré , et tôt ou tard il faudra la perdre, a.o Une autre qualité du bien, c'est qu'on puisse le go&ter avec quelque joie, sans quoi iLn'a plus pour nous de douceur : or la vie est exposée à tant de maux ,
3i)2 sra L BOinxivt.
qui surpaient en toute façon tout le bien dont elle , est capable, qu'on ne peut très-souvent y sentir aucune satisfaction , et que la crainte seule de tant do maux qui nous menacent étourdit le sentiment de la joie.
Mais il y a encore quelque chose de plus pressant. C'est qu'encore que notre vie (ùt exempte de tovi les maux extraordinaires, sa durée seule nous seroit à charge, si D0u< ne faisions simplement que vivre, sans qu'il s'y mêlât quelque chose qui troeipe, pour ainsi dire, le temps, et en fasse coulm* plus doncement les momeus : de là vient le mal que noas tippe- Ions l'ennui, qui seul suffiroit pour noos rendre la vie insupportable.
Par-là il parott clair que la vie ainsi seule et dénuée ne seroit pas un grand bien pour nous, et qu'elle ne nous doit sembler bien qu'en tant qu'elle nous donne le moyen de goûter les autres. Mais ces biens que la vie noos fait goûter, il faut que ce soit la raison qui nous les présente et qui en fasse le choix, puisqu'ainsi que nous avons dit, il vaut mieux sans comparaison ne pas vivre que nepas vivre selon la raison.
U s'ensuit donc de là que tant qu'un homme peut avoir dans la vie une satisfaction raisonnable selon le sentiment de la nature , il ne doit point préférer la mort à la vie , bien moins encore désirer la mort, mais l'attendre seulement avec patience.
Les choses étant ainsi, supposées , voyons qaelle force a Tbonneur pour donner à la vie cette satisfaction raisonnable, et si la privation de ce bien peut nous âter tellement tonte la douceur de vivre, que
êVK L^HOirifEtTII. 3g3
la perte de notre vie nous semble mèiils dure que celle de notre honneur. Pour cela repassons sur les quatre degrés d'honneur que nous avons remarqua d'abord y dont le premier a son fondement sur la vérité, et les trois autres sur Topinion.
Premièrement il suit dé ce que nous avons dit , que lorsqu'on estime en nous ce qui n'est pas digne d'estime, la satisfaction qui en peut naître en notrcj esprit n^est pas de la nature de celles que nous devions désirer dans notre vie, parce qu'elle n'est pas raisonnable , ainsi qu'il a déjà été dit.
Pour FBonneur qu'on nous rend à causé de quelque vertu que l'on croit en nous, bien qu'en effet elle n*y soit pas, il ne doit pas nous donner une satisfaction considérable ; parce que , ou nous connoissons notre manquement; et alors notre jugement propre, qui dément celui desâuti'ês, empêche, si nous sommes sages, qu*il ne nous satisfasse beaucoup; ou nous ne le conùoissons pas, et alors cette satisfaction n'est pas raisonnable , puisqu'elle ne provient que du peu de connoissance que nous avons de nous-mêmes.
Par conséquent l'honneur qu'on nous rend pour de véritables actions vertueuses semble être le seul désirable , et il contribue infiniment à la satisfaction raisonnable qu'un homme sage peut réchercher. Car encore que le jugement des autres^ 'êonsidéré en lui-même, ne doive pas, ce semble, contribuer beaucoup à notre bonheur, qui doit dépendre principalement de ce que nous jugeons nous-mêmes avec raison , toutefois le concours de plusieurs personnes qui nous estiment nous est non-seulement
3^4 *Vt L*BOirHEUIl«
par opinion^ mais encore par effet , très*avantageiix par les bons effets qu^il produit-, c'est ce qu il faut expliquer un peu phis à fond.
Après le bien de la vertu , qui nous met en bon état en nousHoaémes , ce que je considère le plus dans la vie, c*est le bien de la société qui nous y met avec les autres. Ce bien de la société fait sans doute Fun des plus grands agrémens de la vie. Or nul ne peut ignorer que la bonne estime que Ton a de nous ne soit ici de fort grande considération , à cause de la liberté qu'elle nous donne dans les honnêtes compagnies , des avan tages qu elle nous procure dans les affaires , des entrées qu elle nous ouvre pour faire des amis^.pour les conserver, pour les servir y pour leur plaire : tout cela sont des biens effectifs , qu un homme sage doit estimer tels. Que si Ton n'a pas de nous bonne estime, on n'a ni amitié ni confiance en nous , et nous sommes privés de la plupart des commodités qu'apporte la société, à laquelle il semble que nous ne tenons par aucun lien. C'est dans cette considération particulière que rhonneur me paroit un bien excellent; et je le trouve en ce sens de telle valeur que je ne doute pas qu'un homme de bien ne puisse le préférer à sa vie, et qu'il ne le doive même en quelques rencontres. Car quand il y iroit de sa vie, il ne doit rien faire qui puisse justement être blâmé; et quand il n'encourroit aucun blâme , il peut et doit souvent hasarder sa vie pour faire des actions de vertu plus glorieuses. Par exemple un homme n'est pas toujours blâmé pour ne pas exposer sa vie à la guerre pour le service de son prince et de sa patrie;
SUR L HOttHEUA. 398
il peut néanihoins.Ie faire pour se rendre plus cligne d*honneun
