‹ Œuvres de Bossuet, évéque de MeauxChapitre 58 sur 109 · XXIX. Le traité qui suivra celui-ci , entrera encore · texte numérisé non relu

XXIX. Le traité qui suivra celui-ci , entrera encore

scconT txai- P^^^^ avant dans la matière du pur et parfait amour.

U. Comme il ne sy agira plus guère de découvrir

les sentimens outrés des faux mystiques de nos jours y on expliquera par principes , et dans toute * son étendue y la nature de Tamour divin y en posant ce fondement de saint Paul : « La charité ne » cherche point ses propres intérêts : non quœrit » quœ sua sunt (0 »• Ce qui montre que par sa pâture elle est désintéressée , et qu'un amour intéressé n'est pas charité.

En même temps il ne laisse pas d'être véritable qu'elle aime la béatitude , et c'est un second principe qu'il sera aisé d'étabUr. On montrera donc, par l'Ecriture et par- les Pères , que c'est le voea et la voix commune de. toute la nature , et des chrétiens comme des philosophes y qu'on veut être heureux y et qu'on ne peut pas ne le pas vouloir, ni s'arracher ce motif dans aucune des actions que la raison peut produire, en sorte que c'en est la fin dernière, ainsi qu'on le reconnoit dans toute l'Ecole.

Dès*là donc il n'est pas possible à la charité de se désintéresser à l'égard de la béatitude : ce qui se confirme par la définition de la charité que donne saint Thomas (s) ^ qui est que « la charité

(0 /. Cor, XIII. 5. ^ (») a. a. y. a3. i. c 5. c. ^. a4« «• a. «if x. 4^. a6. 1. c. q. a6. i. «. 4. c.

SUn LES ÉTATS I>*01lAISONy LIVAE X. 4^1

*ï est Tamour de Dieu , en tant qu'il nous commu- » nique la béatitude y en tant qu'il en est la » cause y le principe, l'objet, en tant qu'il est >> notre fin dernière. C'est le propre de la charité , » dit ce saint docteur (0 , d'atteindre notre fin 3» dernière , en tant qu'elle est fin dernière , ce » qui ne convient à aucune autre vertu : charitas » tendit infinem uhimum, suh ratione finis uU » timi; quod non cons^enitaUcui alii virtuti ».

Ces. en tant , que ce saint docteur répète sans cesse en cette matière, sont usités dans l'Ecole pour expliquer les raisons formelles et précises : en sorte que d'aimer Dieu, comme nous communiquant sa béatitude , emporte nécessairement , que la béatitude communiquée est dans l'acte de charité une raison formelle d'aimer Dieu : par conséquent un motif, dont l'exclusion ne peut être qu'une illusion manifeste.

C'est ce qui fait ajouter à ce saint docteur , «c que si par impossible Dieu n'étoit pas tout le s> bien de l'homme , il ne lui seroit pas la raison » d'aimer (^) » : c'est-à-dire, qu'il ne seroit pas un motif formel et une raison précise pour laquelle il aime. D'où il s'ensuit, que c'est à l'homme un motif d'aimer Dieu , que Dieu soit tout son bien, c'est-à-dire , en d'autres mots , sa béatitude. i Cette doctrine de saint Thomas est tirée de

saint Augustin (3), qui partout exprime l'amour

(0 Q, aS, 7. c. tt aà a. acU 8. c. eic g, 26 1. ad i. q. 37. 3. c. etc. — ^) IbiJ, q» 26. art, 1 3. ad 3. — '3; De Doct. christ Ub. I, n. 3 et seq. lAb, m, n. i6 ^ font, m, coLôel 5o.

452 UrSTEUCTION

qa'on a pour Dieu, parle terme àefrui, jouir , qui enferme en sa notion la béatitude , puisqu elle n'est précisément autre chose* que la jouissance ou commencée ou accomplie de Tobjet aimé.

C'est donc une illusion d'ôter à Tamour de Dieu le motif de nous rendre heureux ; et c'est une contradiction manifeste de dire d'un côté, avec saint Thomas y qu'on doit aimer Dieu en tant qu'il nous communique la béatitude, et de l'autre, exclure la béatitude d'entre les motifs de l'amour ; puisque la raison d'aimer ne s'explique pas d'une autre sorte.

Au reste, ces raffinemens introduits dans la dévotion ne sont pas de peu d'importance. L'hommç, à^qui l'on veut faire accroire qu'il peut n'agir pas par ce motif d'être heureux , ne se reconnoît plus lui - même , et croit qu'on lui en impose en lui parlant d'aimer Dieu , comme en lui parlant d'aimer sans le dessein d'être heureux : de sorte qu'il est porté à mépriser la dévotion comme une chose trop alambiquée, ou il s'accoutume, en tout cas , à la mettre dans des phrases et dans des pointillés.

Pom* s'élever au - dessus de toutes ces foîbles i^ées, il faut, avec saint Augustin, entendre la béatitiide comme quelque chose au-dessus de ce qu'on appelle intérêt, encore qu'elle le comprenne, puisqu'elle comprend tout le bien, et que l'intérêt en est une sorte. C'est l'idée non« seulement de saint Augustin et des* autres Pères de même âge et de même autorité; mais encore.

