A LA COUR
Cuoibien U est d'un Dlru dff M faire aimer de sa
eré.Tlure, de n'ealger d’elle que l'amour et de le prévenir. Effets sensibirs de son amour pour elle, dans les aitaissementedcsoD iacamation : son dessein decorK|uérir les eintr». Modèle qu'il nous fo«imlt de l'aoujur que nous devons avoir pour Dieu. Quel besoin Fbomme avait d’un médialmir pour rendre à son Dieu un culte diune de sa niajcslr. Toutes les qaalilés nêceasaires fe ce médiateur rassemblées en Jésust'Jirist. Pressant motif de iious uuir a lui pour aimer en lui, par lui et comme lui.
Sic Deus dileait mundam , ut l'iliam suum uDiitenitum
duret.
Dieu a (ant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique. Joao. lit, 16.
I.es Juifs infidèles et endurcis ont reproché nutrefois à notre Sauveur qu'élaiit • uu homme
• mortel , il ne craignait pas de se faire Dieu > et de s’attribuer un nom si auguste ; Tu homo cum sis, facis leipsum ■. Sur quoi saint Athanase remarque ’ que les miracles visibles pir lesquels il faisait connaître sa divinité, devaient leur ll>rmer la bouche; • et qu’au lieu de lui demander
• pourquoi étant homme il se faisait Dieu , ils dc- > valent luidemanderbien plutôt , pourquoi étant " Dieu il s’était fait homme? • Alors il leur aurait répondu : Dieu a tant aimé le monde! Ne demandez pas de raison d’une chose qui n’en peut avoir : l’amour de Dieu s’irriterait, si l’on chereliait autre part qu'en son propre fonds des raisons de son ouvrage ; et même , je le puis dire , il est bien aise, messieurs, qu’on n’y voie aucune raison , afin que rien n’y paraisse que ses saints et divins excès.
Par conséquent, chrétiens, ne perdons pas le temps aujourd'hui à trouver des raisons d’un si grand prodige; mais croyant simplement nvec l’apôtre saint Jean à l’immense charité que Dieu a pour nous , honorons le mystère du Verbe inearoé par un amour réciproque. La bienheureuse Marie est toute pénétrée de ce saint amour : elle porte un Dieu dans son cœur beaucoup plus intimement que dans ses entrailles; et le Saint- Esprit survenu en elle avec une telle abondance, fait qu’elle ne respire plus que laeharité. Demandons-lui tous ensemble une étincelle de ce feu sacré , en lui disant avec l’ange , Ave.
Il a plu à Dieu de sc faire aimer : et comme
' Joan. \ . 3S.
• episf. dt AVctffi. Sqnod. n* i, lom. i, pari, i,
il a vu la nature humaine toute de glace pour lu i , toute de flamme pour d’autres objets ; sachant de quel poids il est dans ce commerce d’eiffection de faire les premiers pas , surtout à une puissance souveraine , il n’a pas dédaigné de nous prévenir ni de faire toutes les avances en nous donnant son Fils unique , qui lui-méme se donne à nous pour nous attirer.
Il a plu à Dieu de se faire aimer : et parce que c’est le naturel de l'esprit humain, de recevoir les lumières pins facilement par les exemples que par les préceptes ; il a proposé au monde un Dieu aimant Dieu : afin que nous vissions , en ce beau modèle, quel est l’ordre, quelle est la mesure, quels sont les devoirs du saint amour, et jusques ou il doit porter la créature raisonnable.
Il a plu à Dieu de se faire aimer : et comme c'était peu à notre faiblesse de loi montrer un grand exemple , si on ne lui donnait en même temps un grand secours ; ce Jésus-Christ qui nous aime et qui nous apprend à aimer son Père , pour nous faciliter le chemin du divin amour, se présente lui-même à nous comme la voie qui nous y condu t : de sorte qu’ayant besoin de trois choses pour être réunis à Dieu , d’un attrait puissant, d’un parfait modèle , et d’une voie assurée ; Jésus- Christ nous offre tout, nous fait trouver tout en sa personne , et il nous est lui seul tout ensemble l'attrait qui nous gagne à l’amour de Dieu , le modèle qui nous montre les règles de l’amour de Dieu , la voie pour arriver à l'amour de Dieu : c’est-à-dire, si nous l’entendons, que nousdevons i premièrement ] nous donner à Dieu pour l’amour du Verbe Incarné, que nous devons en second lieu nous donner à Dieu à l’exemple du Verbe incarné, que nous devons en troisième lieu nous donner à Dieu par la voie et par l’entremise du Verbe incarné. C'est tout le devoir du chrétien ; c’est tout le sujet de ce discours.
PBBMIEB POINT.
La sagesse humaine demande souvent : Qu’est venu faire un Dieu sur la terre? pourquoi se cacher? pourquoi se couvrir? pourquoi anéantir sa majesté sainte pour vivre, pour converser, pour traiter avec les mortels 7 A cela je dis en un mot. C’est qu’il a dessein de se faire aimer. Que si l’on me presse encore et que l’on demande : Est-ce donc une œuvre si digne d’un Dieu que de se faire aimer de sa créature? ahi c’est ici, chrétiens, que je vous demande vos attentions, pendant que je tâche de développer les mystères de l’amour divin.
