‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 3)Chapitre 54 sur 76 · SV% LES RECHUTES · texte numérisé non relu

SV% LES RECHUTES

a'il se plaigne de sa langueur , qu'il se fâche de sa icheté. Si )e te voyois troublé de la sorte , )*aurois aelque espérance de ta conversion; je croirois que m cœur étant ému pourroit peut-^étre changer de tuation : si )e le voyois ébranlé jusqu'aux fondelens, je croirois que ces habitudes corrompues en Toient peut-être déracinées par ce bienheureux ^versement de toi-même, et que, comme dit saint .ugustin y la tyrannie de la coutume pourroit être nfin surmontée par les efforts violens de la pénimce : Ut violentiœ pœnitendi cedat consuetudo eccandi (0. Mais cette prodigieuse facilité avec lauelle vous avalez l'iniquité comme Feau , et la péitence de même , c'est ce qui méfait craindre pour ous que ce jeu et ce passage continuel de la grâce u crime , du crime à la grâce y ne se termine enfin •ar quelque événement tragique. Si je ne désespère as y je la tiens presque déplorée. N'abusez pas de e que j'ai dit : il n'y a pas de bornes qui nous soient onnues; mais il y en a néanmoins , et Dieu n'a pas ésolude laisser croître vos péchés jusqu'à l'infini : Jiiw novfit potestatem irœ luœ, et prœ timoré tuo ram tuam dinumerare Wl a Qui peut connoitre la grandeur de votre colère, et en comprendre toute rétendue autant qu'elle est redoutable» ? Le fruit commence par être verd , et sa crudité iffense le goût ; mais il iaut qu'il vienne à la matuité : ainsi le pécheur qui se convertit peut démener quelque temps infirme et fragile; et les fruits de

(S) In Joan, tract, zlu , n. 19 , tom, m , part. 11 , coL 627. — > (•} Ps, xizix. i3.

5oO SUB I.ES UECnUTES.

)a péoitence, quoiqu'encore amers et désagrë^les ne laissent pas d'être suf^rtâ par l'espériaaoe qb*ilt donnent de maturité. Mais que jamais- bqm» jpe fioyoBB mûrs, c'est-à-dire gainais fermes, ni jaqaaîi constans; que jamais nous ne produisions c4S (iigpn Sr\ùts de pâiitenoe tant recommandés dans l'Eva»- ^le, c'est-à-dire une conversion durable et censtante; que notre vie toujours partagée entre laveitH et le crime ne prenne jamais un parti de.boone fiu, DU plutôt qu'en ne gardant plus que le seul ncm de vertu , elle prenne le parti du crime, et le bssf régner en nous malgré les sacremens tant de fois reçus : c'est un monstre dans la doctrine des moeurs*

Faites-moi venir un pliilosophe, un Socrate, un Pythagore, un Platon; il vous dira que la vertu ne consiste pas dans un sentiment passager, mais que c'est une habitude constante et un état permanent. Que nous ayons une moindre idée de la vertu cbre'tienne, et qu'à cause que Jésus-Cbrist nousa ouvert dans ses sacremens une source inépuisable pour laver nos crimes , plus aveugles que tes philosophes qui ontchercbé la stabilité dans la vertu, nous croyions être chrétiens lorsque nous passons notre vie dans une perpétuelle inconstance; aujourd'hui danslebain de la pénitence, et demain dans nos premières ordures; aujourd'hui à la sainte table avec Jésus-Christ, et demain avec fiélial et dans toutes les corruptions du monde; peut-on faire un plus grand outrage au christianisme ? Ce n'est pas ainsi que nos pères nous ont parlé des rechutes.

Un saint concile d'Espagne dit que la rechute fait

SBA LES RECBOTES. 5o t

un jeu profane et un saaûlége amusement de la communion (0. Un ancien Père nous dit que retomber dans le cinme auquel on a renoncé, c'est se re* pentir de sa, pénitence, c'est condamner Jésus*- Christ avec connoissance de cause et après Tavoir goûté, c'est le sacrifier à sts passions, et faire satisfac* tion au démon de ce qu'on avait osé secouer son joug détestable (^).

