‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 5)Chapitre 38 sur 81 · SERMON · texte numérisé non relu

SERMON

FOUB LE SAMEDI

DÉ LA SEM4INE DE LA PASSION

Comment Jésus a jugé et condamné le monde a?ec tontes ses tinités. Mépris que son jugement doit aôus inspirer de tontes les choses temporelles. De qudle manière noiis derofns eKécutsr soa jugement sur nous-mêmes et contre nous-mêmes.

Nunc judicium est mohdi. *

Cest maintenant que U monde va être jugé, Joan. xii. S^

Cje n*est pas ce jagement qui fera Tetonneinent de TuniverSy reffroi des impies ^ Tattente des justes , que )e dois vous représenter ; ce n*est pas ce Jésus qui viendra dans les nues du ciel , terrible et majes^ tueux y qui paroitra dans cette chaire : c'est Jésus jugé devant Caïphe et devant Pilate, Jésus jugé, Jér sus condamné ; mais en cet état, il juge le monde ^ et vous le verrez sur sa croix le condamnant souverainement avec ses pompes et ses maximes. O Dieu, donnez -moi des paroles, non dé celles qui flattent les oreilles et qui font louer les discours , mais de celles qui pénètrent les cœurs et qui captivent tout entendement sous Tautorité de votre Evangile. Ai»e, Maria.

ni si

a68 srn le jugemekt de i.-

Je ne sais si j'enfanterai ce que je conçois, ni k ïionne parole, que le Saint-Esprit me met dan< le cœur, pourra sortir avec toute son efficace. le suis attentif à un grand spectacle ; je de'couvre intérieurement Jésus sur sa crois , condamnant de ce tribunal et le monde et ses maximes : il est occupa de la pensée de sa passion prochaine ; « sa sainte » ame en est trouble'c » r Anima mca turbata est : il semble he'siler ; eiquiddicam? « et quedirai-je »? A la fin la force prévaut : Pater, clarifica nomen tuum (0 : « Mon Père, glorifiez votre nom ». Sur cela, une voix comme un tonnerre [f.ùl entendre CCS paroles ] : « Je l'ai glorifié, et je le glorifierai » encore u : £l clarijîcavi , et iterum clarificato (''). Au bruit de cette voix, il semble parler avec une nouvelle force, et il prononce les paroles que j'ai , récitées : Nunc judicium est muntii i?) : n CTest maia- « tenant que le monde va être juge' » ; nous enseignant, par ce discours, qne sa croix et sa passion sont le jugement et la condamnation du monde. C'est ce jugement que je vous prêche ; et pour vous expliquer en trois mots tout ce que j'ai à vous exposer de ce jugement, je dirai quelle en a été la forme, sur quel sujet il a été prononcé, quelle en doit éti-e l'exécution.

PREMlEIt POINT,

Le inonde établit des maximes : elles ont toutes leur fondement sur nos inclinations con-ompues; mais le monde leur donne une certaine antorïté, ou plutôt leur attribue iine tyrannie contre laquelle

(0 Joan. XII. 37. — (■) /iiJ. a8. — l';/iirf,3i.

COlSTWh L i: M O A D L . 2 (h)

les chrétiens n'onl pas le courage de s'élever : ce sont comme des jugemeos arrêtés, et qui passent en force de choses jugées. [ Il en est ainsi ] sur les vengeances, sur la fortune, etc.

Jésus^Christ veut condamner ces maximes , et la manière de les condamner est nouvelle et inouie : il se laisse juger par le monde; et par l'iniquité de ce jugement , il infirme toutes ses sentences.

De là il se voit que le monde n'a pas le principe de droiture; et c'est pourquoi ses jugemens, i."* sont pleins de bizarreries, a.*" n'ont point de stabilité ni de consistance. Mais vous direz que c'est le peuple emporté : voyons ce que le monde juge dans lea formes ; écoutons le jugement des pontifes et le jugement de Pilate , ceux qu'on appelle les honnêtes gens. Pilate condamne on innocent , afin d'être ami de César : il s'est trompé ; sa disgrâce sera marquée dans l'histoire (*), et il y aura une tour qui deviendra fameuse par son exil. Voilà pourtant les honnêtes gens , ceux qui ont de grandes vues pour la Cour et pour la fortune : ils ont mal jugé du Fils de Dieu, et leur ambition les a corrompus, pour leur faire tremper leurs mains dans le sang du juste. .