Oui ; c'est une œuvre très-digne d’un Dieu , de se faire aimer de sa créature : car le nom de Dieu est un nom de roi : • Roi des rois, Sci-
uiyitizuu uy
I)K L'AN.NOi>CIATIO.\,
I ya
• goeor des seijine irs ' , • c'est le nom du Dieu des armées. Et qui ne sait qu'un roi légitime doit régner par inclination? La crainte , l’espérance , riuclination , peuvent assujettir le cœur : la crainte servile donne un tyran à notre cœur ; l'espérance mercenaire , intéressée , nous donne un maître, ou, comme on dit, un patron ; mais l'amour soumis par devoir et engagé par inclination, donne A notre cœur un roi légitime. C'est pourquoi David plein de son amour : • Je vous
• exalterai , dit-il , ô mon Dieu , mon roi ; Je hé-
• nirsi votre nom aux siècles des siècles : > Exaltabo te, Deus meus rax; et àenedicam nominituo in saculutn, etin sceculumsœcuti'. Voyez comme son amour élève un trdne à son Dieu et le fait régner sur le cœur. Si donc Dieu est notre roi , ah I il est digne de lui de se faire aimer.
Mais laissons ce titre de roi , qui , tout grand et tout auguste qu'il est , exprime trop faiblement la majesté de notre Dieu. Parlons du titre de Dieu; et disons que le Dieu de tout l'univers ne devient notre Dieu en particulier, que par l'hommage de notre amour. Pourrai-je bien ici expliquer ce que je pense? L’amour est en quelque sorte le Dieu du cœur. Dieu est le premier principe et le moteur universel de toutes les créatures; c'est l'amour aussi qui fait remuer toutes les inclinations et les ressorts du cœur les plus tecrets : il est donc , ainsi que j'ai dit , en quelque sorte le Dieu du cœur, ou plutôt il en est l'idole qui usurpe l'empire de Dieu. Mais afin d'eropéchcr cette usurpation, U faut qu’il se soumette iui-méme à Dieu; afin que notre grand Dieu étant le Dieu de notre amour soit en même temps le Dieu de notre cœur, et que nous lui puissions dire avec David : Defecit caro mea et cor meum ; Deus cordis mei, et pars mea, Deus in œternum ’ : • Ah ! mon cœur languit après vous par
• le saint amour : vous êtes donc le Dieu de mon
• cœur; parce que vous régnez par mon amour, « et que vous régnez sur mon amour même. •
Entendez donc, chrétiens, quelle est la force de l’amour, et combien il est digne de Dieu de se faire aimer. C’est l’amour qui fait notre Dieu; parce c’est lui qui donne l'empire du cœur. C’est pourquoi Dieu commande avec tant d'ardeur ; ■ Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout
• votre cœur, de tout votre esprit, de toutes vos
• forces, de toute votre puissance*. ■ Pourquoi cet empressement de se faire aimer? C’est le seul tribut qu’il demande; et c’est la marque la plus
' Âpoe. XVII, H; xu, K.
* Pt. exuT, I.
* Pt. LXXII, 3fl.
* Drui. VI . 5.
illustre de sa souveraineté, de soa abondance, de sa grandeur inflnie. Car qui n’a liesoin de ricu ne demande rien aussi , sinon d'être aimé ; et c’est une marque visible de l'essentielle pauvreté de la créature, qu’elle soit obligée par son indigence de demander A ceux qui l'aiment autre chose que leur amour même. C’est donc le caractère d’un Dieu de n’exiger de nous que le pur amour; cl ne lui offrir que ce seul présent , c'est honorer sa plénitude. On ne peut rien lui donner, encore qu'on lui dpive tout ; on tire de son propre cœnr de quoi s’acquitter en aimant ; d’où il est aisé de comprendre que l'amour est le véritable tribut par kquel on peut reconnaître un Dieu infiniment abondant. Et ainsi ceux qui douteraient s'il est digne de Dieu de se fuire aimer, pourraient douter, par même raison , s'il est digne de Dieu d'être Dieu ; puisque le caractère de Dieu c’est de n’c.xiger rien de sa créature, sinon qu’elle l’adore par un saint amour. • C’est dans la piété que con- > siste tout le culte de Dieu; et on ne l'honorc, • dit saint Augustin ‘ , qu’en l'aimant ; • Dictas cultus Dei est, nec colitur iile niai amantlo.
Apres cela, chrétiens, quelqu'un peut-il s’étonner, si un Dieu descei\d pour se faire aimer? Qu’il se fosse homme, qu’il s’anéantisse, qu'il se couvre tout entier de chair et de sang; tout ce qui est indigne de Dieu devient digne de sa grandeur, aussitôt qu'il tend A le faire aimer. Il voit du plus haut du ciel toute la terre devenue un temple d'idoles : on élève de tous côtés autel contre autel , et on excite sa jalousie en adorant de faux dieux. Me croyez pas que je parle de ces idoles matérielles : les idoles dont je veux parler sont dans notre cœur. Tout ce que nous aimons désordonnément dans la créature; comme nous lui rendons par notre amour l’hommage de Dieu , nous lui donnons aussi la place de Dieu : parce que nous lui en rendons l’hommage, qui est l'amour même. Comme donc ce ne peut être qu’un amour profane qui érige en nos cœurs toutes les idoles; ce ne peut être que le saint amour qui rende A Dieu ses autels , et qui le fasse reconnaître en sa majesté.
