‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 5)Chapitre 32 sur 81 · DE LA SAINTE VIEHGB · texte numérisé non relu

DE LA SAINTE VIEHGB

Le Fils de Dieu n'avoit rien qui fût plus à lui que sa Mère ni que ses disciples ^ puisqu'il se les ache- * toit au prix de son sang : c'est une chose très-as^ «urée y et il en peut disposer comme d*un héritage très-bien acquis* Or, dans cette dernière disgrâce , tous ses autres disciples Font abandonné; il n'y a que Jean son bien-aimé qui lui reste : tellement que je le considère aujourd'hui comme un homme qui représente tous les fidèles , et partant nous devons être disposés a nous appliquer tout ce qui regardera sa personne. Je vois , ô mon Sauveur ! que vous lui donnez votre Mère, et « incontinent il en prend » possession comme de son bien n : Et ex illa hora accepit eam discipulus in sua (i). Entendons ceci, chrétiens. Sans doute nous avons bonne part dans ce legs pieux : c'est à nous que le Fils de Dieu donne la bienheureuse Marie, en même temps qu'il la donne à son cher disciple. Voilà ce mystérieux article du testament de mon Maître, que j'ai jugé nécessaire de vous réciter, pour en faire ensuite le sujet de notre entretien.

N'attendez pas y ô fidèles , que j'examine en détail toutes les conditions d'un testament, afin d'en faire un rapport exact aux paroles de mon Evangile : ne Vaut-il pas bien mieux que , laissant à part cette subtilité de comparaisons, nous employions tous nos soins à considérer attentivement le bien qu'on nous fait? Jésus regarde sa mère, dit l'auteur sacré W : ses mains étant clouées , il ne peut la montrer du doigt, il la désigne des yeux; et par toutes ses actions il se met en état de nous la donner. Celle qu'il nous

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donne, c'est sa propre mère; par consi?quent sa pro* tectiun est puissante, el elle a beaucoup de crédit pour nous assister. Mais il nous la donne afin qu'elle soit notre mère; par conséquent sa tendresse pour nous est extrême, et elle a une grande inclination de nous bien faire : ce sont les deux points qui composeront ce discours. Afin que nous puissions espérer quelque assistance d'une personne près de la Majesté divine, d est nécessaire et que sa grandeur lapprocbe de Dieu , et que sa bonté l'approclip de nous. Marie étant mère de notre Sauveur, sa qualité l'élève bien haut auprès du Père éternel : Marie étant notre mère, son affection la rabaisse jusqu'à compatir à notre foibLesse : en un mot, elle peut nous soulager, à cause qu'elle est rnère de Dieu ; elle veut nous soulager, à cause qu'elle est notre mère. C'est dans la déduction du ces deux raisonnemens que je pn-tends établir une dévotion raisonnable à la sainte Vierge , sur une doctrine solide et tf vangélique ; et je demande , fidèles , que vous vous y rendiez attentifs.

PREMIER POINT

L'use desplusbelles qualités que la sainte Ecriture donne au Fils de Dieu , c'est celle de Médiateur entre Dieu et les hommes : c'est celui qui réconcilie toutes choses en sa personne , il est le nœud des aiTectioDS du ciel et de la terre ; et la sainte alliance qu'il a contractée avec nous, nous rendant son Père propice , nous donne un accès favorable au trône de sa miséricorde. C'est sur cette vérité qu'est appuyée toute l'espérance des enfaos de Dieu. Celaétaotainsî,

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Toici comme |e raisonne. L'union que nous avons avec le Sauveur^ nous fait approcher de la Majesté divine avec confiance : or, quand il a choisi Marie pour sa mère y il a fait , pour ainsi dire^ avec elle un traité tout particulier^ il a contracté une alliance très-étroite, dont les hommes ni les anges ne peuvent concevoir Texcellence; et par conséquent Funion qu^elle a avec Dieu , le crédit et la faveur qu elle a aupi*ès du Père y n est pas une chose que nous puissions jamais concevoir. Je n'ai point d^autre raisonnement à vous proposer dans cette première partie : mais a(in>]ue nous en puissions pénëtrer le fond , je tâcherai de déduire par ordre quelques vérités, qui nousferont reconnoitre la sainte société qui est entre Jésus et Marie ; d'où nous conclurons qu*il ny a* rien dans l'ordre des créatures qui soit plus uni à la Ma-* îesté divine y que la sainte Vierge.

