‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 48 sur 76 · POUS · texte numérisé non relu

POUS

LE m.^ DIMANCHE DE CARÊME,

PRÊCHÉ A LA COUfl.

SUfi L'AMOUa DES PLAISIRS (*J.

FerKcntion continuelle i{uclc cbrclien doit se faire i lui-m^me. Dangers des plnisira : leurs funeites eiTru sur le curpa et sur l'aine . comment ils nous empêchent de retourner à Dieu par une sineerc conversion. Csplirit^ o ' noua jctlent les jojes seognelles Sainte iriilessc de Li ]>i!'DÏLeQce, combien talulaire : ses amertumes , sourco fiicondea de joies pures el iaeSables.

Homo quidam liabuil duos Tilios , et dixit adolescent ior ei illis patri : Paicr, da milii porLioQcm stib&Laniift: aux mccontingit.

Un homme avoit deux Jils , et le plus jeune des deux dit à son père: Mon pÈre , donnez-mot mon panage du lien qui me louche, htic. x\. ii.

LiA parabole de l'Enfant prodigue nous fut hier proposée par la sainte Eglise dans la célébration

(') Ce sermon se trouve placé au Iroisicme dimanelie de carême, parce cpic les premiers mots indicfuenl iju'it a été priclié ce jour li, quoique l'evangUc de l'Enfanl prodigue se lise le samedi pré

8VR l'àmovr des plàisi&s. ^5t

des mystères, let je me sens invite à ramener aujourd'hui un si beau et si utile spectacle. Et certainement, chrétiens , toute Thistoire de ce prodigue , sa malheureuse sortie de la maison de son père, ses voyages ou plutôt ses égaremens dans un pays éloigné y son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse facilité à le dissiper, ses libertéket sa servitude, ses douleurs après ses plaisirs , et là misère extrême où il est réduit pour avoir tout donné à son plaisir : enfin la variété infinie et le mélange de ses aventures , sont un tableau si naturel de la vie humaine ; et son retour à son père, où il retrouve avec abondance tous les biens qu'il avoit perdus, une image si accomplie des grâces de la pénitence , que je croirois manquer tout-à-fait au saint ministère dont je suis chargé, si je négligeois les instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi mon esprit ne travaille plus qu*à trouver à quoi se réduire dans une matière si vaste. Tout meparott important, et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu , arrêtez mon choix sur ce qui sera le plus profitable à cet illustre auditoire, et donnez-moi les lumières de votre Esprit saint par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge que. je salue avec l'ange, en disant, jiife, etc.

Depuis notre ancienne désobéissance , il semble que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y

Une variante da mani»crit porle : « Il n^y a que peu de jours que la 9 paifabole ds FEnfont prodigue fut lue par la saiaie Eglise , etc. j» , 'm qaîftilccalra qu'il a éié aussi prêché un autre jour de cette se*

4ja SUR L AMOUR DK8 PLAISIRS*

avoit répandu dé joie véritable pèndaût l'innocence deè commencemens ; .si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n est plus qu*un amusement dange* reuz y et une illusion de peu de durée. Le sage Ta bien compris y lorsqu'il a dit ces paroles : JRisus do* lore miscebitur , et extrema gaudii luctus occupât (0. « Le ris sera mêlé de dqtfeur, e\ les joies se termi- » neront en regrets ». C^est connoitre le monde que de parler ainsi de ses plaisirs y et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que )'ai rapportées; premièrement qu'ils ne sont pas purs; puisqu'ils sont mêlés de douleurs , et secondement qu'ils passent bien vite y puisque la tristesse les suit de si près. En effet il est véritable que nous ne goûtons point ici de )oie sans mélange. La félicité des hommes du monde est composée de tant de pièces^ qu il y en a toujours quelqu*une qui manque; et la douleur a trop d'empire dans la vie humaine pour nous laisser jouir long-temps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de YEttfaut prodigue. Pour donner un cours plus libre à ses passions y il renonce aux commodités et à la douceur de sa maison paternelle , et il achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès, ses profusions, cette vie voluptueuse qu^ila embrassée, le réduisent à la servitude, à la faim et au désespoir. Ainsi vous voyez, Messieurs, que ses joies se tournent bientôt en une amertume infinie : Extrema gaudii luctus occupât. Mais voici un autre changement , qui n^est pas moins remarquable : hi

' (0 Ptvtf, XI. i3.