Mais les prêtres et les pontifes ont encore un objet plus haut : ils songent à sauver l'état et l'autorité

(*) Eiucbe rapporte que Pilate tomba, sous le règne de Gains, dans de si grands malheurs, qu^il iat contraint d*étre lui-même aon bourreau. Adon dit que Pilate se toa à Tienne en Dauphiné, ok , il avoit été relégué pour le reste de aea jours ^ et telle est encore aujoiird*&ui la tradition du pajs. FoycM Euseb. Hist. EccUs. Ub. ii, cap, TU. Adon , Chron, j^tat, SexL an, Chr, XL. Tillem. Histoir. des Emper. om, i , pag. 43a. EJit. de Déforits

a^O SUH LE JUGEMKMT DE J.-C,

de la nation; Et non tola gem pereatl') ; sur cela^ ils sacrtlient Jésus-Cbnst à une chimère d'int^r^ public. Mais ce sang, qu'ils ont re'paudu , est sur eux et sur leuis miTans, selon leur parole : il lea poursuit, il les accable, [comme Jésus-Christ le leur avoit annoncé ] : I/t vemat super vos onoùi sanguis jusUts , ^ui effusus est super terram ,') : ilg mettent \o comble au crtoieet à la vengeauce [par] le dernier trait [de leur jugement]. Ainsi en jugeant Jéïus-Chrjst, tout le monde s'est trompé. Il s'est laiss(( juger, et l'extravagance de ce jugement orifiiinel et insensé a fait paroître que le monde oe sait pas juger. Jësus s'est mis au-dessus de tous les jugemens humains, regardé comme un homme, non encore oomnie Fils do Dieu ; et c'est ce qui lui donne une auloritë suprême au-dessus de tous les jugemens du monde. - . . . -

H ne juge pas avec une apparence d'aatbrlté; il le fera un jour de cette sorte, lorsqn'd descendra dans la nue : d juge en se laissant condamner, et il remporte la victoire pendant qu'on le juge, ainsi qu'il est écrit au Psaume cinquantième : Ut viacas èitm judicaris (3) ; « afin que vous demeuriez victou rieux, lorsqu'on jugera de votre condoite ». C'est ce qui autorise suu Evangile ; c'est co qui met la perfection k son innocence, à sa sainteté, à sa justice. Platon : ne vous étonnez pas si je cile ce philosophe en cette chaire , le passage que j'ai à vous rapporter, a été tant de lois cité par les chrétiens, qu'd a cessé d'être profane en passant si souvent par des raaiqs saintes : Platon dit que le comble de la inat.) Joan. 11. 5e. — t'I Metth. lïiii. 35. — (î) Pi. l, 6.

COITTRE LE MONDE. 2^1

lice y c^est de la couvrir si artificîeusement qu'elle paroisse être juste (O. Ainsi la perfection de la sainteté, c'est d*étre juste , sans se soucier de le paroître, sans ménager la faveur des hommes; et au contraire en reprenant tellement les viœs^ qu'on se fasse maltraiter et crucifier comme un criminel : fbndemens cachés de la vérité future fêtés dans les ténèbres du paganisme* C'e^t ce qui autorise Jésus- Christ , qu'il ne dit rien pour ménager la feveur des hommes. Les pharisiens le flattent ; il n'en foudroie pas moins leur orgueil; et ne relâche pas, pour leurs flatteries, sa juste et nécessaire sévérité : ils le fatiguent, ils l'importunent ^ ils le persécutent; sa douceur ne s'en aigrit pas : m Race infidèle et mapidite ^ amenez ici » votre fils (9) n: ils le crucifient; il prie pour eux, et ' sa vérité subsiste au-dessus de tant de bizan*es jugemens des hommes.

- Aussi parott-il en juge ; il brave la majesté des fiîisceaux romains par l'invincible fermeté de son silence : le titre de sa royauté est écrit au haut de sa croix ; parce qu'il règne sur tout le monde par ce bois infâme y et que ce qui est folie aux gentils , devient la sagesse de Dieu pour les fidèles : pendant que le monde le condamne , il ne laisse pas d*avoir ses enfans qui le reconnoissent ; la sagesse est justifiée par ses enfons. Mais il choisit un autre peuple : il étend ie$ bras dans la croix ^ « et il attire tout à lui » : Omnia traham ad meipsum (3). « Il mesure le monde, » dit Lactance (4) , et il appelle un nombre infini de

(0 De Republ l ii. — (>) Matth. xvii. i6. ^ i}) Joan. xii. Sa. — (4) Divin. InttUut. Ub. ir, c. xzvi, tom. i, p. 341*

