‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 4)Chapitre 145 sur 189 · XX.- JOUR · texte numérisé non relu

XX.- JOUR

Paroles de Jésus^pour toucher Judas de componction,

Joan. XIII. 10—27.

Rappeloits à notre mémoire toutes les paroles de Jésus-Christ, sui* le sujet de Judas dans cette nuit, dès le lavement des pieds. Fous êtes purs ^ disoit-il, mais non pas tous. Car il sauoit 4fui étoit celui qui le déçoit trahir; et un peu après : Je ne parle pas de vous tous ; je connois ceux çue j'ai choisis ; mais il faut que V Ecriture soit accomplie, oU il est dit : Celui qui mange à ma table lèvera le pied contre moi; et je vous le dis avant que la chose arrive , afin que 'VOUS connoissiez qui je suis , lorsqu'elle sera arri-yée (0.

Ce n étoit pas seulement pour Tinstruction de ses

0) «/oa/i. XIII. 10, II, 18, 19.

5iO MÉDITATIONS

fidèles disciples que Jésus-Christ parloit ainsi; c*étoit pour la conversion de ce perfide. Car qu y a-t-il de plus puissant y pour convertir un pécheur, que , de lui dire : Tu es vu ; comme Nathan disoit à David : C'est vous qui êtes cet homme CO ; vous êtes cet adultère y cet homicide; vous lavez fait en secret, et moi je le découvrirai à toute la terre. Et David, averti de cette sorte , confessa son péché, et commença sa pénitence. C*est ainsi que le Sauveur luimême dit à Judas (^) : C*est toi , c'est toi , malheureux : tu caches en vain tes noirs desseins; tu vasea vain chercher les Juifs dans le secret et parmi les ténèbres de la nuit : Tu es vu ; on lit dans ton cœur; perfide , tu veux trahir ton Sauveur. Pourquoi nous cachons- nous , malheureux, si nous ne pouvons éviter les yeux de Jésus -Christ ? N'est-ce pas asset que Dieu nous voie? Le comptons - nous pour rieui et ses yeux nous sont-ils indifférens ?

Il poursuit; et de peur de n^étre pas assez entenda: Un de vous , dit- il, me trahira. Ils se regardoient les uns les autres , ne sachant de qui il itouloit par- 1er; et comme ils lui demandoienl chacun en parti" culier : Est-ce moi. Seigneur? il leur répondit : Celui qui met la main au plat avec moi me trahira (^>.Mais comme plusieurs pouvoient fy mettre ensemble, et que ce signal n étoit pas précis , Pierre Jit signe à Jean ^ le disciple bien-aimé de Jésus , qui reposait dans le repas sur sa poitrine, quil lui demandât qwi c' étoit : Et c'est celui, dit Jésus, à qui Je donnend un morceau trempé; et Vajant trempé, il le donnai

(0 //. Heg. XII. 7, i3. — T») MaUh, xxvi. 25. — (3) z^^. ^ ai, 22. Mauh, xxYu aa, 23.

SUft L^ÉVANGILE. 5ll

JuàMS , fils de Simon Iscariot (0. Le voilà bien connu et bien désigne par son nom, par sa famille, par son caractère. Il s'appeloit Judas , son père étoit Simon , le titre de sa famille étoit Iscariot, l'homme de meurtres , parce qu'il devoit tuer le Sauveur, et parce qu'il devoit enfin se tuer lui-même. Oh fuirastu, malheureux ! Tu es vu : ta destinée est marquée. £t nous , sommes-nous moins vus, quand nous trahissons notre maître, quand nous allons souvent de Féglise , souvent de la table même du Sauveur , où? à quel complot? à. quelle entreprise? Dieu le sait ; quand nous nous cachons pour vendre notre maître ; à quel prix ? qui n'en rougiroit , et oseronsnous le penser ?