«un l'amour des plaisirs. 4^3

longue suite de ses malheurs layant fait rentrer en lui-même y il retourne enfin à son père, repentant et afiligé de tous ses désoixires; et reçu dans ses boqnes grâces , il recouvre par ses larmes et par ses regrets ce que ses joies dissolues lui avoient fait perdre. Etranges vicissitudes! Plongr^ par ses plaisirs déréglés dans un abtme de douleurs » il rentre par sa douleur même dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence ; et c'est ce qui me donne lieu, chrétiens, de vous faire voh* au)oi]ird'hui dans l'égarement et dans le retour de ce prodigue ces deux vérités importantes : les plaisirs sources de douleur ; et les douleurs sources fécondes de nouveaux plaisirs. C'est le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.

PREMIER POINT

L'apôtre saint Paul a prononcé que « tous ceux » qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souf- » friront persécution » : Omnes qui pie volunt viif ère in Christo Jesu , persecudonem palientur (0. L'Eglise étoit encore dans son enfance , et déjà toutes les puissances du monde s'armoient contre elle. Mais ne vous persuadez pas qu^elle ne fût persécutée que par les tyrans ennemis déclarés du christianisme. Chacun de ses enfans étoit soi-même son persécuteur. Pendant qu'on affichoit à tous les poteaux et dans toutes les places publiques des sentences et. des proscriptions contre les fidèles, euxinémes se condamnoient d'une autre sorte. Si les empereursles exiloient de leur patrie, tout le monde

(«)//. rffii.iii.i3.

454 SVK L ÀMOUm DES PLÀI8XKS.

leur ëtoit un exil ; .ils s'ordonnoient à èuxHoiémes de ne s*attàcher nulle part , et de n'établir leur domi- ^ite en aucun pays de la teiTe. Si on leur ôtoit la vie par violence , eux-mêmes s*ôtoient les plaisirs volontairement. Et TertuUien a raison de dire que cette sainte et innocente persécution aliénoit encore plus les esprits que Fautre : Plures im/enias ^ çuos magis pericubim voluptaUs çuàm vitœ ai^ocet ab JuLc secta , ciim alia non sit et stutio et sapiend vitœ gratia, nisi vohtptas (0. C'est-à-dire quon s'éloignoit du christianisme plus par la crainte de perdre les plaisirs, que par celle de perdre la vie, qu'on aimoit autant n avoir pas , que de l'avoir sans goût et sans agrément : c'est-à-dire que si l'on craignoit les rigueurs des empereurs contre l'Eglise , on craignoit encore davantage la sévérité de sa discipline contre elle-même ; et que plusieurs se seroient exposés plus facilement à se voir ôter la vie, qu'à se voir an*acher les plaisirs y sans lesquels la vie leur est enniiyeuse.

Ce martyre, Messieurs, ne finira point, et cette sainte persécution par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens , doit durer autant que TEglise. La haine aveugle et injuste qu'avoient les grands du monde contre l'Evangile a eu son cours limité , et le temps Ta enfin tout-à-fait éteinte; mais la haine des chrétiens contre eux -mêmes et contre leur propre corruption doit être immortelle, et c'est elle qui fera durer jusques à la fin des siècles ce martyre vraiment merveilleux , où chacun s'immole soi-même, oii le persécuteur et le patient sont