Je dis donc , avant toutes choses , qu'il n'y eut jamais mère qui chérit son fils avec une telle tendresse que fidsoit Marie ; je dis qu'il n'y eut jamais fils qui chérit sa mère avec une affection si puissante que faisoit Jésus : j'en tire la prei^e des choses les plus connues. Interrogez une mère d'où vient que souvent en la présence de son fils elle fait paroitre une émotion si visible : elle vous répondra que le sang ne se peut démentir; que son fils c'est sa chair et son sang y que c'est là ce qui émeut ses entrailles et cause ses tendres mouvemens à son cœur; l'apôtre même ayant dit que « personne ne peut haïr sa » chair » : Nemo enim wufuam carnem suam odio habiUtW. Que si ce que je viens de dire est véritable

(0 Ephes. V. 39.

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des autres mères, il l'est encore beaucoup phis d» la sainte Vierge ; parce qu'ayant conçu de la verEtt du Très-haut, elle seule a fourui toute la matîér» dont la sainte chair du Sauveur a été formée : et de là )e tire une autie considération.

Ne vous semble-t-il pas , chrétiebs , que la natore a distribué avec quelque sorte d'égalité l'amour det enlatis entre le père et la mère 7 c'est pourquoi cll« donne ordinairement au père une afTection plus forte , et imprime dans le cœur de la mère je ne sais quelle inclination plus sensible. Et ne seroit-ce point peut-être pour cette raison que qnand l'un des deux a été enlevé par la mort , l'autre se sent obligé , par un sentiment naturel, à redoubler ses afl'ections et ses soins 7 cela , ce me semble , est dan& l'usage commun de la vie humaine. Si bien que la très-pure Marie n'ayant à partager avec aucun homme ce tendi-eet violent amour qu'elle avait pour son fiU Jésus, vous ne sauriez assez vous imaginer iusqu'à quel point elle en étoit transportée y et combien elle y ressentoît de douceurs. Ceci toutefois n'est encore qa'|w commencement de ce que j'ai- k vous dire.

Certes il est véritable que l'aiBonr des enfans «t si naturel , qu'il faut avoir d^ouillé tout sentimeiit d'humanité pour ne l'avoir pas. Vous m'avouere* Béanmoins qu'il s'y mêle quelquefois certaioes circonstances qui portent l'affection des parens à l'ex* trémité. Par exemple , notre père Abraham o'avott jamais cru avoir des enfàns de Sara; elle étoit stérile ; ils étoient tous deux dans un âge décrépit et caduc : Dieu ne laisse pas de les visiter, et leur donne

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DD fik. Sans doate cette rencontre fit qu^Âbraham le ienoit plus cher sans comparaison : il le considéroit ^ noB tant comme son fils , que comme le « Fils » de la promesse » divine , Promisêioms Jiiiu$ (>) , qœ sa foi lui avoit obtenu du cîel lorsqu'il y pensoit le moins* Aussi voyons-nous qu*on Fappelle Isaac , c*e9ftrà-dire Bis W ; parce que venant en un temps où ses parens ne Tespëroîent plus, il devoit être sf>rès cela toutes leurs délices. Et qui ne sait que Joseph et Benjamin étoient les bien-aimés et toute la joie de Jacob y à cause qu'il les avoit eus dans son extrême vieillesse d'une femme que la main de Dieu avoit rendue féconde sur le dédin de sa vi^ 7 Par oà il parott que la manière dont on a les enfans , quand eUe est surprenante on miraculeuse , les rend de beaucoup plus aimables. Ici, du'étiens, quels dis* cours assez ardens pourroient vous dépeindre les saintes afiections de Marie 7 Toutes les fois qu'elle regardoit ce cher Fils y ô Dieu ! disoit-elle , mon Fik y comment est-ce que vous êtes mon Fils 7 qui l'auroit jamais pu croire, que je dusse demeurer vierge, et avoir un Fils si aimable? quelle main ' vous a formé dans mes entrailles? comment y étes* vous entré, comment en êtes-vous sorti, sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de votre passage 7 Je vous laisse à considérer jusqu'à quel point elle s'estimoit bienheureuse , et quels dévoient être ses transports dans ces ravissantes pensées : car vous remarquerez , s'il vous platt , qu'il n'y eut jamais vierge qui aimât sa virginité avec un sentiment si

(0 Rom. ce. 9. — C*) Gènes, uli. 6.

