SUR )LES VAINES EXCUSES
sert de vous demander vos attentions ? vous n'êtes guère chrétiens, si vous la refusez à des matières si importantes. Commençons à combattre la première excuse, qui nous reproche que ce que nous pvê-chons est impossible.
PREMIER POINT
La première raison de ceux qui , sous' le nom du christianisme, mèpent une vie païenne et séculière ^ c*est qu il est d'une trop haute perfection de vivre selon TEvangile ; et que cette grande pureté d'es^ prit et de corps, cette vie pénitente et mortifiée ^ cet amour d^s amis et des ennemis , pas$e la portée de Fesprit humain. De vouloir montrer en particulier la possibilité de chaque précepte, ce seroit une entreprise infinie : prouvons-le par une raison générale, et disons que c'est pécher contre les principes , que ce n'est pas entendre le mot de commandement , que de dire que l'exécution en est impossible. En effet le commandement, c'est la rè« gle de l'action j or toute règle est une mesure : Men-' sura Iiomogenea, dit saint Thomas, proportionata mensurato (0 :« C'est pne mesure, dit-il, qui doit )) s'ajuster avec la chose » : par conséquent si la loi de Dieu est la règle et la mesure de nos actions, il faut qu'il y ait de la proportion , afin qu'elles puissent être égalées ; toute mesure est fondée sur la proportion.
Que si le commandement que Dieu nous donne étoit au-dessus de nous, nous aurions raison de lui dire : Seigneur, vous me donnez une règle à laquelle
(0 /. Part* qucfst^ nif art. r, ad a. /• a. gtuost. xiz, art. iVy ad a.
je ne puis me joindre^ dont je né puis pas même approcher : cela n'est pas de votre sagesse. Aussi n'en est-il pas de la sorte ; et liii-méme en donnant sa loi , il a été soigneux de nous dire : Ah ! mon peuple, ne te trompe pas ; « le précepte que je te donne » aujourd'hui n'est pas au-dessus de toi , il n'est pfe » séparé de toi par une longue distatice » : Mandatum hocj quod ego ptœcipio tibi hodie , non supra te est, neçue procul pôsitum (0 : « il ne faut point » monter au ciel, il ne faut point passer les mers » pour ie trouver » ; nec in cœlo situm,*^.. neqwe trans mare positum (^). C'est une règle que je të donne ; et afin que tu puisses t'ajuster à elle , je la mets au niveau , tout auprès de toi : Juxta te est sermo valde, valde, valde: « Il est tout auprès^ » en ta bouche , et en ton cœur pour Fâccomplir » : In ore tuo et in corde tuo, utfacias iUum Ç). Et vous direz après cela qu'il est impossible ?
Mais.peut-étte que vous penserez que èela 8*entend du vieux Testament, qui est de beaucoup aur dessous de la perfection évangélique. Que de choses faurois à répondre pont* combattre cette pensée! car il est écrit que « les (ihetninâ tortus deviendront » droits » : Erunt pra^a in directa (4). Mais je m'ar^ réte à cette raison ; qu'elle est solide ! qu'elle est chrétienne ! Quel eàt le mystère de l'Evangile ? un Dieu homme, un Dieu abaissé : Et f^erbum carô factum esti^) : « Le Verbe s'est fait chair n. Et pour» quoi s'est-il abaissé ? Apprenez-le par la suite : Et habitavit in nobis {^) : c'est afin de demeurer avec
(0 Deut. XXX. 11.— C») UiJ. la, i3.— C) Ibid. i4. — C4)£i/c. m. 5. — W Joan. 1. 14' — W /. Joan, i. 3.
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nous y dit le bien- aimé disciple : et ailleurs; pour lier société avec nous : ut socielas nosira sit cum Pa^ tre et Filioejus Jesu Christo. Il ne pouvoit y avoir de société entre sa grandeur et notre bassesse ^ entre sa majesté et notre néant ; il s*abaisse , il s*anéantit pour s'accommoder à notre portée. Il se couvi^e d'un corps comme d*un nuage y non pour se cacher, dit saint Augustin , mais pour tempérer son éclat trop fort y qui auroit ébloui notre foible vue : NuBe tegi" tur Christus, non ut obscuretur, sedut tempereturi^). Ce Dieu y qui est descendu du ciel en la terre pour se mettre en égalité avec nous, mettra^-t-il au*dessus de nous ses préceptes ? et s'il veut que nous atteignions à sa personne, voudra-t-il que nous ne puissions atteindre à sa doctrine ? Ah ! mes Frères , ce n'est pas entendre le mystère d'un Dieu abaissé; une telle hauteur ne s'accorde pas avec une telle condescendance.