(0 De Sfffctac. Ji. a. "^ . \

8U& L^AMOUn DES PLAI8I119. 4^^

également agréables, où Dieu d*une même main soutient celui qui souffre , et couronne celui qui persécute. C'est ce qu'il est aisé de prouver par l'Evangile; car il nous dit que pour suivre Jésus* Christ il faut se renoncer soi-mcme et porter sa croix tous les jours : Tollatcrucem suam çuotidiei^), [non- quelques heures , quelques jours , quelques mois, quelques années, mais] tous les jours. [Et ce n'est pas seulement] aux religieux et aux solitaires [que Jésus -Christ parle ainsi; mais son discours s'adresse à tous les chrétiens sans distinction] : Dicebat autem ad omnes (^) : a II dit à tous d'entrer par » la porte étroite , parce que la porte de la perdi- » tion est large , que le chemin qui y mène est spa- » cieux , et qu'il y en a beaucoup qui y entrent » : Intrate per angustam portant , quia laJLa porta et spaîiosa via est çuœ ducit ad perditionem , et multi sunt qui intrant per eain (^). [ Aussi s'écrie-t-il avec étonnement] : « Que la porte de la vie est petite, » que la voie qui y mène est étroite , et qu'il y en » a peu qui la trouvent » ! Quam angusta porta et arcta via est çuœ ducit ad vitam , et pauci sunt qui inveniunt eam (4)! Et remarquez qu'il ne dit pas que la voie qui mène à la perfection est étroite , mais que la voie qui mène à la vie est étroite. El encore avertit-il les fidèles c( de faire effort pour enn trer par la porte étroite ; car je vous assure, leur » dit'il , que plusieurs chercheront à y entrer , et v ne le pourront » : Contendite intrare per.fflnguS' tam portam , quia multi ^ dico vobis , quœrent in^ tran et non poterunt (^).

, W i£«Arii. A— W1K</. — C5; 3fau. vu. i5, i^ — C4) IhiJ. —

4^G sut t.'amodr des tlaisiri.

Je n'ignore pas, clirétiens, que plusieurs murmurent ici contre la sévérité de l'Evangile, Ils veulent bien que Dieu nous défende ce qui fait tort aa prochain ; mais ils ne peuvent comprendi-e que l'on mette de la vertu à se priver deiiplaibirs, et les bornes qu'un nous prescrit de ce cote-là leur semblent insupportaltles. Mais s'il n'étoit mieux séant à la dignité de cette chaire de supposer comme indubitables les maximes de TKvangile que de les prouver par raisonnement, avec quelle facdité pourroîs-je vous faire voir qu'il éloit absolument nécessaire que Dieu réglât par ses saintes lois toutes les parties de notre conduite; que lui, qui nous a présent l'usage que nous devons faire de nos biens, ne devoit pas négliger de nous enseigner celui que nous devons faire de nos seos; que si, ayant égard à la foiblesse des sens, d leur a donné quelques plaisirs, aussi pour honorer la raison , il falloît y mettre des bornes , et ue livrer pas au corps l'homme tout entier, à la honte de l'esprit.

Et certainement, chrétiens , il ne faut pas s'étonner que Jésus-Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes l'amour des plaisirs , puisque sous prétexte d'être nos amis , ils nous causent de si gi'ands maux. Les pires des ennemis, disait sagement cet ancien (0 , ce sont les flatteurs ; et j'ajoute avec assurance , que les pires de tous les flatteurs, ce sont les plaisirs. Ces dangereux conseillers où ne nous |iènent-ili pas par leurs flatteries? Quelle honte , quelle infamie , quelle ruine dans les fortunes, quels déréglemens dans les esprits, quelles infirmités même dans les corps, n'ont pas été intro- (■) Q. Curt. i. Tiii, et^. Y et Tiii.

ëVh V kltOVH DES rLAISIBI. 4^'?

duites' par Tamonr désordonné des plaisirs ? Me voyons-nous pas tous les jours plus de maisons ruinées par la sensnalité que par les disgrâces , plus de familles divisées et troublées dans leur repos par les plaisirs que par les ennemis les plus artificieux, plus d'hommes immolés avant le temps k la mort par les plaisirs que par les violences et par les combats? Les tyrans, dont nous parlions tout à l'heure, ontils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceui qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent d'un commun accord , que ces funestes complications de symptômes et de maladies, i]ui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent si sonveat leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. Qui ne voit donc clairement combien i} étoit juste de nons obliger d'en être les persécuteurs, puisqu'ils sont eux-mêmes, en tant de façons^ les plus cruels persécuteurs de la vie humaine?