212 srn LA COMPASSION

di^icat. Vous verrez tout à l'heure où va cette réflexion.

C'est peu vous dire qu'elle ^toit à l'i^preuve de toutes les promesses des Lommes; j'ose encore avancer qu'elle étoit à l'e'preuve mènie des promesses de Dieu, Cela vous paroît étrange sans doute ; mais il n'y a cju'à regarder l'histoire de l'Kvangile. Gabriel aborde Marie, et lui annonce qu'elle concevra dans ses entrailles le Fils du Très-haut ('), le Roi et le restaurateur d'Israël : voilk d admirables promesses. Qui pourroit s'imaginer qu'une femme dût être troublée d'une si heureuse nouvelle, et quelle vierge n'oublîcroit pas le soin de sa purctd dans une si belle espe'rance? 11 n'en est pas ainsi de Marie; au contraire elle y l'orme des difËcultés. « Comment se » peut-il faire , dit-elle (*) , que je conçoive ce Fils n dont vous me parlez , moi qui ai résolu de ne con- >i noîlre aucun bomra'e a ? comme si elle eût dit : Ce m'est beaucoup d'honneur, à la veiitc, d'être mère du Messie; mais si je la suis, que deviendra ma virginité? Apprenez, apprenez, chrétiens , à l'exemple de la sainte Vierge, l'estime que vous de\'ez faire de la puret'é. Hélas ! que nous faisons ordinairement' peu de cas d'un si beau trésor ! le plus souvent parmi nous on f abandonne au premier venu , et qui le demande , l'emporte. El voici que l'on fait à Marie les plus niagniliques promesses qui puissent jamais être faites à une créature ; et c'est un ange qui les lui fiitt de la part de Uieu ; remarquez toutes ces circonstances : elle craintytoutefois , elle hésite ; elle est

(•) Lw.t.3i, 3i. » (•) IUtl. 34.

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prête à dire que la chose ne se peut faire , pairce qu'il lui semble que sa virginité est intéressée dans cette proposition : tant sa pureté lui est précieuse. Quand donc elle vit le miracle de son enfantement, ô mon Sauveur ! quelles étoient ses joies, et quelles ses affections ! Ce fut alors qu'elle s'estima véritablement bénite entre toutes les femmes; parce qu'elle seule avoit évité toutes les malédictions de son sexe: elle avoit évité la malédiction des stériles par sa fécondité bienheureuse : elle avoit évité la malédiction des mères, parce qu'elle avoit enianté sans douleur, comme elle avoit conçu sans corruption. Avec quel ravissement embrassoit-elle son Fils, le plus aimable des Fils ; et en cela plus aimable , qu elle le reconnoissoit pour son Fils , sans que son intégrité en fût offensée?

Les saints Pères ont assuré (0 qu^un cœur virginal est la matière la plus propre à être embrasée de l'amour de notre Sauveur : cela est certain, chrétiens^ et ils Font tiré de saint Paul. Quel devoit donc être Tamour de la sainte Vierge ? Elle savoit bien que c'étoit particulièrement à cause de sa pureté , que Dieu l'avoit destinée à son Fils unique : cela même , n'en doutez pas, cela même lui faisoit aimer sa virginité beaucoup davantage ; et d'autre part l'amour qu'elle avoit pour sa sainte virginité , lui faisoit ^ trouver mille douceurs dans les embrassemens de >€on Fils qui la lui avoit si soigneusement conservé§. Elle considéroit Jésus-Christ comme une fleur quèvson intégrité avoit poussée ; et dans ce sentiment, elle hii donnoit des baisers plus que d'une mère ^

C'? S. Bernard, Serin, xxix. in Cantic. n. 8, tom. i, coL iZ^/x^

3l4 SVK 1* rOMPASBIOM ^^J

parce que cVtoîent ties baisers d'une mère vîergp. Voulez-vous quelque chose de plus , pour comprendre l'escès de son saint amour ? voici «ne dernière considérattoQ que je vous propose , tirée des mêmes principes.

