SUR LES TAIITES EXCUSES
j'atteste le ciel et la terre que vous vous moquez de lui y lorsque vous parlez de la sorte ; et que quoi que puisse dire votre lâcheté^ le peu qu'il demande de vous est beaucoup plus facile que ce que vous faites. Eh bien ! mon Frère , ai- je pas bien dit que tu ne pouvois maintenir long*temps ton impossibilité prétendue 7 as-tu encore quelque froide excuse ? as-tu quelque vaine raison que tu puisses encore opposer à Tautorité de la loi de Dieu 7 Chrétiens , écoutons encore ; il a quelque chose à nous dire \ voici une raison d'un grand poids. La coutume Tentraîne y dit-ily c'est ainsi qu'on vit dans le monde; il faut vivre avec les vivans , il est impossible de faire autrement. Nous en sommes y Messieurs , en un triste état ; et les afiairesdu christianisme sont bien déplorées ^ si nous sommes encore obligés à combattre cette foible excuse. O Eglise ! ô Evangile ! ô vérités chrétiennes ! ôvi en seriez-vous , si les martyrs , qui vous ont défendus, s'étoient laissés emporter par le grand nombre ; s'ils avoient déféré a la coutume , s'ils avoient voulu périr avec la multitude des infidèles ?
Mon Frère, qui que tu sois qui gémis sous la tyrannie de la coutume , après que l'Eglise l'a désarmée , je n'ai que ce mot à te répartir, et je l'ai pris de Tertullien , dans le livre de l'Idolâtrie : Tu veux vivre avec les vivans ; à la bonne heure, je te le permets; « il nous est permis de vivre avec eux , mais
» non de mourir avec eux » : Licet conxfwerc ,
commori non licet (0 : autre chose est la société de la vie, autre chose la corruption de la discipline. Rejouis-toi avec tes égaux par la société de la na-
C») De T(hl. n. 14.
DES PÉCHEUns. s ij
tare , fi'il se peut par celle de la religion -, mais que le péché ne fasse point de liaison ; que la damnation n entre pas dans le commerce. La nature doit être commune, et non pas le crime; la vie, et non pas la mort ; nous devons participer aux mêmes biens , et non pas nous associer pour les mêmes maux : Conyiuamus cum eis , conlœtemwr ex communione naturœ , non supersiitionis : pares animd sunms, non JUscipUnd; compossessores mundi , nonerroris (0. Loin de nous cette société damnable : il y a pour nous une autre vie et une autre société à prétendre : lÀcet eonvivere , commori non licet. Chrétiens , si vous méditez sérieusement les grandes choses que je vous ai dites ; jamais , jamais , j'en suis assuré , jamais vous ne répondrez que ce que nous prêchons est impossible. Mais qu il ne soit pas impossible ; c'est assez ^ direz - vous^ qu*il nous déplaise y pour nous le faire rejeter : voyons s'il est ainsi y comme TOUS le dites, et entrons en notre seconde partie.
SEC0I9D POINT
Je trouve deux causes principales pour lesquelles les chrétiens mal vivans ne peuvent écouter sans peine les vérités de llilvangile. La première, c'est qu'elles offensent leur orgueil , et ils s'élèvent contre elles ; la seconde , c'est qu'elles troublent le repos de leur mauvaise conscience , et ils ne le peuvent souffrir. Contre cet orgueil des pécheurs , qui ne peuvent endurer qu'on les contredise , ni qu'on se mette audessus d'eux en censurant leurs actions , je ne puis rien dire de plus efficace que ces belles paroles de
l4 *OH LES TAIMES BZCOSES
saint Augustin , dans le livre de la Correction et de la Gr&ce (0. « Qui que tu sois , dit-il, qui, doq » content de désobéir à la loi de Dieu qui t'est si » connue, ne veux pas encore qu'on te i-eprenne » d'une si iDJuste désobéissance ; c'est pour cela que » tu dois être repris, parce que tu ne veux pas » l'être » : Propterea corripiendus es , quia corripi non vis, « C'est par ta faute que tu es mauvais ; et » c'est encore une plus grande faute de ne vouloir » point être repris de ce que tu es mauvais » : Tuunt t[mppe vitium est quad malus es ; et majus vitium corri/f! noUe quia malus es : « Comme s'il falloit » louer les pécheurs ; ou comme si faire bien ou » mal, c'étoit une chose indifférente n sur laquelle il faille laisser agir chacun à sa mode : quasi laudanda Mit indifferenter haàenda sinl vilia.