Mais laissons les maux qu'ils font à nos corps et à nos fortunes : parlons de ceux qu'ils font à nos amet , dont le cours est inévitaljle. La source de tous les . maux, c'est qu'ils nous éloignent de Dieu, pour lequel si notre coeur ne nous dit paa que nous sommes faits , il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. Or, mes Frères, Dieu est esprit , et ce n'est «jue par l'esprit qu'on le peut atteindre. Qui ne voit donc que plus nous marcbons dans la région des sens, plos dous nous éloignons

4SS SCX l'àMOWB des l'LAISIBS.

de notre demeure natale, et plus nous ncms égarons dans une terre étrangère?

Le prodigue nous le fait bien voir; et ce n'est pat sans raison (ju'il est écrit dans notre Evangile, qu'en sortant de la maison de son père, r il alla » dans une région bien éloigne'e a r Peregre pro- Jectus est in regionem longinçuam (0. Ce fils dénaturé et ce serviteur fugitif, qui quitte pour ses plaisirs le service de son maître, fait deux étranges voyages : il éloigne son cœur de Dieu , et ensuite il en éloigne même sa pensée. Rien n'éloigne tant notre CŒurdcDieu, que l'attache aveugle aux joies sensuelles ; et si les autres passions peuvent l'emporter, c'est celle-ci qui l'engage et le livre tout-à-fait. Dieu n'est plus dans ton cœur , homme sensuel ; l'idole que tu encenses , c'est le Dieu que tu adores. Mais tu feras bientôt une seconde démarche. Si Dieu n'est plus dans ton cœur , bientôt il ne sera plus dans ton esprit. Ta mémoire trop complaisante à ce cœur ingrat l'eiTacera bientôt d'elle-même de ton souvenir. En effet ne voyons-nous pas que les plaisirs occupent tellement l'esprit, que les saintes vérités de Dieu et ses justes jugemens n'y ont plus de place? Auferuntur judicia tua àfacie ejus (s). Dieu éloigne' de notre cœur, Dieu éloigné de notre pensée; ô le malbeureuz éloignement ! ô le funeste voyage ! Oil étes-vons, ô prodigue! combien éloigné de votre patrie; et en quelle basse région avez-vous choisi votre demeure !

David s'étoit autrefois perdu dans cette terre

(■' iuo, xr. 1 3. — W Pt. m. aj.

SUK L^ÀMOtJR DES PLAISIBS. 4^9

étrangère ; il en est revenu bientôt : mais pendant qu'il y a passé, ëcoutez ce qu'il nous dit de ses erreurs : Cormeunidereliquitme : « Mon cœur, dit- il, » m'a abandonné u ; il s'est allé engager dans une misérable servitude. Mais pendant que son cœur lui échappoit, où avoit-il son esprit? Ecoutez ce qu'il dit encore : Comprehenderunt me iniquitaies meœ, et non polui ut vidèrent (0 : a Les pensées de mon » péché m'occupoient tout , et je ne pouvois plus » voir autre chose ». C'est encore en cet état que ce la lumière de ses yeux n'est plus avec lui (^) ». La connoissance de Dieu étoit obscurcie, la foi comme éteinte et oubliée : chrétiens , quel égarement ! Mais les pécheurs vont plus loin encore. Les vérités de Dieu nous échappent, nous perdons, en nous éloignant, le ciel de vue ; on ne sait qu'en croire; il n'y a plus que lés sens qui nous touchent et qui nous occupent*

De vous dire maintenant , Messieurs, jusques où ira cet égarement, ni jusqu'où vous emporteront les joies sensuelles, c'est ce que je n'entreprends pas : car qui sait les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs? Tout ce que je sais, chrétiens, c'est que la raison une fois livrée à l'attrait des sens, et prise de ce vin fumeux , ne peut plus se répondre d'elle-même , ni savoir où l'emportera son ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui ce que j'ai déjà dit dans cette chaire de l'enchaînement des péchés ? Que sert de vous faire voir qu'ils s'attirent les uns les autres , puisqu'il n'en faut qu'un pour nous perdre , et que , sans que nous fassions jamais d'au-

(0 Ps, XXXIX. l3. — (>) Ps. XXZYII. 10.

46o SUA L*AM01fK DBS PLAISIKS.

ires injasticeSy c*en est une assez criminelle qnedf refuser notre cœur à Dieu qui le demande à si juste titre.