Mais quelque yéhémens que soient les saints Pères à nous exprimer l'horreur des rechutes, rien n'égale les expressions des apôtres. Saint Paul dit que retomber dans les premiers crimes, c'est afSiger le Saint-Esprit (^ : et avec raison *, car on le contraint contre sa nature à quitter la demeure qu'il vouloit garder , et d'où chassé une fois il ne reviendra plus qu'avec répugnance : c'est crucifier Jésus-Christ encore une fois 04), fouler aux pieds son sang répandu pour nous, et renouveler toutes les sanglantes railleries dont les Juifs l'ont persécuté dans son agonie : car en efiet c'est lui reprocher qu'il ne peut pas conserver une ame qu^ a acquise, ni descendre de la croix oh le pécheur le va mettre , ni soutenir sa -victoire contre le démon. Le même saint Paul ajoute que la terre qui a été cultivée et qui a reçu la pluie du ciel, c'est-à-dire une ame renouvelée par les sacremens et arrosée de la grâce, qui malgré cej^te culture sacrée ne produit que de mauvais fruits, est maudite et réprouvée (5).

(0 ConcU, EUbcriL can, xlvii. Labb. tom. i , coL 975. — <>) 7VrtuU, de PœrUt, /i. 5. — O Ephes, iv. 3o. — (4) Heb. vi. 6. —

Boa SOB I-ES BECHrTES.

Saint Pierre serft-t-il moins fort? ëcoutes-Ie. Vous déplorez , et avec raison , la misère des nation faifidèles, qui n'ayant iamais connu Dieu, ni let mystères de son royaume, périssent dajis leur ignorance. Mats saint Pierre vous dit qu'il vaudroit mieux n'avoir jamaisconnu la voiede justice, que de se retirer de U| sainte loi dont on a connu Téquité : car c'est justement , poursuit cet apôtre , ce quieâ dit dans les Proverbes : Canis revenus ad suum vomitum {<). Si je traduis ces paroles, je ferai horreur à vos sens -, si je vous dis que selon saint Pierre , le pénitent qui retombe dans ses premiers crimes , c'est un cliien qui reprend ce qu'il a jeté , vos oreilles délicates seront oQensées : et néanmoins nous ne craignons pas quelque chose de plus horrible ; c'est de reprendre nos voies corrompues , et de ravaler le poison qu'un remède salutaire nous avoit ôté, aGn qu'il achève de nous perdre et de déchirer nos entrailles.

Mais que dit le Fils de Dieu lui-même, lui qui trouvant dans sa parabole l'arbre cultivé, et n'y voyant point paroître de fruit , prononce qu'il n'est plus bon que pour le feu (^); qui nous montre le démon cliassé, plus fort quand il a repris sa première place P), plus fort en nombre, sept pour un; plus fort en malice, [sept autres] plus malins que lui; plus fort en stabilité, et il demeure; et l'état du pécheur toujours plus mauvais après la rechute; et la maladie d'autant plus mortelle , qu'après avoir triomphé , pour ainsi parler , de la nature , elle sur- (") //. Petr. 11. ai . — (') Lue. lui. 6, j. — l,') Ibid. w. a6.

SDH I.SS HECBttTSS. 5o3

monte encore les remèdes mêmes. Si donc , selon s& parole, les difficultés s'augmentent toujours, si en effet par un juste jugement 4e Dieu la pénitence est plus difficile que le baptême, et que par la même règle la pénitence souvent violée , à mesure qu'oD la méprise, augmente les difficultés de la conversion et y ajoute de nouveaux obstacles ; où en sommesnous , ô Dieu vivant ! et quel effroyable chaos avonsnooi^mis entre Dieu et nous par nos continuelles rechutes 1

5ia SUB L\ CHARITÉ PltATEnHKLLE.

a il n'y a personni; qui ait le cœur droit : tons len- » dent despieges poui- verser le sang; le frère cherche » la raort de son frère... Ne vous liez point k votre n ami... Car rUomme a pour ennemis ceux de sa » propre maison ». Periit sanctiis de terra, et reetat in hominibus non est : omnes in tanguine iruidiantur. virfralrem sutim ad mortem venatur... JYolife credere amico. . . Et inimici hominis , doinestici ej'us {').