» couvert tout le mal de crainte ou de honte » : Omne maltim aut timoré aut pudore natura perfundit (0 : mais surtout il faut avouer que la honte presse vivementlesconsciences.Telpécheur^àquiron applaudit, se déchire lui-même en secret par mille reproches , et ne peut supporter son crime : c*est pourquoi il se le cache en lui-même y il en détourne ses yeux ; « il le » met derrière son dos » , dit saint Augustin ip). Tai trahi lâchement mon meilleur ami , fai ruiné cette famille innocente ; quelle honte ! mais n'y songeons pas ; songeons que j'ai établi ma fortune , ou contenté ma passion. N*y songeons pas y dites-vous; c^est pour cela, c'est pour cela qu'il faut vous y faire songer. Oui, oui , je viendrai à vous, ô pécheurs , avec toute la force , toute la lumière , toute Taiitorité de l'Evangile. Ces infâmes pratiques que vous cachez avec tant de soin sous le masque d'une vertu empruntée, ce que vous vous cachez à vous-mêmes par tant de feintes excuses par lesquelles vous palliez vos méchancetés; vous savez bien le traité infâme que vous avez fait de ce bénéfice , c'est ce que je veux étaler à vos yeux dans toute son étendue.
Ces vérités évangéliques, dont la pureté incorruptible fait honte à votre vie déshonnéte , vous ne voulez pas les voir, je lésais, vous ne les voulez pas devant vous, mais derrière vous; et cependant , dit saint Augustin , quand elles sont devant nous , elles nous guident; quand elles sont derrière, elles nous chargent. Vive Dieu ! ah ! j'ai pitié de votre aveuglement : je veux ôter de dessus votre dos ce fardeau qui vous accable , et mettre devant vos yeux cette
(0 A polo f^. /!• I. — (>) Enar, in Pt. c. /i. 3, tom. iv, col. io83.
l6 SUR LES VAINES EXCUSES '
véritë qui vous édaire. La voilà, la voilà dans toute sa force, dans toute sa sainteté, dans toute sa sévérité; envisagez cette beauté, et ayez confusion de vous-même; regardez-vous dans cette glace , et voyez si votre laideur est supportable. Otez, ôtez, vousme faites honte, et c*est ce que je demande: cette honte ^ c'est votre salut. Que ne puis-jexiompter cette impudence ! que ne puis-je amollir ce front d*airain! Jésus regarde Pierre qui Ta renié, et qui ne sent pas encore son crime; il le regarde et lui dit tacitement: O homme vaillant et intrépide , qui devois être le seul courageux dans le scandale de tous tes frères, regarde où aboutit cette vaillance : ils s*en sont fui , il est vrai; tu es le seul qui m*a suivi, mais tu es aussi le seul qui me renies. C*est ce que Jésus lui reprocha par ce regard, et Pierre Fentendit de la sorte : il eut honte de sa présomption, et il pleura son infidélité : Flevitamare (0.
Que dirai-je du roi David , qui prononce sa sen-» tence sans y penser 711 condamne à mort celui quia enlevé la brebis du pauvre, et il ne songe pas à celui qui a corrompu la femme et fait tuer le mari : les vérités de Dieu sont loin de ses yeux, ou s'il les voit, il ne se les applique pas. Vive Dieu, dit le prophète Nathan; cet homme ne se connoît plus, il faut lui mettre son iniquité devant sa face. Laissons la brebis et la parabole : C'est vous, 6 Roi, qui êtes cet homme, c'est vous-même : Tu es ille vir ('-*). II revient à lui ^ il se regarde; il a honte, et il se convertit. Ainsi je ne crains pas de vous faire honte : rougissez, rougissez tandis que la honte est salutaire ; de peur qu'il ne
C») Luc. XXII. (j2, — C») //. Reg, XII. 7.
vienne
DBS PÉCHEURS. in
vienne une honte qui ne servira plus pour vous corriger, mais pour vous désespérer et vous confondre. Kougissez, rougissez en voyant votre laideur; afin que vous recouriez à la grâce qui peut effacer ces taches honteuses, et qu'ayant horreur de vousmême, vous commenciez à plaire à celui à qui rien ne déplait , que le péché seul : Confùndantur et con- $fertantur i^). Âh ! qu'ils soient confondus, pourvu, enfin qu'ils soient convertis.
