XIX. Venons aux auti^s comparaisons. La reine
utrecom- Marguerite, femme de saint Louis, qui nous est
paraison du " ' ^
saint éyéque, donnée pour exemple de la volonté entièrement
qui prouve moHe à ellc'^mênte, ne se soucie ni de savoir oJi
I ' va le roi , ni comment , mais seulement d'aller
ce pour les ' ' ^
moyens, a^ec lui (0. On entend facilement cette indifiëmais non ja- rence : cette princesse n'est pas indifférente à sui-
mais pour la « . . . #• - ^ ^
gQ. vrc^le roi, qui est sa nn, m aux moyeils néces-
saires pour y parvenii*, comme seroit de s'habiller et se tenir prête au moment qu'il voudra partir; mais aux moyens particuliers qui dépendent du roi son époux, et qu'aussi elle abandonne à son choix. Il en est de même envers Jésus-Christ; faire l'ame indifférente à le posséder, comme^l'enseignent les nouveaux mystiques, ou aux moyens nécessaires pour s'unir à lui ^ tels que sqnt les
C>) Am. âe Dieu, h ix , ch x3.
SUR LES ÉTATS d'oràISOIV, LIVRE VHI, il']
vertus , c'est un excès outi*ageant pour cet époux céleste ; la faire indifférente pour les moyens qui peuvent être tournés en bien et en mal, tels . que sont tous les divers événemens de la vie ; c'est tout ce que prétend saint François de Sales, et personne ne Fen dédit.
C'est encore en termes exprès par rapport à XX. ^ ces mêmes événpmens particuliers , par lesquels ^^"^P**^*^" la volonté du bon plaisir de Dieu nous est décla- fant Jésus. rée^ que le saint évêque introdi^it le divin enfant Maniéresim- Jéstis sur le sein et entre les bras de sa sainte sAint éyéque mère, où il n'a pas même, dit-il (0, « la volonté veut être en- » de se laisser porter par elle , mais seulement que ^^^^^ ^^^
- - . ' sages remar-
» comme «Ue marche pour lui , elle veuille aussi qoables. » pour lui » sans qu'il veuille rien. La comparaison, appliquée aux événemens particuliers, où Ton peut absolument désirer de ne rien vouloir, mais laisser Dieu en un certain sens vouloir pourrons, est excellente; mais si Ton veut dire qu'on ne veuille rien du tout ^ pas même d'être uni à Dieu ' dans le temps et dans l'éternité par la grâce et par la gloire, la même comparaison seroit outrée, et autant injurieuse à l'enfËpt Jésus que préjudiciable à la liberté humaine. Sans cloute de tous . les enfans celui qui a le plus voulu se laisser porter, c'est l'enfant Jésus, qui avoit choisi cet état ; et si l'on ne rapporte aux événemens d'être porté ou à Bethléem, ou au temple, ou à Nazareth, ou en Egypte , l'abandon extérieur de ce divin enfant à la volonté de sa sainte mère , les expressions du saint évêque sont insoutenables. Mais aussi faut-il
(*) Am. de Dien^liy* ix, c. 14.