Je pouiTois bien, chrétiens, faire aujourd'hui les mvmes plaintes; et encore qu'on ne vit jamais plus de caresses , plus d'embrassernens , plus de paroles choisies , pour te'moigner une parfaite coi-dialité, ah ! si nous pouvions percer dans le fond des cœurs, si une lumière divine venoit découvrir tont à coup ce que ta biensëance, ce qtte l'intérêt, ce que la crainte tient si bien caché ; ô quel étrange spectacle 1 et que nous serions étonnés de nous voir les uns les autres avec nossoupçons,et nos jalousies, et nos répugnances secrètes les uns pour les autres! Mon, l'amitié n'est qu'un nom en l'air, dont les hommes s'amusent mutucllemept et auquel aussi ils ne se fient guère. Que si cenlbm est de quelque usage, il signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. On se ménage par discrétion les uns les autres ; on oblige par honneur et on sert par intérêt, mais on n'aime pas véritablement. La fortune fait les amis , la fortune les change bientôt : comme chacun aime par rapport à soi , bet ami de toutes les heures est au hasard à chaque moment de se voir sacrifié à ua intérêt plus cher} et tout M Wiçh. vit. 3,5,6.

SUR LA. CIlARITé FR ATERM ELLE. 5l3

ce qui lui restera de cette longue familiarité et de cette intime correspondance , c'est que l'on gardera un certain dehors , afin de soutenir pour la forme quelque simulacre d'amitié et quelque dignité d'un nom si saint. C'est ainsi que savent aimer les hommes du monde. Démentez-moi, Messieurs , si |e ne dis pas la vérité : et certes si je parlois en un autre lieu , j'alléguerois peut-être la Cour pour exemple ; mais puisque c'est à elle que je parle y qu'elle se connoisse elle-même et qu'elle serve de "ppeuve À la vérité que je prêche.

Concluons donc, chrétiens, que la charité envers Dieu est le fondement nécessaire de la société en* vers les hommes ; c'est de cette haute origine que la charité doit «'épancher généreusement sur tous nos semblables par une inclination^ générale de leur bien faire dans toute l'étendue du pouvoir que Dieu nous en donne. C'est de ce même principe que doi* vent naître nos amitiés particulières , qui ne seront jamais plus inviolables ni plus sacrées que lorsque Dieu en sera le médiateur. Jonathas et David étoient unis en cettç sorte, et c'est pourquoi le dernier appelle leur amitié mutuelle : <c L'alliance du Sei- » gneur»; Fœdus Domini {^) y parce qu'elle avoit été contractée sous les yeux de Dieu et. qu'il devoit en être le protecteur , comme il en étbit le témoin. Aussi le monde n'en a jamais vu ni de. plus tendre, ni de plus fidèle, ni de plus désintéressée. Un trône à disputer entre ces* deux parfaits amis n a pas . été capable de les diviser , et le nom de Dieu à prévalu à un si grand intérêt. Heureux

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5l4 SUR L* CFIlniTÉ PHÂTEUNELI.E.

celui, chrétieDs , qui pourroit trouver un pareil trdsor! U pourioit bien mépriser à ce prix toutes les richesses du monde ; car une telle amitié contractée au DOm de Dieu et jurée, pour ainsi dire, entre ses mains , ne craint pas les disstmulatioDS ai les tromperies. Tout s'y fait aux yeux de celui qui voit dans le fond des cujurs; et sa vérité éternelle, fidèle caution de la toi donnée, garantit cette amitié sainte des changemens infinis dont le temps et les intérêts menacent toutes les autres. Un ami de cette sorte fidèle à Dieu et aux boinmes est un trésor inestimable ; et il noue doit être sans comparaison plus cher que nos yeux, parce que souvent Doui voyons mieux par ses yeux que par les nùtres, et qu'il 'est capable de nous éclairw quand Dotre intérêt Iious a'veagle : c'est «e <{>a'tliautvoas«xpliquer dans la seconde par'tie.

