‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 4)Chapitre 159 sur 189 · XL.- JOUR · texte numérisé non relu

XL.- JOUR

{Quelle fut l'incrédulité des Capharnaïtes. Joan. vi«

4i j ^i, So, Si y et seq.

Cest l'esprit çui viyfifie; donc la chair ne vivifie pas. Si cela est y il ne falloit pas dire : Le pain que je donnerai, c'est ma chair que je donnerai pour la 'vie du monde: ni: CehU qui mange ma cluiir, et qui boit mon sang, aura la vie étemelle. La chair ne sert de rien : si cela veut dire que la chair de Jésus-Chiîst ne sert de rien , il n*en falloit donc pas parler avec tant d'avantage. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie : si cela veut dire qu'il ne faut pas s'attacher à la chair et au sang ; il n'ëtoit pas besoin d'en parler tant^ ni de tant obliger à les manger et à les boire : et si tout cela vouloit dire qu'il ne falloit les manger et les boire qu'en esprit , il ne falloit point tant inculquer des paroles qui portoient visiblement à de contraires idëes. Il y a donc ici un autre sens ^ qui a frappé les Caphar* naïtes. Si la chair de Jésus-Christ donne la vie, et que l'esprit vivifie aussi ; c'est donc que cette chair est remplie d'un esprit vivifiant : et si cela est, quand Jésus-Christ dit que la chair ne sert de rien, ou il ne l'entend pas de sa chair ^ ou si c'est de sa chair qu'il veut parler , il veut dire que sa chair ne sert de rien en la prenant toute seule; mais qu'il la faudra prendre avec l'esprit dont elle est pleine. Et lorsqu'il conclut de là que ses paroles sont es-

5y6 MÉDITATIOBS

prit et vie y après avoir tant parlé de chair et de sang; cest dire que cette chair et ce sang sont eux-mêmes esprit et vie, tout remplis de divinité, de Tesprit de Dieu , et de la vie de la grâce : et de plus f qu* il les faut manger d'une manière qui pasK les sens, d'une manière divine qui ne les consume ni ne les altère , mais qui les laisse tout entiers pour le ciel f comme on a vu. Enfin ne paroissant rien dans tout ce discours, de ce manger en figure, de ce boire en allégorie qu'on y veut trouver ; ni riea par conséquent qui doive obliger à renoncer aa manger et au boire au pied de la lettre ; mais seci« lement à entendre qu'il faut manger cette chair , et boire ce sang,' comme pleins d'esprit et de vie, d'une manière si haute et si divine : il s'ensuit que le Fils de Dieu n'a point tempéré, mais plutôt fortifié ce qu'il avoit dit : d'où vient aussi qu'à ce coup les Caphamaïtes l'abandonnent, et ne veulent plus marcher dans sa compagnie.

Qui ne scroit étonné du progrès de leur incrédulité, et ne le regarderoit avec frayeur? Quand Jésus-Christ leur dit qu'il étoit descendu du ciel> ils commencent à murmurer , et ils disent : N'est-ce pas ici le fils de Joseph? Et comment donc se dit-il descendu du ciel (0. Quand il enfonce plus avant, et qu'il dit que la nourriture qu'il leur veut donner à manger est sa chair qu'il donnera pour la vie du monde ; ils disputent les uns contre les autres , en disant : Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger W ? Ce qui marque des gens en-

(>) Joan. Ti. 4a. -* (>) Wd. 53 , et §€</.

COYt

SUR L^ÉYANGILE. 5'J'J

core irrésolus , et plutôt ébranlés que déterminés à le quitter. Il poursuit ^ et il leur dit si affirmativement et si souvent qu'il faudra manger et boire son crorps et son sang y qu ils ne voient aucun moyen de s'en dispenser ; ce qui leur fait dire : Cette parole est dure: qui pourrait ï entendre (0? Par oïl ils se précipitent dans un scandale formel ^ et dans une incrédulité déclarée. Cependant ils ne s'en vont pas encore : ils attendent s'il viendra enfin quelque sorte d'adoucissement. Mais Jésus -Christ leur ayant dit, pour toute explication, qu^ils ne se trompoient qu'en ce qu'ils croyoient manger sa chair et boire son sang d^une manière qui les consumât , et que d'ailleurs ils n'entendoient pas de quel esprit elle étoit pleine , ni la façon incompréhensible dont il vouloit les leur donner; ils voient tout poussé à bout j et la dureté qui troubloit leur sens et scandalisoit leurs esprits , portée au comble : si bien que ne pouvant la porter , ils renoncent tout-à-fait à la compagnie de Jésus-Christ, et ne veulent plus se ranger au nombre de ses disciples.