Ils furent extrêmement affligés à ces paroles du Sauveur ; de savoir qu'un de leur compagnie devoit trahir leur maître. Quel scandale pour les Juifs ! C'est nn méchant ; ses propres disciples le livrent , et ne*" le peuvent plus souffrir. Quelle douleur à ceux qui avoientde l'amour pour leur maître, de lui voir faire un tel affront? Quand quelqu'un offense le Sauveur, ce devroit être une affliction pour tous ses disciples , c'est-à-dire, pour tous les chrétiens. Tous furent affligés, et lui demandaient : N'est-ce pas moiC^) , qui suis ce traître et ce malheureux? Et Judas, qui devoit se confondi^e et se convertir, en voyant Thorreur et l'affliction que ce discours causoit à tous ses frères, loin d'en être touché, prend avec les autres un air de confiance , et dit comme eux : Seigneur, est-ce moi? et Jésus lui répondit ; f^ous l'axiez dit , cest *vous^méme (5) ? Cependant il n'est point ému, et

CO Joan. xiii. aï , 24 > a^- — W Matth. xxyi. aa. — (3) UiJ, a5.

5l!2 MÉDITATIOKTS

content de faire bonne mine , il [>ersiste dans son dessein. Vous en êtes étonné ! Mais quoi ? quand vous machinez quelque crime , et que vous faites cependant bonne contenance , Jésus ne vous voit -il pas? Ignorez -vous quil ne vous dise : Cestvous* même ? N'est-ce pas poiu* vous qu'il dit : Le Fils de l'homme s'en va^ ainsi qu'il a été écrit de lui? U n j a pour lui rien de surprenant , ni de nouveau dam cette entreprise ; mais malheur à celui par t/ui le Fils de t homme sera liyré ! Il vaudrait mieux pour cet homme çu il fi eût jamais été (0. Il ne dit pas :I1 vaudroit mieux absolument ; car par rapport au conseil de Dieu , et au bien qui revient au monde de la trahison de Judas , il faut bien qu*îl vaille mieux qu'il ait été : mais la puissante de Dieu n'empêche, ni n'excuse la malice de Thomme. Le bien qu'il tire de notre crime ne nous justifie pas. Malheur y malheur à cet homme , par qui Jésus est offense ! Il vaudroit mieux pour cet homme qu'il n'eût jamais été y puisqu'il est né pour son supplice , et que son être ne lui sert de rien que pour rendre sa misère étemelle.

Disons donc non plus sur Judas, mais sur tous les péclieui^ endurcis, et sur nous-mêmes: Malheur, malheur à cet homme ! Maudit soit le jour de ma naissance^ disoit Job, disoit Jérémie , en la personne des mcchans et des réprouvés : Ma mère, pourquoi m'or uez-uoiis conçu? Malheureux celui qui est venu annoncer à mon père : Un fils vous est né ! Pourquoi le sein de ma mère n'a-t-il pas été mon tombeau ? Nuit affreuse^ nuit malheureuse , ou j'ai été conçu! Que

(0 Mauh, zxYi. 24-

ce

SUB L^ÉTAKGILE. 5l3

ee soit une nuit d'horreur, de tourbillon et de tent^ péte ! que les étoiles ny basent jamais ! que l'aurore n'en dissipe jamais tobscurité, puisqu'elle ne m*a pas étouffa en venant au monde , et n'a pas fait de snoi un ayorton. Mais s il falloit que je naquisse , pourquoi m'a-t-on nourri ? Que ne suis-je mort dans mon enfance! Et pourquoi faUoit^il prolonger mes fours pour augmenter mes malheurs auec mes crimes (0. Il n'y auroit de remède à mes maux que le nëant , et je ne l'obtiendrai jamais. Je subsisterai malheureux , pour honorer la puissance de Dieu par mon supplice y pour être en butte à ses traits , pour Are un spectacle de sa vengeance {?), Eternellement y éternellement : ah malheureux que je suis ! malheureux y encore un coup! Disons sans cesse , malheureux! disons -le pendant qu'il est temps: riendra le temps qu'on le dira inutilement ^ et qu'il ne servira de rien de connoître son malheur.