SECOND POINT

!La. science la plus nécessaire h la vie Immaîne, c'est 'de se connoUre soi-même : et saint Augustin a raison de dire (0 qu'il vaut mieux savoir ses défauts, que de pénétrer tous les secrets des états et des empires, et (Je savoir démêler toutes les énigmes de la uatu^. Cette science est d'autant plus belle qu'elle n'est pas seulement la pltis nécessaire, mais encore ïa pliisr'are'de'tbiiieS.N'ous jetons nos regards bien tom, et. pendant que nous nous perdons dans des pensées infinies , nous nous échappons à nous- 'mêînes :'t6ut le inonde connolt dos défauts, nous

9C}L tk CHARITÉ PftATERNELLE. 5l5

seuls ne les savons pas ; et deux choses nous en empêchent.

Premièrement, chrétiens , nous nous voyons de trop prè3 > Tœil ^e confond avec l'objet , et nous ne sommes pas assez détachés de nous pour nous i:egar* der d*un regard distinct et nous voir d'une pleine vue. Secondement, et c'est le plus grand désordre , nous ne voulons pas nous connoître, si ce n'est par les beaux endroits. Nous nous plaignons du peintre qui. n'a pas su couvrir nos défauts, et nous aimons mieux ne voir que notre ombi^ et notre figure si peu qu'elle semble belle , que notre propre personne si peu qu'il y paroisse d'imperfection. I^e roi Achfib, viqlent , imbécille et foible , ne pouvoit endurer Michée , qui Jiui disoit de la part de Dieu la vérité die ses fautes et de ses affaires qu'il n avoit pas la force de vouloir apprendre ; et il voulpit qu'il lui contât avec ses flatteurs des .triomphe3 imaginaires. C'est ain^i que sont faits les hommes ; et c'est pourquoi le divin Psalmiste a raison de s'écrier : Delicta guis intelligit (0? «.Qui est-ce qui connoit ses défauts a? Où est l'homme qui sait acquérir cette science si nécessaire? Combien sommes-nous ardens et vaine«

ment curieux ! Dans quel .abîme des cœurs , dans quels ^mystères secrets de la , politique , dans quelle obscurité de la nature n'eptreprenonfroious pas de pénétrer ? Malgré cet:e^>ace immense qui nous sépare d'avec le soleil , nous avons su découvrir ses taches, c'est-à-dire remarquer des ombres dans. le sein mémede la 'lumière. Cependant nos propres taches nous sont inconnues ; nous, seuls voulons éti^e

{}) Pi. xviif. i«.

5l6 BUR LA ClIAniTÉ F n ATE nHELI.E.

sans ombre; et nos défauts, (jul sont la fable du peuple, nous sont cachés à nous-mêmes : Delicta tpûs intclligit?

Pour acquéi'ir, chre'tiens, nne science si oécessaiie, tl ne faut point d'autre docteur cju'un ami fidèle. Venez donc, ami ve'ritable, s'il y en a quelqu'un sur la terre , venez me montrer mes défauts que )e ne vois pas. Montrez-moi les défauts de mes mœurs, ne me cachez pas même ceux de mon esprit. Ceux que je pourrai re'former, je 1rs corrigerai par votre assistance; et s'il y en a qui soient sans remède , ils serviront à confondre ma présomption. Venez donc, encore une fois, 6 ami fidèle, ne me laissez pas manquer en ce que je pais , ni entreprendre plus que je ne puis, afin qu'en toutes rencontres je mesure ma vie à la raison , et mes entreprises ^ mes forces.