3lB INSTKTTCTIOlif
pratiquer dans cette occasion ce qu'il dit lui-même, qu'on ne doit pas tant subtiliser, mais marcher rondement (0, et prendre ce qu'il écrit comme il Fentend , grosso modo W ; ce sont ses termes. Les écrivains qui, comme ce saint , sont pleins d'affections et de sentimenSy ne veulent pas être toujours pris au pied de la lettre. Il se faut saisir du g^os de leur intention ; et jamais homme ne voulut moins pousser ses comparaisons ni ses expressions à toute rigueur que celui-ci. Ecoutons comme il parle de David dans une lettre , oh la matière de la résignation et de l'indifférence est traitée : « Notre Seigneur, dit-il (3), lui donna le choix 9 de la verge dont il devoit être affligé, et Dieu » soit béni ; mais il me semble que je n'eusse pas » choisi : j^èusse laissé faire tout à sa divine, mayt jesté ». Veut -il dire qu'il pense mieux que Davidk? Non, sans doute. Il dit bonnement (car il se faut servir de ce mot) ce qu'il sentoit dans le moment, sans peut-être trop examiner le fond des dispositions de David , qu'il devoit croire sans difficulté du moins aussi bonnes que les siennes. Ne cherchons donc pas dans ses écrits cette exac* titude scrupuleuse et souvent froide du discours; prenons le fond, et nous attachant avec lui aux grands principes , « rendons-nous , comme il l'a » dit (4), pliables et maniables au bon plaisir de » Dieu , comme si nous étions de cire , en disant » à Dieu : Non , Seigneur, je ne veux aucun évé- » nement ; car je les vous laisse vouloir pour moi
(0 £«V. IV, ép. 54. — (a) Liu, V, ^p. 26. — P) Ibid. eT/?. i. — (4) Am. de DUu , liy. ix , c. 1 4-
sua LES ÉTATS d'oraisost, livre VIII. 319 » tout à votre gré : et au lieu de vous bénir des » événemens , je vous bénirai dç quoi vous les A aurez voulus ». Ainsi tout aboutit aux événemens qui se développent de jour en jour dans tout le cours de la vie.
Mais que dirons-nous de « la fille du médecin XXI. » ou chirtirrien, qui^ dans une fièvre violente . LafiHeâu
, ^ . -^ • y ^ . médecin :
» ne sachatit ce qui pourroit servu' à sa guérison^ ^^^^ ^^ » ne désire rien y ne demandé rien à son père qui son indiffé- » saoroit vouloir pour elle tout ce qui sera pro- ^^^^^* «*
^1, pourquoi le
^ ntable pour sa santé. Quand ce bon père eut saint évêque » tout fait et l'eut saignée sans que seulement elle remarque p y regardât , elle ne le remercia point ; mais elle f,^^ ^^^^. ^^ >} dit et répéta doucement : Mon père m'aime remerci- » bien, et moi je suis toute si%[ine (0 ». La voilà ™®°*' donc à la fin ^ nous dira-t-on ^ cette ame qui ne désire ni ne remercie ^ et toujours parfaitement indifi*érente. Je l'avoue ; mais il faut savoir en quoi. La fille de ce chirurgien veut guérir ^ et ce qui cause son indifl^rence pour les remèdes particuliers, « c'est qu'elle sait que son père voudra » pour elle ce qui sera le plus profitable pour sa » santé ». Elle n'est donc point indiiTérente pour la fin, qui est la santé. Ainsi le chrétien ne le doit point être pour le salut, qui est sa parfaite gyérison. L'indiflE^rence du côté de cette fille tombe sur les moyens; et du côté de l'ame chrétienne, elle tombe sur « les événeniens et accidens, puis-* » que nous ne savons jamais ce que nous devons 9 vouloir X^) »• Il n'en est pas ainsi de la fin, et
3îàO UISTRUCTIOIt
jamais oa ne fut eu peine si ou.devoit vouloir son salut, et remercier son Sauveur.
Pourquoi donc cette soigneuse remarqiie^qae la malade ne remercia point son père?JË$t-ce pour dire qu elle n'avoit pas la reconnoissance dai^ le cOeur? A'Dieu ne plaise: mais le remercîment, quest-ce autre chose qu'un acte de reconnoissance 7 Ainsi le dessein du saint évéque n'est pas d'ôter le remercîment à Famé parfaitement résignée, mais de lui en apprendre un plus simple et plus noble y où , au lieu « de bénir et remercier la » bonté de Dieu dans ses effets et dans les événe-
» mens qu'elle ordonne y on la bénit elle-même et » en sa propre excellence (0 » ; de quoi pei^sonne ne doute y ni que ]§, bonté de Dieu , qui est la cause de tout, ne soit plus aimable et plus parfaite que t^us ses effets*
Quoi qu'il en soit, je ne comprends pas pourquoi l'on fait foii; sur cette expression , puisqn'âprès tout, cette fille, qui ne fait point de remercîmeqt, dit et répète « que son père l'aime, et qu'enfin » elle est toute à lui ». Reconnoître en cette sorte la bont^d'un père , n'est-ce pas, le remercier de la manière la plus efficace , puisque reconnoître et remercier, sans doute n'est autre chose que goûter la bonté d'un bienfaiteur plus encore que ses bienfaits ? Ainsi, cequ'onôteà cette fille est tout au plus une formule de remercîment , et pour ainsi dire, un compliment sur le bord des lèvres^ en lui laissant tout le sentiment daivs le cœurn.
