‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 5)Chapitre 13 sur 81 · SUR LA HAINE DES HOMVES · texte numérisé non relu

SUR LA HAINE DES HOMVES

Tent conto^ la puretë de sa doctrine ; notre orgaeil contredit les mystérieuses humiliations de ce Dieu homme; notre insatiable aTarice, qui semble vouloir engloutir le monde el tous ses trésors , s^oppose de toute sa force à cette immense prodigalité par laquelle il a tout donné jusqu'à son sang et sa vie i et notre ambition et notre orgueil, qui montent toujours y contrarient autant qu'ils le peuvenfles anéantissemens de ce Dieu homme et la sublime baasesse de sa croix et de ses souffrances. Âinn / c*est en Tain qoe nous professons la doctrine de Jésus- Christ que nous combattons par nos œuvres : notre vie dément nos paroles , et fait bien voir, comme disoit Salvien , « que nous ne sommes chrétiens qu'à n la honte de Jésus-Christ et de son saint Evangile »; Christêani ad conùimêliam Ckristi (0.

• Que ^il est ainsi y chrétiens , si nous coiidiattons par nos œuvres la sainte vérité de Dieu; qui ne voit combien il est juste qu'elle nous combatte aussi à son tour , et qu'elle s'arme contre nous de toutes ses lumières pour nous confondre , de toute son autorité pour nous condamner , de toute sa pubsance pour nous perdre ? Il est juste et très-juste que Dieu éh>igne de lui ceux qui le fuient, et qu'il repousse violemment ceux qui le rejettent. C*est pourquoi, comme nous Ibi disons tous les jours, Retirez-vous de nous , Seigneur, « nous ne voulons pas vos voies » : Scientiam viarwn tuarum nôbmrns (^); il nous dira à son tour : « Retire»-vons de moi , maudits; et. Je ne vous con* » nois pas P) » : et après que sa vérité aura pro-

(0 De GubemaL Dei, Ub, tiii , h. a , p. i88. — • C») Job, ixi. i4. — (^ 3fatth. xxY. 4t. Lue, xiii. 27.

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nonce de toute sa force cet anaihêmey cette exëcra-* tion , cette excommunication étemelle , en un mot ce Discedites ; « Retirez- vous » : où iront-ils ces malheureux ennemis de la vérité et exilés de la vie? où, étant chassés du souverain bien, sinon au sou*verain mal? où, en perdant réternèlle bénédiction , sinon à la malédiction éternelle ? où , éloignés du séjour de paix et de tranquillité immuable, sinon au lieu d'horreur et de désespoir? Là sera le trouble, là le ver rongeur , là les flammes dévorantes, là en-* fin seront les pleurs et les grincemens de denfs : Ibi eritjletus et slridor dentium (0.

O mes Frères, qu'il sera horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant , quand il entreprendra de venger sui* nous sa vérité outragée plus encore par nos œuvres que par nos paroles ! Je tremble en disant ces choses. Et certes quand ce seroit un ange du ciel qui dénoncer oit aux mortels ces terribles jugemens de Dieu , le sentiiAent de compassion le feroit trem* bler pour les autres : maintenant que j'ai à craindre pour vous et pour moi, quel doit être mon étonne* ment , et combien dois-je être saisi de frayeur !

Cessons donc , cessons, chrétiens , de nous opposer à la vérité de Dieu; n irritons pas contre nous une ennemie si redoutable ; réconcilions - nous bientâl avec elle, en composant notre vie selon ses préceptes ; a de peur, dit le Fils de Dieu, que cet adversaire » implacable se bous mène devant le juge , et que » le juge ne nous livre à Texécuteur qui nous jettera M dans un cachot. Je vous dis en vérité, vous ne sor- » tirez point de cette prison jusqu à ce que vous ayez

CO âîatth. XIII. 4a.

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9 paye jusqa'à la dernière obole » ; tout ce que vouf devez à Dieu et à sa justice : Amen dico iUn , non exiei inde , donec reddas nowsimum çuadrantem ( 0. Ainsi accommodons-noos , pendant qu*il est temps^ avec ce redoutable adversaire ; réconcilions- nous , faisons notre paix avec la vérité qpe nous baissons injustement « ÉUe n'est pas éloignée de nous » : Nom longé est ah unoquoi/Me nosirum W. Elle est au fond de nos cœurs; c'est là où nous la pouvons embrasser; et quand vous Ten auriez tout-à-lait chassée, tous pouvez l'y rappeler aisément , si vous vous rendes attenti& à ma seconde partie.

SECOND POINT

C'est un effet admirable de la Providence qui régit le monde , que tontes les créatures vivantes et inanimées portent leur lai en elles-mêmes. Et le ciel, et le soleil y et les astres , et les élémens, et les animaux , et enfin toutes les parties de cet univers ont reçu leurs lois particulières; qui, ayant toutes leurs secrets rapports avec cette loi éternelle qui r&ide dans le Créateur, font que tout marche en concours et en unité suivant Tordre immuable de sa sagesse. S*il est ainsi, chrétiens, que toute la nature ait sa loi , rhomme a dû aussi recevoir la sienne ; mais avec cette difi*érence que les autres créatures du monde visible font reçue sans la connoitre , au lieu qu'elle a été inspirée à Thomme dans un esprit raisonnable et intelligent, comme dans un globe de lumière dans lequel il la voit briller elle-même avec un éclat encore plus vif que le sien ; afin que la voyant, il l'aime,

(0 Matûi. y. a5, 26. — C») AcL xvii. a;.

et

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et que Faimant il la suive par an mouvement volontaire.