Cette obligation, chrétiens, entre les personnes amies est de droit étroit et indispensable. Car le précepte de la correction étant donné pour toute l'Eglise dans l'Evangile que nous traitons , il seroit sans doute à désirer que nous fussions tous si bien disposés que nous pussions profiter des avis de tous nos frères. Mais comme l'expérience noiis feit voir que cela ne réussit pas^ et qu'il importe que noos r^ar> dions à qui nos conseils peuvent être utiles; ce précepte de nous avertir mutaellement se réduit pour l'ordinaife envers ceux dont nous professons d'être unis. .•■:■>'.

Je Suis bien ai^ , Messieurs y de vous dire aujoui^ d'hui ces dioMs, parce que aous tombons souvent dans de grands péchés pour ne pas assez connoitre

SUE I*A CHAHITÉ FRATERNELLE. 5l7

les sacrés devcHrs de Tamitié chrétienne. La charité^ dit saint Augustin (0, voudroit profiter à tous; mais comme elle ne peut s'étendre autant dans Texercice^ qu'elle fait dans son intention ^ elle nous attache principalement à ceux qui par le sang, ou par Tainitié y ou par quelqu'autre disposition des choses humaines y nous sont en quelque sorte échus en partage. Regardons nos amis en cette manière : pensons qu'un sort bienheureux nous les a donnés pour exercer envers eux ce que nous devrions à tous, si tou$ en étoient capables. C'est une parole digne de Caïn^ que de dire , Ce n'est pas à moi à garder mon frère; croyons, Messieurs, au contraire, que nos amis sont à notre garde, qu'il n'y a rien de plus cruel que la complaisance que nous avons pour leurs \ices, que nous taire en ces rencontres c'est les trahir; et que ce n'est pas le trait d'un ami, mais l'action d'un barbare , que de les laisser tomber danâ un précipice faute de lumière , pendant que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux : Vit iniquus laciat amicum suum , et ducit eum per viam non bonam ip)'i <c L'homme injuste séduit son ami , et il le conduit » par une voie qui n'est pas bonne ».

Après avoir établi» Tobligation de ces avis chari<tables , montrons-en les conditions dans les paroles précises de notre Evangile. Premièrement , chrétiens , il y faut de la fermeté et de la vigueur : car remarquez, le Sauveur n'a pas dit , Avertissez votre frère, mais, « Reprenez votre frère (3) ». Usez de

(0 De F'en Bel, n. 91 , tom. i, col 780. — C*) Prot^, xvi. 39. -i- {}) iP/atr. xviii. i5.

5ift suB I.A CHAnnÉ fb ateiihelt.e.

la liberté que le nom d'amitif- vous donne, ne cédei pas, ne vous rendez pas, soutenez vos justes senlimens, parlez à votre ami en ami : jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sêclies qui le fassent rentrer en lui-même : ne craignez point de lui faire lionte , alin qu'il se sente pressé de se corriger, et que , confondu par vos reproche*, il se rende enfin digne de louanges.

Mais avec cette fermeté et cette vigueur , gardeivous bien de sortir des bornes de la discrétion : je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent, qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de l'utilité , et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le reprenez-vous, ou pourquoi vous en vantez-vous devant tout le monde ? C'étoît une charitable correction , et non aiie insulte outrageusc que vous aviez à lui Oiire, Le maîti-e avott commandé; écoutez le Sauveur des âmes : « Repre- » nez, dit-il ('), entre vous et lui » : parlez en secret, parlez h l'oreille. N'épargnez pas le vite , mais épar- )^ez la pudeur, et qne votre discrétion fasse Sentir au coupable que c'est un ami qui parle.

