‹ Œuvres de Bossuet, évéque de MeauxChapitre 65 sur 109 · IHSTHUCTÏOlf · texte numérisé non relu

IHSTHUCTÏOlf

» TOUS tient leméme langage y et Vous ne tremblez » pas ? Vous trembleriez sans doute y si vous ai- » miez » . U continue à montrer la pureté de Famour dans la supposition impossiUe de Fimpaiiitë^ ; et c'est oe qu'il répète souvent.

Il parle encore plus clairement sur le Psaume cxxvii, lorsqu*e:xplitjuant cette crainte chaste ^ dont il est traité dans le Psaume xvni y selon la version d^alors : Timor Damini castus permanens in s^eadum scecuU : il raisonne ainsi (0 : « Si Dieu venoit en personne ^ et vous disoit » de sa propre bouche : Pédiez tant que vous » voudrez ; contentez -vous; que tout ce que » vous aimez vous soit donné ; que tout ce qui )• s'oppose à vos desseins périsse ; qu'on ne vous » contredise point ; que personne ne vous re- » prenne ni ne vous blâme ; que tous les biens » que vous désirez vous soient donnés avec profu- )» sion : vivez dans cetter jouissance , non poarùii » temps y mais toujours : )e vous dirai seulement » que vous ne verrez jamais ma face : Mes frères, » d'où vient le gémissement qui s'élève parmi j» vous à cette parole, si ce n'est que cette crainte )» chaste , qui demeure aux siècles "des siècles, a » déjà pris naissance en vous » ?

Ce qu'il ajoute est encore plus pressant : « Pour- » quoi, dit-il, 'votre cœur est-il frappé à cette « seule parole : Vous ne verrez point ma face ? » Vous vivez dans l'afffluence des biens temporels; -» ils ne vous seront jamais ôtés : que voolez-vous I» davantage? L'âme touchée delà crainte chaste,

(>) In Ps. cxxTii. n. 9; tom. ly, col. t44'*

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-» si elle entendoit ces paroles, né pourroit rete* ^ nîr ses larmes, et diroit: Ah ! que \e perde plu- » tôt tout le reste , et que je Toie votre face » l Voilà ce que diroit cette crainte chaste : elle ne pense pas à se détacher de voir 4a face de Dieu ; mai| c'est au contraire par le désir de jouir de cette vision , qu'elle se détache de tout le reste* Si on la menaçoit seulement de lui faire perdre un si grand bien, « elle crieroit avec le Psalmiste, » poursuit saint Augustin : Dieu des vertus, con- » vertissez-nous, et montrez-nous votre face; ellh » crieroit avec le même David : Je n'ai demanda » à Dieu qu'une seule chose, qui est de voir ses )> délectations, et d'être dans son saint temple. )» Voyez combien est ardente cette crainte chaste, )» cet amour véritable, cet amour sincère ». Saint Augustin lui donne tous ces nom$, pour montrer combien il est pur. C'est de Tamour qu'il parle ; c'est à l'amour qu'il attribue ces belles qualités ^ de chaste et de pur, de véritable, de sincère.

n donne ailleurs au même amour , qui veut jouir de la face de Dieu , le nom d'amour gratuit ; c'est-à dire, d'amour désintéressé, de pur amour, ic Ce qu'on appelle, dit-il (0, aimer d'un amour » gratuit , ce n'est point aimer comme on fait » lorsqu'on nous propose une récompense; parce n que votre souveraine récompense c'est Dieu )» même que vous aimez par cet amour gratuit j j> et vous le devez tellement aimer, que vous ne 3» cessiez de désirer de l'avoir pour récompense»»

CO In Ps, cxxxir, /i. ii ; «ow. iv, co/. 1499.

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Il dit encore : « Si vous aimez véritablement , » vous aimez sans intérêt : Si vere amas, gratis » amas (0 » : dont la raison est que « celui que » vous aimez est lui - même votre' récompense : » Ipse merces çuem amas ». Personne n ignore qu'il n'y ait sans exagérer deux cents passage de cette sorte , oti il appelle gratuit , désintéressé et pur , l'amour qui demande Dieu pour récobipense.

