IV. Ce qu'on dit de plus vraisemblable et de plu
Les excuses aVantaffeux pour excuser leurs expressions exor-
quon leur or r ^
donne : ré- bitautes, c'est qu'élevés à une draison dont ils flexion de ne pOuvdieflt expliquer les sublimités par le langage commun, ils ont été obligés d'enfler leur style pour nous donner quelque idée de leurs transports. Mais le saint homme Gerson, qui ne leur est point opposé, puisqu'il a fait expressément leur apologie, ne laisse pas de leur repro^ cher de pratiquer tout le contraire de Jésus*Ghrist et de ses apôtres,^ qui ayant à développer des mystères impénétrables et cachés à tous les ûè* des, les ont proposés en termes simples et vulgaires* Saint Augustin , saint Bernai'd , tous les autres saints les ont imités ; au lieu-, dit le docte -et pieux Gei^on (2) , que ceux-ci dàns'une moin*-
(0 Suar» derclig. c. a. Ub, ii, de oral. ment. cap. 13, n, ly.— • (') Ubi sap.
SUR I.E8 ÉTATS D*QllAlSOir, LIVEE I. 55
dre élévation semblent ne songer qu à percer les nues et à se faire, perdre de vue par leurs lecteurs.
C'est de quoi je vais donner un secopd exem- y. pie , tiré du même Rusbroc dans le mqme livre (0, ^"*''« **•-
^ y 1 • ^ in gëration da
plus étrange que le premier. Car en parlant a un même Rnshomme abandonné à Dieu afin qu'il fasse de lui ^roc tout ce qu'il voudra daps le temps et dans Téter* nité y il dit que cela lui parottra meille^ur , Id melius eisapiet, que s'ilpouvoit aimer Dieu éternellement : qui est une pçnsée qu on ne peut comprendre; car quy a-t-^il au-dessus d'aimer Dieu d'un amour éternel ; c'e8t->à*dire de l'aimer comme les esprits bienheureux ^ comme l'ame sainte de Jésus-Christ ^ comme Dieu s'aime luimême ? Cependant ce contemplatif trouve quelque chose de meillem*. Mais ce qu'il veut ipettre à la place de cet amour éternel sera pourtant de l'amour; cet amour en sera^t-^il meilleur pour n'être pas éternel ^ et pour être de cette vie plur tôt que de l'autre ? Quoi , perdi*a*-t-ril son prix , parce qu'il sera immuable et béatifiant 7 La pro-^ position parott étrange , mais ce n'est rien en comparaison de la raison qu'il en rend : « Car en-> » core, continue-t-ily que de toutes les actions » la plus agréable soit de louer Dieu , il est en^ » core plus agréable d'être le propre bien de Dieu, » parce que cela mène à lui plus profondément , » et que c'est, plutôt ep recevoir l'opération que » d'agir soi-même : Passio potius est Dei çuàm » aetio »« Comme si Dieu agissant en nous y pouvoit opéx^er quelque chose de meilleur en soi y ou
(') De orn» spirit. nupL 3. p.
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qui nous untt davantage à lui ^ ouqui nous tint davantage dans sa dépendance , que dé se faire aimer et louei* de nous par un éternel amour; ou bien qu'étant dans le ciel avec cet amour ^ il fallût encore rechercher des moyens imagi* naires de s'en dépouiller : en sorte que^ par amour et par soumission à Dieu ^ on consentit de ne plus aimer , s'il le youloit, ou d'aimer moins et d avoir un genre d'amour plus imparfait que celui qui est éternel et béatifique : absurdités si étranges > qu'on ne sait par où elles ont pu entrer dans l'espiit d'un hcnnme ; et néanmoins l'homme qui nous les propose , c'est Rusbroc ^ le plus célèbre de tous les mystiques de son temps et le maître de tous les autres; le maître d'Henri Harphius^ qui l'a copié, et de Jean Tanière, qui l'a suivi (0 : celui que ses disciples donnoient comme un homme immédiatement inspiré de Dieu , surtout dans le traité dont il s'agit W. Que de violens correctifs ne faut-il point apporter à ses propositions pour les rendre supportables 7 Concluons donc, encore ^ un coup, que si l'on ne trouve aux prodigieux discours de Rusbroc, et de ses semblables, de cha^ ritables adoucissemens qui les réduisent à de justes bornes , on se jette dans un labyrinthe dont on ne peut sortir.
VT. Un des caractères de ces auteurs , c'est de pous-
^y^ ser à bout les allégories ; je ne dis pas seulement d'exagéra- en sc jetant comme fait Rnsbroc dans de vaines tions dans les spéculations sur les planètes et leurs enfans , tirées
mistiques.
(») ViuRusb, perSuriutfi»*'m (») Jo» deSchoen, ap, Gers, ièid,
coL 63.
SUR LES ÉTiTS B^OKÂISOlTy LIVRE I. 5^
des astrologues (0 ; mais en poussant les allégories jasqu'aux plus mauvaises conséquences ; comme quand le ban Harphius y en parlant des noces spirituelles de l'anve avec Jésu&dirist y dit et répète qu'elles produisent une enivre inséparabiUté i?) : ee qui étant pris à la lettre ^ ne seroit rien moins que rhérésie de Calvin et de ses sectateurs.