S’il est ainsi , 6 Dieu vivant, venez attirer les cœurs; venez régner sur la terre; en un mot, faites qu’on vous aime : mais afin qu'on vous aime , aimez; afin qu'on vous trouve, chercliez; allii qu’on vous suive, prévenez. Voici un autre embarras; il s’élève une nouvelle diflicultc : qu'il suit digne de Dieu de se faire aimer; mais est-il digne de Dieu de prévenir l’amour de sa créature? ah! plutôt, que, pour honorer sa grandeur suprême, tous les cœurs languissent après lui, et
I ‘ s V«3. Epht. CSL, a" 45, I. Il, col 438.
rouu LA FÊTE
ni)n:s il se rendra lui-même à rmiiour ! Non , messieurs, il faut qu'il commenee, non-seulement à eause de notre faiblesse ([ui ne peut s'élever à lui (|u'étant attirée, mais à cause de sa {'rmideur; parce qu'il est de la dignité du premier être d'être le premier à aimer, et de préveuir les affections par une bonté suraliondante.
Je l'ai appris de saint Augustin, que l'amour pur, l'amour libéral, c'e t-a-dire, l'amour véritable, aje ne sais quoi de grand et de noble, qui ne veut naître que dans l'abondance et dans un cœur souverain. Pourquoi est fuit un coeur souverain? pour prévenir tous les cœurs par une bonté souveraine. Voiilez-voussavoir,ditcegrand liomme, quelle est l’affection véritable? C'est, (lit-il, ■ celle qui descend, et non celle qui re-
- monte ; celle qui vient de miséricorde , non celle
• qui vient de misère; celle qui coule de source et
- de plénitude, non celle qui sort d'elle-méme,
• pressée par son indigence : ■ Wi gralior amor estj ubi non asiuat indigentiœ siccilate, sed iibcrtale beneftcenliœ projluit'. Ainsi la place naturelle de l'affection , de la tendresse et de la pitié, c’est le cœurd'un souverain. Et comme Dieu est le souverain véritable ; de là vient que le cœur d'un Dieu est un cœurd'unc étendue infinie, toujours prêt à prévenir tous les cœurs, et plus pressé a donner par l'excès de sa miséricorde , que les autres à demander par l’excès de leur misère. Tel est le cœur d'un Dieu , et tel doit être le cœur de tous ceux qui le représentent. Il ne faut pas s'étonner si un cœur si tendre et si étendu fait volontiers toutes les avances, s'il u’attend pas qu'il soit prévenu; mais si lui-même aime le premier, comme dit l'apêtre saint Jean’, pour (xjiiserver sa dignité propre, cl marquer son indépendance dans la libéralité gratuite de son amour.
Voilà donc notre Souverain qui veut être aimé, et pour cela qui nous aime; pour attirer notre amour. Telle est son intime disposition : voyonsen les effets sensibles. Il nous donne son Fils unique ; il se rabaisse , et il nous élève ; il se dépouille , et il nous donne ; il perd en quelque sorte ce qu’il est , et il nous le communique. Comment perd-il ce qu'il est? Appauvrissement, etc. 11 est Dieu, et il craint de le paraître; il l'est, et vous IKUivez attendre de lui tout le secours que l’on peut espv'rer d'un Dieu. Mais il cache tous ses divins attributs sous une forme étrangère. [Il nous parle ainsi qu’] à Moïse , os a</ os ’ ; comme un ami à un ami. Approcliez avec la même franchise, avec la même liberté de cœur que si ce
' '*• f'otttfhis. rtfi. n* 7, J. vi , col. 267-
• I. JtMIH. l\ . JR.
• xM, n. \%MU. II.
n'était qu'un homme mortel. N'est-ce pas véritablement vouloir être aimé? n’cst-ce pas nous prévenir par un grand amour? Saint Augustin est admirable , et il avait bien pénétré toute la sainteté de ce mystère , quand il a dit qu’un Dieu s'est fait homme • par une bonté populaire , > populari quadam clemenlia '. Qu'est-ce tpi 'une bonté populaire? Elle nous parait, chrétiens, lorsqu'un grand, sans oublier ce qu'il est, se démet par condescendance, se dépouille , non point par faiblesse , mais par une facilité généreuse ; non pour laisser usurper son autorité, mais pour rendre sa bonté accessible, et parce qu’il veut faire naître une liberté qui n'ôte rien du respect , si ce n'est le trouble et l’étonnement, et cette première surprise que porte un éclat trop fort dans une àme inflrme. C'est ce qu'a fait le Dieu-Homme ; il s’est rendu populaire : sa sagesse devient sensible; sa majesté , tempérée ; sa grandeur, libre et familière.
Et que prétend-il, chrétiens, en se rabaissant de la sorte? pourquoi se défaire de ses foudres? pourquoi se dépouiller de sa majesté , de tout l’appareil de sa redoutable puissance? C’est qu'il y a des conquêtes de plus d'une sorte , et toutes ne sont pas sanglantes. Un prince justement irrité se jette sur les terres de son ennemi , et se les assujettit par la force. C'est une noble conquête ; mais elle coûte du sang, et une si dure nécessité doit faire gémir un cœur chrétien : ce n’est pas de celle-là que je veux parler. Sans répandre du sang, il se fait foire justice par la seule fermeté de son courage; et la renommée en vole bien laiu dans les empires étrangers ; c'est quelque chose encore de plus glorieux. Mais toutes les conquêtes ne se font pas sur les étrangers ; il n'y a rien do plus illustre que de faire une conquête paisible de son propre État , [que de] conquérir les cœurs. Ce royaume caché et intérieur [qui s’établit sur I’] homme intérieur, est d'une étendue infinie ; il y a tous les jours de nouvelles terres à gagner, de nouveaux paysà conquérir; et toujours autant de couronnes. O que cette conquête est digne d’un roi ! c'est celle de Jésus-Christ. Nous étions à lui par droit de naissance ; il nous veut encore acquérir par son saint amour. Regnum Dei intra ms es/’ : ‘Le royaume de Dieu est au dedans de • vous. •- Cet amour lui était dû par sa naissance et par ses bienfaits; il a voulu le mériter de nouveau, il n voulu engager les cœurs par des obligations particulières. Tanquumjiliis dico, dilatamini et ms^ : . Je vous parle comme à mes - enfants, étendez aussi pour moi votre cœur. •
' S. Aup. contra Acad. !lb. lit , n“ 12, I I , col. Sût.