L'antiquité nous rapporte (') qu'une reine des Amazones souliaîta passionnément d'avoir un fils de la race d'Alexandre : mais laissons ces histoires profanes, et cherchons plutôt des exemples dans l'histoire sainte. Nous disions tout à l'heure que le patriarche Jacob préféroit Joseph à tous ses autres enfans : outre la raison que nous en avons apportée, il y en a encore une autre qui le touchoit fort; c'est qu'il l'avoit eu de Bachel qui étoit sa bien-aimée : cela le touchoit au vif. Et saint Jean-Chryaostôme nous rapportant, dans le premier livre du Sacerdoce , les paroles caressantes et affectueuses dont sa mère l'entretenoit, remarque ce discours entre beaucoup d'autres. « Je ne pouvois, disoit-elle, 6 mon B fils, me lasser de vous regarder; parce qu'il me » sembtoit voir sur votre visage une image vivante de u feu mon mari (^) », Que veux-je dire par tous ces exemples? Je prétends faire voir qu'une des choses qui augmente autant l'aflection envers les enfans, c'est quand on considère la personne dont on les a eus ; et cela est bien naturel. Demandez maintenant à Marie de qui elle a eu ce cher Fils : vient-il d'une i-ace mortelle^ a-t-il pas fallu qu'elle fût couverte de la vertu du Très-haut? est-ce pas le Saint-Esprit -qui l'a remplie d'un germe céleste parmi les délices de ses chastes embrassemens , et qui se coulant sur {'iQuiaLCur.LTi.— M DeSaçcrd.l.i, n. 5, tom.i, p. 26^.

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8011 corps très-pur d*une maoière inefiable , y a formé celui qui devoit être la consolatiou dlsraël et Tattente des nations ? Cest pourquoi Tadoiirable saint Grégoire dépeint en ces termes la conception du Sauveur. Lorsque le dcHgt de Dieu composoit la chair de son Fils du sang le plus pur de Marie; et la s> Gcmcupiscence , dit-il, n*osant approcher , regar- » doit de loin avec étonnement un spectacle si nou- » veau j et la nature s'arrêta tonte surprise de voir » son Seigneur et sou Mattre dont la seule vertu » agissoit sur cette chair virginale » : Stetà MuUura contra , et concupiscentia longé , oum stupore Do*minum naiurœ iniuentes in corpore mirabiliter ope^ raniem (0.

£t n'est-ce pas ce que la Vierge elle-même chante avec nne telle allégresse dans ces paroles de son cantique : Fecit mihi magna ^ui potens est i^) ; a Le » Tout-puissant m'a fait de grandes choses »? Et que vous a-t-il fait , 6 Marie ! certes elle ne peut nous le dire ; seulement elle s'écrie toute transportée y qu'il lui a fait de grandes choses : Fecit mihi magna qui potens est. C'est qu'elle se sentoit enceinte du Saint-Esprit : elle voyoit qu'elle avoit un Fils qui étoit d'une racedivine ; elle ne sa voit comment faire , ni pour célébrer la munificence divine, ni pour témoigner assez son ravissement, d'avoir conçu un Fils qui n'eût' point d'antre Père que Dieu. Que si elle ne peut elle-même nous exprimer ses transports ^ qui suis-je, chrétiens y pour vous décrire ici la tendresse extrême et rimpétuosité de son amour maternel, qui étoit en-

(■) Semt. II. in Annunc. B. V, 3f. inttr Op. S. Greg* Thaum. ^mJîL i6ai , p. ao. — C») Luc. i. 49*

3l6 tvn I.* COMPASSION

llaiiitii(! par des cansidërations si pressantes? Que les aiilres mcres mettent si Laut qu'il leur plaira cette inclination si naturelle (]u'elles ressentent pour leui'S enfans ', je crois que tout ce qu'elles en disent est très véritable, et nous en voyons des eifets qui passent de bien loin tout ce que l'on pourroit s'en imaginer : mais je soutiens , et je vous prie de coosidérer cette verilc' , que raifection d'une bonne mère n'a pas tant d'avantage par-dessus les amitiés ordinaires, que l'amour de Marie surpasse celui de toutes les autres mères. Pour quelle raison? c'est parce quVlanl mère d'une façon toute miraculeuse, et avec des circonstances tout-à-fait extraordinaires, son amour doit être d'un rang tout particulier. Et comme l'on dit, et je pense qu'd est véritable, qu'il faudrolt avoir le cœur d'une mère pour bien concevoir quelle est^l'alTection d'une mèrcj je dis tout de même qu'il faudroit avoir le cœur de la sainte Vierge pour bien concevoir l'amour de la sainte Vierge.