CeÉt à cette énorme injustice que nous engage tous les jours Tamour des plaisirs. 11 &it beaucoup davantage ; non content de nous avoir une fois arrachés à Dieu^ il nous empêche d*y retourner par une conversion véritable ; et en voici les raisons.

Pour se convertir, chrétiens, il faut première* ment se résoudre, fixer son esprit à quelque chose, prendre une forme de vie : or est -il que Tattache aux attraits sensibles nous met dans une contraire disposition. Car trop pauvres pour nous pouvoir arrêter long -temps, nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété; et c'est pourquoi l'Ecriture dit que « la concupis- » cence est inconstante » ; Inconstaniia concupiscentiœ (0; parce que dans toute l'étendue des choses sensibles, il n'y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable. Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets , et se trompe, pour ainsi dire , en cliangeaht de place : ainsi la concupiscence , c'est-à-dire l'amour des plaisirs est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût , et du dégoût à l'appétit, l'ame flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle :

\}) Sfjp. IV. is.

SUR L AMOUft DES PLAISIHS. 4^1

inconstantia concupiscentiœ. Voilà ce que c^est que la vie des sens. Cependant dans ce mouvement perpétuel on ne laisse pas de se divertir par Timage d'une liberté errante : Quasi çuddarn libertate aurœ perfruunlur vago quodam desiderio suo (0.

Pour se convertir il faut un certain sérieux. Ceux qui vivent dans les plaisirs, qui u s'imaginent que » notre vie n est qu'un jeu » y lusum esse vitam nostram W , sont accoutumés à rire de tout , et ne prennent rien sérieusement; mais quand il faut arrêter ses résolutions y cette ame accoutumée dès long-temps à courir deçà et delà partout où elle voit la campagne découverte , à suivre ses humeurs et ses fantaisies , et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisans, ne peut plus du tout se fixer. Cette constance y cette égalité y cette sévère régula* rite de la vertu lui fait peur^ parce qu elle n'y voit plus ces délices, ces doux changemens, cette variété qui égaie les sens , ces égaremens agréables où ils semblent se promener avec liberté. C'est pour* quoi cent fois on tente et cent fois on quitte, on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. De là ces remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours, cette affaire qui ne finit point et dont on attend toujours la conclusion. O ame inconstante et irrésolue , ou plutôt trop déterminée, et trop résolue, pour ne pouvoir te résoudre , iras-tu toujours errant d'objets en objets, sans jamais l'arrêter au bien véri-

(») S. Aug, in Pi, czxzTi, n. 9, tom, iv, col. i5i8. — {?) Sap. xy. la.

46^ srn l'amobr ues pitisiRS.

table ? Qu"as-tii acijuis de certain par ce mouvemenl (flernel, et que te rcste-t-il de tous ces plaisirs, sinoD «jue tu en reviens avec un dégoût du bien, une attai;lie au mal, le coips fatîgut; et l'esprit vide? Est-il lien de plus pitoyable?

C'est ici (ju'il nous faut entendre quelle est la captivité où jcltent les joies sensuelles; car le prodigue de la parabole ne s'e'gare pas seulement, mais encore il s'engage et se rend esclave; et voici en quoi consiste notre servitude. C'est qu'encore que nous passions d'un objet à l'autre, ainsi que je viens dédire, avec une variété infinie, nous demeurons arrêtés dans l'étendue des choses sensibles. Kt qu'estce qui nous lient ainsi captifs de nos sens, sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude? Car si l'habitude seule a tant de force pour nous captiver, le plaisir et l'habitude étant joints ensemble, quelles chaînes ne feront-ils pas? f^enumdatus sui peccato (') : « Je suis vendu pour être assujetti au pé- » ché a : Le péché nous achète par le plaisir qu'il nous donne. Entrez avec moi, Messieurs, dans cette considération. Encore que la nature ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent; néanmoins celui qui s'est engagé dans cette foiblesse honteuse ne trouve plus d'ornemens qui soient dignes de ses discours, que la hardiesse de ses inventions; bien plus il jure et ment tout ensemble avec une pareille facilité; et par une horrible profanation il s'accoutume à mêler ensemble la première vérité avec son contraire.