’ Luc. svii, SI.
* H. Cor. VI, 13.
DE L’ANNOiNCIATIÜjN.
Tanquam filiis : non pas comme des esclaves, mais comme des enraots qui doivent aimer, dilatez en vous le règne de Dieu : ôtez les bornes de l'amour par l'amour de Jésus-Clirlst , qui n’a point donné de limites à celui qu'il a eu pour nous. Cet amour est libre, il est souverain : il veut qu’on le laisse agir dans toute son étendue', et qui le contraint tant soit peu , offense son indé()cndance. Il faut ou tout inonder ou se retirer tout entier. Un petit point dans le cœur [est de trop.] .Aimez autant que le mérite un Dieu- Homme; et pour cela, chrétiens, aimez dans toute l’étendue qu’a faite un Dieu-Homme.
SECOnO POIST.
Jésus-Christ[s’est rendu] semblable à noua, otin que nous lui fussions semblables; [il s’est uni à nous, afin de nous faire vivre de sa vie en nous animant de son esprit.] Si vous demandez maintenant quel est l’esprit de Jésus; il est bien aisé d’entendre que c’est l’esprit de la charité. U n Dieu n’aurait pas été aimé comme il le mérite, si un Dieu ne l’avait aimé : l’amour qu’on doit à un Dieu n’aurait pas eu un digne modelé, si un Dieu lui-mème n’avait été l’exemplaire. Venez donc apprendre de ce Dieu aimant, dans quelle étendue et dans quel esprit il faut aimer Dieu.
L’étendue de cet amour doit être infinie. L’amour de notre exemplaire, c’est une adhérence sans bornes à la sainte volonté du Père céleste. Ma nourriture, dit-il', c’est de faire la volonté de mon Pere , et d’accomplir son ouvrage. Aimer Dieu , c’est tout son emploi: Quæ ptacita sunt et fado semper'. Aimer Dieu, c’est tout sou plaisir: A'on quœro votuntatem mcam, sedvolunlatem ejiu qui misit me U Aimer Dieu , c'est tout son soutien : Meus dbus est ut fadam voluntatem ejus gui misit me. Il ne perd pas de vue un moment l’ordre de ses décrets éternels ; à tous moments II s’y abandonne sans réserve aucune. Je fais, dit-il, toujours ce qu’il veut. Aujourd’hui, dés le moment de sa conception , il commence ce saint exercice. « En entrant au
• monde, dit le saint apôtre * , il a dit : Les ho- « locaustes ne vous ont pas plu ; eh bien I me voici ,
• Seigneur, et je viens pour accomplir en tout vo-
• tre volonté. > En ce moment, chrétiens, toutes ses croix lui fureut montrées; il vit un dédain dans le cœur de Dieu pour les sacrifices des hommes : il voit une avidité dans le cœur de Dieu d’avoir une victime digne de lui , digne de sa sainteté , digne de sa justice , capable de porter
' Jnan. lY, 31.
* Hfui. Uli, 29.
* Ibifi %, .V»
' Hftr. X» 0. 7
tous ses traits et tous les crimes des hommes ; et qu’ensuite il allait être la seule victime. O Dieu, quel excès de peines ! et néanmoins , hardiment : Me voici. Seigneur; je viens pour accomplir votre volonté!
Chrétien , imite ce Dieu; adore en tout les décrets du Père : soit qu’il frappe, soit qu’il console; soit qu’il te couronne, soit qu’il te châtie; adore, embrasse sa volonté sainte. Mais en quel esprit? Ah! voici la perfection : en l’Esprit du Dieu incarné, dans un esprit d’agrément et de complaisance. Vous savez ce que c’est que la complaisance; on ne la connaît que trop à la cour : mais il faut apprendre d’un Dieu, quelle complaisance un Dieu mérite. En cette heure, dit l’évangéliste , Jésus se réjouit dans le Saint- Esprit, et il dit : « Je vous loue, ô Pere, Seigneur
■ du ciel et de la terre, de ce que vous avez ca- « ché ceci aux superbes , et que vous l’avez dé-
• couvert aux humbles '. • Et il ajoute dans un saint transport : « Oui , Père , parce qu’il a plu
■ ainsi devant vous. ■ Telle est la complaisance qu’exige de nous la souveraineté de notre Dieu , un accord, un consentement, un acquiescement éternel, un oui étemel , pour ainsi parler, non de notre bouche, mais de notre cœur, pour ses volontés adorables. C’est faire sa cour à Dieu , c’est l’adorer comme il le mérite , que de se donner à lui de la sorte.
