IX/ JOUR
Jésus donne bd-mêt^e à son triomphe le caractère d'himiliatiop, et de mort qiiil devoit avoir. Effets differens que fait le triomphe de Jésus-Christ dans les Juifs et dans IjBS gentils. Joan. xu. 19 — 2^.
Saint Jean nous fait remarquer deux effets bien dilTérens du triomphe de notre Sauveur. Dans les pharisiens il excita les sentimens de la jalousie , et les noirs complots que nous avons vus. Les pharisiens se disoient les uns aux autres : Que forons^ nous : tout le monde court après lui (0? Mais en même temps, et durant ces criminelles menées des enfans d* Abraham contre le Christ qui leur étoit promis; les gentils qui n*étoient pas de cette race bénite, et qui aussi étoient étrangers de cette sainte alliance, furent touchés d'une sainte admiration pour l'auteur de tant de merveilles. Quelques gentils y dit saint Jean (^) , qui connoissoient Dieu , quoi> qu'ils ne fussent pas Juifs , puisqu'/fc venoient adorer a la fête, s'adressèrent à Philippe un de ses apôtres, et lui dirent avec respect : Seigneur j nous souliaitons de voir Jésus. Ce n'étoit pas simplement le voir : car tout le monde l'avoit assez vu dans cette journée , et tout le monde le voyoit quand il prêchoit; mais ils le vouloient voir en particulier et jouir de son entretien, qui est proprement ce qu'on appelle venir voir un homme.
(') Joan^ XII. 19. — (>) Ibid. ao .
r56 MÉDiTATrows
Acette approche des gentils qui vouloientlc voir, Jésus arrête aussitôt sa pensée sur la vocation des gentils, qui devoit être le fruit de sa mort. Ces grandes prophéties où les nations lui sont données comme son héritage et sa possession , lui sont présentes : dans le petit il voit le grand. Ce que les Mages avoient commencé dès sa naissance , qui éloit la conversion des gentils en leurs personnes, ceux* ci le continueat, et le figurent encore vers le temps de sa mort : et le Sauveur voyant concourir dans les gentils le désir de le voir avec celui de le perdre dans les Juifs, voit en même temps dans cet essai, commencer le grand mystère de la vocation des uns, par l'aveuglement et la réprobation des autres. C'est ce qui lui fait dire : LTieure est vernie, que le Fils de rhomme va être glorifié (0. Les gentils vont venir, et son royaume va s'étendre par toute la terre.
Ilvoit plus loin; et il voit, selon les anciennes prOfphéties,que c'étoit par sa mort qu'il de voit acquérir ce nouveau peuple, et cette nombreuse postérité qui lui étoi't promise. C^e&t après avoir dit: Ils ont percé mes pieds et mes mains , que David avoit ajouté (^) : Toutes les contrées de la terre se ressouifiendront, et se conuertiront au Seigneur. C'est après qu'il auroit livré son ame à la mort , qu'Isaïe lui promettoit , qu'i7 verrait une longue suite d'en-fajfis (^). Et encore : Qia racontera sa génération ? qui pourra compter sa postérité , parce quil a été retranché de la terre des r zV/z/w ? Je V ai frappé pour les péchés de mon peuple (4) : Et encore : Je lui don-
(») Joan. xii. 23. — C») Ps. xxj. 17, aS. — (?) /*. Liir. 10. — (4) UiJ. S.
SUA L iVÀlTGILE. l^J
nerai la éép^mlle des farts , et il en partagera le bain, parce çuil a donné son ame à la mort (0. Il royoit donc que c'étoit à ce prix qu^il devoit acheter ce nouveau peuple : il lui en devoit coûter la vie. Plein de cette vérité , après avoir dit: L'heure est venue ^ que le Fils de l'homme va être glorifié ; il ajoute : Si le grain de froment ne tombe et ne meurt, il demeure seul; mais s'il meurt, il se mul^ ' tipUe (a).