3^3 Stin LE IDCEUEKT DL I.-C. |

i> nations cpii viendrout se reposer sous ses ailes m : ainsi il juge les Juifs , et se choisit un autre peuple.

u 11 est prècLe' aux uns , dit saint Hilaire, et d'au- , u tiTs le rcconnoissent; il naît pour ceux-ci, et il :, » est aiiné de ceux-là; Us siens le rejettent , et des I» étrangers le reçoivent ; ceux do sa propi-e maison u U pei'séciitent , ses ennemis l'accueillent avec ten- » dresse ; les adoptifs demandent l'heiitagc , ceux de « sa famille le méprisent; les enfans re'pudient le n testament, les serviteurs le reconnoissent. Ainsi u le royaume des cieux souOre violence , et ceux qui u la font, l'emportent; parce que la gloire due à a Israël à cause de ses pères , annoncée par les pro- » pliétes , ollerte par Jésus-Christ , est saisie et enu levée par la foî des nations u : j4/us Chrùtus prcB' dicaïur, et ab aliis agnoscitur ; aîiis nascitar, et a& aiiù diligitur ; sui eum respmmt , alieni suscipiuntj proprii insectanlur, complectunlur inimici ; kiereditalem adoplio expetit , familia rejicil; testamenbim fiiii répudiant, servi recognoscunt. Itaque vim regnum cœlorum patitur, infererUestfue diripiunt ; guia gloria Israël à patribus débita , à prophetù rumtiata , à Christo oblata, Jide gentium occupatar et rapitur{'). Ainsi pendant que le peuple juif le juge et le condamne , il se clioisit un peuple qui se soumet à ses lois, et qui consent au jugement souverain qu'il prononce du haut de sa croix, non-seulement cootre les Juifs , . mais encore contre le monde : Nuncjadi' cium est mundi.

{') Comment, ia Matl. n. 7 , coA 664-

COKTBE LE MONDE. ^n'i

SECOND POINT

Pour apprendre maintenant ce que Jésas a condamné dans le monde , considérez seulement ce qu*il a rejeté. [Que pouvoit-il manquera celui qui possède] une puissance infinie ^ une sagesse infinie? Ce qu*il n*a pas eu y c*est par choix ; « il a jugé la gloire » du monde indigne de lui et des siens » : Gloriam sœcuti aUenam et $ibi et suis judicauiL « Il Fa rejetée y » parce quUl la méprisoit; en la rejetant , il Ta con- » damnée ; en la condamnant , il Ta comptée parmi » les pompes du diable » : Quam noUUt, rejecit; guam rejecit, damnauit^ quam damnauit, in pompa diabolideputaifit (0. « N'aimez pas y dit saint Augus- » tin Wy les choses temporelles; parce que si Ion » pouvoit les aimer bien , cet homme y que le Fils de j> Dieu s*est uni y les aimeroit. Ne craignez pas les » outrages, les croix y la mort; parce que s'ils nui- » soient à Vhomme, cet homme , que le Fils de Dieu » s'est uni, ne les souflriroit pas » : NoUte amare iemporaUa; çuiasibene amarentur, amaretea homo fuem suscepit Filius Dei, Nolite timere conlàmelias , et cruces , et martem; {juia si nocerent homini, non ea paieretur homo quem suscepit Filius Dei,

Labeautéy la santé , la vie, si c'étoient des biens, seroit-il permis aux hommes furieux [d'en priver leurs semblables] ? mais seroit-il permis aux démons de les ravir au Sauveur 7 Retranchez donc l'amour de la vie [de vos désirs, comme ne faisant point partie du bien véritable. ] Non est species ei neque

(") TertuU. de lâololau n, i8. — C') De jlgon. ChrisL cap, xi, n. 1 3 9 iom, VI , col. a5i ,

BOSSUET. XIII. l8

a^lj Stn LE JUGEMCKT l)K J.-t.

décor [') : Il Jl est sans bi?autc et sans éclat »-, et vous voulez forcer la nature; et rappeler eu quelqua [sorte] la jeunesse fugitive [par ces] cheveait contrefaits, ces couleurs applii|uéeB.

