‹ Œuvres de Bossuet, évéque de Meaux (volume 5)Chapitre 62 sur 81 · UI> LA PASSIOy · texte numérisé non relu

UI> LA PASSIOy

parmi les ordures. I.a terre et la mortalité dont elle «gt couverte, empêchent de remarquer sa juste valeur. C'est pour cela qu'il a plu à Dieu que le mystère de notre salut se fît par échange; afin de nous faire entrer dans l'estime de ce que nous sommes, }»r.la considération de notre prix. Ce n'est donc point dans les livres des philosophes que nous devons }H«adre une grande idée de l'honneur de notre nsture. La croix nous découvre par un seul regard tout ce qui se peut lire sur. cette matière. O ane, image de Dieu , viens apprendre ta dignité à la croix: Jésus-Christ se donne lui-inéme pour te racheter, et Prends courage, dit saint Augustin (0, ime a raisonnable , et considère combien tu vaux » : O anima, érige te, taitti voles, « Si tu parois vile et s méprisable à cause de la mortalitéqui t'environDe,

BE JÉsrs- CHRIST. ^SS

Vous savez assez , chrétiens , que le dëmon avoit surmonté les honunes^ et qu ils ëtoient devenus par conséquent sa proie; : « car quiconque est vaincu est » esclave de celui qui l'a vaincu » : A ffuo enim guis svperaius est, hufus etsen^us est{^). Dieu même Tavoit ainsi prononcé par un ordre admirable de sa justice : car^ comme dit excellemment saint Âugus* ti»y ce quoiqu'il ne fasse: pas les ténèbres, néanmoins ài il les range et il les ordonne ; et il aime tellement ai la justice, qu'il veut que la disposition en paroisse » même dans les ruines des. péchés » : Non deserit ordinandasjruinas peccantiumX^). G*est pourquoi le démon nous ayant vaincus, parce que nous nous étions vendus lâchement à lui; Dieu a voulu^vre 'cette loii^/^'on devient le bien de son conquérant^ «t qu'on- appartient sans réserve à celui à qui Ton se donne sans condition : et selon cette règle de ju»* tioe , Dieu nous adjugea à notre vainqueur, et ordonna, par une juste sentence, que nous fussions livrés entre ses mains.

' Lpmque Dieu touché dis miséricorde, voulut noiis affranchir deoe joug de fer, « il n'usa pas, dit saint » Augustin (3), de sa' souveraine- puissance », et en :voici la raison. Il voulut fairecomprendreà Phomme^ qui s'étoit vendu à si bas prix , combien il valoit. Et d'ailleurs c'est- que Dieu s'étoit proposé dlans l'ouvrage de notre salut d'aller par les voies de la justice; et comme nous étions passés dans la possession de notre ennemi , en vertu d'une sentence très-

(0 //. Petr, II. 19. — ^«) De Ub. Arb. iib. ni, n, 29, tom. i, col 62 a. — (3) De Trinit, Ub, xiii , n. 1 7 , et $eq. ionh vih , coL gSS , €t seq.

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juste, il falloît nous retirer par les formes. O Jâus, voici votre ouvrage : ô Jésus y voici le miracle de votre charité estimable. C'est pourquoi vous avec vu, chrétiens, qu'il se livre volontairement à la puissance des Lénèbres, et h la fureur de Tenfer. a II attire, disent les saints Pères (■), notre en- » nemi au combat, en lui cachant sa divinité >. Cet audacieux s'approdia et voulut Fusujettir nom sa servitude; mais aussitôt qu'il eut mis la maïa 6ur celui qui ne devoit rien à la mort, parce qu'il étoitinnoceot ; Dieu, qui daos l'oeuvre de notre salut VDuloit faire triompher sa mis^icorde , par l'ordre de sa justice, rendit en notre laveur oe jugement, par lequel il fut dit et arrêté, que le diable pour avoir pris l'inDocent , seroit contraint de lâcher les pécheurs : il pendit les coupables qui ëtoient à

DB JÉSUS-CHBIST. 4^7

mais aussi bien plus rigoureuse : car quiconque lui €st redevable ne peut s'aeqiiitter que par sa mort ^ et ne peut la payer que par son supplice.