Je vous ai dit. Messieurs , que non - seulement
l\)rgueil se fâche d*étre repris , mais que la fausse
paix des pécheurs se plaint d'être troublée par nos
discours. Plût à Dieu qu'il fût ainsi ! cette plainte
feroit notre gloire; et notre malheur, chrétiens ,
c^est qu'elle n'est pas assez véritable. Nous savôàs,'
à la vérité, que nous remplissons d'amertume l'ame
des pécheurs , lorsque nous les venons troubler dans
leurs délices. Laban pleure, et ne se peut consoler
de ce qu'on lui a enlevé ses idoles : Ckir furatus es
deos meosWl « Pourquoi m'avez -vous dérobé mes
» dieux »? Le peuple insensé s'est fait des dieux ^ui
le précèdent, des dieux qui touchent ses sens; et il
danse , et il les admire , et il court après , et il ne
peut souffrir qu'on les lui ôte.
Ainsi je ne m'étonne pas si le pécheur , voyant la parole divine venir à lui impérieusement pour détruire ces idoles pompeuses qu'il a élevées ; si voyant qu'on veut réduire à néant ce qui occupe en son cœur une place si spacieuse , ces grands palais , ces chères idées , ces attachemens trop aimables ; il ne
(0 P#. cxxYui. 5. — {*yGene4. Jxu, 3o. BossusT. XIII. a
l8 SUE LES VAINES EXCUSES
peut souffrir sans impatience de Toir tout d*un coup s^évanouir en fumée ce qui lui est le plus cher : car encore que vous lui laissiez ses richesses , sa puissance, ses maisons superbes, ses jardins dëUcieukj néanmoins il croit qu*il perd tout , quand vous voulez lui en donner un autre usage : comme un homme qui est assis dans une table délicate , quoique vous lui laissiez toutes les viandes, il croit néanmoins perdre le festin , s'il perd tout à coup le goût qu'il j trouve et Tappétit qu il y a. «
Ainsi les pécheurs, accoutumés à se servir de leurs biens pour contenter leurs passions, se persuadent qu'ils n'ont plus rien quand vous leur défendez cet usage. Quoi ! vous me dites, 6 prédicateur , qu'il ne la faut plus voir qu'avec crainte ^ ni lui parler qu'avec réserve , ni l'aimer autrement qu'en notre Seigneur ! et que deviendront toutes ces douceurs , toutes ces aimables fisimiliarités ? Il s'imagineroit avoir tout perdu, et qu'il ne sauroit plus que faire fin ce monde : c'est pourquoi il s'irrite contre ces conseils, et il ne les peut endurer.
Mais il y a encore une autre raison de l'impatience qu'il nous témoigne ; c'est qu'il goûte une paix profonde dans la jouissance de ses plaisirs. Au commencement , à la vérité, sa conscience incommode venoit l'importuner mal à propos, elle l'effray oit quelquefois par la terreur des jugemens de Dieu; maintenant il Ta enchaînée , et il ne lui permet plus de se i*emuer : il a ôté toutes les pointes par lesquelles ellç, piquoit son cœur si vivement ; ou elle ne parle plus^ ou il ne lui reste«plus qu'un foible murmure , qui n'est pas capable de l'interrompre : parce qu'il a
DES PÉCHBUmS. ig
oublié Diea, il croit qae Dîea Fa oublié, et neae souvient plus de le punir : DixU emm m corde smo : ObUtus en Deus (0 ; c*est pourquoi il dort àson ûe^ sous Tombre des prospérités qui le flattent. Et tous venes réveiller; vous venes, ô prédicateurs , avec Tosexhortations et vos invectives, animer cette fimr science qu'il croy oit avoir désarmée : ne vous étonnes pas s*il se âche. Comme un homme qu'on éveille en sursaut dans son pranier somme oft il est assoupi profondément , il se lève en murmunmt : O homaiè fielleux , quel importun vous êtes ? qui êtes- voua, et pourqucn venes^vous trouUêr mon repos? Pour* quoi ; le demandez-vous ? c'est parce que votre som» meil est une léthargie, parce que votre repos est une mort ; parce que }e iie puis vdns voir courir à vôtre perte étemelle en riant , en jouant , en battant des mains, comme si vous allies an triomphe. Je viens ici pour vous troubler dans cette paix pernicieuse. Surge, ifid dormis , et exurge à merttds (^) : m Leves- 9 VOUS , vous qui dormez, sortez d'entre les morts » : Je viens rendre la force et la liberté à cette conscience malheureuse , dont vous avez si long-temps étouffé la voix.