- Ainsi lorsqu'il veut épurer Famour et le rendre désintéressé; loin de penser à le détacher de la vision de Dieu , il en met le désintéressement à désirer de posséder Dieu et de le voir.

On voit aussi par-là jusqu'où il pousse les suppositions impossibles; c'est seulement jusqu'à dire : Quand votre crime seroit impuni ; quand avec une abondance éternelle et assurée de tous les biens de la terre , vous n'auriez à craindre que de perdre la vue de Dieu , vous devriez lui demeurer toujours attaché: mais il ne va pas plus loin; et il n'en vient point jusqu'à dire : Quand vous devriez perdre la vue de sa face , il faudroit encore l'aimer; parce que, sians cette précision, il sent qu'il a poussé l'amour à être chaste, pur, sincère, gratuit, désintéressé, dës-Ià qu'il l'a porté à ne désirer que Dieu seul pour sa récompense.

Cependant on ne dira, pas qu'il soit de ceux qui n'ont pas connu la pureté de l'amour. On peut entendre jusqu'où il le pousse par ces paroles : Conjîtebor tibi. Domine, in toîo corde

{*) Serm.ChXY, n,^f uhisup.

SXm LES ÉTATS D^ORÀISON^ ADDITIONS. /^B^J

meo. Il les expliqfue en celte sorte (0 : a Moa » Dieu y. que la.flamme de votre amour brûle tout » mon cœur : qu elle ne laisse rien en moi qui » soit pour moi ; rien qui me permette de pie re- » garder moi-même : Nihil in me relinquatur » mihi, nec quo respiciam ad meipsum : mais » que je brûle, que je me consume tout entier » pou;» vous : que tout moi-même vous aime , et » que je sois tout amour,^ comme étant enflammé » par vous : Totus diligam tCj, tanquam inflam" 3» matus à te iy. Je ne crois pas qu'on ait jamais, mieux exprimé le pur amour, ni mieux montré qu'on le ressentoit. r'

En excluant, comme il fait, par ces paroles tout regard sur soi-même, ii n'exclut pas le dé* sir de Dieu comme récompense ; parce que cette récompense, loin de nous renfermer dans nous*mêmes, nous en tire, et nous absorbe tout-à-fait en Dieu. C'est pourquoi il continue à regarder cette récompense dans la suite du même Psaume, lorsqu'il y fait dire à une martyre, c'est-à-dire, à une amante parfaite de Jésus-Christ (^) : « Je ne » demande point les félicités de la terre ; je sais » les désirs qu'inspire le nouveau Testament : je » ne demande point la fécondité ; je ne demande »' point mon salut temporel, vous m'avez appris » ce que je dois demander ; c'est de psalmodier 3» avec les anges, d'en désirer la compagnie et l'a- » mitié sainte et pure » dont Dieu est le lien : et un peu après : « de désirer les vertus : voilà les

(0 ^ug. in Ps, GZXXTii, ». i'^tom. ly, col, i5a5. — (*> Ibid. n. 7, coL xSay.

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)jf vœux qu il faut faire èx{5teâ^émeiit ; et vous ùV » vez rîfeâ, dît -il auk fidèles, à désîrel* daTan- ^ tâgtej parte qiié, càiôihé il dit ailleurs (0> la » Vertu côftipterid tbut ce qu'il faut faire ; et la >> Micité ^ tout ce ^ù'il faut désii^r : Omnia ^agenda eomptectitii^ ^irius^ omnia optànda i> felièitets ».