Non, mes Frères, nulle créature nest capable de réparer Tinjure infinie qu'elle » faite k Dieu par son crîme. Les théologiens le prouvent fort bien par des raisons invincibles; mais il suffit de vous dire que cest une loi prononcée au ciel^ et signifiée à tous les mortels par la boudie du saint Psalmiste t i/^om dabîl Dec placalionem siuun , nec pre^ tium redempUonis animas suœ (0 : « Nul ne peut se » racheter lui-même , ni rendre à Dieu le prix de » son ame ^.lï peut s'engager à sa justice; mais il ne peut pliis se xetiver de la servitude , il ne peut payer que par son supplice, par sa mort.

En vain le genre humain , effrayé par le sentiment 4le son crime , cherche des victimes et des holocaustes pour les subroger en sa place ; dussent-ils désoler tous leurs troupeaux par des hécatombes , et les immoler à Dieu devant ses autels, il est impossible ;que la vie des bétes paie pour la. vie des hommes; la compensation n'est pas suffisante : et c'est pourquoi cette mazime.de Tapôtre est toujours d'une éternelle vérité , a qu'il n'est pas possible que » les péchés soient ôtés par le sang des taureaux et » des belles » i Impossiiile est sanguine taurorupi et hirûçrum auferri peccaia W* Si bien que ceux qui les immoloient, faisoient bien à la vérité une reconnoissance publique de ce que méritoient leurs crimes , mais ils n'en avançoient pas l'expiation, ce Aussi , dit le même apôtre (3) , ils multiplioient

CO Ps, xLTiii. 7,8.— W Heir. x. 4. — (3) làid. i.

jS$ son T,A I-ASSIOf

» sans fin leurs holocaustes , fl toujourH leurs pt » cluîs (icmeuroient sur eux n. Puis donc qu'il n'y avait parmi nous aucune ressource , que i-cstoit-il autre cbose, sinon cjuc Dieu reparât lui-même l'io' justice de notre crime par la justice de nolie peine, et satislitàsa juste vengeance par notre juste puni tion? Dans cette cruelle extremilt! que de venions- nous, chrétiens , si le Fils unique de Dieu n'eût propose cet heureux échange, prophétisé par David, et rapporté par le saint apôtre (0 7 « O Pèie, les holo> » caustes n« vous ont pas pki n : c'est en vain tjat les hommes tâchent de subroger en leur fitet d'autres victimes, elles ne vous sont pas ar^rétMes; mais j'irai moi-même me mettre en leur place : ton* les hommes sont dits à votre vengeance ; mais une \icLime de ma dignité peut hicn remplir JMlemeDt la place même d'une infinité de pécheurs; Ttme dixi : Ecce i<enio.

Là se vit ce spectacle de charité, spectacle de miséricorde, auquel nous ne devrions jamais penser sans verser des larmes. Un Fils uniquement agréftUe, qui se met en la place des ennemis ! L'innocent, le juste, la sainteté même, qui se chaire des crimec des malfaiteurs ! celui qui étoit infiniment riche, qra se constitue caution pour les insolvables !

, Mais, ô Père, consentirez-vous à cet échange? pourrez-vous voir mounr votre Fils , pour donner la vie à des étrangers? Un excès de miséricorde hi, fera accepter cette offre; son Fils devient sa victime en la place de tous les mortels. Mais que n'use-t-îl entièrement de miséricorde? Je vous l'ai déjà dit, i.') Ps. XXXIX, n, lo. Ileàr. X. 5 « juiV.

DE JÉSUS-CBUIST. 4^9

c'est qu'il veut faire triompher la miséricorde dans rordï*e de justice : premièrement, chrétiens , afin de glorifier ces deux attributs dans le mystère de notre salut , qui est le chef-d'œuvre de sa puissance : mais la raison la plus importante y c'est qu'il lui .plait de montrer ainsi son amour aux hommes ; Sic Deus dilexit mundum (0 : « Dieu a tant aimé le » monde ».