Mais surtout venez animé d'une charité véritable; pesez cette parole dû Sauveur des âmes : « S'il vous » écoute, dit-il (') , vous aurea gagné votre frère i». Quoiqu'il se fôchè , quoiqu'il s'irrite , ne vous emportez jamais. Faites comme les médecins ; pendant '^u'iin inalade troublé leur dît àe& injures, ils lui appliquent dès remèdes : jiudiunt convitium , prœhem medibamentutti , dit saint Augustin (3). Suivez

(OJtfoK.iTiiiiiS.— (Oih'^'.— (^j'crai.cccLVii, n. ^,tom.v, Mli3g3.

SUK LÀ CHARITÉ FRATERNELLE. 5i()

Texemple de saint Cyprien , dont le même saint Augustin a dit ce beau mot ^ qu'il reprenoit les pécheurs avec une force invincible y et aussi qu'il les supportoit avec une patience infatigable. Et veritatis libertatc redarguit, et charitatis virtute susti^ nuit (0.

Mais pendant que le Fils de Dieu nous prépare avec tant de soin des avertissemens autant charitables que fermes et vigoure;ux , songeons à les bien recevoir. Apprenons de lui à connoitre nos véritables amis y et à les distinguer d'avec les flatteurs. Que dirai-je ici^ chrétiens , et quel remède pourrai-je trouver contre un poison si subtil ? Il ne suffit pas d'avertir les hommes de se tenir sur leurs gardes ; car qui ne se tient pas pour tout averti ? Où sont ceux qui ne craignent pas les embûches de la flatterie ? mais en les craignant on y tombe ; et le flatteur nous tourne en tant de façons qu'il est malaisé de lui échapper. De dire ^ avec cet ancien (^) y qu^on le connottra par une certaine affectation de plaire en toute rencontre ^ ce n'est pas aller à la source ; cVst parler de l'artifice le plus vulgaire et du fard le plus grossier de la flatterie. Celle de la Gour est bien plus subtile : elle sait non - seulement avoir de la complaisance y mais encore résister et <iontredire ^ pour céder plus agréablement en d'autres rencontres. Elle imite non - seulement la douceur de l'ami , [ mais encore ] jusqu'à sa franchise et sa liberté; et nous voyons tous les jours que pendant que nous triomphons d'éti^e sortis des mains d'un

(0 DeBaptis, cont. Donat. lib. Y, c, xvii, n. a3, foin, ix, coi. i53. — C') Cicer. de A.inicit. ra. 1 5.

5ao srE LA CHARITÉ pkatcurblle.

flatteur, UD autre nous engage insensiblement, que nous ne croyons plus llalteur , parce qu'il flatte d'une autre manière : tant l'appât est délicat et imperceptible, tant la séduction est puissante ?

Donc pour arracher la racine , cessons de nous prendre aux autres d'un mal qui vient de nuusinêaics. Ne parlons plus des flatteurs qui nous environnent pai' le dehors, parlons d'un flatteur qui est au dedans, par lequel tous les aulres sont autorises. Toutes nos passions sont des flatteuses, nos plaisirs sont des flatteurs ; surtout notre amourpropre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir aïi dedans , et tant que nous écouterons ce flatteur , jamais nous ne manquerons d'écouter les autres. Car les flatteurs da dehors, âmes vénales et prostituées, savent bien connoitre la force de cette flatterie intérieure. C'est pourquoi ils s'accordent avec elle, ils agissent de concert et d'intelligence., Us s'insinuent si adroitement dans ce commerce de nos passions , dans cette secrète intrigue de notre coeur , dans cette complaisance de notre amour-propre, qu'ils nous font demeurer d'accord de tout ce qu'ils disent. Ils rassurent dans ses propres vices notre conscience tremblante; «et metu tent , dit saint Paulin , le comble à nos péchés par M le poids d'une louange injuste et artificieuse ■> : Sarcinam peccatorum pondère indebitœ laudis accumulât (■). Que si nous voulons les déconcerter, et rompre cette intelligence, voici l'unique remède; un amour géne'reux de la vérité , un désir de nous

(') £pùt. XXIV. ad »«vtr. n. i.