Malheur à celui par qui le Fils de V^finme sera trahie malheur à lui! Jésus le plaint; s'il le plaint , s'il en a pitié , il veut qu'il se convertisse : ce n'est pas en vain qu'il dit : Il vaudroit mieux pour cet homme que jamais il ne fût né (3). Il est encore temps de se convertir; mais après le crime consommé, la miséricorde épuisée, tant de salutaires arertissemens rendus inutiles , il n'y a plus pour lui de miséricorde. Jésus lui parle pour la dernière fois avant son ciime : Fais vite ce que tu as à faire (4); de même qu'il dira bientôt: Dormez maintenant,

i*) JoB. III. I, 2 y Z, et seq. Jerem, xy. io. zx. i4» i5, et seq. »i»(*) Exod. IX. i6. Rom. ix. 17. — C^) iHatth. Xxri. 94* ^«^re. xiy. aii. «— (^) Joan, XIII. 37.

Sl4 If^DITÀTtOKS

eti reposez-vous , le Fils de t homme 'vu être Uvri^A* Cétoit dire : Il seroit honteux dC dormir en cette occasion ; veillez donc. "Le Jais vtte, dit de ce ton, -veut donc dire: Ne le Jais pas, tu es connu ^ tu a découvert; reconnois-toi aussi toi-même, ne puÊ pas outre. Ou bien ^ Jais vite /pour moi: car je suis pressé de souffrir , et de sauver les homma; mais pour toi , que veux-tu faire? ami Judas, qnd est ton dessein? Pourquoi viens^tu? tu trahis le JRk de Vhomme avec un baiser i?). Ah! tu es eocon mon ami y si tu le veux ; et ce baiser qui est de tt part un baiser de traître , pourroit encore être de la mienne un baiser d*ami et de Sauveur , si tu avoii recours à ma clémence (3).

Reifiens, reviens, prévaricatrice d'Israël; d pourquoi voulez^ vous périr, maison de Jacob t Pour moi, je ne veux point la mort du péchevi mais qiiû se convertisse , et quil vive.

XXL* JOUR, Pacte, et trahison de Judas^ Joan. xm. 27, 3a

Et après qu'il lut eut donné le morceau tren^, Satan entra en lui; et Judas F ayant reçu , il porta incofUinent (4). C'étoit là le dernier avertissement qu'il devoit recevoir de Jésus-Christ avant qu'il allât consommer son crime. Ce signal donné à saint Jean, de servir Judas à. table, de lui présenter un mor*

<0 MatA. xxYU 45. — (•) Ibid, 5o. £mc. xxii. 48. — (I) ui. la. £»cçh. xxxjii. 1 1. — (4) Joan. xau a6, a;.

SUR L^ÉVANGILE. 5l5

(beau qu'il avoit trempe pour lui y n^en Iftoit pas moins à ce trattre , selon la coutume , une marque d'honneur et de familiarité. Ce fut apparemment dans le même temps qu'il lui dit : -Cest toi (0 , je te connois; ce qui étoit la manière de l'avertir la plus pressante. Judas y fut insensible ; et en même temps Satan s* empara de lui ip). Dès auparavant il lui éUHHt mis dans le cœur de trahir son Mattre (^)» Mais maintenant après ce morceau il entre en lui, il se met en possession de ce malheureux , et il lui est entièrement livré. Et voilà un moment après qu'il sort de la compagnie de Jésus, pour ne plus y revenir que pour le livrer»