Que faites-vous , esprits bienheureux , cour triomphante du Dieu désarmées? que faites-vous devant lui et à l’entour de sou trône? ils nous sont représentés dans l’Apocalypse ', disant toujours Amen devant Dieu; un Amen soumis et respectueux , dicté par une sainte complaisance. Amen, dans la langue sainte, c’est-à-dire, oui; mais un oui pressant et affirmatif, qui emporte l’acquiescement, ou plutôt, pour mieux dire, le cœur tout entier. C’est ainsi qu’on aime Dieu dans le ciel : ne le ferons-nous pas sur la terre? Église qui voyages en ce lieu d’exil , l’Église, la Jérusalem bienheureuse, tachère sœur, qui triomphe au ciel, chante à Dieu ce Oui, cet .irnen ; ne répondras-tu pas à ce divin chant, comme un second chœur de musique animé par la voix de Jésus-Christ même : ■ Oui, Père , puisqu’il a plu
• ainsi devant vous? - Quoi , nous qui sommes ncs pour la joie céleste , chanterons-nous le cantique des plaisirs mortels? C’est une langue barbare, dit suint Augustin’ , que nous apprenons dans l’exil : parlons le langage de notre patrie. En l’honneur de l’homme nouveau que le Saint- Esprit
< I.t4C. X, SI.
» Apvf. vil. 12.
3 y« Pt. CXXWl. ti’ 17, t. IV, col- I&21
Digiiijitîu uy vjuOgIt
POUR LA FÊTK
noos forme aujourd'hui, «chantons le nouveau
• cantique, le cantique de la nouvelle alliance : • Cantemus Domino canticum novum
Nous sommes, dit le saint apdtre, un commencement de la créature nouvelle de Dieu L'accomplissement de la création , c'est la vie des bienheureux; et c'est nous qui en sommes le commencement, inilium creaturœ ejus'. Nous devons donc commencer ce qui se consommera dans la vie future; et cet Amen éternel, que chantent les bienheureux dans la plénitude d'un amour jouissant , nous le devons chanter avec JésuS'Christ dans l'avidité d’un saint désir :
• Oui, Père, puisqu’il a plu ainsi devant vous. >
Modo cantal amoresuriens , tune canlabit amor fruene, dit saint Augustin Nous le devons chanter pour nous-mêmes , nous le devons chanter pour les autres. Car écoutez parler le Dieu- Homme, modèle du saint amour : • Oui , Père, r parce qu'il vous a plu toutes choses me
• sont données par mon Père > Il ne se réjouit
d'avoir tout en main , que pour donner tout à Dieu , et le faire régner sans bornes.
O rois , écoutez Jésus ; et apprenez de ce Roi de gloire , que vous ne devez avoir de cœur que pour aimer et faire aimer Dieu , de vie que pour faire vivre Dieu , de puissance que pour faire régner Dieu ; et enfln que toutes leschoses humaines ne vous ont été confiées que pour les rendre, les conserver, et pour les donner saintement à Dieu.
Mais , si ce Dieu nous délaisse ; mais , si ce Dieu nous persécute ; mais , si ce Dieu nous accable , faut-il encore lui rendre cette complaisance? Oui , toqjours sans fin, sans relâche. Il est vrai, 6 homme de bien , je te vols souvent délaissé ; tes affaires vont en décadence; ta pauvre famille éplorée semble n’avoir plus de secours; Dieu même te livre à tes ennemis , et paraît te regarder d'un œil irrité. Ton cœur est prêt de lut dire avec David : • O Dieul pourquoi vous êtes-'ous
• retiré si loin 7 vous me dédaignez dans l'occa-
• sion , lorsque j’ai le plus besoin de votre se-
• cours ; dans l'afiliction , dans l'angoisse : > f/t quid, Domine, recessisti longe, despicis in opportunitatibua , in tributatione ^ î
Eist-il possible, ô Dieu vivant? êtes-vous de ces amis infidèles qui abandonnent dans les disgrâces, qui tournent le dos dans raffliction? Ne le crois pas, homme juste : cette persécution, c’est une épreuve; cet abandon, c’est un attrait ; ce délaissement , c'est une grâce. I mite cet IIomme-Dicu , notre original et notre exemplaire ,
' P$. XCT, I.
S Jac I, JA.
• .Wwi. CCLVI. D* 8, t T, col. 1065.
* Luc. X , Si , 23.
» Ps. IX 22.
qui tout délaissé, tout abandonné; apres avoir dit ces mots pour s'en plaindre avec amertume : « Pourquoi me délais.sez-vous ■? « se rejette luimême, d'un dernier effort, entre ces mains qui le repoussent. ■ O Père 1 je remets , dit-il , mon « esprit entre vos mains '. > Ainsi obstine-toi, chrétien, obstine-toi saintement, quoique délaissé, quoique abandonné , à te rejeter avec confiance entre les mains de ton Dieu : oui , même entre ces mains qui te frappent : oui, même entre ces mains qui te foudroient : oui, même entre ces mains qui le repoussent pour t'attirer davantage. Si ton cœur ne te suffit pas pour faire un tel sacrifice , prends le cœur d'un Dieu incarné, d'un Dieu accablé, d'un Dieu délaissé; et de toute la force de ce cœur divin, perds-toi dans l'ablme du saint amour. Ah! cette perte, c’e.st ton salut; et cette mort, c'est ta vie.
THOISIÈHE POIKT.