Lui aussi qui avoit tout dit de son côté, et qui avoit expliqué tout ce qu'il vouloit qu'on sût de son mystèi*e, s'adresse à ses apôtres, en leur demandant: Et w}us, voulez-vous aussi vous en aller W ? comme s'il eût dit : Je n'ai rien à augmenter ni à diminuer à mon discours : je n*y veux rien ajouter, ni je n'en puis rien rabattre : prenez maintenant votre parti : je ne veux point de disciple qui n'aille jusque-là, et je mets leur foi à ce prix.

CO Joan. VI. 6i. — (•) lUJ. 68.

BossuET. IX. 37

5^8 ICÉDITATIOHS

Les Caphamaites ont trouvé étrange qu^îl se dit descendu du ciel; et pour tout adoucissement , 3 leur répète qu'il est descendu du ciel (') , parce que cela est vrai au pied de la lettre : ils commencent ï murmurer en demandant comment il pourra donner sa chair à manger ; et ils reçoivent pour tonte réponse qu'il leur donneroit sa chair à manger , et 2 y ajoute son sang W y afin qu'il ne manque rien à ce qu'il avoit à leur dire. Il le répète , il Finculqne : encore un coup y parce^que cela étoit vrai au pied de la lettre. Ils disent que cela est dur et insupportable; et il l'étoit en effet y de la manière qnUs Tentendoient ; puisqu'ils croyoient démembrer son corps et consumer son sang : il leur ôte ce doute en lenr disant qu'avec tout cela il remonteroit au ciel dam toute son intégrité, et qu'an reste , ce qu'il avoit dit de sa chair et de son sang, et quant an fond et dans la manière de les prendre, étoit chose au-dessus des sens , et pleine d'esprit et de vie (3) ; sans rien rabattre du littéral , mais y ajoutant seulement le spiritad et le divin. A ce coup donc ils s'en vont : lem* soumission est à bout , et ils ne veulent pins d'un Maître qui met leur raison à cette épreuve.

Allez, malheureux; suivez Judas : pour nons, nous suivrons saint PieiTC , et nous dirons : MaStn» oà irions-nous ? vous ai^ez des paroles de vie étef' nette (4). Où irions-nous, Seigneur, où irions-nous? Quoi, à la chair et au sang? à la raison ? à la philosophie ? aux sages du monde? aux murmurateors? aux incrédules ? à ceux qui sont encore tous te

CO Joan. VI. 4a, 5o, 5i , 53. — (»J Ibid. 54, 6i. — (3) /J^^/.O,

SUR L*ÉVAlfGILE. 679

jours à nous demander : Comment nous peut-il donner sa chair à manger ? Comment est-il dans le ciel, si en même temps on le mange sur la terre? ISon y Seigneur ! nous ne voulons point aller à eux, ni suivre ceux qui vous quittent : Vous seul aî^ez des paroles de vie étemelle.

XLL* JOUR,

Qu est-ce à dire : La chair ne sert de rien ?

Joan. IV. 64*

Il y a encore une véritë à pénétrer dans ces pa-* rôles de notre Sauveur : La chair ne sert de rien : et il me semble que Jésus, conçu dans les entrailles bénites de la sainte Vierge , me la va faire entendre. Cherchons , demandons y frappons , et il nous sent ouvert : nous entendrons ce qui rend Marie heureuse. L*ange lui vint annoncer qu'elle seroit la Mère de Jésus-Christ. Elle crut , et ce qui lui avoît été promis s'accomplit dans son bienheureux sein. Mais que lui dit sur cela sa cousine sainte Elisabeth ? Vous êtes heureuse d'ax^oir cru : ce qui vous a été dit de la part du Seigneur, s'accomplira (0. Une partie en a déjà été accomplie , puisque vous avez conçu : il faut encore que cet enfant , que vous portez en votre sein, naisse de vous; et cela s'accomplira en son temps y comme le reste. Voilà ce qui vous rend heureuse \ mais pour entendre tout

(0 Lue. I. 4^.

580 HÉDITÀTIONS

votre bonheur ^ il faut encore savoir que vous avci cm : ce Sauveur que vous portez dans votre sein, vous vous y êtes encore unie par la foi : vous a^ei cru qu'il seroit non-seulement votre fils, mais encore le Fils de Dieu : vous avez cru à la déserte du Saint-Esprit sur vous , à Tinfusion de la verti du Très-haut , à la manière admirable et inoaiSi dont vous concevriez ce bëni firuit de vos entrailles; JTous êtes bénite par^dessus toutes les femmes; etk fruit de vos eniraittes est béni (0 : vous êtes bénite par où vous êtes heureuse : bénite et heureuse par deux choses : heureuse , par le grand mystère qui s^est accompli en vous selon la chair; et heureuse , par la foi qui vous y a unie selon Tesprit