Il reçut bien un autre morceau , si on peut l'appeler ainsi y mais qui n'est point marqué en par^» ticulier , parce qu'il fut donné à tous ; ce fut le coips du Sauveur. Car saint Luc marque expresse-^ ment qu'il dit encore après la cène : La main de celui qui me trahira est avec moi dans cette table (4)* U amis sa,main jusque sur la viande céleste, jusque sur la coupe qui est remplie de mon sang : morceau funeste , breuvage terrible pour Judas ! Je ne puis douter que sa communion impie et sacrilège ne hâtât sa perte, et ne lui fût une occasion de scandale contre son mattre. Car encore que l'Ecriture ne marque point en ce lieu que Judas ait été scandalisé du mystère de l'eucharistie, il suflSt qu'elle nous le marque en un autre endroit. Judas fut du nombre de ceux qui murmurèrent à Caphamaiîm à la première {proposition de ce: mystère. Ce fut lui qui

(>) Matth^ Jii^vi. 35. — (*) Joaiu xiu. 27. -» (') lUâ, a. — (4) Luc. szii. ai.

5x6 MÉDITATIONS

donna occasion au Sauveur de demander à ses api* très : Et vous , voulez^vous aussi vous en àUer arec les autres qui me quittent 7 Car comme saint Kerre lui eut répondu au nom de tous , ainsi qnll a?oit accoutumé : Seigneur ^ à qui irions-nous ? Vouswm des paroles de vie étemelle; et nous aidons cru A connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu:Vm lui fit bien connottre qu'il ne receToit pas sa àtéh ration pour tous , puisqu'il répartit : ffe vous atjt pas choisi vous douze; et il'jr en a un devomifà est un diable. Et, dit saint Jean , il entendoit Julm, fils de Simon Iscariot, qui le devoit livrer U), eacore qu'il fût un des douze.

Cette parole nous fait voir que Judas fut un de ces impies murmurateurs , à qui la promesse de Jésus y de donner son corps à manger y et son sang à boire y fut un scandale. S'il fut scandalisé de la promesse y on doit croire qu'il ne le fut pas moins de lefiet. Judas fut précipité de crime en crime. Aveuglé premièrement par son avarice y tpd lui faisoit dérober ï argent, dont son maître Tapoit fait U gardien C^) , il s'accoutumoit à murmurer contre loi Il commença ses murmures à l'occasion de la promesse de Teucharistie; il les continua lorsque Marie répandit tant de précieux parfum sur la tête et sor les pieds du Sauveur y et il crut qu*elle lui ôtoit tout l'argent qu'elle employoit pour cela (3). U partit incontinent après y pour aller faire son marché arec les Juifs (4). Un esprit corrompu tourne tout en poi* son. Le sacré banquet de l'eucharistie achem de

(0/oa/i. VI. 60,68,69, 70, 71, 72. — WiJiVtxn.a— W/W 5,6.—. \4) Mauh. XXVI. 'i3, 14. Marc, xiv. 10.

SUR LÉVAnGlLB. Sl^

perdre le traître disciple ; et ce fut en sortant de cette table saci*ée qu il alla premièrement à la tra« liison y et de là au désespoir et au cordeau*

Jésus y qui fait tout pour notre salut, permit que Judas reçût le don sacré avec les autres ; afin que nous vissious les effets funestes dune communion iadigne. Voyez le bien-aimé disciple à la table du Sauveur, et y reposant sur sa poitrine ; voilà Timage de ceux qui communient dignement. Us se repo* sent sur la poitrine de Jésus : à Texemple de saint iean , ils apprennent à cette source les secrets cé^ lestes : comme lui ils sont honorés de la familiarité et des caresses de lem^ maîU'e : et fidèles imitateurs de sa chasteté , de sa bonté , de' sa douceur , qui aont les vrais caractères de saint Jean , ils sont di* gnes d'être, comme lui, ses disciples bien- aimés. Toyex de l'autre côté un Judas à la communion : la disposition où il est, celle où il entre : ô Dieu , quelle opposition ! quel effroyable contraste ! qui ne trem-* bleroit à cette vue 7

Page 1