(0 éiim, de Dieu, iiv» ix, c. 1 5.
An
rence.
SUR LES ÉTATS B^ORAISOIf, LIVRE VIII. 321
Âo reste , la seule pratique eût pu résoudre la Xxn. difficulté', et il n'y auroit qu'à lire les lettres du ^P'«^q^«
' y . a eties conseils
ëaint pour y trouver à toutes les pages des ruiner- de s. Fran- GÎmens unis avec la plus haute résignation. ?**'« <*® ^^^
Je ne puis oublier œlle-ci, où louant Tin- ^-^^ ^Is redilTérence d'une religieuse dans ses affaires , il mercimens ajoute ces mots précieux (i) : « Je n^aime nullement ®' l'"diffe- » certaines âmes qui n^affei^tionnent rien^ et à » tous événemens demeurent immobiles ; mais » cela elles le font faute de vigueur et de cœur, » ou par mépris du bien et du;nal 3 mais celles qui » par une entière résignation en la volonté de Dieu » demeurent indifférentes, Ô>mon pieu ! elles en » doivent remercier sa divine Majesté, car c'est » un grand don » : auquel le remercîment fait bien voir qif elles ne sont pas indifférentes.
Après cela, n'écoutons plus la sèche et insensible indifférence de ceux qui se piquent de n'être touchés de rien. Pour ce qui regarde les remercî* mens , il n'y a pas jusqu'à la statue , qui , pour peu que Dieu se fasse sentir, ne lui, en témoigne sareconnoissance, et n'en rende grâces à sa bonté (^). Elle n'est donc pas indifférente autant que le seroit la fiUe de ce médecyi , si Ton en-prenoit la parabole en toute rigueur.
Pour les désirs , outre ce qu'on en a déjà vu , on peut lire deux beaux chapitres dans le Traité de Camour de Dieu y dont Tun a ce titre : Que le éiésir précédent accroîtra grandement l'union des bienheureux auec Dieu (3) ; et l'autre est pareille-
<») Amour de Dieu, /«V. iT, ^p, 8. — (*)ZjV. u^ép. 53. — (3) XiV. m, c. lo.
'BossuET. XX vn. * ai
323 ISSTRUqtriOir
ment intitulé^ Comme le désir de louer Dieu nou$^ fait aspirer au ciel (0. Voilà pour le désir de la fin^ et déjà de ce côté-là on voit qu il n'y a point d*in* différence : et même pour ce qui regarde les évë* nemeas y dans Tendroit qù Findifierence est poussée le plus loin y le saint ne laisse pas de décider que (c le cœur le plus indifférent du monde ( re- » marquez ces mots )^ peut éti^e touché de quelque » afiection^ tandis qu'il ne sait encore pas oii est » la volonté de Dieu (^) ». De sorte qu'il n'y a, point d'indifférence à toute rigueur, puisqu'après la voljsfnté déclarée par l'événement il n'y en a plus y et qu'avant, on peut accorder quelque affection avec la plus parfaite indifférence. XXIII. A l'occasion de ce passage quelqu'un poun^
Remarque trouvcr uu peu surprenante la distinction que tinction en- ^^^^ ^® Saint de l'indiiërence d'avec la résignatre la rési- tion (3), et trouver encore plus surpi^enant que
r^^diff' *- ^^^^ ^® même chapitre il établisse parmi les malce. heurs de la vie humaine quelque chose de plus élevé que la résignation du saint homme Job , que l'Ecriture nous donne en tant d'endroits pour modèle. Qu'y a-t-il sur cela de plus magnifique que ce qu'a dit l'apôtre saint Jacques (4) ? « Pre- » nez y mes frères, pour exemple de patience les » prophètes : npus publions bienheureux ceux qui ?> ont souffert ». A quoi il ajoute: « Vous avez » ouï \ei souffrances de Job , et vous avez yu la fin » de notre Seigneur ». Voyez comme cet apôtre , ayant parlé en général des prophètes , prend soin
(0 j4m> de Dieu, /*V. v, c/*. lo. — (») ZiV. ix, ch, 4* — (*) Ibid.