En effet, qui seroit capahle de bien pénétrer cette charité immense de Dieu envers nous ? Donner Théritier pour les étrangers ! donner le naturel pour les adoptifs!. Epanchons nos cœurs, âmes saintes, dans une pieuse méditation de ces paroles si tendres , et de cet échange si merveilleux. Cest déjà une bonté incomparable que Dieu ait voulu adopter des hommes mortels : car , comme remarque excellemment saint Augustin (3), les hommes ne recourent à l'adoption, que lorsqu'ils n'espèrent plus d'enfans véritables : si bien qu'elle n'est établie que pour venir au secours et suppléer au défaut de la nature qui manque. Et néanmoins , 6 miséricorde ! Dieu a engendi*é dans Tétemilé un Fils , qui contente parfailement son amour, comme il épuise entièrement sa fécondité; et néanmoins , 6 bonté incompréhensible ! lui qui a un Fils si parfait;. par l'immensité de son amour , par les richesses infinies d'ulie charité surabondante, il donne des frères à ce premier né, des compagnons à cet unique , et enfin des cohéritiers à ce bien-aimé de son cœur. Il fait quelque chose de plus au Calvaire : non - seulement il joint à son propre Fils des enfans qu'il adopte par miséricorde;

(*) /oon. m. i6. — i*) Serm, u, n, 26, tom. y, coi» 396, et scq.

j^A fltn LA PAS5I0!t

mais , ce qui passe toute créance , il livre son proprt I Fils à la mort, pour faire naître les adoptife. Qui 1 voudroit adtvpter à ce prix, et donner son Gis pont | des étrangers? et néaninoins c'est ce que fait le Pèft 1 étemel : Sic Deux dilexit mwtdum. Pesons un p«i I ces paroles : ■' 11 a tant aime' le monde u , dit le ï'3t ] àv. Uieu ; voilà le principe de l'adoption ; « qu'il t a donné son Fils unique >i : voilà le Fils unique livre à la mort ; paroisseï maintenant , enfans adoptifs: Il Afin que ceiut qui croient ne périssent put » uiiiis qu'ils aient la vie éternelle » : ne voyex-roM pas l'échange admirable? Il donne son propre File à la mort, pour faire oaitre les enfans d'adoption. Cette même cliarité du Père qui le livre, qui !'■• handonnc, qui le sacrifie, nous adopte, nous vivifie et nous régénèi-e. Comme si le Père étemel ayant va que l'on n'adopte des ei^ans que lorsque Ton a perdm les véritables , un amour saintement inventiflui avoit LeuieusL'nieul iuspiie jKiur uous ce conseil de-iuiicricorde , de perdre en quelque sorte son Fils , pou' donner lieu à l'adoption , et de faire mourir l'unique héritier pour nous faire entrer dans ses droits.

Par conséquent, ô enfans adoptifs, que vous oofr> tes au Père étemel ! mais que vous êtes chers et estimables à ce Père, qui donne son Fils, et à o« Bill qui se donne lui-même pour vous! voyez- fc qnd prix il vous achète. Un grand prix , dit le saint apâlre, un prix infini : Pretio empti estù , ttoUtê^fiari servi hominum (0 : « Vous êtes achetés d'en più, » c'est-à-dire , d'un prix infini et inestim^le^ ne » vous rendez pas esclaves des hommes n. Un de vos tO/.Cor. TU. a3.

DE i£sDa-ciiitiaT. 4G*

amià TOUS aborde , no d« ces amis mondaiDs qui votu aiment pour le siècle et les vanités : il vous vent donner an sage conseil; comme il toqs honore, dit-il , et qu'il voqs estime, il désire votre avancement ; c'est pourquoi il vous exhorte de vous embarquer daas cette intrigue , peut-^tre malicieuse , d'engager ce grand dans vos intérêts, pent-^tre au préjudice de la conscience : prenez garde soigoeusemeaty et ne vous rendez pas esclaves des hommes. Vous avez un autre homme qui vous estime; cet homme c'e«t Jésus-Christ, qui est aossi votre Dieu : e'est lui qui vous estime véritahlemeot , parce qu'il vous a adieté au prix de son sang : parce que cet «mi vous estime , il veut vous engager dans le siècle; parce qne Jésus vons estime, il veut vous élever aa-dessus du tiède : vons promettez beaucoup , vous dit-il, et l'estime qu'il fait de vous fait qu'il voudrait voua voir dans le monde en la place dont vous {tes digne; mais Jésus, qui vous estime véritablement , ne voit rien dans le monde qui vous inélite. Car que vojez-vous dans le monde qui puisse contenter une ame pour laquelle Jésus-Chi-ist se donne? Qtaand on vons représente ce qne vous valez, n'entrez pas tout seul dans la balance, pesez-vous avec votre prix, et vous trouverez que rien n'est digne de vous, qoe ce qui est digne aussi de J&us- Christ même. Pretio empti estis : ne vous rendez pas esclave de la complaisance, ne vous donnez pas à N bas prix , ne vous vendez pas pour si peu de diose. ■< Non , non , mes Frères , dit saint Augustin , » ne soyons pasvilsànons-mémes, nous qui sommes » si précieux au Père^ qu'il nous achète au Calvaire