Mais il ne faut pas pousser à toute rigueur des gens dont les intentions ont été meilleures que leui^ expressions n'ont été exactes. Par exemple, quand Snson dit et inculque, que les parfaits conr templatifs ne ressentent plus aucune tentation (^) ; il vaut mieux entendre qu-il parle ainsi , non absolument y mais par comparaison à d'autres états qui en sont plus travaillés , que de prendre au pied de la lettre une expression par où ces contemplatifs seroient tirés des communes infirmités de tùtts les justes , jusqu'à n'avoir plus besoin de l'Oraison dominicale : ce qui est , comme on vefTra, un des excès où saint tombés les mystiques de nos jaurs.
On trouve dans un livre intitulé Institutions Yn. de Taulère^ gui parmi les livres mystiques est un étrange
* *^ ^ ^ exagération
des plus estimés , une histoire assez étrange d*un dans les in- . saint homme (4) , qui après avoir exposé , dans son ^»*«*Jons de oraison , qu'il ne vouloit plus de consolation sur la terre, entend le Père céleste qui lui dit : « Je >» vous donnerai mon Fils, afin qui! vous accom-
(*) De eontempL cap. Sa et seq. Gè^ etc, — (») De TheoL ntyst. lib. 1, c. lOi ,/b/. 124» 135.— (3; DiaL cum sap. At. p. 4i3. — (4) Imdu Tauh cap. i. edit. Paris. 1 6a3, ;>. 676. Traduct, de 1 638, p. ai.
58 IHSTAUCTIOJr
2> pagne toujours en quelque lieu que vous soyez : » Non mon Dieu ^ répartit ce sainthomme^ \e dé- » sire demeuiter en vous et dans votte essence » même. Alors le Père céleste lui répondit : Vous » êtes mon fils bien-aimé dans qui j'ai mis toute » mon affection ». '
C'est assurément une étrange idée de refuser Jésus-Christ avec un non si formel et si sec, pour avoir l'essence divine. Graignoit-ii d'en être privé ayant Jésus-Christ , et avoit-il oublié saint Paul qui nous dit (0 : Celui qui nous a donné son propre fils, comment we nous a^t-il pas donné toutes choses avec lui? Combien de tourâ violens faut-il donner à son esprit , pour réduire ce dis^ cours à un bon sens? Mais quelle oreille )chré* tienne n'est point blessée de cette parole du Père éternel à celui qui refuse son Fils^ en lui disant à lui-même : « Vous êtes mon fils bien*aimé dans » qui j'ai mis mes complaisances » ? En v^ité cela est outré, pour ne rien dire de plus. Con^ clurons-nous pour cela , qu'on enseigne à refiMe? le Fils de Dieu, ou bien qu'on lui égale une créature , en lui appliquant ce que le Père éter«> ne! n'a jamais dit qu'à son F3s unique? C'est à quoi ni le bon Tanière , ni Surius, qui a compila ses Institutions, n'ont jamais songé. Je veux seu-> lêment conclure qu'une ardente imagination jette souvent ces auteurs dans des expressions absurdes, et qui, sans rien vouloir diminuer de la réputation de Tanière, nous apprennent du moins
(0 Rom» Yiu. 3a.
SUR LES ÉTAtS d'oRÀISOV, LIVRE I* 59
à ne pds preftdre au pied de la lettre tout ce qui lui est échappa.
Si je voulois recueillir tontes les façons de parler excessives et alambiqnées, qui se trouvent dans cet écrivain et dans ses semblables, je ne finirpis jamais ce discours. Il me suffit d'observer que les plus outrées sont celles que les mystiques de nos jours aiment le mieux : en sorte que leur caractère , je le puis dire sans crainte, c'est d'ou^ trer ce qui Test le plus, et d'enchérir au-dessus de tous les excès.
Enfin , pour dernier exemple des exagérations ^Tin. doi>t je me plains, j'alléguerai ce que les mysti- j" dVxTX ques répètent à toutes les pages , que la contem- ration dans plation exclut non-seulement toutes images dans ^*® o'^^^"'»la mémoire et toutes traces dans le cerveau , mais encore toute idée dans l'esprit et toute espèce istellectudle : ce qui est si insoutenable et si inintelligible , qu'en même temps qu'ils le disent, ils sont contraints de le détruire, non-seulement à l'égard des espèces et des idées intellectuelles,, mais encore à l'égard des images même côrpo** relies , puisque les livres où ils les excluent , en Sent tout remplis ; témoin Ru^roc dans celui des Noces spiriiuellesj. où, en s'opposant k ces images de toute sa force , il ne peut écrire une page sans y revenir.
Tous les autres mystiques suivent son exempi e : le plus sublime de tous lés états d'union est en effet, et selon eux, celui où l'ame est élevée d'une façon particulière à la dignité d'épouse de Jésus-Christ ; mais ici n'emploie-t-on pas à chaque
6o INSTRUCTIO»
moment les images des fiançailles eF des noces ^. de la chaste consommation de ce divin mariage ; de la dot de Famé mariée au Verbe ^ aussi bien que des présens qu elle en reçoit ? et cent autres de cette nature tirées des saintes Ecritures^ et qu on ne peut rejeter en aucun état ^ sans anéantir le sacré mystère du Cantique des cantiques.
Par une s^blable exagération , les mystiques les plus sages inculquent sans cesse leur ligature ou suspension des puissances : si on les entend à la lettre, en certains états on n est plus uni à Dieu par Fintelligence, par la volonté , par la mémoire ; mais par la substance de Tame :• chose reconnue impossible par toute la tbéol<^ie, qui convient que, l'on ne peut s'unir à Dieu que par la connoissance et par Tamour ; par conséquent par les fiacultés intellectuelles : et il est constant que les vrais mystiques dans le fond n'entendmil: pas autre chose , encore que leur expression porte plus loin.