Ce serait ici, chrétiens, qu’après vous avoir fait voir que l'attrait du divin amour, c'est d'aimer pour Jésus-Christ, que le modèle du divin amour, c’est d’aimer comme Jésus-Christ ; il faudrait encore vous expliquer que la consommation du divin amour, c’est d’aimer en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Mais les deux premières parties m'ayant insensiblement emporté le temps , je n’ai que ce mot à dire.
Je voulais donc, messieurs, vous représenter que , Dieu pour rappeler toutes choses au mystère de son unité , a établi l'homme le médiateur de toute la nature visible ; et Jésus-Christ Oieu-llomnie seul médiateur de toute la nature humaine. Ce mystère est grand, je l'avoue, chrétiens , et mériterait un plus long discours. Mais , quoique je ne puisse en donner une idée bien nette, j'en dirai assez, si je puis, pour faire admirer le conseil de Dieu.
L'hommedonc est établi le médiateur de la nature visible. Toute la nature veut honorer Dieu et adorer son principe, autant qu’elle en est capable : la créature insensible , la créature privée do raison, n’a point de cœur pour l'aimer, ni d'intelligence pour le connaître : • ainsi, ne pouvant
• connaître, tout ce qu’elle peut, dit saint Au-
• gustin , c'est de se présenter ella-même à nous , « pour être du moins connue , et nous faire con- « naître son divin auteur : » Quoe cum cognoscere non posait, quasi innotescere velle evidelur^. Elle ne peut voir, elle se montre; elle ne peut aimer, elle nous y presse : et ce Dieu qu’elle u'entend pas , elle ne nous permet pas de l'igno-
* MaUh. xivll, 46. Ps. XXI, 3, etc.
I ’ twr. XXIII. 46. P*. XXI, 6.
1 > üe Civ. üei , lib. XI , cap. xxvil , n* 3 , I. . il , ool. 333
DE L’ANNONCIATION
rer. C'est ainsi qu'imparfaitemeDt et à sa manière , elle glorifle le Père céleste. Mais afin qu'elle consomme son adoration , l'homme doit être son médiateur: c'està lui èpréterune voix, une intelligence, un cœur tout brûlant d'amourû toute la nature visible , afin qu’elle aime en lui et par lui la beauté invisible de son créateur. C'est pourquoi il est mis au milieu du monde,industrieux abrégé du monde, petit monde dans le grand monde ; ou plutôt, dit saint Grégoire de Nazianze ', • grand monde dans le petit monde : > parce qu’encore que selon le corps il soit renfermé dans le monde, il a un esprit et un cœur qui est plus grand que le monde; afin que contemplant l'univers entier, et le ramassant en lui-méme, il l’offre, il le sanctifie, il le consacre au Dieu vivant : si bien qu’il n'est le contemplateur et le mystérieux abrégé de la nature visible, qu'afin d'étre pour elle, par un saint amonr, le prêtre et l'adorateur de la nature invisible et intellectuelle.
Mais, ne nous perdons pas, chrétiens, dans ecs hautes spéculations ; et disons que l’homme , ce médiateur de la nature visible, avait lui-méme besoin d’un médiateur. La nature visible ne pouvait aimer, et pour cela elle avait besoin d'un médiateur pour retourner à son Dieu. La nature humaine peut bien aimer, mais elle ne peut aimer dignement. Il fallait donc lui donner on médiateur aimant Dieu comme il est aimable , adorant Dieu autant qu'il est adorable ; afin qu'en lui et par lui nous pussions rendre à Dieu notre Père un hommage, un culte, une adoration , un amour digne de sa mgjesté. C'est , messieurs, ce médiateur qui nous est formé aujourd'hui par le Saint-Esprit dans les entrailles de Marie. Réjouis-toi , A nature humaine : tu prêtes ton cœur au monde visible pour aimer son Créateur tout-puissant , et Jésus-Christ te prête le sien , pour aimer dignement celui qui ne peut être dignement aimé que par un autre lui-méme. Laissons-nous donc gagner par ce Dieu aimant ; aimons comme ce Dieu aimant : aimons par ce Dieu aimant.
Que croyez- vous, chrétiens, que fait aujourd'hui la divine vierge toute pleine de Jésus- Christ? Elle l'offre sans cesse au Père céleste : et après avoir épuisé son cœur, rougissant de la pauvreté de l'amour de la créature pour l’immense bonté de son Dieu ; pour suppléer à ce défaut , pour compenser ce qui manque , elle offre au Père céleste toute l'immensité de l’amour et toute l'étendue du cœur d’un Dieu-Homme. Faisons ainsi , chrétiens* unissons-nous à Jésus , ai-
mons en Jésus , aimons par Jésus. Mais , û Dieu ! quelle pureté 1 ô Dieu, quel dégagement pour nous unir an cœur de Jésus ! O créatures, idoles honteuses, retirez-vous de ce cœur qui veut aimer Dieu par Jésus-Christ : ombres, fantômes, dissipez-vous en présence de la vérité. Voici i’amour véritable qui veut entrer dans ce cœur ; amour faux, amour trompeur, veux-tu tenir devant lui 7
Chrétiens, rejetterez-vous l’amour d’un Dieu- Homme, qui vous presse, qui veut remplir votre cœur, pour unir votre cœur au sien, et faire de tous les cœurs une même victime du saint amour? Vive l'Éternel, mes frères, je ne puis souffrir cette indignité : je veux arracher ce cœur de tous les plaisirs qui l'enchantent , de toutes les créatures qui le captivent. O Dieu, quelle violence d’arracher un cœur de ce qu’il aime! il en gémit amèrement; mais quoique la victime se plaigne et se débatte devant les autels, il n’en faut pas moins achever le sacrifice du Dieu vivant. Que je t’égorge devant Dieu , ô cœur profane! pour mettre en fa place un cœur chri'tien. Eh quoi! ne me permettrez-vous pas encore un soupir, encore une complaisance? Nul soupir, nulle complaisance que pour Jésus-Christ et par Jc.sus-Christ. Hé donc, faudra-t-il éteindre jusqu'à cette légère étincelle? Sans doute, puisque la flamme tout entière m’y parait encore vivante. O dénùment d’un cœur chrétien ! pourronsnous bien nous résoudre à ce sacrifice? Un Dieu- Homme, un Dieu incarné, un Dieu se donnant à nous daus l'eucharistie, en la vérité de sa chair et en la plénitude de son Esprit, le mérite bien.