Et que diral-je maintenant de celui de notre Sauveur? Certes, je l'avoue, chrétiens, je me trouve bien plus empêché à de'peindre l'afTection du Fils, que je ne l'ai été à vous représenter celle de la mère : car je suis certain qu'autant que notre Seigneur surpasse la sainte Vierge en toute autre chose, d'autant est-il meilleur Fils qu'elle n'étoit bonne mère. Il n'y a rien qni me touche plus dans l'histoire de l'Evangile, (]uc de voir jusqu'à quel excès le sauveur Jésus a aimé la nature Iiumaine : il n'a rien dédaigné de tout ce qui étoit de l'homme : il a tout pris, excepté le péché ; tout jusqu'aux moindres choses ; tout jus-

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qu'aux plus grandes infirmités. Que j'aille au jardin des Olives y je le vois dans la crainte , dans la tristesse, dans une telle consternation, qu'il sue sang et eau dans la seule considération de son supplice. Je n'ai jamais ouï dire que cet accident fût arrivé à autre personne qu'à lui : ce qui m'oblige de croire que jamais homme n'a eu les passions ni si délicates ni si fortes que mon Sauveur. Quoi donc ! ô mon Maître , vous vous êtes revêtu si franchement de ces sentimens de foiblesse , qui sembloient même être indignes de votre personne : vous les avez pris si purs , si entiers, si sincères : que sera-ce après cela de l'amour envers les parens; étant certain qu'il n'y 2^en dans la nature de plus naturel y de plus équitable , de plus nécessaire ; vu particulièrement qu'elle est votre mère, non par un événement fortuit, mais que l'on vous l'a prédestinée dès l'éternité, préparée et sanctifiée dans le temps , promise par tant d'oracles divins , que vous-même vous l'avez choisie comme celle qui vous plaisoit le plus parmi toutes les créatures.

Et à ce propos, j'ose assurer une chose, qui n'est pas moins véritable , qu'elle vous paroîtra petft-être d'abord extraordinaire. Je sais bien que toute la gloire de la sainte Vierge vient de ce qu'elle est mère du Sauveur; et je dis de plus qu'il y a beau- • coup de gloire au Sauveur d'être le Fils de la Vierge. N'appréhendez pas, chrétiens, que je veuille déroger à la grandeur de mon Maître par cette proposition. Mais quand je vois les saints Pères, parlant de notre Seigneur, prendre plaisir à l'appeler par honneur le Fils d'une vierge , je ne puis plus douter

It8 BVti tA COHPISSIOS

qu'ils n'aient estimé que ce titi'e lui plaisait fort, ^ qu'il lui étoit extrêmemeot honorable. Sur quoi j'apprends une chose.de saint Augustin (0^ qui donne y jt mon avis , un grand poids à cette pensée. La con — cupiscence, dit; il, qui se mêle, comme vous savez ^ dans les générations communes, corrompt tellement: la matière qui se ramasse pour former nos corps ^ quQ la dwir qui en est composée en contracte un^ corruption nécessaire. Je ne m'étends point à édai>^ àr cette vérité : Je me contente de dire que vous 1iktrouverez dans mille beaux endroits de saint Au — gustin. Que si ce commerce ordinaire ayant quelque chose d'impur , fait passer en nos corps un mélange d'impureté; je puis assurer au contraire que le fruit: d'une chair vii^inale, tirera d'une racine si pure irelé sans égale. Cette conséquence est cer-

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rivée en partie de cette pureté angélique qoe le Saint-Esprit coula dans le corps de la Vierge y lorsque, charmé de son intégrité inviolable , il la san^ tifia par sa présence, et la consacra comme un temple vivant au Fils du Dieu vivant.

Faites maintenant avec moi cette r^exion, chrétiens. Mon Sauveur, c*est Famant et le chaste Epoux des vierges : il s# glorifie d'être appelé le Fils d^une vierge ; il veut absolument qu'on lui amène les vi^*ges , il les a toujours en sa compagnie y elles suivent cet Agneau sans tache partout où il va : que s'il aime si passionnément les vierges ^ dont il a purifié la chair par son sang ; quelle sera sa tendresse pour cette Vierge incomparable qu'il a élue dès l'éternité, pour en tirer la pureté de sa chair et de son sang? Concluons donc de tout ce discours, que l'amitié réciproque du Fils et de la mère est inconcevable , et que nous pouvons bien avoir quelque idée grossière de cette liaison merveiUeuse ; mais de comprendre quelle est l'ardbur et quelle la véhémence de ces torrens de flammes qui de Jésus vont déborder sur Marie , et de Marie retournent continuellement à Jésus; croyez-moi, les séraphins ^ tout brùlans qu'ils sont, ne le sauroient faire. Mais d'autant que quelques-uns pourroient se persuader que cette sainte société n'a point d'autres liens que la diair ; il me sera aisé de vous faire voir, selon que je Vdi promis, et par les vérités que j'ai déjà établies ^ avec quels avantages la sainte Vierge est entrée dans l'alliance de Dieu par sa maternité glorieuse ; et de là je vous laisserai à conclure quel est son crédit auprès du Père éternel.

