SUR LES VAINES ÎEXCIJSES
alléguant dé mauvais exemples , et surtout quand ib les rencontrent dans ceux qui sont destinés pour les instruire : c'est alors , Messieurs ^ qu*ik triomphent y et qu ils croient que désormais il n'y a pins rien par où Ton puisse combattre leur impénitence. C'est pourquoi le sauveur Jésus prévoyant qu'ils auroient encore ce méchant prétexte , pour ne se rendre point à la vérité, a été au^vant dans son Evangile, lorsqu'il a dit ces paroles : Quœcunu/ue dixe^ vint vobis, servateetfacite (0 : O hommes curieux et diligens à rechercher les viœs des autres , lâches et paresseux à corriger vos propres défauts , pourquoi examinex-vous avec tant de soin les mœurs de ceux qui vous prêchent ? considérez plutôt que ce qu'ils vous disent, c'est la vérité, et que leur mauvais exemple ne ruine pas en vos esprits leur bonne doctrine : QucBCunufue dixeriru voUsy servais etfacite. Ce n'est pas mon intention, chrétiens, de vous alléguer ces paroles , pour autoriser les désordres ou la mauvaise vie des prédicateurs qui disent bien et font mal. Je sais qu'ils ne doivent pas se persuader que le bien qu'ils ont dit serve d'excuse au mal quHk ont fait, au contraire , dit saint Augustin (^) , il leur sera reproché avec justice, que « puisqu'ils vouloient » qu'on les écoutât, ils dévoient auparavant s'écou- » ter eux-mêmes; qu'ils dévoient dire avec le pro- » phèle » : Audiam quid hçuatur in me Dorminus Deusj (fuomam loquetur pacem in plebem suam (^) : ce J'écouterai ce que dira en moi le Seigneur, parce » qu'il mettra en ma bouche des paroles de paix pour
(«) Matth. xxiii. 3. ^ (*) Enarrat, in Pt. xlix. n. 23, tom, iv, coL 457» "^ ^'^ -P*' Lxxxiv. 8.
» son peuple 1» : ce qu il me donne autorité de parler , je le dirai aux autres , parce que c'est ma vocation et mon ministère : Loquetur pacem in plebem suam ; mais je serai le premier des écoutans : Audiam çuid loçuatur in me Dominas Deus : et si nous manquons de le faire y je le dirai hautement , quand je me àe^ Trois ici condamner moi-^méme, nous trahiisons lâchement notre ministère , le plus saint et le plus auguste qui soit dans l'Eglise; nous détruisons notre propre ouvrage, et nous donnons sujet aux infirmes de croire que ce que nous enseignons est impossible, puisque nous-mêmes , qui le préchqns, néanmoins ne le faisons pas.
Après que nous nous sommes ainsi condamnés nous-mêmes , si nous manquons à notre devoir ; nous parlons maintenant, Messieurs, en faveur de la vérité qui vous est annoncée par notre entremise; et encore que nous puissions dire qu'il j a beaucoup de prédicateurs qui édifient l'Elglise de Dieu par leurs œuvres et par leurs paroles, néanmoins, sans nous servir de cette défense, nous nous contentons de vous avertir, en la charité de notre Seigneur, que vous ne soyei point curieux de rechercher la vie de ceux qui voas prêchent ; mais que vous receviez humblement la nourriture des enfans de Dieu ^ quelle que soit la main qui vous la présente; et qud vous respectiez la voix du pasteur, même dans la bouche du mercenaire. Saint Augustin , Messiewrs , voulant nous faire entendre cette vérité, s'objecte d'abord à lui-même ce passage de l'Ecriture : JVum^ çuid colligunt de spinis. u\fas , aut de tribulis ficus ( 0 ?
(0 Mauh, VII. iG.
^4 SUK LR8 YAIlfES EXCUSES
<c Des opines peuvent-elles produire des raisins » 7 Des prédicateurs corrompus peuvent- ils porter la parole de vie étemelle? peuvent -ils engendrer un fruit qui n*est pas de leur espèce ? Et il éclaircit cette difficulté par une excellente comparaison. 11 est vrai, dit ce docteur incomparable^ qu'un buisson ne produit point de raisins ^ mais il les soutient quelquefois : on plante une haie auprès d'une vigne; la vigne étendant ses branches , en pousse quelques-unes à travers la haie ; et quand le temps de la vendange approche 9 vous voyez une grappe suspendue au milieu des épines : a Le buisson porte un fruit qui » ne lui appartient pas, mais qui n en est pas moins » le fruit de la vigne , quoiqu'il soit appuyé sur le » buisson »:Poriaù/ructumspihanonsuurii;noneniin spinam vitis atiulil', '^ed spùùs palmes incubait ( > )•
Ainsi la chaire de Moïse dont parle le Fils de Dieu dans son Evangile; et disons , pour nous appliquer cette doctrine , la chaire de Jésus-Christ et des apôtres que nous remplissons dans l'Eglise, c'est une vigne sacrée; la doctrine enseignée par les mauvais, c'est la braoche de cette vigne qui produit son fruit sur le buisson. Ne dédaignez pas ce raisin , sous pré* texte que vous le voyez parmi des épines; ne rejetez pas cette doctrine , parce qu'elle est environnée de niauvaises >ixœurs : elle ne laisse pas de venir de Dieu ; et vous devez regarder de quelle racine elle est née , et non pas sur quel appui elle est soutenue : . Lege uuam inter spinas pendentem , sed de vite nascen^ tem (3). Approchez, et ne craignez pas de cueillir
(») In Joan, Tract xtvi. n. 6, tom, ut, paiL n, co/. 6o5.— (») Serm, xlvi. /i. aa, tom. v, col, aSj.