Ce n'est pas que je veuille rien diminuer de la perfection évangélique; mais je suis ravi en admiration , quand je considère attentivement par quels degrés Dieu nous y conduit. Il nous laisse bégayer comme des enfans dans la loi de nature; il nous forme peu à peu dans la loi de Moïse : il pose les fondemens de la vérité par des figures ; il nous flatte, il nous attire au spirituel par des promesses temporelles : il supporte mille foiblesses , comme il dit lui-même , à cause de la dureté des cœurs à laquelle il s'accommode par condescendance; il ne nous mène au grand jour de son Evangile, qu'après nous y avoir ainsi disposés par de si longues préparations :
(>) InJoan. Tract* xxiT. n. 4> tom. m, part, u, coL 535.
BfeS PÉCHEUmS. >]
et encore dans cet Evangile il y a du lait pour les en£ains, il y a du solide pour les hommes faits : Fctcti estisçuibus lacté opus sit, non soUdo ciho {}) : a Vous » êtes devenus comme des personnes à qui on ne de- » vroit donner que du lait^ et non une nourriture » solide 1. Lac vobis potum dedi ip) : « le ne vous 3» ai nourris que de lait » : tout y est dispensé par ordre. Ce Dieu qui nous conduit ainsi pas à pas, et par un progrès insensible , ne nous montre-t-il pas manifestement qu il a dessein de ménager nos forces ^ et non pas de les accabler par des commandemens impossibles qui nous passent? Venez, venez, et ne craignez pas, soumettez-vous à sa loi; c'est un joag, mais il est doux ; c'est un fardeau , mais il est lé* ger : Jugwn enim mewn suave est, et obus meum levé (3) : c'est lui-même qui nous en assure; et il ne dit pas qu'U est impossible de le porter sur nos épaules.
Toutefois je passe plus loin , et |e veux bien accorder, Messieurs, que les commandemens de Dieu sont impossibles : oui, à Thomme abandonné à luimême , et sans le secours de la grâce. Or c est un artide de notre foi , que cette grâce ne nous quitte pas que nous ne Tayons premièrement rejetée ; et si tu la perds , chrétien , Dieu te fera connoitre un jour si évidemment que tu ne Tas perdue que par ta faute, que tu demeureras éternellement confondu de ta lâcheté : Non deserity si non deseratur (4) ; « Il ne se » retire point à moins que Ton ne Fabandonne le » premier i>. « J'ai bien lu, dit saint Augustin, qu il
(») Heh, T. 1 a. — (*) /. Cor. m. a. — Kh Matth, xi. So. — (4) S. Aug, in P*. cxLV, II. 9, tom. iv, coL 1639.
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» en a ramenés à la divine voie plusieurs de ceux qui 3* Fabandonnoient; mais qu'il nous ait jamais quittés 31 le premier^ c'est une chose entièrement inouie ». C'est donc une extrême folie de dire que les commandemens nous sont impossibles, puisque nous avons si J^rès de nous lin si grand secours : aussi tous ceux qui Font assui^ ont senti justement le coup de foudre; et tant que l'Eglise sera Eglise , une telle proposition sera condamnée par un anathéme irrévocable. • Par ce principe solide et inébranlable , que tout ^t possible à la grâce , se détruit facilement la vaine pensée des hommes mondains qui accusent leur tempérament dé tous leurs crimes. Non, disent- ils, il ïi*est pas possible de se délivrer de la tyrannie de l'humeur qui nous domine : je résiste quelquefois à Ina' colère, mais enfin à la longue ce penchant m'emporte ; pour me changer , il faut me refaire : c'est ce qu'ils disent ordinairement, vous reconnoissez leurâ discours. Eh bien! chrétiens, s'il faut vous refaire , est-ce donc que vous ignorez que la grâce de Dieu nous réforme et nous régénère en hommes nouveaux? Les apôtres naturellement tremblans et timides sont rendus invincibles par cette grâce : Paul ne se plaît plus que dans les souffrances : Cyprien renouvelé par cette grâce, « voit ses doutes se dissiper, ce qui u étoit auparavant scellé pour lui s'ouvrir devant » lui , les choses qui ne lui représentoient que ténè- » bres devenir lumineuses; il surmonte aisément des D difficultés qui lui paroissoient insurmontables n : Confirmare se dubia, patere clausa, lucere tenebrosa >... geri passe quod impossibile videbatur (0 :
CO EpisU 1. p' a.
DES PÉCHEURS. g
et le reste, qu*il explique si éloquemment dans cette belle Epttre à Donat. Augustin, dans la plus grande vigueur de son âge, professe la continence, que dix jours auparavant il croit impossible.