(OAom. vji. 14.

SUR l' A M O U R D r S PLAISIRS. /!\G[)

Va fjuoic|ue' repris par ses amis, et coiiroiulii par luimême, il ait liontc de sa conduite qui lui ôte toute créance , son habitude remporte par-dessus ses résolutions. Que si une coutume de cette sorte, qui répugne à la nature non moins qu à la raison même, est néanmoins si puissante et si tyrannique, qu'y aura-t-il de plus invincible que la nature avec Thabitude, que la force de Finclination et du plaisir jointe à celle de Taccoutumance? Si le plaisir rend le vice aimable, l'habitude le rendra comme nécessaire. Si le plaisir nous jette dans une prison , Thabitude , dit saint Augustin , fermera cent portes sur nous, et ne nous laissera aucune sortie; Inclusum se sentit difficultate vitiorum , et quasi muro impos^ sibilitatis erecto portisque clausis , quà ev^adat non inyenit (0.

En cet état, chrétiens, s^il nous reste quelque connoissance de ce que nous sommes , quelle pitié devons-nous avoir de notre misère ? Car encore , si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs, et les attacher, pour ainsi parler, autant à nous que nous nous attachons à eux, peut-être que notre aveuglement auroit quelque excuse. Mais n'est-ce pas la chose du monde la plus déplorable, que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite ; qu'ils aient une telle force pour nous entraîner , et nous aucune pour les retenir; enfin que notre attache soit si violente ^ que nous soyons si fidèles à ces trompeurs , et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez , 6 prodigue ; car qu'y a-t-il de plus misérable que de

(>}/iS Pf'CTi, n. 5, iom.iy, coL iao6.

46} auti l'jlmol'k nsi plaisias.

se sentir comme force par ses habitades vicîenMg d'aimer les plaisirs, et de se voir sitôt après furce , par une nécessité fatale , de les perdre sans retuur et sans espérance ?

Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, noui vivons touteJbis heureux et coiiteiis; c'est alors, c'eat alors, mes Frères, qu'au deTaut de uotre misère, notra propre repos nous doit faire horreur. Car ce n'est pas en vain qu'il fsl lîcrit ? >• illuminez mes yeux, u 6 Seigneur, de peur que je ne m'endorme dans la a mort(') ». Ce n'est pas en vain qu'il est i^crit : 'Ils i> passent leui'is jours en paix, et descendent en un u moment dans les enfers (^] ». Ce n'est pas en vain qu'il eàt i?cril, et que le Sauveur a prononcé dans son Evangile : u Malheur à vous qui riez, cv vous a pleurerez (3) ». En effet, si ceux qui rient parmi leurs péchés, peuvent toujours conserver leur foie et eu ce monde et en l'autre , ils l'emportent contre Dieu et bravent sa toute - puissance. Mais comme Dieu est le maître , il faut nécessairement que leurs ris se changent en gémissemens éternels ; et ils sont d'autant plus assurés de pleurer un jour, qu'ils pleurent moins maintenant. Ouvrez donc les yeux, d péclieui's , voyez sur le bord de quel précipice vous vous êtes endormis , parmi quels flots et quelles tempêtes vous croyez être en sûreté, enfin parmi quels malheurs et dans quelle servitude voos vives contens. O qu'il vous seroit peut-être utile que Dieu vous éveillât d'un coup de sa main , et vous instrui' sit par quelque affliction! Mais, mes Frères, je ne veux point faire de pareils sonhaits, et je vous con-

VI P'. XI'. 4- — (') Job. m. i3. — W Luc. ïi. a5.

jure

SUR l'àxour des plaisirs. 465

jure au contraire de n'obliger pas le Tout-puissant à vous faire ouvrir les yeux par quelque revers ; prévenez de vous-mêmes sa juste fureur; craignez le retour du siècle à venir ^ et le funeste -changement dont Jésus-Christ vous menace ; et de peur que votre joie ne se change en pleurs ^ cherchez dans la pénitence, avec le prodigue, une tristesse qui se change en joie : c est par où je m*en vais conclure.