^62 scn LA rA.^sion

» du saiig de son Fils; et encore n'étant pas content M de nous le donner une fois , il nous le verse tous » les jours sur ces saints autels » : Tom caros œstiniat, ut nobis quotidie Uaigcniti sui pntiosûsirmm fonguinem fundat (').

Entrons aujourd'hui sérieusement dans une grande estime de ce que nous sommes en qualité de chrétiens, et que cette pensée nous retienne dan* mat crimes les plus secrets. Si vous aviec un témoia , wf yeux vous in^ireroient de la retenue. Si vous perdes de vue Dieu qui vous l'egardc , songez du moins \ vous-mâme, après le prix que vous coûtez au Sanveur. Comptei-voufi dorénavant pour quelque chase; ayez honte de vous-même , \ cause de voui-méme ; respectes vos yeux et votre présence : Untu^mùtima

l^num se exisUmet coram quo si delictum eopta-

DC lÉaUS-CHKIBT. 4^3

saTODI enteDdre les lois de cet échange mystérieux. « Ce n'a point été par des choses cormptibles comme 9 de Tor ou de l'urgent, que vous avez été rachetés » de la vanité paternelle et fa^ditaire de votre » première vie; mais par k précieux saog de Jésufta Christ, comme derÂgnewisMftadiea:Ai9n«ij'ni corruptibiiibus aura vel mrgamb redempti estis de VOMI vettra eanveraaiione ; sed pretioso sanguine çuasi ^gtu immaculad ChrisU (0. Nous avons d«)& dit. Messieurs, que l'achat n'est pas une perte, inab nn échange; vous me donnez, et je donne : je me dessaisis, en achetant, de ce que je donne; mais néanmoins je ne le perds pas , parce que ce que je reçois me tient lieu de ce que je donne , et en fait le remplacement : lois du commerce qui ne peuvent être renversées, sans ruiner tous les fondemens de la société humaine. Ce n'est pas sans raison , Messieurs , que l'Ecriture nous dit si souvent , que Jésus- Christ s'est donné pour nous. Il ne nous achète pas , dit saint Pierre, ni par or ni par argent , ni par des richesses mortelles; car étant maître de tout l'univers, cela ne lui coùtoit rien : mais parce qu'il nous Touloit acheter beaucoup pour marque de son estime, il a voulu qu'il lui en coûtât ; et afin que nous entendions jusqu'à quel point nous lui sommes chers, ï a donné son sang d'un prix infini ; il a voulu se donner lui-même : par conséquent nous lui tenons Jieu de sa chair, de son sang, de sa propre vie; et par conséquent, lorsque nous nous retirons de lui; BOUS [lui] faisons la même injure, que si nous lui arrachions un de ses membres. Nous portons sa

f.')J.Patr.t. 18, 19.

464 "*■ ■■' msio*

«roix mr noa fron^ , non sommes teiiitk de s» saog; n'e&çoin pu les loainjues d'une ai gtorieue servïtDde ; consacron) au Sameur loute notre ^, pnk^u'S l'a n bien acheté», et ae rômpAiu- pat n znarebtf qui new est à vtaiitajeiix. Cflr etwmnie 1 se nous achète qM-contme Sauveur , it ne nais «UteqMpMnr'HHksattTCr; cc ft«a combtBrBJ iMrte ««transrli^ie pois puler d« !• mttt, oMNN hjiMiiiiiihiinnniii .|iiwi iiiiiiigirgiinrli rMniftÉl

TBOrSIËHE POINT.

Il n'y a rien qui attache les attentif le spectacle d'un grand combat qui décide des mlifréts de deux puissances opposées ; les voisins intéressés le considèrent avec tremblement ; et les plu*

» une rédemption étemelle » : Perproprium sanguinem introiyit semel in sancta^ œiernd redemptione inyentd (0.