Venez donc, ô divin Jésus! venez consumer ce cœur. Tirez-nous après vos parfums ; tirez les grands, tirez les petits; tirez les rnis, tirez les sujets : tirez surtout , ô Jésus! le cœur de notre monarque, lequel en se donnant tout à fait à vous, ferme comme il est, constant comme il est, est capable de vous entraîner toutes choses, et de vous faire régner par tout l'univers. Ainsi soit-il.
■ Oral. XUI, 0* IS, t I, p. gso
POUR LA FÊTE
TROISIÈME SERMON
POlll
LA FÊTE DE L’ANNONCIATION
Combien admirable» et rxlraurdinaires 1rs alkaUaeinent» dn Dieu-Homme. Pourquoi U*» moyrn» les plus eftirAcn que Dieu a d'établir ta gloire, »e trouvent iieecs»airemei)t Joint» avec la l>a».'<>eMe. Amour que Dieu a pour l'humilité : qiirlle part elle a dans le mystère de notre réparation. Anllquilé de la promesse de notre salut. Rapports admirables de Marie avec Ève.
Creavit Dominns novum an|)er terrain : femina circumdabit virmn.
Lt Setgneur a créé une nouveauté tur la terre : une femme concevra un homme. Jerem. xxxi, 22.
De ce grand et épouvantable débris, où In raison humaine, ayant fait naufrage, a perdu tout d'un coup toutes ses richesses, et particulièrement la vérité pour laquelle Dieu l'avait formée; il est resté dans l’esprit des hommes un désir vague et inquiet d’en découvrir quelque vestige , et c'est ce qui a fait naître daus tous les hommes un amour incroyable de la nouveauté. Cet amour de la nouveauté parait au monde en plus d’une forme , exerce les esprits de plus d’une sorte. Il se contente de pousser les uns à ramasser dans un cabinet mille raretés étrangères; et les autres, qu’il trouve plus vifs et plus capables d’invention , il les épuise par de grands efforts pour trouver ou quelque adresse Inconnue dans les ouvrages de l'art, ou quelque rafllnement inusité dans la conduite des affaires, ou quelque secret inouï dans l'ordre de la nature ; cniln, pour n’enlrer pas plus avant dans cette matière inlînie, je me contenterai de vous dire du désir de la nouveauté , qu’il n’est point dans le monde d’appét plus trompeur, ni d’amusement plus universel , ni de curiosité moins bornée que celle de la nouveauté. Pour guérir cette maladie, qui travaille si étrangement la nature humaine , Dieu nous présente aussi dans son Écriture des nouveautés saintes et des curiosités fructueuses : et le mystère de cette journée en est une preuve invincible. Le prophète nous en a parlé comme d’une nouveauté surprenante : Creavil Dominas novum super terram : et comme il prépare nos attentions à quelque chose d’extraordinaire, il nous oblige plus que jamais à demander par la mère le secours du Fils; et d’ailleurs c’est aujourd’hui le jour véritable d’employer envers cette Vierge la salutation angélique , et de lui dire avec Gabriel : Ave.
Dans cet empressement universel de toutes les conditions et de tous les iges pour la gloire et pour la grandeur, il faut avouer, chrétiens, qu'une I
véritable modération est une nouveauté extraordinaire, et dont le monde voit si peu d'exemples, qu’il la pourrait justement compter parmi ses raretés les plus précieuses. Mais si c'est uu spectacle si nouveau de voir les hommes se contenir dans leur naturelle bassesse , ce sera une nouveauté bien plus admirable de voir un Dieu se dépouiller de sa souveraine grandeur, et descendre du haut de son tréne par un anéantissement volontaire. C’est, messieurs, cette nouveauté que l'Église nous représente dans le myslère du Verbe fait chair, et c'est cc qui fait dire à notre prophète : Creavit Dominas novum super terram. Dieu a fait dans le monde une nouveauté, lorsqu'il y a envoyé son Fils humilié et anéanti.