(Test ainsi que dans les paroles de Jésus nous vojrons le vrai commentaire et la vraie explication des prophéties. Mais il nous en doit à notre manière arriver autant qu'à lui. Nous sommes le grain de froment y et nous avons un germe de vie caché en nous-mêmes. C'est par-là que, comme Jésus, nous devons porter beaucoup de fruit , et du fruit pour la vie étemelle. Mais il faut que tout meure en nous : il faut que ce germe dévie se dégage et se débarrasse de tout ce qui Tenveloppe. La fécondité de ce grain ne paroitra qu*à ce prix. Tombons : cachons -nous en terre : hiftnilions - nous : laissons périr tout rbomnie extérieur; la vie des sens, la vie du plai-* sir y la vie de l'honneur , la vie du corps , la curiosité y la concupiscence , tout ce qu'il y a de sensible en nous. Alors cette fécondité intérieure développera toute sa vertu , et nous porterons beaucoup de fruit.
(0 /#. idu. la. -« (*) Joan» zu. a3, a4-
l58 MéDITÀTIOirS
X/ JOUR
Jésus ^Christ est le grain dëfromeûU Les membres doiî^nt m&urir comme le chef. Xoan. xu. a 5.
Pour entendre la nécessité qui étoit imposée à tous les membres de mourir pour fructifier, il suffi-» * soit d^avoik* aperçu cette vérité dans^le cbef. Mais de peur que nous ne vissions pas assez tôt cette consé^ quence, Jésus -Christ nous la découvre Itti-même. Qui aime son orne , dit-il ( ' ) ^ 2a perd. G* est la perdre que de Taimer : c'est la perdre que de cbercker à la satisfaii'e. Il fiaiut qu'elle perde tout, et qu'elle se perde elle-même, qu'elle se haïsse, qu'elle se refuse tout, sr elle veut se garder pour la vie étemelle. Toutes les fois que quelque chose de flatteur se présente à nous, songeons à ces paroles : Qui aime son ame la perd. Toutes les fois que quelque chose de dur se présente, songeons aussitôt : Haïr son ame, c'est la sauver. Périsse donc tout ce qui noui; platt; qu'il s^'en aille en son lieu en pure perte pom* nous.
Hoir son ame ! Peut-on haïr son ame sans haïr tous ses avantages et tous ses talens natm^els : et peut-on s'en glorifier quatidon les hait? Mais peut-onr ne les pas haïr, quand on considère qu'ils ne servent qu'à nous perdre dans l'état d'aveuglement ou defoiblesse où nous sommes? Gloire, fortune, réputation, santé, beauté, esprit, savoir, adresse^ habi-
iO Joan. zix. a5«
sua L ÉVAHGiLE. i!>9
laé, tout nous perd : le goût même de notre vertu : il nous perd plus que tout le reste.
11 n'y a rien que Jésus ait' tant répété , et tant inculqué que ce précepte. Qui trout^e son ame, la perd : qui perd son ame, la trouve (0. Cest ce qa*3 recommande encore en un autre endroit du même Evangile. Qui cherche à sauver son ame , la perdra, dit-Q ailleurs : qui la perdra y lui donnera h vie (^). Il se sert encore ailleurs du mot de haïr. Ufaut, dit-il (^)^ tout haïr , si on 'veut être mon Ssciple ^ père, mère, frères, sœurs , femme et enfans, et sa propre ame.
Entendons la force de ce mot , haïr. Si les choses de la terre et de cette vie n'étoic^t que viles et de nul prix, il suffiroit de les mépriser; sr elles n*étoient qu'inutiles, il suiBroit 4fe les laisser là; s- il suffisoit de donner la pi*éférence au Sauveur ^^ il se seroit contenté de dire comme il fait aiUeui^ : Si on aime ces choses plus que moi , on n'est pas digne de moi (4). Mais pour nous montrer qu'elles sont nuisibles ^ il se sert du mot de haine. De ce côté- là il faut (put haïr, en tant qu'il peut s'opposer à notre salut.
Entendons encore le courage que demande le christianisme. Tout perdre : jeter tout là. Cette vie est une tempête ; il faut soulager le vaisseau quoi qu'il en coûte : car que sert de tout sauver, si soimême il faut périr ? Voyez ce marchand , qui dispute s'il jettei'a dans la mer ces riches balots. Aveugle , tu les vas perdre, et te perdre encore toi-même par-dessus.
(0 Aiatth. X. 39. XVI. a5. — W Luc. xvu. 33. — * {}) Ibid, xiv. 16. — \^) Matûi. X, 37.
l60 MÉDITATIONS