C*est ici la principale partie de la passion du Sau'^ veur, et c'est, pour ainsi dire, Tame du mystère; mais c'est un secret incompréheiiisible. Un Dieu qui se venge sur un Dieu , un Dieu qui satisfait à un Dieu ; qui pourroit approfondir un si grand abîme ? Les bienheureux le voient, et ils en sont étonnés; mais qu'en peuvent penser les mortels? Disons néanmoins, Messieurs, selon notre médiocrité, ce qu'il a plu à Dieu que nous en sussions par son Ecriture divine , et apprenons premièrement du divin apôtre quelles armes tient en main le Père, quand il mar* cbe contre son Fils. Il est armé de son foudre , je veux dire de cette terrible malédiction qu'il lance sur les têtes criminelles. Quoi, ce foudre tombera* t-il sur le Fils de Dieu ? Ecoutez l'apôtre saint Paul : « U est fait pour nous malédiction » ; Foetus pro nobis maledictum W : le grec porte exécration.

Pour entendre le sens de l'apôtre, vous voyez qu'il faut méditer avant toutes choses quelle est la force , quelle est l'énergie de la malédiction divine ; mais il faut que Dieu l'explique lui-même par la bouche du divin Psalmiste. Induit maledictionem . jicut vestimentum, et intravit sieutaqua in interiora ejus et sicut oleum in ossibus ejus (3) : <c La malédic- » lion l'environne comme un vêtement, elle entre » comme de l'eau dans son intérieur, et pénètre a» comme de l'huile jusqu'à ses os ». Voilà donc trois

(0 Hebr. IX. la. — (•) Gai. m. i3. — (?)Ps.cyni. 17.

BossuET. xiii. 3o

j^gS SlIB H PASSJOS

eilcls terribles de la divine malédiction. Elle environne les pëcbcui-8 par le dehors; elle entre jusquan dedans , et s'attache aux puissances de leur ame : mais elle passe encore plus loin ; elle pénètre , comme de riiuile, jusqu'à la moelle de leurs os : elle perct jusqu'au fond de leur substance. Jésus charge d« péchés des hommes, en qualité de répondant et de caution, est frappé de ces trois foudres, ou ploliU de ces trois dards du foudre de Dieu. ExpIiqoMll ceci en peu de paroles , autant que le sujet le poont permettre.

L'un des privilèges des justes, c'est que Dieu les assure , dans les saintes Lettres , que sa miséricorde les environne. « Celui qui espère an Seigneur, set» 11 environne de sa miséricorde a : Sperantem autem in Domino miserieordia circumdabit (0. Il veut parlà que nous entendions, qu'il fait, pour aiosi dire, ta garde autour d'eux , pour détourner de sa main les coups qui menacent leurs têtes; qu'il bride la puissance de leurs ennemis, et qu'U les met à couvert de toutes les insultes du dehors, sous l'aile de sa protection.

Ainsi le premier degré de malédiction, c'est que Dieu relire des pécheurs cette protection extérieure, et les laisse par conséquent exposés à un nombre infmi d'accidens fâcheux, qui menacent de toutes parts la foiblesse humaine. Je vous ai déjà fait voir, chrétiens, que Jésus a été réduit à ce triste état par la volonté de son Père; qu'il s'y est assujetti volontairement en qualité de victime; et comme ce <|ue j'aurois à dire sur ce sujet, tomberoit à peu prÈs

{•)Pt,7MU 10.

DE JÉSTJS-CHttlST. 4^^

dans le même sens de ma première partie y pour ne vous point accabler par des redites dans nn discours déjà assez long , je remarquerai seulement cette circonstance.

Cest que la protection de Dieu sur les justes leur est promise , principalement dans le temps des afflictions ; parce que Dieu, comme un bon ami^ se platt de faire parottre à ses serviteurs , dans le temps des adversités , la fidélité de ses soins. De là vient que y lorsqu'il semble les abandonner, il fait luire sur eux ordinairement par certaines voies imprévues j qui ne manquent jamais à sa providence , quelque marque de sa faveur. Jésus n*en voit pas la moindre étincelle; si bien qu'en se plaignant que Dieu le délaisse (0 , dans les termes du Roi prophète, il pouvoit encore ajouter ce qu'il dit en un autre lieu (^) : Ut quid , Domine , recessisti lon^ ? « O » Dieu ! pourquoi vous étes-vous retiré si loin » , qu'il semble que je vous perde de vne 7 Despicis in opportunitatibus : « Vous , qui vous glorifiez d'être » si fidèle , vous me dédaignez dans l'occasion , lors- » que j'ai le plus besoin de votre secours» ; Despicis in opportunitatibus : et quelle est cette occasion ? In tribulatione : ce O Dieu ! vous me méprisez dans Fex* » trémité de mes angoisses ».