SUR LÀ CHARITÉ FRATERNELLE. S^t

connottre nous-mêmes, Oui, je veux résolument savoir mes défauts : je voudrois bien ne les avoir pas; mais puisque je les ai, je les veux connoitre, quand même je ne voudrois pas encore les corriger; car quand mon mal me plairoit encore , je ne prétends pas pour cela le rendre incurable , et si je ne presse pas ma guérison, du moins ne veux -je pas rendre ma mort assurée.

Apprenons donc nos défauts avec joie et reconnoissance de la bouche de nos amis ; et si peut-être nous n'en avons pas qui nous soient assez fidèles pour nous rendre ce bon office, apprenons - les du moins de la bouche des prédicateurs. Car à qui ne parle-t-on pas dans cette chaire, sans vouloir parler à personne? A qui la lumière de l'Evangile ne mon* tre-t-elle pas ses péchés? La loi de Dieu , chrétiens^ que nous vous mettons devant les yeux , n'est-ce pas un miroir fidèle, où chacun , et les rois et les sujets, se peut reconnoitre ? mais personne ne s'applique rien. On est bien aise d entendre parler contre les vices des hommes, et l'esprit se divertit à écouter reprendre les mauvaises mœurs. Tonnez tant qu'il vous plaira , ô prédicateur; mais l'on ne s'émeut non plus que si l'on n'avoit aucune part à cette juste censure. Ce n'est pas ainsi, chrétiens, qu'il faut écouter l'Evangile , mais plutôt il faut pratiquer ce que dit si sagement l'Ecclésiastique : Ferbum sapiens quodcumque audierit scius laudabit, et ad se ndjiciet (0 : « L'homme sage qui entend, dit-il, » quelque parole sensée , la loue et se l'applique à * » lui-même ». Voyez qu'il ne se contente pas de la

0) EgcU. XXL 18.

5a4 STTK LA CHAKITË PRATEllNELLE.

sans bornes nos ressenlimens; nous exerçons sur ceui qui nous fâchent des vengeances impitoyables; ou bien nous nousplaisons de les accabler par une vaine ostentalion d'une patience et d'une pitié' outrageuse qui ne se remue pas par dédain, et qui feint d'être tranquille pour insulter davantage: tant nous sommes cruels ennemis et implacables vengeurs, qui faisons des armes offensives et des instrumens de la colère, de la patience même et du la pitié. Mais encore ne sonl-cc pas là nos plus grands excès : nous n'attendons pas toujours, pour nous irriter, des injures ^ffeclives; nos ombrages, nos jalousies, nos défiances secrètes suSiseDt pour nous armer l'un contre l'antre; et souvent nous nous baissons, seulement parce que nous croyons nous haïr. L'inquiétude nous prend, nous frappons de peur d'être prévenus, et trompés par nos soupçons, nous vengeons une injure qui n'est pas encore. Jalousies, soupçons, défiances, cruels bourreaux des booimes du monde , et source de mille injustices, à quels excès les engagez-vous? Queme'ditez-vous, malheureux, et que vous vois-je rouler dans votre esprit ? Quoi , vous les allez porter vos soupçons jusqu'aux oreilles importantes! vous méditez même de les porter jusqu'aux oreilles du prince ! Ah songez qu'elles sont sacrées, et que c'est les profaner trop indignement que d'y vouloir porter, comme vous faites, ouïes injustes préventions d'une haine aveugle, ou les malicieuses inventions d'une jalousie cachée, ouïes pernicieux raflînemens d'un zèle alTecté.