Pour cela, je vous prie de consîde'rer que cet amour de la Vierge, dont je vous parlois tout à Ybeure , ne s'arrétoit pas à la seule Uuiiianîté de son Fils : non, certc-s; il alloit plus avant; et par l'iiumanitë, comme par un moyen d'union, il passott à la nature divine qui en est inséparable. El pour vous expliquer ma pensée, j'ai à vous proposer une doctrine sur laquelle il est nécessaire d aller pas à pas, de peur de tomber dans l'erreur; et plût à Dieu que je pusse la déduire aussi nettement comme elle me semble solide. Voici donc comme je raisonne : une bonne mère aime tout ce qui louclie la personne de son ûls ; je sais bien qu'elle va quelquefois plus avant, qu'elle porte son amitié jusqu'à ses amis, et généralement à toutes les cboses qui lui appartiennent ; mais particulièrement pour ce qui regarde la propre personne de son iils, vous savez qu'elle y est sensible au dernier point. Je vous demande mainteuant : qu'ctoit la divinité au Fils de Marie? comment touclioit'elle à sa personne? lui étoit-elle étrangère? Je ne veux point ici vous faire de questions extraordinaires ; j'interpelle seulement votre foi : qu'elle me réponde. Vous dites tous les jours en récitant le Symbole, que vous croyei en Jésus-Cbrist, Fils de Dieu , qui est né de la vierge Marie : celui que vous reconnoissez pour le Fils de Dieu tout-puissant , et celui qui est ne' de la Vierge, sont- ce deux personnes^ Sans doute ce n'est pas ainsi que vous l'entendez. C'est le même qui étant Dieu et homme , selon la nature divine est le Fils de Dieu, et selon l'iiunianilé le Fils de Marie. C'est pourquoi nos saints Pères ont enseigné que la Vierge

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est mère de Dieu. Cest cette foi^ chrétiens/ qui a triomphé des blasphèmes de Nestorius ^ et qui jusqu'à la consommation des siècles fera trembler les démons. Si je dis après cela que la bienheureuse Marie aime son Fils tout entier, quelqu'un de la compagnie ponrra-t-il désavouer une vérité si plausible ? Par conséquent ce Fils qu'elle chérLssoit tant, elle le chérissoit comme un homme-Dieu : et d'autant que ce mystère n'a rien de semblable sur la terre, je suis contraint d'élever bien haut mon esprit, pour avoir recours à un grand exemple; je veux dire à l'exemple du Père éternel.

Depuis que l'humanité a été unie à la personne du Verbe, elle est devenue l'objet nécessaire des complaisances du Père. Ces vérités sont hautes , je l'avoue ; mais comme ce sont des maximes fondamentales du christianisme , il est important qu'elles soient entendues de tous les fidèles; et je ne veux rien avancer, que je n'en allègue la preuve par les Ecritures. Dites -moi, s'il vous plaît, chrétiens, quand cette voix miraculeuse éclata sur le Thabor de la part de Dieu , « Celui-ci est mon Fils bien- » aimé dans lequel je me suis plu (0 » ; de qui pensez-vous que parlât le Père éternel ? n'étoit-ce pas de ce Dieu revêtu de chair, qui paroissoit tout resplendissant aux yeux des apôtres ? Cela étant ainsi , vous voyez bien , par une déclaration si authentique , qu'il étend son amour paternel jusqu'à l'humanité de son Fils ; et qu'ayant uni si étroitement la nature humaine avec la divine , il ne les veut

(0 Mauh. xyih 5.

^^1 393 srn LA coKPAssion

^H- plus séparer dan^ son alTection. Aussi est-ce là , st ^H nousVcntendoDS bJea, tout le fondcmcDt de notit; ^H espurance, quaad nous considérons que Jésus , c|ui ^H est homme tout ainsi que nous , est reconnu et aimé ^V de Dieu comme son Fils propre.