Voilà l'état du Sauveur. Mais disons ici en passant aux enfans de Dieu qui semblent abandonnés parmi leurs ennuis, qu'ils considèrent Jésus , qu ils sachent que Dieu, cet ami fidèle, ne nous manque jamais aux occasions : mais ce n'est pas à nous de les lui prescrire ; elles dépendent de l'ordre de ses décrets^

(0 Ps. XXI. I . — W Ps, IX. aa.

468 SDR LA PASSIOZr

cl non du l'ordre des temps: ilsullit que nous soyons assurés cju'U viendra infaillililemcnt à notre secoun, pourvu que nous ayons la force d'attendre.

Après ce mot de consolation que nous devîotu, ce me semble, aux afiliges, revenons maiulenantaB Fils de Dieu, et voyons la divine malédiction qui commence à pénétrer son intérieur, et le frappe dau les puissances de l'amej suivons toujours l'EcrituTr sainte et ne parlons point sans la loi.

J'ai appris de cette Récriture que Dieu a ua visage pour les justes, et un visage pour les pécbeurs : Iv visage qu'il a pour les justes est un visage serein et tranquille, qui dissipe tous les nuages, ipû calme tous les troubles de la conscience ; un viiage doux et paternel , u qui remplit l'ame d'aoe sainte » joie n : Adimplehis me hxUtid cum vutlu tuo tO. O Jésus ! il étoit autrefois pour vous : auti-efois ; mais maintenant la chose est changoe. Il y a mi autre visa^'L- ijul- Diuu tuuinc i:ontre les peciieurs; un visage dont il est écrit : f'^ullus autem Domini super faciciUes mala (') : « Le visage de Dieu sur a ceux qui font mal » ; visage terrible et c'pouvantable, le visage de ta justice irritée, dont Dieu c'ionnc les réprouvés. Ali ! si nous pouvions ouvrir lesyeui pour conside'rer ce visage ! Jésus lui-même en wl étonné , parce qu'il porte l'image d'un criminel. Voyez en l'image et en la peinture ce que c'est qu'un crime réel , ce que c'est qu'un pécheur véritable. Si in viridi ligno liœc faciunl, in arido aitid Jîeti^P. f Si le bois verd est ainsi traité, que sera-ce du laU )i sec u 7 U grâce! ô rémission! 6 salut des hommes' V) Ps.i^v. II. — <.') Pi.xxxia. i7.~Wii«;. înm. 3i.

que vous coûtez à Jésus ! Son Père lui paroit avec ce visage ; il lui montre cet œil enflammé ; il lance contre lui ce regard terrible ^ « qui allume le feu » devant lui » : Ignis in conspectu ejus exardescet ( > ). Il le regarde enfin comme un criminel , et la vue de ce criminel lui fait en quelque sorte oublier son Fils.

Mon Sauveur en est étonné. Voyez comme il entre aussi dans ce sentiment ^ et comme il prend en vérité Tétat de pécheur. Ah \ c'est ici mon salut. Je me plais de m'occuper dans cette pensée : j'aime à voir que mon Sauveur prend mes sentimens ; parce que c'est en cette manière qu'il me donne la liberté de prendre les siens : parce qu'il parle à Dieu comme un pécheur, ah ! c'est ce qui me donne la liberté de parler comme un innocent. Je remarque donc y âmes saintes , que dès le commencement de sa passion , il ne parle plus à Dieu qu'en tremblant : lui qui priant autrefois commençoit sa prière par l'action de grâces W ^ assuré d'être toujours ouï; lui qui disoit si hardiment , « Père , je le veux & » ; dans le jardin des Olives il commence à tenir un autre langage. « Père, dit -il, s'il est possible; Père, si » vous voulez , détournez de moi ce calice : non ma » volonté, mais la vôtre (4) m. Est-ce là le discours d'un Fils bien - aimé ! Eh ! vous disiez autrefois si assurément: « Tout ce qui est à vous, est à moi; » tout ce qui est à moi , est à vous (^) ». Il a été un temps (]u'il pouvoit parler de la sorte : maintenant que le Fils unique est caché et enveloppé sous le

CO Ps, xLix. 4- — ^^^ Joan, xi. 4i> 4^- — (') «/©«n. XTii. a4

(4) Mallh, XXVI. Bq. Luc. xxii. l{i. — i^) Joan. xyii. io.