Cette même vérité nous est encore expliqua en un autre endroit par Jésus-Christ même. Une femme, ravie de son discours , s'écria parmi la troupe : Heureuses les entrailles qui vous ont porté, et les mamelles que vous avez sucées. Et Jésus dit : Mais plutôt, heureux sont ceux qui écoutent la parole de Dieuj et qui la gardent i''^). Mais plutôt : est-ce qu'il veut dire que sa Mère n'est pas heureuse de Tavoir nourri, et de l'avoir eu pour fils? Non sans doute y ce n'est pas cela : il ne dédit pas sainte Elisabeth y qui a dit par l'instinct du Saint-Esprit : Vous êtes heureuse : ce qui vous a été dit s'accom' pUra : mais il veut qu'on reconnoisse avec elle , que la vraie cause du bonheur de sa sainte Mère , c'est d'avoir cru : non pour détruire la vérité de ce qui s'est accompli en Marie selon la chair , mais pour

(0 Lue, I. 4a. — . («) JUd, xi. 27, 28.

SUA L*éyA2rGILS. 58l

y Joindre le fruit intérieur qu'elle a reçu en croyant. U faut donc joindre de même à ce qui s'accomplît en nous selon la chair dans Teucharistie , ce qui s*y doit accomplir par la foi et selon Fesprit : et Vesprit nous vivifiera , si nous croyons que le bon-* heur qui nous est promis nous vient à la vérité de ^Fun et de l'autre , mais qu'il nous vient comme, à Marie plutôt de Fesprit et de la foi que de la cliair et du sang.

De même , quand on lui vint dire : Fùire mère et vos frères sont là; et qu'il répondit : Ma mère et mes frères sont ceux gui écoutent la parole de Dieu^ et gui l'accomplissent (0 : ce n'étoit pas qu'il renonçât à la liaison du sang oii il étoit entré en se faisant homme ; et encore moins pour nier ^ que, comme les autres hommes, il n'eut été conçu du sang de sa Mère : mais afin que Ton entendît d'où venoit la liaison véritable qu'il vouloit qu'oa eût avec lui; et que sa mère, qu'on estimoit avec raison bienheureuse, selon la parole de sainte Elisabeth , ne l'étoit pas tant pour l'avoir conçu selon la chair , qu'à cause qu'ayant cru à la parole de l'ange , elle Favoit auparavant conçu selon Fesprit, comme parlent les saints Pères.

Rendons-nous donc heureux à son exemple. Le Fils de Dieu devoit prendre en elle le corps et le sang, qu'il vouloit non -seulement donner pour nous y mais encore nous donner; aussi véritablement qu'il les a pris de Marie, et aussi véritablement qu'il les a donnés pour nous à la croix, aussi véri-

(OXuc.viix. aOy ai.

582 ICÉOITÀTIOnS

tablement devoit-il nous les donner : et c'est autant la propre substance de sa cliair et de son sang qui est en nous y quand il nous les donne à manger et i boire , que c*en étoit la propre substance qui a été en Marie y quand elle Ta conçu , et qui étoit à h croix y quand il y est mort. Croyons donc avec la Vierge ce qui s*accomplit en nous selon le corps : mais tâchons avec elle, de Faccomplir en même temps selon Tesprit. L*esprit nous vivifiera, comme il a vivifié la sainte Vierge : il ne lui eût servi de rien de le concevoir selon la chair , si elle ne l'eàt conçu selon Tesprit : il ne nous serviroit de rien de . le recevoir comme elle en notre coi^ps, si en même temps nous ne le recevions à son exemple dans notre esprit par la foi. C'est par une manière admi* rable y c'est par une opération particulière du Saint- Esprit, qu'il a été conçu dans le sein de Marie; c'est par une manière admirable , et par une ope» ration aussi étonnante du même esprit, qu'il est tous les jours comme conçu et enfanté sur l'autel. Le Fils de Dieu n'a pas plus d'horreur de nos corps, qu'il en a eu du sein de Marie. Marie a cru qoç celui qu'elle concevoit n'étoit pas seulement le Fils de rhomme , mais encore le Fils de Dieu : nous avons la même croyance de ce Dieu , qui se donne à nous. Sonmies - nous grossiers et charnels en croyant toutes ces choses , comme l'a été la sainte Vierge ?

Pourquoi vous quitter , mon Sauveur ? Marie crut; et ce qui lui avoit été dit , fut accompli : noos croyons y et tout ce que vous nous avez dit , s'ac-

SVK L^ÉVAKGILE. 583

complit tous les jours : Marie est appelée bienheureuse; nous serons aussi bienheureux, et il n'y a de malheureux que ceux qui vous quittent.

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