DES PÉCHEUAS* ^S
ce raisin parmi ces épines; mais prenez garde, dit saint Augustin, que vous ne déchiriez votre main en le cueillant; c'est-à-<iire recevez la bonne doctrine , gardez-vous du mauvais exemple ; faites ce qu ils di* sent j prenez le raisin ; ne faites pas ce qu'ils font, gar* 4ez-vous des épines; et craignez, dit saint Augustin en un autre endroit , que vous pe vous priviez vous* même de la nourriture de la vérité; pendant que votre délicatesse et votre dégoût vous fait toujours chercher quelque nouveau sujet de dégoût, ou dans le vaisseau où Ton vous le présente, ou dans Fassaisonnement : Veritas tibi undelibet loquatur, esuriens accipe^ ne uru/uam ad te peiveniat, dum semper çuod reprehendas in vasculojastidiosus, . . im/uiris (0. Cessez donc de travailler vos esprits à rechercher curieusement notre vie. Ne dites pas : J*ai découvert les intrigues de celui-là et les secrètes prétentions de cet autre : ne dites pas que vous avez reconnu son. foible , et que vous avez enfin découvert à quoi tendent tant de beaux discours. Vaine et inutile recher* che : car outre que vous imposez souvent à leur innocence ; quand ce que vous leur reprochez seroit véritable, quelle merveille, Messieurs, d'avoir trouvé des péchés dans des pécheurs , et dans des hommes des défauts humains? Ce n'est pas ce qui est digne de votre recherche : ce qui mérite l'application de votre esprit, c'est premièrement, chrétiens, de vous souvenir de ce que vous êtes, et.de ne juger pas témérairement. Fussiez-vous des souverains, fussiezvpus des rois ; dans l'Eglise de Dieu , [vous êtes comptés parmi] le peuple et les brebis : par conséquent
(>) In Ps*xnyu Serm, m, n. ao, tom. iv, coL 293.
'2R sua LES TAINSS BXCUSES
ne reprenez pas les oints du Seigneur ^ les ministres de ses sacremens et de sa parole.
Mais si le mal est si manifeste qu'il ne puisse plus se dissimuler, ne perdez pas le respect pour la vérité à cause de celui qui la prêche : admirez au contraire^ admirez en nous-mêmes Tautorité, la force de la loi de Dieu y en ce qu elle se fait honorer même par ceux qu'elle condamne, et les contraint de déposer contre eux-mêmes en sa faveur. Enfin ne croyez pas vous justifier en débitant par le monde les vices des au-> très ; songez, qu il y a un tribunal où chacun sera jugé par ses propres faits. Jésus-Christ a coodamnéTaveugle qui mène , mais il n'a pas absout l'aveugle qui suit ; et ils se perdent tous deux dans la même fosse » : Amboinfoyeamcadunt{}\ Ainsi, mes Frères, la chute de ceux que vous voyez au-dessus de vous dans les fonctions ecclésiastiques, bien loin de vous porter au relâchement , vous doit inspirer de la crainte , et vous faire d'autant plus trembler, que vous voyez tomber les colonnes mêmes : Non sit delectado nun<H non lapsus majorum , sed sit casus majorum tremor minorwnW.
Nous avons ouï avec patience une partie des reproches que vous faites aux prédicateurs; et l'intérêt de votre salut nous a obligés d'y répondre par des maximes tirées de l'Evangile : maintenant écoutez ^ Messieurs, les justes plaintes que nous frisons de vous; il est bien raisonnable que vous nous écoutiez à votre tour, d'autant plus que nous ne parlons pas pour nous-mêmes, mais pour votre utilité. Nous nous plaignons donc, chrétiens, et nous nous ea
0) Matth. XV. i4«'-* (^) S- '^«^ ^ Ps' L. /t. 3 , tom. iv» ooL 463.