SUR tES ÉTATS d'oRATSOW, LIVRE X. 4^5

et je le dirai sans hésiter, c'est Tidée, pour ainsi parler, de Jésus - Christ même dans tout FEvangile, et en particuliei* lorsqu'au rapport de saint Paul il a prononcé cette divine parole « qu'il est yy plus heureux de donner que de recevoir (0 »,. Par oîi il veut dire , non pas précisément qu'il est plus utile, mais outre cela principalement qu'il est meilleur, qu'il est plus noble, plus excellent et plus pur : qui est l'idée digne et véritable qu'il attachoit à ce terme , il est plus heureux*

Cette idée est celle que je trouve dans la plupart des anciens Pères. Si je l'ai bien remarqué > isaint Anselme, auteur du siècle onzième, est le premier qui a défini la béatitude par l'utilité ou l'intérêt en l'opposant à l'honnêteté et à la justice: la subtilité deScot s'est accommodée de cette distinction ; mais il me sera aisé de faire voir ^lie saint Anselme et ceux quiTont suivi, ^n exprimant la béatitude d'une manière plus basse , n'ont pourtant pas renoncé à l'idée plus grande et plus noble que Dieu même, en nous formant, avoit attachée à ce beau mot.

Pour en découvrir toute la beauté, il nous faudra expliquer avec saint Augustin , que l'idée de la béatitude est confusément l'idée de Dieu: que tous ceux qui désirent la béatitude , dans ie fond, désirent' Dieu, et que ceux-là mênae qui s'écartent de ce premier être , le cherchent à leur manière sans y penser, et ne s'éloignent de lui que par un reste de connoissance qu'ils ont de

(0 jict. XX. 35«

454 IirSTRUCTlON

lui-même : ainsi aimer la béatitude , c^est <u>n* fusément aimer Dieq, puisque c'est aimer Tamas de tout bien : et aimer Diefti , en effet c'est aimer plus distinctement la béatitude.

L'idée de la récompense ne rend pas la charité plus intéressée , puisque la récompense qu'elle désire n'est autre que celui qu'elle aime y et qu'elle ne lui demande , ni honneurs y ni richesses , ni plaisirs, ni aucun des biens qu'il donne pour s'y arrêter ; mais lui-même. C'est donc en vain qu'on allègue un passage de saint Bernard où il dit, que « l'amour ne veut point de récompense (») n : il s'expliquera lui-même plus commodément en son lieu : qu'il nous soit permis en attendant de lui donner pour interprète saint Bonaventure, c'est-à-dire un séraphin embrasé d'amour, et de résoudre ce nœud par cette courte distinction : l'amour y selon saint Bernard, ne veut point de récompense, ou l'espérance de la récompense est imparfaite et diminue l'amour: si vous l'en tendes de la récompense créée , saint Bonaventure l'accorde ; mais si vous l'entehdez de la récompense incréée, ce grand auteur le nie (2),

La raison profonde et fondamentale de cette distinction est, que la récompense incréée est cette récompense que saint Augustin appelle perfectionnante : merces perficiens (5). Quand

(0 De dU, Deo, cap, tu, n. 17, tiom, i, coL Sgi. — (*) Bonatf» in 3. dist. a6. art, i. â<i 5. -^ (^J De Doct, christ, lib, i, cap. zxxii. 71. 35^ tom, m, col, i6. De perfect. justit. cap, y m, n. 17 j tom, x, coL 173.

rhomme borne l'amour de la récompense da^ des biens au-dessous de lui ^ la récompense qu il cherche est pour ainsi dire dégradante y ravilissante et déshonorante ; mais quand il veut pour sa récompense Diçu-méme , et tous les biens de Famé et du corps qui en suivent la possession , c'est là une récompense perfectionnante j parce qu elle donne la perfection à son être *aussi bien qu'à son amour. L'homme a pour mérite Tamour commencé , et il a pour récompense Tamour con^ sommé ; en sorte que sa récompense , loin de diminuer son amour ^ en est le comble ; et le désir

de la récoxppense est si peu la diminution de Fa* mour, qu'au contraire il içn recherche la perfection y et que c'est là son digne et parfait motif»

Tai mis avec Dieu y comme récompense , tous les biens du corps et de l'ame qui en accompagnent la possession y non-seulement parce qu'on ne peut pas ne pas chérir les récompenses qui nous sont données d'une main si amie et si naturellement bienfaisante, mais encore parce que ces biens ne sont qu'un riegorgement , «t si l'on me permet cç mot y une redondance de la possession de Dieu, qui fait le fond de la récompense ; c'est pourquoi -saint Bonaventure nous apprend que tout cela est l'objet de la charité ; à cause ( remarquez ces mots) que la charité, le vrai et parfait amour ^ regarde la béatitude avec l'universalité de tous les biens qu'elle comprend, tant essentiels qu'accidentels (0. Voilà l'objet, voilà le motif qu'on ne

{^) Bonat^, etc, q.!i. ad 2.

Page 1