Parle, parie, A conscience captive : parle, parle, il est temps de rompre ce silence violent que l'on t'impose. Nous ne sommes point dans les bals , dans les assemblées, dans les diveriissemens, daiis les jeux du monde ; c'est la prédication que tu entends , c'est IXglise de Dieu oà tu es. Il f est permis de parier devant ses autels ; je suis ici de sa part pour te soutenir dans tes justes reproches. Raconte à cette im-
(«) Ps. IX. 34. — (») Ephes. y. 14.
aO SVK LES VAIVBS KXCUSES
pudique toutes ses infamies, à ce voleur public toutes ses rapines; à cet hypocrite, qui trompe le monde, la honte de son ambition cachée ; à ce viemt pêcheur, qui avale Tiniquité comme l'eau , la longue suite de ses crimes : dis-lui que Dieu, qui Fa souffett, ne le souflSrira pas toujours : Tacui sèmper, sibU, sicut parturiens loquar (0 : » Si je me suis tii , » dit le Seigneur, je me ferai entendre comme une n femme qui est dans les douleurs de Tenfantement »• Diftrlui que sa justice ne permettra pas qull se moque toujours de sa bonté \ ni qu'il brave insolemment sa miséricorde par ses ingratitudes continuelles : dis^lui que la foi si souvent violée, les sad'eiàens si souvent profanés , la grâce si souvent fotdée aux pieds , ce long oubli de Dieu, cette résistance opinifttreà ses volontés, ce mépris si outrageux de son Saint-Esprit, lui amasse un trésor de haine, dont le poids est déjà si grand , qu'il ne peut plus différer long- temps à tomber sur sa tête et à l'écraser; et que si Dieu patient et bon ne précipite pas sa vengeance , c'est à cause qu'il saura bien nous faire payer au centuple un mépris si outrageux de sa clémence.
Ah ! que ce discours est importun ! que plût à Dieu, mon Frère , qu'il te le fût encore davantage ! Plût à Dieu que tu ne pusses te souffrir toi-même ! peutêtre que ton cœur uLoéré se tourneroit au médecin ; peut-être que le sentiment de ta misère te feroit gémir en ton cœur, et regretter les désordres de ta vie passée : au lieu de t'inûter contre celui qui t'exhorte, tu t'irriterois contre toi-même ; et ayant fait naître
(0 Is. VM. l4«
DBS PÉCHEUK8. . St
une douleur qui sera la cause de ta gntfrison y tu dirois un )Our à ton Dieu dans Tépanchement de ton coeur : Tribulationem et dolorem in\fem (0 : Enfin je Tai trouvée, cette affliction fructueuse, cette douleur salutaire de la pénitence. « Tai trouvé Tafflic^ » tion et la douleur » : plusieurs afflictions m*ont trouvé j que je ne cherchois pas ; mais enfin f ai trouvé une aflUction qui méritoit bien que je la cherchasse ; c'est Taffliction d'un cœur contrit , et attristé de ses péchés : je Fai trouvée, cette douleur, « et j'ai invoqué le nom de Dieu » : je me suis affligé de mes crimes , et ie me suis converti k celui qui les efiace : DribulaUonem, et dolorem ùweni , et nomen Domini inyocoi^i (s). On. m'a sauvé, parce qu'on m'a blessé; on m'a donné la paix, parce qu'on m'a offensé; on m'a dit des vérités qui ont déplu premièrement à ma foiblesse, et ensuite qui l'ont guérie. Si ce sont ces véritâ que nous vous prêchons , pourquoi refusez- vous* de les entendre? et pourquoi une petite amertume que votre goût malade y trouve d'abord , vous empéche-t-elle de recevoir une médecine si salutaire 7 Si veritatem dieo vobis , ^uare non credUis mûu? c'est ce que î'avois à vous dire dans ma seconde partie.
TROISIÈME POIRT.
Lbs pécheurs superbes et opiniâtres, convaincus par tous les endroits qu'il n'y a afucune raison qui puisse autoriser leur résistance contre les prédicateurs de l'Evangile , s'imaginent Êûre quelque chose bien considérable pour appuyer leur rébellion , en
(OPj.guv.4.— «i»âi