Ne vous ofleascz pas , si je dis qu'il y a quelque chose de pareil dans l'affection de la sainte Vierge , et que son amour embra&se tout ensemble la divinité et rhumanité de son Fils , que la main puissante de Dieu a si bien unies : car Dieu , pai~ un conscU admirable, ayant jugea propos que la Vierge engendrât dans le temps celui qu'il engendre continuellement dans l'éternité, U l'a par ce moyen associée en quelque façon à sa généi-ation éternelle. Fidèles , entendez ce mysti;re. C'est l'associer à sa génération , que de la faire uière d'un même Fils avec lui. Paitant , puisqu'U l'a comme associée à sa génération éternelle, il étoît convenable qu'il conlât en même temps dans son sein quelque étincelle de cet amour infini qu'il a pour son Fils ; cela est bien digne de sa sagesse. Comme sa providence dispose toutes choses avec une justesse admirable , il falloit qu'il imprimât dans le cœur de la sainte Vierge une affection qui passât de bien loin ta nature , et qui allât jusqu'au dernier degré de la grâce ; afin qu'elle eût pour sou Fils des senlimens dignes d'une mère de Dieu , et dignes d'un homme-Dieu.

Après cela, ô Marie, quand j'auroîs l'esprit d'un ange et de la plus sublime hiérarchie, mes concej>tioDS seroient trop ravalées, pour comprendre l'union très-pariaite du Père éternel avec vous. « Dieu a tant

DB LÀ SÀIlfTE VIEHGE. 2^3

» aimé le monde y dit notre Saui^ur^ qu'il lui a donné » son Fils unique (0 ». Et en effet , comme remarque Tapotre i?) , nous donnant son Fils , ne nous a-t-il pas donné toute sorte de biens avec lui ? que s'il nous a fait parottre une affection û sincère , parce qu*il nous Ta donné comme mattre et comme Sauveur ; Tamour ineffable qu il avoit pour vous lui a fait concevoir bien d'autres desseins en votre fsiveur. Il a ordonné qu'il f&t à vous en la même qualité qu'il lui appartient ; et pour établir avec vous une société éternelle y il a voulu que vous fussiez la mère de son Fils unique , et être le père du vètre. O prodige ! ô abîme de charité ! quel esprit ne se perdroit pas dans la considération de ces complaisances incompréhenâbles qu'il a eues pour vous, depuis que vous lui touches de si près par ce commun Fils y le nœud inviolable de votre sainte alliance, le gage de vos affections mutuelles y que vous vous êtes donné amoureusement l'un à l'autre ; lui , plein d'une divinité impassible ; vous , revêtu , pour lui obéir y d'une chair mortelle. Intercédez pour nous y 6 bienheureuse Marie ; vous avez en vos mains y si je l'ose dire y la dlef des bénédictions divines. C'est votre Fils qui est cette clef mystérieuse par laquelle sont ouverts les coUres du Père étemel : il ferme y et personne n'ouvre ; il ouvre y et personne ne ferme : c'est son sang innocent qui fait inonder sur nous les trésors des grâces célestes. Et à quel autre donnerat-il plus de droit sur ce sang, qu*à celle dont il a tii^é tout son sang? Sa chair est votre chair , ô Marie, son sang est votre sang; et il me semble que ce sang

0) Joan. 111. i6. — (») Mom, vui. 3a.

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précieux prenoit plaisir de ruisseler pour vous à gros bouillons sur la croix , seiilanl bien que vous dtiez la source dont il de'couloit. Au reste, vous vivez avec lui dans une amitié si parfaite , qu'il est impossible que vous n'en soyez pas exaucée. C'est pourquoi votre dc'vût saint Beinarda fort bonne grâce, lorsqu'il vous prie de parler au cœur de notre Seigneur Jésus- Christ : Lotjuatur ad cor Domini nosiri Jetu Christii^).