La puissance, c'est ce tju'on demande ; l'^l^ration , [ c'est ce qu'on suuliaitc ] ; et pour cela les riclieMM) principiiux instrumens de lu puissance et de la graadeur. Jesus[vcut]si peu de puissance, qu'il se soumet voloatairement h la puissance des léniitires. l'ilute ft puissance sur lui, et il l'a reçue tl'en-liaat; pouf vous faire voir qu'cncurc que la puissance soit un prissent de Dieu , ce n'est ni des principaux , ni des plus grands; puisqu'il le donne À un ennemi contre son propre Fils, Combien dovoît craindre Pilâte sa propi-e pnissance ? comliien les marques de son autorité dcvoîent-ellee le faire trembler, s'il eât pu onvrir les yeux poor voir ob l'engageroit te désir de conserver aa puissance ? Pendant que Filate et Caïphe, et tous les ennemis de Jcsits, et les dëmons mêmes sont si puisaans contre lui , il s'est di^pouiilé de tout son pouvoir : Tradebal autem judicanti se injuste {'') : » il s'est livre' à celui qui le [ugeoit injusu tement « ; sans résister, je ne dis point par des effets , mais par des parole». Cherchez après cela la puissance , cherchez les richesses , cherchez les plaisirs ; mais di'uicntez donc le î>auveur, qui nous a lait Toirparsa croixyen s'en dépouillant, que Qt/i clwses ne sont pas de» biens véritables.

La faveur des hommes : au contraire une haîQe implacable et envenimée. Si ses ennemis déclara, si ses envieux lui eussent rendu le mal pour le mal, C) /». u». a. — l') I.Pttr. 11. a3.

COHTRE LE MONDE. 2^5

ils ne seroicnt pas inQocens : en ne lui rendant pas le bien poor le bien, ils sont injustes et ingrats; mais ils lui rendent le mal pour le bien : tant d'outrages pour tous ses bienfaits ; ah ! il n*y a plus de parole parmi les hommes <)ui puisse exprimer leur fureur. Peut^tre que ses atmis du moins lui seront fidèles : non ^ mes Frères : « maudit Thomme qui met sa * M confiance en Thommc (0 ». Âime2 vos amis dans Tordre de la charité, mais n y établissez pas votre confiance. Tous ses amis l'abandonnent ; celui qui Aiangeoit le pain avec lui y à qui il avoit commis la Conduite de sa famille ^ c'est celui-lh qui le trahit , qui le vend , qui le livre à ses ennemis : celui qu'il a choisi pour être le fondement de son Eglise le suit quelque temps ^ et puis après le renie ; ce commen*cemcnt de fidélité y cette première chaleur de son scie ne servant qu'à lui renouveler dans la suite la douleur d'un abandon si universel et si lâche : ne mettes donc pas votre appui sur vos amis. Jésus a perdu les siens; que reste^-t-il au Sauveur? rien, que Dieu et sou innocence; et encore son innocence lui reste , non pour le mettre à couvert des insultes et des injustices. Dieu lui demeure y non pour le pro^ téger sur là terre ; car au contraire c'est lui qui le livre , c'est lui qui le délaisse et l'abandonne. 11 s'en plaindra bientôt par ces paroles : Deus, Deus meus, ... quare me dereliquisti W ? « Mon Dieu y mon Dieu ^ » pourquoi m'aveZ'^vous abandonné » 7 II ne retrou*vera ce Dieu , qui Ta délaissé , que quand il rendra le dernier soupir ; alors il lui dira : In manus tuas commendo spiritum meum P). « Mon Père, je remets

CO Jerem. xvii. 5.— (*) Ps. xxi. i.^^j?) Luc, xxiii. 4^.

3^6 SUR tï ïnCEMEST DE I,-C.

» mon espiit entre vos muîns » ; aCn que nous entendions que la sainteté, l'innocence , Dieu même ^ et tous les biens véi'itables qu'il donne à ses serviteurs, ne leur sont pas donnés pour la vie présente ; maii qu'ils ne regardent que la vie future.

« 0 remède, qui pourvoit îl tout, s'écrie saint Aa- » gustin (') , qui réprime toutes les enflures, qui ré^ a tablittoutce quiétoitlanguissant, qui retraadie » tout ce qui étoit superflu , qui conserve tout ce qoi » est nécessaii-e , qui répare tout ce qui étoit perdu, » qui réforme tout ce qui étoit dépravé»: Omedicinam omnibus consulentem, omniatumentiacomprimentem, omnia laiescentia rejîcientem, omnia mperfiua resecarUem , omnia necessaria custodientem, omnia perdita reparaïUem, omnia depravata corrieenlem. n Qui pourra dé^iormais croire que la vie

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