Et tu apprdiendes, fidèle, que Dieu ne puisse pas vaincre ton tempérament et le soumettre à sa grâce? c*est entendre bien peu sa puissance ; car le propre de cette grâce , c'est de savoir changer nos inclinations et de savoir aussi s*y accommoder. G*est pourquoi saint Augustin dit qu'elle est « convenable et » proportionnée; qu'elle est douce, accommodante yi et contempérëc » : Apta, congruens , conweniens , contemperata : permettez -moi la nouveauté de ce mot; je n'ai pu rendre d'une autre manière ce beau contemperata de isaint Augustin ; ceux qui ont lu ses livres à Simplicien savent que tous ces mots sont de lui : <c qt(*elle sait nous fléchir et nous attirer de la » manière qui nous est propre » : çuemadmodum aptum erat (0; c'est-à-dire qu'elle remue si à propos tous les ressorts de notre ame, qu'elle nous mène où il lui plaît par nos propres inclinations, ou en retranchant ce qu'il y a de trop , ou en ajoutant ce qui leur manque, ou en détournant leur cours sur d'autres objets. Ainsi l'opiniâtreté se tourne en constance , l'ambition devient un grand courage qui ne soupire qu'après les choses véritablement élevées, la colère se change en zèle, et cette complexion tendre et affectueuse en une charité compatissante.
Mais à qui est-ce, mes Frères, que je dis ces choses? Ceux qui nous allèguent sans cesse leurs inclinations , qui se déchargent sur leur complexion de
(*) De di\^. quœst. adSimpl, lib. i, tom, Yi, coi gS.
lO StJR LES VÀIITES EXCUSES
tous leurs vices, ne connoissent pas cette grâce ; ils ne croient pas que Dieu se mêle de nos actions , ni qu'il y en ait d'autre principe que la nature : autrement y au lieu de désespérer de pouvoir vaincre leur tempérament, ils auroient recours à celui qui tourne les cœurs où il lui plaît : au lieu d'imputer leur naufrage à la violence de la tempête , ils tendroient les mains à celui dont le Psalmiste a chanté, qu* « il » bride la fureur de la mer, et qu'il calme , quand » il veut, ses flots agités » : Ta dominaris potestati maris, motum autem Jluctuum ejus tu miiigas (0.
Puis donc qu'ils ne croient pas en la grâce , montrez-leur par une autre voie que l'on peut se vaincre soi-même. Je ne veux que la vie de la Cour pour les en convaincre par expérience ; dans un si grand auditoire, il n'est pas qu'il ne s'y rencontre plusieurs courtisans. Qu'est - ce que la vie de la Cour ? faire céder toutes ses passions au désir d'avancer sa fortune : qu'est-ce que la vie de laCour? dissimuler tout ce qui déplaît ; et souffrir tout ce qui offense , pour agréer à qui nous voulons : qu'est-ce encore que la vie de la Cour ? étudier sans cesse la volonté d'autrui ; et renoncer pour cela , s'il est nécessaire , à nos plus chères pensées : qui ne sait pas cela ne sait pas la Cour. Mes Frères , après cette expérience , saint Paul va vous proposer de la part de Dieu une condition bien équitable : Sicut exhibuistis membra vestra servire immunditiœ j et iniquitati ad iniquitaiem ^ ita nunc exhibete membra vestra serv^îre justitiœ in sanctificationem W : « Gomme vous vous » êtes rendus les esclaves de l'iniquité et des désirs
(0 P#. LzxxYiu. 10. — (*) Bom, vi. ig.
DBS PÉCHEURS. ir
» s^fculiers, en la même sorte rendez-vous esclaves » de la sainteté et de la justice ».
Mon Frère, certainement vous avez grand tort de dire que Dieu vous demande Timpossible ; bien loin d'exiger de vous rimpossible y il ne vous demande
que ce que vous faites : Sicut exhibuistis , àa
nuncexhibete «Faites, dit-il, pour la justice ce
» que vous faites pour la vanité ». Vous vous contraignez pour la vanité, contraignez- vous pour la justice; vous vous êtes tant de fois surmonté vousmême pour servira la vanité, ah ! surmontez - vous quelquefois pour servir à la justice. C'est beaucoup se relâcher, pour un Dieu, de ne demander que TégaUté; néanmoins il se réduit là : Sicut exhibuis^
tis , itanunc exfubete. Encore se réduira -t -il
beaucoup au-dessous; car quoi que vous fassiez pour son service, quand aurez-vous égalé les peines de ceux que la nécessité engage au travail , Fambition aux intrigues de la Cour, Tamour infâme et déshonnéte à des lâchetés inouies, Fhonneur aux emplois de la guerre , Favarice à des voyages immenses et à un exil perpétuel de leur patrie ; et pour passer aux choses de nulle importance , le divertissement , la chasse, le jeu, à des veilles, à des fatigues, à des inquiétudes incroyables? Et quand je vous parle de Dieu , vous commencez à ne rien pouvoir ; vous m'alléguez sans cesse le tempérament et cette complexion délicate : où étoit-elle dans ce carnaval ? où est-elle, lorsque vous passez les jours et les nuits à jouer votre bîen et celui des pauvres ? Elle est revenue dans le' carême : il n'y a que ce qui regarde Fintérêt de Dieu que vous appelez impossible. Ah !