Âitisi^ sélbh §aiiit Augustin, Fazhôur désiutérèâië, ibin d'exdtit*e le ixiatif de la récompense, en tant qu'elle est Dieu même , le comprend dans son d^sir. Il ne faut pias croire qu'un si grand docteur, qui est le docteur.de l'amour, à même titre qu'il est celui de la grâce , soit d'un autre esprit (|ue le reste des saints ; et s'il s'en trouve qui donnent peiit-être éncot-e à l'amour un autre iliëtif ; bu égal ^ bu hiêinè supérieur , si

( l'on veut y à celui t[ui est ^rbpôéé par saint Augustin ; il né s'en trouvera auciin qui l'excliie des états les plus partaits ; cai*^ pour Hdiiire la question à des termes prédis^ oh {>ëut bien ne pas penser à ces beaux et liôbleà mbtifi de saint Au-

' gusUn ; et pour parler avec l'Ecole , on peut , ji)at- uhé âbstràctioh passagère et momentanée, les séparer de là charité jpiar la pensée , niàte non pas \è^ rejeter ni les en excliiris, ni, Ce ^ùi èét la même chose, lè$ en séparer par état : au con-. traire , oti Vèrt*a dahs la discussion , que les aînés de la plus sublime contemplation n'ont rièh eu qui les jprëssât tant à ainier Dieu ^ que cet amour commuilicatif et le désir de se donner à nous^ qu'elles sentoient dans ce premier être,

(0 De Civ. Dei, lib, zv, cap. xxi; tom, vu, co/. toa.

Sun L£S ÉTATS B^ORAiaON, ÀBDITIOlirS. 4^9

En attendant qu'on établisse utie véritë si ^^il* constante , par le sentiment tinanitne des saints j^hu^^iIcs dé Pères et dé t^us les théologiens tant scolastiqnes SamuYictor que mystiques, et qtfon ait expliqué plus à fond ^"J. ^'f™<*y les principes^ de saint Augustin ; lé pieux lecteur sera: bien aise de toir< côinméût ce Père étoit entendu par un des plus grands théôlogieiis et des plus sublimes contemplatifs du doussième siècle. C'est Hugues de Saint-Victor ^ ami et contemporain de saint Bernard^ chanoine régulier et prieur du célèbre monastère de Saint-Victor de Paris. Ce grand et pieux docteur se propose de prouver (0 , « que celui qui aime Dieu pour soix> même y Faime d'un amotir pur et gratuit ; c'est 3» son titre t QubdpUrh et grdtà nhtat , ^uiDeum » prùpter sè amatiy : et il en fait la preuve de cette sorte. « Mais peui'-étre seres-vous mercetf naire > si vqus aimes t)ieu pour la récompense. » Q'e&t cé que disent quelques insensés : des in- » sensés, qui: se méconiioissent eux-mêmes. Nous » aimons Dieu, disent^ ils ^ et nous ne voulons » point dé récompensé > dé peur que nous ne » soyons mercenaires : non , nous ne lé désirons ^ pas lui-même : il nous donnera ce qu'il lui » plaira ; nnus ne désirons rién> Nos niàins sont » tellement vidés de tout pl'ésent , que nous ne m le désirons p^s lui-même , quoique nous l'ai^^ S) niions : car noms l'aimons d'un amour gratuit et i> filial , sans rien désirer ; c'est à lui à nous pré*«> 3» parer la récompense , s'il veut nous la donner :

(0 Hug. à S. t^ict, de Sacrant, lih ii, part. Xlîl, cap.yiu, toni, III, pag, 3o5>