SECOND POINT

Nous lisons dans l'Histoire sainte, c'est au premier livre d'Esdras, que lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem que Tarmée assyrienne avoit détruit , le peuple mêlant ensemble le triste ressouvenir de sa ruine et la joie d'un si heureux rétablissement , une partie poussoit en Fair des accens lugubres, lautre faisoit retentir jusqu'au ciel des chants de réjouissance , en telle sorte , dit l'auteur sacré , « qu on ne pouvoit distinguer les gémis- » semens d'avec les cris d'allégresse » : Nec poterat quisquam agnoscere vocem clamoris lœtantium , et vocem fietàs populii}). Ce mélange mystérieux de douleur et de joie , est une image assez naturelle de ce qui s'accomplit dans la pénitence. L'ame déchue de la grâce voit le temple de Dieu renversé en elle. Ce ne sont point les Assyriens qui ont fait cet effroyable ravage; c'est elle-même qui a détruit et honteusement profané ce temple sacré de son cœur , pour en faire un temple d'idoles. Elle pleure, elle gémit, elle ne veut point recevoir de consolation; mais au milieu de ses douleurs , et pendant qu'elle

(0/.£«dlr. m. i3.

BossuR. xii. 3o

466 SUR l'amouh des flAisiks.

fait couler ua toireot de larmes, elle voit que le Saint-Esprit , touché de ses pleurs et de ses regrets , corameoce à redresser cette maison sainte , qu'il r«- ^ve l'autel ^attu, et rend eafia le premier honneur à sa conscience où il veut faire sa demenre; ea -sorte qu'elle trouvera dans le nouveau sanctuaire une retraite assurée , dans laquelle elle pourra vivre heureuse et tranquille sous la paisible protection de Dieu qui y fera sa demeure. Que jugex-vous, <Arétieus, de cette sainte tristesse? Une ame, à qui ses douleurs procurent une telle grâce, n'aimera-t-elle pas mieux s'affliger de ses péchés , que de vivre avec le monde f et ne faut-il pas s'écrier ici avec le grand saint Augustin : « Que celui-là est heureux, qui est » malheureux de cette sorte » ! Quamfelix est, çui sic miser est (0!

C'est ici que je voudrois pouvoir ramasser tout ce qu'il y a de plus efficace dans les Ecritures divioes, pour vous représenter dignement ces délices, intérieures , ce fleuve de paix dont parle Isai'e (3), cette paix du Saint-Esprit, cnfm ce calme admirable d'une bonne conscience. Il est malaisé, mes Frères, de faire entendre ces vérités et goûter ces chastes plaisirs aux hommes du monde ; mais nous tâcherons toutefois comme nous pourrons de leur en donner quelque idée.

Dans cette inconstance des choses humaines , et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela, chrétiens, noussommestropdécouverts aux attaques t'J/nft.xULvn.n. a, wm.iv, cof. 23}.— W A. i.ï»i. 11.

8UK l'aMOUK des PLAISIRS. 4^7

de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours f et pesons les choses froidement. Vous vivez ici dans la Cour, et sans entrer plus avant dansTétat de vos affaires y je veux croire que votre état est tranquille; mais vous n*avez pas si font oublie les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée, que* vous vous fiiez tout- à -fait à cette bonace : et c^est pourquoi je ne vois point d'homme sensé, qui ne se destine un lieu de retraite qu'il regarde de loin^ comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile , que vous vous préparez contre la fortune , est en-> core de son ressort; et si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance , jamais vous n'égaleres ses bizarreries : vous penserez vous éti'e muni d'un côté , la disgrâce viendra de l'autre ; vous aurez tout . assuré aux environs, l'édifice manquera parle fondement. Si le fondement est solide , un coup de foudre viendra d'en-haut , qui renversera tout de fond en comble : je veux dire simplement et sans ligure que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, podr pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui , qui non-seu'lement ne puisse manquer; mais encore nous être tourné en une amertume infinie. Et nous serions* trop novices dans l'histoire de la vie humaine , si nous avions besoin que l'on nous prouvât cette vérité.

. PoMHia donc q«e ce qoi ^peat arriver , ce que vous aivw ¥» jwBii JÉI Mliiii <aix.«atrie8, vous arrive

'■ati^

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