Quelle est sa pensée, chrétiens? qu'efit>ceàdire, parler au cœur? C'est qu'il la considère « flans ce » midi tternel, je veux dire dans les secrets eiH' » brassemeos de son Fils u , parmi les ardeurs d'une charité consommée : /« mendie sempitemo , in secretissimis amplexiùus amantifsimi Filii. 11 voit qu'elle aîmc et qu'elle est aimée ; que les autres pas- &ioos peuvent bien parler aux oreilles, mais que l'amour seul a droit de parler au cœur. Dans celte pensée , n a-t-il pas raison de demander à la Vierge j qu'elle parle au cœur de son Fils ; Loquatur ad cor Domini nosiri Jesu Chris ti '

Combien de fois, 6 fidi;les , cette bonne mère at-elle parle' au cœmde sonbjen-aime'? Elle parla véritablement à son cœur, lorsque touchée de Ja confusion de ces pauvres gens de Cana qui manquoient de vin dans un festin nuptial , elle le sollicita de soulager leur nécessité. Le Fils de Dieu en cette rencontre semble la rebuter de parole, bien qu'il eût résolu de \a favoriser en effet, r Femme, lui » dit- il , que nous importe à vous et à moi 7 mon heure

(') Ad Beat. Virg. Serm. Patttgyr. n. 7 , ùtl. Optr. S. Bernard. lom.11, col. 690.

DS LA SAIlfTE VIBBGE. SaS

» n'estpasencore venue (On. Ce discours paroi t bien rude y et tout autre que Marie auroit pris cela pour un refus : je vois néanmoins que, sans s'étonner^ elle donne ordre aux serviteurs de faire ce que le Sauveur leur commandera : « Faites tout ce qu'il vous » ordonnera (s) » , leur dit-elle , comme étant assurée qu'il lui a accordé sa requête. D*où lui vient , à votre avis, cette confiance, après une réponse si peu favorable ? Chrétiens, elle savoit bien que c'étoit au cœur qu'elle avoit parlé ; et c'est pour cette raison qu'elle ne prit pas garde- à ce que la bouche avoit répondu. En effet, elle ne fut point trompée dans son espérance; et le Fils de Dieiï, selon la belle réflexion de saint Jean-Chrysostôme (^), jugea à propos d'avancer le temps de son premier miracle, à la considération de sa sainte mère.

Prions-la donc, 6 fidèles , qu'elle parle pour nous de la bonne sorte au cœur de son Fils : elle y a une .fidèle corre^ondance; c^est l'amour filial qui s'avancera pour recevoir l'amour maternel, et qui préviendra ses désirs. Ne vous apercevez-vous pas que le vin nous manque ; je veux dire la charité, ce vin nouveau de la loi nouvelle , qui réjouit le cœur de l'homme, dont l'ame des fidèles doit être enivrée? De là vient que nos festins sont si tristes, que nous prenons avec si peu de goût la nourriture céleste de la sainte parole de Dieu : de là, vient que nous nous voyons de tous côtés déchirés par tant de factions difiérentes. Dieu, par une juste vengeance, voyant que nous refusons de nous unir à sa souve-

(0 Joan, II. 4- — ^*^ ^^' 5' "^ ^'5 ^^ Joan. Homil. xxii. tom, viii, BOSSUET. XIII. !'>

3«6 SUR LA COMPASSian

raine bontd pnr une alfection cordiale, nous fait ressentir les maltieurs de mille divisions intestines. Sainte Vierge, impétrez-nous la cliarilë, qui est mère de la paix, qui adoucit, tempère et rcconciiie les esprits. Nous avons une grande contiance en votre faveur; parce quVtant Mèi-c de Dieu, nous sommes pei-suadés que vous avez beaucoup de pouvoir; et comme vous êtes la nôtre, nous ne serons point trompés , si nous atteadous quelque grand effet de votre tendresse : c'est ce qui me reste à traiter dans cette seconde partie.

SECOHD POINT.

C'est avec beaucoup de sujet que nous riîclamons ilans nos oraisons la très-heureuse Marie, comme étant la Mère commune de tous les fidèles. Nous avons reçu cette tradition de nos pères : ils nous ont appris que le genre humain ayant e'té pre'cipilé dans une mort éternelle par un liomme et par une femme, Dieu avoit prédestine' une nouvelle Eve, aussi bien qu'un nouvel Adam ; afin de nous l'aire renaître : et de celte doctrine, que tous les anciens ont enseignée d'un consentement unanime, il me scroit aisé de conclure que comme la première Eve est la mère de tous tes mortels, ainsi la seconde, qui est la trèssainte Vierge, doit être estimée la mère de tous les fidèles. Ce que je pourrois confirmer par une belle pensée de saint Eplpbane (0, qui assure « que cette u première Eve est appelée dans la Genèse, Mère » des vivans, en énigme; c'est-à-dire, ainsi qu'il u l'expose lui-même, en ligure, et comme étant la i^') yUvcrt.Hœrcs. lit. ui,Htercs.i.x^lui,n. i8, loni. i,p. loSo,

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