DES PtCHEtrmS. Vfj
plaignons à Dieu et aux hommes, nous nous en plan gnons à vous-mêmes, que vous faites peu dVtat de notre travail : ce que je veux dire , Messieurs , ce n'est pas que vous preniez mal nos pensées, que vous censuriez nos actions et nos discours ; tout cela est trop peu de chose pour nous émouvoir. Quoi ! cette période n'a pas ses mesures, ce raisonnement n'est pas dans son jour, cette comparaison n'est pas bien tournée ? c'est ainsi qu'on parle de nous ; nous ne sommes pas exempts des mots de la mode. Dites , dites ce qu'il vous plaira : tous ces reproches sont nn jeu d'enfant , qui n'est pas digne de l'attention de gens qui sont occupés k un ministère si grave et si sérieux. Nous abandonnons de bon cœur à votre censure ces ornemens étrangers , que notis sommes contraints quelquefois de rediercher pour l'amour de vous ; puisque telle est votre délicatesse que vous ne pouvez goûter Jésus-Christ tout seul dans la simplicité de son Evangile : tranchez, décider, censurez , exercez là - dessus votre bel esprit , nous ne nous en plaignons pas. En quoi donc nous plaignonsnous justement que vous méprisez notre travail? en ce que vous nous écoutez, et que vous ne nous erojez pas ; en ce qu'on ne vit jamais un si grand concours , et si peu de componction ; en ce que nous recevons assez de compUmens, et que nous ne voyons point de pénitence.
Saint Augustin , étant dans la chaire, a dit autrefois à ses auditeurs : Considérez , mes Frères , que ce notre vie est pénible et laborieuse , accompagnée ^ de grands périls ». Après avoir ainsi représente SCS travaux et ses périls : « Consolez-nons en bien
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» vivant » : Vitam nostram ùifirmam, laboriosam, periculosam , in hoc mundo eonsolamini bene vi%^n^ do (0. Je puis bien parler après ce grand homme ^ et vous représenter avec lui doucement, en simplicité de cœur, qu en eJOTet notre vie est laborieuse. Nous usons nos esprits à chercher dans les saintes Lettres et dans les écrivains ecclésiastiques ce qui est utile à votre salut , à choisir les matières qui vous sont propres , à nous accommoder autant qu*il se peut à la capacité de tout le monde : il faut trouver du pain pour les forts et du lait pour les enfans. Eh ! c'est assez parler de nos peines j nous ne vous les reprochons pas : après tout , c'est notre devoir ; si le travail est fâcheux , T oisiveté d'autre part n est pas supportable.
Mais si vous avez peu d'égard à notre travail , ah ! ne comptez pas pour rien notre péril. Quel péril ? nous sommes • responsables devant Dieu de tout ce que nous vous disons : est-ce tout ? et de ce que nous vous taisons. Si nous dissimulons vos vices , si nous les déguisons , si nous les flattons , si nous désespérons les foibles, si nous flattons les présomptueux 9 Dieu nous en fera rendre compte. Est-ce là tout notre péril ? non , mes Frères , ne le croyez pas ; notre plus grand péril , c'est lorsque nous faisons notre devoir. J'ai quelque peine , Messieurs , à vous parler de notre emploi : ce qui m'y fait résoudre y c'est que j'en espère pour vous de l'instruction ; et ce qui me rassure, c'est que je ne parle pas de moi-même.
Saint Augustin dit : Nous devons souhaiter pour
(0 InJoan, Tract, ztiii. h. la, iom, m, p€ut. ii, ooL 436.
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votre bien que vous approuviez nos discours ; car quel fruit peut-on espërer, si vous n'approuvez pas ce que «ous disons 7 G*est donc ce que nous devons désirer le plus, et c*est ce que nous avons le plus à craindre. Dispensez-moi ^ Messieurs , à vous expliquer plus au long ce que vous devez assez entendre. Âh ! cessons de parler ici de nous-mêmes. Venons à la conclusion de saint Augustin : Consolamini bene muendo ; noUte nos adterere malis moribus vestris (0: «c Consolez-nous en bien vivant ; ne nous accablez 9 pas par vos mœurs déréglées ». Parmi tant de travaux et tant de périls , quelle consolation nous peutil rester que dans Tespérance de gagner les âmes ? Nous ne sommes p£^s si malheureux qu'il n*y en ait qui profitent de notre parole ; mais voici ^ dit saint Augustin y ce qui rend notre condition misérable : Xn occulio est unde gaudeam^ in publico est unde iorquear ^) : « Ce qui nous fâche est public ; ce qui » nous console est caché » : nous voyons triompher hautement le vice qui nous afflige, et nous ne voyons pas la pénitence qui nous édifie. Luceat lux vestra coram hominibus (?) : « Que votre lumière luise de* » vaut les hommes ».
(0 Loeo mox, eitato, -^ (*) Serm, cccxcii. o. 6 ^ tom, y, col. i$ç&, — W JffiOtk, ▼. 16.
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