Mais quoiqu*en ces rencontres la vertu et Thonneur soient inséparables , rbomme sage doit prendre garde à regarder principalement la vertu , parce qu'elle doit toujours marcher la première. Ce que Thomme sage donne à la vertu, il le donne à la vérité et à la raison certaine^ mais ne faut-il pas aussi regarder s'il ne peut pas donner quelque chose à Fopinion et à la raison vraisemblable ? Les hommes ordinairement, pour ne savoir pas les véritables motifs y en jugent par les présomptions jle cç qui se voit souvent en pareilles rencontres ^et c'est ce que j'appelle ici vraisemblance. Un homme fait grande dépense , il est vraisemblable qu'il est libéi'al^ mais peut-être que ce n'est pas tant libéralité qu'une somptuosité mal réglée. Celui-là voit vson ami intime dans le péril , il ne se hasarde pas pour l'en retirer, on juge vraisemblablement qu'il est timide ; mais peut-être que dans l'apparence qu'il voyoit que son secours seroit inutile , il a jugé nécessaire de se conserver pour sauver la famille de cet ami , qu'il sait n'avoir d'appui qu'en lui seul. Un homme fait de grandes épargnes, il est vraisemblable qu'il est avare; mais c'est qu'il prévoit une grande ailàire de l'état ou de sa maison , où l'argent qu'il amasse sera nécessaire : c'est un effet de sa prévoyance. Comme ces sortes d'opinions vraisemblables font souvent la principale partie de l'estime qu'on fait de nous, il nous faut ici rechercher quelle estime en doit avoir un esprit bien fait. Je crois très-assuré qu'il doit peu déférer à ces vraisem-
3g6 svK l'hoitnevk*
blancetr, quand il voit en son senti^nt qtielqne chose de plus certain. Autrement il faut avouer qu'il de laisseroit gêner par les opinions des autres, j^us que ne lé permet Fhonnéte liberté qu*un hoÉsme sage doit réserver à son jugement ; ef cette foiblet^ de s'abandonner à ce que les autfeâ trouvenf vrai*^ semblable y au préjudice de Oe qu'il voit de plo^ certain ; marque qu'il re(:bercfaé l'honneur trop bas^ sèment^ qu'il le veut briguer coinme par Êiveur, au lieu qu'un homme qui a le cœur bon veut le mériter par justice.
jQuand donc, sous le prétexte de la vraisen^lance, on nous veut engager contre la vertu , il faut, sans consulter, que les apparences cèdent à la solide raison. Ainsi quoiqu'on puisse juger avec vraisemblance que vous manquez de fidélité en vous séparant d'un ami , vous n'en devez point faire de difficulté, lorsque son amitié est préjudiciable au salut de votre patrie, qui est un bien plus considérable qu une aOection particulière.
Que s'il arrive des rencontres oh y ayant deux partis à prendre, la vertu se trouve dans l'un et dans l'autre , comme dans Fexemple que j'ai rapporté de mon ami que je vois en péril, soit que je m'expose pour le sauver , soit que je me conserve pour sa famille, je donne une marque de fidélité. Alors je manque à ce que je dois, si ce que les autres croient de plus Vraisemblable m'empêche de me porter hardiment à ce que ma conscience me montre de plus utile. Il faut néanmoins remarquer ici qu'où il s'agit d'assister les autres , nous devons ordinairement préférer les moyens qu'ils nous proposent à ceuM
SUR l'honrsur. 397
que nous avions méditëk, quoique ceux-ci nous semblent meilleurs, parce que Tincertitude desévénemens nous oblige souvent pour notre décharge de les servir à leur inode.
Dans les choses purement indifférentes , comme dans la dépense de table y d*habits et autres semblables, il me semble qu'un homme sage, ayant mesuré ce qu'il peut, donnera quelque chose , 1/ à la coutume y %.*" à son humeur et à celle des siens. Mais s'il est extrêmement avisé, il considérera exactement ce qui conduit le mieux à la fin qu'il s'est proposée.
L'homme sage, qui agira selon ces mazimes en ce qui regarde l'honneur , en pourra san$ doute tirer une satisfaction raisonnable ; surtout s'il se modère de telle sorte, qu'en désirant se mettre en bonne es-' time dans l'esprit des autres , il ne se rende point esclave de leurs passions et de leurs sentimens; autrement il n'y auroit pour lui aucune douceur, puisqu'un honnête homme n'en trouve jamais en ce qui le met dans la servitude.
Ce n'est pas assez d'avoir reconnu combien l'honneur peut contribuer à la satisfaction raisonnable qu'on doit désirer dans la vie , si nous n'examinons encore combien il y est nécessaire, et jusques à quel point on s'en peut passer. L'honneur ne peut élrc ravi par force, parce que c'est une opinion; or les opinions ne sont pas forcées : donc la violence ne peut jamais être employée pour rétablir son honneur, parce que le principe de la nature ne « per- » met la force que contre la force » : Vint vi repel- 1ère liceU Un homme nous donne un soufflet ; ce n'est pas lui proprement qui nous déshonoré , mais
ceux qui nous font Tinjusticft de nous en estimer moins pour avoir été exposes à la violence.
Il n*est paspermis d'inventer une calomnie contre un homme qui nous déshonore. On peut se récompenser de Targent qui nous est volé, en prenant autant de notre ennemi, sans lui faire injustice, parce qu'il a véritablement telle somme qui ne lui appartient pas , et que vous avez droit de la répéter de lui par une action bien fondée : or ici Thonneur que vous lui ôtez lui appartient légitimement , puisque nous supposons que c'est une calomnie que vous inventez / et vous ne pouvez avoir aucune action légitime , pour lui ôter son bien : donc il n'y a point de compensation.
SUR LA VBOTIDEUCB.
ir SERMON
PiOUR LE JEUDI
DE LA n.^ SEMAEŒ DE CARÊME,