C'est en cette sorte, âmes saintes ^ que nous portons en noua-méines et la loi de Féquité naturelle ^ et la loi de la jnstiee cbrëtîenne. La première nous es( doonée avec la raison en naissant dans cet ancien monde ; selon cette parole de FEvangile , que « Dieu » illumine tout homme venant au monde (') » ; et la seconde nous est inspirée avec la foi, qui est la raison des chrétiens , en renaissant dans FEglise qui est le monde nouveau ; et c'est pourquoi le baptême s'appeloit dans Fancienne Eglise le mystère d'illumination , qui est une phrase apostcAque tirée de la divine EpUre aux Hébreux (•}.

Ces lois ne sont autre chose qu^un extrait fidèle delà vérité primitive , qui réside dans Fesprit de Dieu ; et c'est pourquoi nous pouvons dire sans crainte que la vérité est en nous. Mais si nous ne Favons pas épargnée dans le sein même de Dieu , il ne faut pas s'étonner que nous la combattions en nos consciences* De quelle sorte, chrétiens ? Il vous sera utile de le bien entendre; et c'est pourquoi je tâcherai de vous Fexjdiquer.

Je vous ai dit, dans le premier point , qu'en vain les pécheurs altaquoient en Dieu cette vérité originale ; ils se perdent tout seuls , die n'est ni corrompue ni diminuée. Mais il n'en est pas de la sorte de cette vérité inhérente jen nous : car comme nous la touchonsde plus près, et que nous pouvons, pour ainsi dire, mettre nos mains dessus, nous pouvons aussi

(0 Joan, 1.9. — C*) Hehr, vi. 4*

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pour nôtre malheur la mutiler et la corrompre , la falsifier et Tobscurcir. Et il ne faut pas s'étonner si cette haine secrète, par laquelle le pécheui* s'efforce de la détruire dans l'original et dans sa source , le porte à l'altérer autant ({u'il peut dans les copies et dans les ruisseaux. Mais ceci est trop vague et trop général ; venons à des idées plus particulières.

Je veux donc dire, Messieurs, que nous falsifions dans nos consciences la règle de vérité qui doit gou* vemer nos mœurs,. afin de ne voir pas quand nous faisons mal ; et voici en quelle manière.

Deux choses sont nécessaires pour nous connoitre nous-mêmes et la justice de nos actions : que nous ayons les règles dans leur pureté, et que nous nous regardions dedans comme dans un miroir fidèle. Car en vain le miroir est-il bien placé, en vain sa glace est-elle polie , si vous n'y tournez le visage , il ne sert de rien pour vous reconnoitre ; non plus que la règle de la vérité, si vous n'en approchez pas pour y contempler quel vous êtes.

C'est ici que nous errons doublement; car nous altérons la règle, et nous nous déguisons nos mœurs à nous-mêmes. Comme une femme mondaine , amoureuse jusqu'à la folie de cette beauté d'un jour, qui peint la surface du visage pour cacher la laideur qui est au dedans ; lorsqu'en consultant son miroir, elle ne trouve ni cet éclat ni cette douceur que sa vanité désire, elle s'en prend premièrement au cristal , elle cherche ensuite un miroir qui flatte. Que si elle ne peut tellement corrompre la fidélité de sa glace qu'elle ne lui montre toujours beaucoup de laideur, elle s'avise d'un autre moyen : elle se plâ-

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tre f elle se farde , elle se déguise ^ elle se donne de dusses couleurs; elle se pare^ dit saint Âmbroise (0^ d*une bonne grâce achetée ^ elle repaît sa vanité^ et laisse jouir son orgueil du spectacle d^nne beauté imaginaire. Cest à. peu près ce que nous faisons^ lorsque notre vie mauvaise [ nous rend odieux à nous-mêmes]. Lorsque notis courons après nos dé* sirs , notre ame se défigure et perd toute sa beauté : sien cet état déplorable nous nous présentons quel* quefois à cette règle de vérité écrite en nos cœurs , notre difformité nous étonne , elle fait horreur à nos yeux , nous nous plaignons de la règle. Ces lois austères, dont on nous effraie, ne sont pas les lois de TEvangile ; elles ne sont pas si fâcheuses , ni si ennemies de l'humanité : nous éloignons ces dores maximes, et nous mettons en leur place, ainsi qu'une glace flatteuse , des maximes d'une piété accommodante. Cette loi de la dilection des ennemis, cette sévérité de la pénitence et de la mortification chrétienne, ce précepte terrible du détachement du monde, de ses vanités et de ses pompes, ne se doit pas prendre au pied de la lettre ; tout cela tient plus du conseil que du commandement absolu.

Mais, chrétiens, il est mal aisé de détruire toutà4ait en nous cette règle de vérité , qui est si pro-* fondement empreinte en nos âmes ; et quelque petit rayon qui nous en demeure , c'est assez pour convaincre nos mauvaises mœurs et notre vie licencieuse. Cette pensée nous chagrine ; mais notre amour -propre s'avance à propos pour nous ôter cette inquiétude : il nous présente un fard^ agréa-

<0 De Virginîb, iib. i, cap. yj, n. 28, 39, tom» u, col i53.

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