Arrêtons-nous donc, chrétiens, prenons garde comme nous parlons du prochain, surtout à la

SUR LA CHARITÉ FRATERNELLE. SsS

Cour OÙ tout est si important et si délicat. Ce demimot que vous dites, ce trait que vous lancez en passant y cette parole malicieuse qui donne tant à penser par son obscurité affectée , tout cela, dit le sage y ne tombera pas à terre : j4 detractione par^ cite linguœ ^ quoniam sermo obscurus in vacuum non ihit (0. A la Cour on recueille tout, et ensuite chacun commente et tire ses conséquences à sa mode. Prenez donc garde encore une fois à ce que vous dites, retenez votre colère maligne et votre langue trop impétueuse. Car il y a un Dieu au ciel qui nous ayant déclaré qu'il nous demandera compte à son jugement des paroles inutiles (^), quelle justice ne fera-t-il pas de celles qui sont outrageantes et malicieuses ? Par conséquent, chrétiens, révérons ses yeux et sa présence ; songeons qu'il nous sera fait dans son jugement, comme nous aurons fait à notre prochain ; si nous pardonnons, il nous pardonnera; si nous vengeons nos injures, « il nous gardera nos » péchés » , comme dit l'Ecclésiastique ; Peccata il-lias sen^ans sen^abit (3) : sa vengeance nous poursuivra à la vie et à la mort ; et ni en ce monde ni en l'autre, jamais elle ne nous laissera aucun repos. Ainsi n'attendons pas Fheure de la mort pour pardonner à nos ennemis ; mais plutôt pratiquons ce que dit l'apôtre : ce Que le soleil ne se couche pas » sur votre colère » : Sol non occidat super iracundiam vestram (4). Ce cœur tendre , ce cœur paternel ne peut comprendre qu'un chrétien , enfant de paix, puisse dormir d'un sommeil tranquille

(0&|r.L II.— (*)ilfatt.;xii.36.— (3)£cc//.xxTiii. i.^{,^£pltes.

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Sa8 tVa IrA CHAEItA FmA.TEmVEUI.B.

vous de pins d*im côté pour découvrir tout à Tentour les traces de la vérité qui sont dispersées : elle ne viendra guère à vous de droit fil et d*un seul endroit ; car les rois ne sont pas si heureux. Mais que ce soit vous-même qui vous tourniez , et que nul ne se joue à vous donner de fiuisses impressions : entendez distinctement tout ce que vous faites, et connoissez tous les ressorts de la grande madiine que vous conduisez : Ut intelUgas uniuersa çuœ Jhcis, Salomon suivant ce conseil , à Tàge environ de vingtdeux anSy fit voir à la Judée un roi consommé ; et la France , qui sera bientôt un 'état heureux par les soins de son monarque , jouit maintenant d*un pareil spectacle.

O Dieu, bénissez ce roi que vous nous avez donné. Que vous demanderons-nous pour ce grand monarque? quoi, toutes les prospérités? oui, Seigneur; mais bien plus encore, toutes les vertus et royales et chrétiennes. Non , nous ne pouvons consentir qu'aucune lui manque, aucune, aucune : elles sont toutes nécessaires , quoi que le monde puisse dire , parce que vous les avez toutes commandées. Nous le voulons voir tout parfait , nous le voulons admirer en tout : c'est sa gloire , c'est sa grandeur qu'il soit obligé d'être notre exemple; et nous estimerions un malheur public, si jamais il nous paroissoit quelque ombre dans une vie qui doit être toute lumineuse. Oui, Sire, votre piété, votre justice, votre innocence , font la meilleure partie de la félicité publique. Conservez-nous ce bonheur seul capable de nous consoler parmi tous les fléaux que Dieu nous envoie, et vivez en roi chrétien. Il j a un

Dieu

8VK LA CKASITi FK ATSKHBLLK. S19

Dieu dans le ciel qui venge les péchas des peuples ^ mais surtout qui veoge les péchés des rob. C'est lut qui veut que je parle. ainsi j et si votre Majesté Yé~ coûte, U lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. Marchez, ô grand Roi, constamment sans vous détourner, par toutes les voies qu'il vous inspire; et n'arrêtez pas le cours de vos grandes destinées, qui n'aiwont jamais rien de grand, si elles ne se terminent à TéterDÎté bienheureuse.

SERMON

POUR LE VENDREDI

DE LA ni.' SESLUNE DE CARÊME,

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