49^ INSTRVCTIOir

» mais nous y nous ne désirons rien ; n^us Tai- » mons sans en rien attendre : lui-même y ce cher » objet de notre amour y nous ne le désirons » point. Ecoutez ces hommes sages : ils disent , » Nous aimons Dieu ; mais nous ne le désirons » point. C'est comme ^'ils disoient : Nous Taimons ; » mais nous ne nous en soucions point. Moi » homme^ je ne voudrois pas être aimé de vous » à ce prix : si vous m'aimiez y sans vous Soucier y> de moi y je ne tiendrois aucun compte de votre » amour. Jugez donc y si Famour qu'un homme » i*ejeteroit avec raison y peut être digne de Dieu. » Mais y disent-ils y comment ne sommes-nous pas » mercenaires, si nous aimons Dieu par le motif » d en recevoir la récompense ? cet amour n'est » ni gratuit ni iilial : c'est un amour de merce- D naire et d'esclave y qui demande le salaire de son )) travail. Ceux qui parlent ainsi y ignorent la » nature de la charité même : car qu'est-ce qu'ai- » mer Dieu, si ce n'est vouloir le posséder? Le dé- » sirer seul y et nqn autre chose, c'est l'aimer d'un » amour gratuit. Si vous désiriez autre chose que )^ lui y votre amour ne seroit pas désintéressé : s> mais vous ne désirez autre chose que lui-même » que vous aimez : vous désirez néanmoins quel- » que chose ; et ce que vous désirez', c'est l'objet » même que vous aimez : car si vous n'aviez aucun » désir f vous n'auriez point d'amour. U y a donc » une grande différence , entre aimer autre chose » que Dieu , et aimer quelque chose en Dieu. Si » vous aimez autre chose que Dieu , votre amour » est mercenaire : si vous aimez quelque chose

SUR LES ÉTATS tiOiiXUOÎtf ADDITIOHS. 49'

» en Dieu , et que ce que vous aimez soit Dieu » ménite.y votre amour est filial : que si vous ima- » giaiez la vie éternelle cotJimê quelque autre )> chose différente du sou\ferain bien y qui est » Dieu même ; et que vous servissiez Dieu setile- » ment pour obtenir ( ce bien que vous croiriez » séparé de Dieu ; ) ce n'est point une servitude » véritable, ni un amour gratuit ». Parce que ce qui le rend gratuit , est, comme on a vu, qu^on n'attend ni on ne veut rien de Dieu, que lui* même pour toute récompense.

Par ces principes, il explique la nature de Tamour de Dieu, au chapitre vu qu'il finit en ces termes non moins remarquables (0. : « Pensez- ». vous qu'on vous commande d'aimer votre Dieu, 9 pour lui faire ou lui désirer quelque bien, et » non pas pour le désirer lui qui est votre bien ? 3> Vous ne l'aimez pas pour son bien, mais pour » le vôtre ; et vous l'aimez , parce qu'il est lui- » même votre bien. Car vous ne l'aimez pas pour » voti^ léen, afin que votre biei^ vienne de lui; » mais afin qu'il le soit lui-même ». Et un peu après, il se fait faire cette objection : « Quoique » je ne puisse lui rien donner, je fais ce que je » puis, et je lui désire du bien. Quel bien pou- » vez-vous lui désirer, puisque vous ne sauriez » trouver aucun bien hors de lui ? Il est lui seul » tout le bien ». D'où il tire cette conséquence : « Quand donc vous~ aimez Dieu , vous l'aimez » pour vous, et c'est votre bien que vous ^imez;

(0 Hug. à S. Fict, de Sacrum, lib. ii, part. Xllly cap. vu, tom» m , pag. 3o5.

49^ iNSTaucTioN sua lbs étav» b^oraison, etc. » et vous l'aimez pour votre bien ; parce qu'il est » lui-même votre bien que vous aimez. Quand » vous aimez la justice ^ pour qui raiDBtez*^vous? » pour elle 9 ou pour vous? Quand vous aimez la » sagesse, la vérité, et la bonté ; pour qui les ai* >^ mez-vous? pour elles, ou pour vous? La lu- » mière même, si douce et $i agréable aux yeux, a quand vous l'aimez, pour qui l'aimez -vous? » c'est pour vos yeux , ou pour vous-même. U en » est ainsi de votre Dieu. Quand vous l'aimez, » comprenez qu'il est lui-même votre bien. Or » qu'est-ce qu'aimer, si ce n'est désirer, vouloir » avoir, posséder et jouir » ? On connott la doctrine de saint Augustin , à ce discours d'un de ses enfans, d'un de ses religieux, d'un dje ses disci* pies. Elle est devenue si commune dans l'Eglbe, comme la suite le fera voir, qu'elle a été embras* sée par tous les docteurs anciens et nouveaux, qui tous, en ce point comme dans les autres, se sont glorifiés d'être humbles disciples d*un si grand maître.

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