‹ Œuvres de Bossuet, évéque de MeauxChapitre 59 sur 109 · laSTRlïGTIOBI · texte numérisé non relu

laSTRlïGTIOBI

Pfut jamais exdure de la charité. Ce sont là ces nobles récompenses j comme les appelle saint Clément d'Alexandrie (0, qui épurent Tamour loin de Faffoiblîr : récompenses en effet si nobles ^ qu'on ce n'est point un intérêt ^ ou si c'en est un, le désintéressement n'est pas meilleur.

C'est en effet une fausse idée des nouveaux mystiques de donner pour objet à la charité la bonté de Dieu y en excluant de l'état parfait tout i^pport à nous : autrement il faudroit 6ter de ce grand précepte de l'amour de Dieu , tu aimeras le Seigneur, puisque le mot de Seigneur a rap-. port à nous. Bien plus il faudroit rayer ce tenue, Le Seigneur ton Dieu, puisqu'il n'est pas notre Dieu sans ce rapport. Il s'ensuivroit encore de cette doctrine , que l'amour que nous avons potir Dieu comme étant notre premier principe et notre dernière fin , ne seroit pas un amour de charité : erreur qui est réfutée , après saint Thomas, par toute la théologie.

Ne croyons donc pas déroger à la cj^iarité en aimant Dieu comme une nature créatrice et conservatrice , encore que tous ces mots aient rapport à nous : ni en l'aimant comme Sauveur, et Jésus comme Jésus y encore que notre salut soit enfermé dans ce titre et en fasse la douceur. Puis-jé aimer Jésus^Christ comme mon Sauveur, sans aimer par le môme amour mon salut m^me par lequel il est fait Sauveur? C'est pousser l'illusion trop loin que de croire que ces motifs dé-

(0 5ert)TO. /lift. 4,/?.488.

SUR LES ÉTATS D^ORÀISOlf , LIVRE X. 4^7

rogei^ty je ne dirai pas à ramour, mais à Tamour le plus pur.

Pai* la même raison c'est aimer, et aimer du plus pur amour, que d'aimer Dieu comme une nature bienfaisante et béatifiante : tout cela étant en Dieu une excellence qui ne peut pas ne pas être aimée , ni ne pas servir de motif à lamour , comme il a été expliqué.

Nous concluons de ces beaux principes qu'il ne faut pas craindre que celui qui aime Dieu souverainement , en se servant du motif de la récompense ou de la béatitude éternelle , puisse tomber dans le vice de rapporter Dieu à soi, puisqu'il est de la nature de cette récompense perfectionnante^ et de cet amour jouissant, d'attacher l'ame à Dieu plus qu'à elle-même ; personne ne s'est |amais confessé, ni ne se confessera jamais d'avoir rapporté à soi-même comme à sa dernière fin l'amour où l'on aime Dieu souverainement comme son éternelle récompense : ces péchés sont inconnus aux confesseurs, et ne subsistent que dans les idées de quelques spirituels , dont il faudra en sou lieu .expliquer bénignement la bonne intention ; mais non pas laisser jamais ébranler cette ibimuable vérité de la foi : que l'amour souverain de Dieu, animé par le motif du moins subordonné de la récompense , pour ne pas entrer plus avant dans la question , est un vrai amour de charité , qui , croissant comme il doit faire avec ce motif, peut devenir un pur et parfait amour.

Et quant à ces abstractions et suppositions im-

458 ÏWSTIIUCTIOII

possibles ^ dont nous avons tant parlé , notis en parlerons encore pour faire voir, en premier lieu , ff qu il ne faut pas permettre aux âmes peinées » d'acquiescer à leur désespoir et à leur damna- » tion apparente \ mais avec saint François de » Sales les assurer, que Dieu ne les abandonnera » pas » : ainsi qu'il est porté dans Farticle xxxi parmi les xxxiv (0. Nous exposerons à fond les conseils de saint François de Sales: et en même temps nous montrerons quec'est une erreur d'ern^ ployer ces suppositions impossibles, pour séparer les motifs de Tamour les uns d'avec les autres. On dit par exemple : on aimeroit Dieu quand par impossible il faudroit Faimer sans récompense; donc la récompense n'est pas une raison d'aimer, et l'amour parfait exclut ce motif. C'est une enreur semblable à celle-ci : on aimeroit Dieu, quand par impossible il ne seroit pas créateur, puisque la création ne rend passa nature plus excellente: donc il faut exclure le motif de la création, lorsqu'on veut aimer purement. De même , on aime* roit Dieu, et on l'aimeroitsouverainOTaent, quand il ne nous auroit pas donné pour Sauveur son Fils unique : .donc cette parole du Sauveur, « Dieu a » tant aimé, le monde , qu'il lui a donné son Fils 3> unique (^} » , n'est pas un motif d'amour ; donc c'est d'un amour imparfait, et qui n'est pas de charité , que parle saint Jean , lorsqu'il dit : ce Aimons Dieu y parce qu'il nous a aimés le pre- » mier, et qu'il a envoyé son Fils pour être le

0) Ci- dessus, pag, ai. — C*)/oa;i« m. i6.