sur
SUR LES ÉTATS D^OKAISOK, LIVRE VIH. S^î
de distinguer Job de tous les autres ^ et même qu'il Tunit avec Jésus-Christ , pour le mettre , ce semble , au plus haut degré au-dessous de lui. Quoi qu'il eti soit y il paroit peu nécessaire de chercher des sentimens plus pui*s et plus parfaits que les siens; ni d'imaginer une perfection audessus de celle qu'on ressent dans ces paroles (0 : <c Je suis sorti nu du sein de ma mère , et j'y re«- . » tourn.erai nu: le Seigneur a donné , le Sei- }> gneur a ôté, il est arrivé comme il a plu au » Seigneur : le nom du Seigneur soit béni ».
Je sais qu'on dit que l'indiiSSrence^ qui éteint en quelque wrte la volooté^ est au-dessus de la liimple résignation; qui se contente de la captiver et de la souiàettre ; mais tout cela doit être prii sainement et sanspointiUer, puisqu'à la fin il se trouvera qu'il y a peu ou point d'indifférence à toute rigueur, selon que le saint évêque vient de nous l'apprendre y et qulUle déclare encore dans la suite de ce diapitre y comme le sage lecteur pourra le remarquer en le lisant. U faut doujc^ avec une sainte liberté , sans toujours s'arrêter scrupuleusement auK expressions des pHis saints hommes, ni méïne à quelques-unes de leurs conceptions y se contenter en les comparant les unes avec les autres , d'en pénétrer le fond. En tout . cas la distinctt(m çntre la résignation et Tindif^ férence est trop mince, pour mériter qu'on s'y ari^te plus iong-lemps; et d'ailleurs, c'est une recherche peu nécessaire à nôtre sujet, puisqu âr près tout, il est bien certain qu'en quelque sorte
324 IirSTRUCTlOJf .
qu'on les prenne , on ne trouvera jamais, dans les écrits du saint évêque , que ni la résignation ni Tindifierence puissent regarder la perte du salut, non plus que celle des moyens nécessaires pour Tobtenir, ainsi qu'il a été dit.
XXTV. C'est dans la même pensée qu'il est encore dé-
utre re- f^i^^é ailleurs, que « Dieu nous inspire des des*
marque sur * ^
rindifféren- » seins fort relevés , dont il ne veut point le
ce, et sur les i» succès (0 » : saint Louis, par inspiration, passe la
Dieuin* ire ^^^ ' ^^^^^ François veut mourir martyr, et ainsi
dont néan- des autres : veulent - ils , indifféremment ce que
moins il ne Djeu jgm. j^çt ^^ns le cœur? Non, « ils veulent
FaccompL- ^ hardiment , courageusement , constamment,
sèment. » commencer et suivre Fentreprise ». A la ri^
gueur, il n'y a rieif de plus éloigné de Findifi^-
rence, que des desseins et des volontés si hardi^
ment commencées , et si constamment poursuivies
par ces saints ; c'est néanmoins pour les exercer
en cette sainte indifféi^nce que Dieu leur inspire
ces hauts désirs ; parce qu'ils appi^nnent à ae*
ngmescer doucement et tranquillement à Vévéne*
ment.