4^o suu LA r AssioM

pécheur, il n'ose plus lui parler avec cette liherlt pi-emière, il prie avec treiubietnent; et enfin, dam la suite de sa passion, se voyant toujours traite comiLe tm criminel , ne de'couvrant plus aucuns traits de U liontc de son Père, il n'ose plus aussi lui donocr œ nom; et presstf d'une détresse incroyable , il ne Tappelte plus ([ue son Dieu : o Mon Dieu , mon Dicti , » pourquoi m'avez-vous abandonne » ? Deus meus, J)cus meus , ut quid derelitjiùsli me C' 1 ?

Mais la cause principale de cette plainte , c'est que la colère divine, après avuir occupé toutes »ci puissances , avoit produit son dernier effet , eo perçantct péue'trant jusqu'au fond de l'ame. Je n'auroit jamais fini ce digcoui'S, si j'entreprcnois do vous expliquer combien ce coup est leriible. U sutB t que vous remarquiez qu'il n'appartient qu'à Dieu seul d'aller chercher l'aise jusque dans son centre. Le passage en est fijrmé aux attaques les plus violentes tics créatures : Dieu seul , en la faisant , se l'est réservé ; et c'est par-là qu'il la prend , « quand il veut la rea- « verser parles fondcmcns u , selon l'expression prophétique : Commovebitillos àj'urulanienlis {'^). C'est ce qui s'appelle dans l'Kcrilurc, « briser les pé- » clieurs » ; Deus conteret eos (?). Voyez ici combien W est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant : c'est pour cela que Dieu a suivi cette voie de justice. Isaïe l'a dit clairement dans ce beau chapitre , qui s'entend de Jésus-Christ à la lettre, « Le Seigneur l'a voulu briser « ; Dominus voUiU conCerere eum in infirmitate ('ù : et pour achever

tO.W«((/i. xiïii. 46. — !';%'-'v. >9. — W JoL sxsiv. aj.- C-i) h. un. lo.

DE JÉSUS-CHItlST. 47'

la perfection de son sacrifice, il falloit qu'il fût encore froissé par ce dernier coup.

Je ne crains pointde dire que tous les autres tonrmens de notre Sauveur, quoique leur rigueur soit insupportable, ne sont qu'une ombie et une peinture en comparaison des douleurs, de l'oppression , de l'angoisse que souffre son ame très-sainte , sous la main de Dieu qui la froisse.

Se quelle sorte le Fils de Dieu a pu ressentir ce coup de foudre , c'est un secret profond qui passe de trop loin notre intelligence ; soit que sa divinité se fût comme retirée en elle-même ; soit que ne faisant sentir sa présence qu'en une certaine partie de son ame , ce qui n'est pas impossible à Dieu , « dont » la vertu pénétrante , comme dit saint Paul (0, va » jusqu'aux divisions les plus délicates de l'ame » d'avec l'esprit » , elle eût abandonné tout le reste aux coops de la ' vengeance divine ; soit que , pat .quelque autre miracle inconna et inconcevable aux jnorteb, elle ait trouvé le moyen d'accorder ensemble l'union très-étroite de Dieu et de l'homme , avec cette extrême désolation où l'hommctiésus- .Cbrist a été plongé sous le* coups redoublés et multipliés de la vengeance divine. Quoi qu'il en soit, et -de quelque sorte que se soit aecoinpU an- si grand mystère en la personne de Jésus-Christ, toujours est-il assuré qu'il n'y avoit que tetenl-effoÈt d'une détresse incompréhensible, qui pût arracher du fond jdfsiion cœur cette plainte étrange qu'il fait à «on Père ; Quare me dereliquisU ? u Pourquoi m'avez a vous abandonné »?

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