» Sauveur du monde (0 » : donc ce parce que de saint Jean n'exprime pas un motif ^u vrai et parfait aipour : donc ce doux nom de Jésus, qui ré- }ouit le ciel et la terre , ne nous est pas proposé comme un moyen et une raison de toucher les coeurs; et Tamour pur et parfait exclut ce motif. Tout cela que seroit-ce autre chose , que de vains raisonnemens qui tendroient à Textinction de la piété?

Si Ton vouloit pousser à bout la subtilité y et s^abandonner à son génie, il ne faudroit que dire encore : on aimeroit Dieu souverainement , quand oa ne songeroit pas à la volonté par laquelle il a disposé de nous et de toutes choses. Car ^ en faisant abstraction de ce rapport , sans lequel Dieu pouvoit être , puisqu'il pouvoit être sans rien créer , il ne laisseroit pas d'être souverainement aimable : donc la conformité de notre volonté à celle de Dieu n'est pas le motif de Tamour et du pur amour , et il n'y a qu'à se perdre abstractivement dans l'excellence de l'être divin. Ainsi les motifs de l'amour s'évanouiront l'un après l'autre ; et à force de vouloir affiner l'amour , il se perdra entre nos mains. N'en disons pas davantage , de peur de faire insensiblement le livre dont nous voulons seulement donner le plan.

J'ai déjà comme ouvert l'entrée à cette doctrine ip) ; mais je me vois obligé de la mettre avec la grâce de Dieu dans la dernière évidence G^) : et

(i) /. Joan. IV. 10, 19. •— (>) Gi-defi8uây 2tV. m, n, 8. Liv» ix, n, 7. — (3) Ci-dessoas, AddiU et Corr, n,6'^pag, 4^0 ^^ ^'«i'*

46o ÎHSTKtrCTlON

pour mieux assurer la foi des fidèles , je m^unirai aux colbnnes de TEglise y c est-à-dire sans affectation y à quelques-uns des principaux d'entre les ëyéques, comme feront volontiers^ f ose Fassurer, ceux qui se proposent d'écrire sur cette matière. ^^^' Nous n'oublierons pas y dans ce livre, la vraie

sappropria- ^^ solide purification de Tamour , dont les mystion, etqael- tiques d0 DOS jours ne parlent guère ; elle se fait le punfica-^ ^^^ j^ j-^j ^^ ^^^ paroles : « Tout don parfait vient

mour on éta- » de Dieu (0 » : et « Qu avez-vous que vous n'ayez bKra dans le ^ ^^ç^ (»>» ? et « Sans moi vous ne pouvez rien (3) ».

second trai- , i ^

té. Nous avonstouché cette admirable purification (4),

en montrant l'abandon païf ait, oti , sans établir en soi-même aucune partie de sa confiance , on donne tout à Dieu : ut totum detur Deo , comme disent saint Gyprien et saint Augustin. Telle est la véritable purification de l'amour : teHe est la parfaite désappropriation du cœur qui donne tout à Dieu, et ne veut plus rien avoir de propre. Chose étrange ! on ne voit point éclater une si parfaite purification et désappropriation dans les écrits des nouveaux mystiques. Nous leur avons vu établir la pureté de l'amour dans la séparation des motifs qui le pouvoieat exciter ; mais la méthode que nous proposons , s'il la faut appeler ainsi , qui est celle que saint Augustin a prise de l'Evangile , ne craint point de rassembler tous les motiis pour se fortifier les uns les autres ; et pour 4$purer l'amour de Dieu de tout amour de soi-

(0 Jac, 1. 17. — W /. Cor. iv. 7. — W Jean, xr, 5. — W Ci-

SUR LES JETAIS d'oUAISOU^ LIVRE X. 4^1

même , elle entre profondément dans cette foi ^ qui est le fondement de la piété , qu'on ne peut rien de soi-même , et qu^on reçoit tout de Dieu à chaque acte , à chaque moment. C'est ainsi que le cœur se désap|M:*oprie : sans cette purification , tout ce qu on fait pour épurer Tamour , ne fait que le gâter et le corrompre ; et plus on le croira pur , plus il sera disposé à devenir la pâture de notre amour-propre.

Page 1