Et en effet je remarque dans cet abaissement du Dieu-Homme deux choses tout à fait extraordinaires. Dieu est le Seigneur des seigneurs, et ne voit rien au-dessus de lui : Dieu est unique dans sa grandeur, et ne voit rien autour de lui qui l’égale. Et voici , 6 nouveauté surprenante ! que celui qui n’a rien au-dessus de lui se fait sujet et se donne un maître ; celui que rien ue peut égaler se fait homme et se donne des compagnons : cc Fils dans l’éternité égal à son Père , s’engage ù devenir sujet de son Père; ce Fils, relevé Innnimcnt au-dessus des hommes , sc met en égalité avec les hommes. Quelle nouveauté, chrétiens! et n’est-cc pas avec raison que le prophète s'écrie que Dieu a fait une nouveauté ? O Père céleste! fl hommes mortels! vous recevez aujourd'hui un honneur nouveau dont je ne puis parler sans étonnement. Père , vous n'avez jamais eu un tel sujet : hommes, vous n’avez jamais eu un tel associé.
Venez , mes frères , venez tous ensemble com • templer cette nouveauté que le Seigneur a créée aujourd’hui; mais en admirant ce nouveau mystère que nous annonce le saint prophète , n’oublions pas ce qu’il y tqoute : > qu’une femme cun- • cevra un fils : • femina citcumdabit virum ; et apprenant, de ces paroles mystiques, que la bienheureuse Marie a été appelée en société de cet ouvrage admirable : pour la comprendre dans cette fête à laquelle nous savons qu'elle a tant de part, disons que ce Dieu, qui se fait sujet, l’a choisie pour être le temple où il rend à son Pere son premier hommage ; et que ce Dieu , qui s’unit aux hommes, l’a choisie comme le canal par lequel il sedonuc à eux. Et afin de nous expliquer eu termes plus clairs, considérons attentivement combien Dieu honore cette sainte Vierge , en ce que c’est en elle qu’il s'anéantit et devient soumis à son Père : c’est ce que nous dirons dans le premier point ; en ce que c’est par elle qu’il se com-
DE L’ANNONCIATION
mnnique et entre en société avec les hommes : c'est ce que nous verrons dans le second. Et voilà en peu de paroles le partage de ce discours, pour lequel je vous demande vos attentions.
PBEMIER POIVT.
C’est une vérité assez surprenante et néanmoins très-indubitable que dans les moyens infinis que Dieu a d’établir sa gloire , le plus efficace de tous se trouve joint nécessairement avec la bassesse. Il peut renverser toute la nature , il peut faire voir sa puissance aux hommes par mille nouveaux miracles; mais, par un secret merveilleux, il ne peut jamais porter sa grandeur plus haut, que lorsqu'il s'abaisse et s’humilie. Voici une nouveauté bien étrange : je ne sais si tout le monde entend ma pensée ; mais la preuve de ce que j’avance parait bien évidemment dans notre mystère. Saint Thomas a trèsbien prouvé ‘ que le plus grand ouvrage de Dieu, c’est de s’unir personnellement à la créature comme il a fait dans l’incarnation. Et sans m'arrêter à toutes ses preuves, qu’il vaut mieux laisser à l’école, parce qu'elles nous emporteraient ici trop de temps, il n'y a personne qui n’entende assez que Dieu, dans toute l’étendue de sa puissance qui n'a point de Immes, ne pouvait rien faire de plus relevé que de donner an monde un Dieu-Homme, un Dieu incarné. Domine, opiis luum * : - C'est là. Seigneur, votre grand ou-
• vrage, • et je ne crains point d’assurer que vous
ne pouvez rien faire de plus admirable. Que si c’est là son plus grand ouvrage, c’est aussi par conséquent sa plus grande gloire. Cette conséqnence est certaine, parce que Dieu ne se glorifie que dans ses ouvrages : Lœtabitur Dominas in operibus suis ^ • Le Seigneur se rt-Jouira dans
• ses œuvTCS. • Or ce miracle si grand et si magni flqne. Dieu ne le pouvait faire qu’en se rabaissant ; selon ce que dit l’apôtre saint Paul ‘ : Exinaniml semetipsum ; • Il s'est lui-mème épuisé
• et anéanti , en prenant la forme d’esclave. -
Disons donc avec le prophète ; Dieu a fait une nouveauté. Quelle nouveauté a-t-il faite? Il a voulu porter sa grandeur en son plus haut point ; pour cela il s’est rabaissé ; il a voulu nous montrer sa gloire dans sa plus grande lumière , vidimus gloriam yus; et pour cela il s'est revêtu de notre faiblesse : Et habitavit in nobis; et vidimus gloriam ejus Jamais il ne s'est vu plus de gloire , parce qu'il ne s'est Jamais vu plus de bassesse.
• II! pari. Qwest, l, art. I
’ llabac. IN , 1.
• PKüipp. fl , 7.
• Joan. I, 14.
Ne croyez pas, mes frères, que je vous prêche mijourd'bui cette nouveauté, pour repaître seulement vos esprits par une méditation vaine et curieuse : loin de cette chaire de tels sentiments! Ce que je prétends, par tout ce discours, c'est de vous faire aimer l’humilité sainte, cette vertu fondamentale du christianisme; je prétends, dis-je, vous la faire aimer, en vous montrant l'amour que Dieu a pour elle. Il ne peut pas trouver l'humilité en lui-même : car sa souveraine grandeur ne lui permet pas de s'abaisser, demeurant en sa propre nature; il faut qu'il agisse toujours en Dieu, et par conséviuent qu’il soit toujours grand. Mais ce qu'il ne peut pas trouver en lui-même , il le cherche dans une nature étrangère. Cette nnttire infinimetit abondante ne refuse point d'aller à l'ctnprunt : pourquoi? Pour s'enrichir par l'Iiumilité. C’est ce que le Fils de Dieu vient chercher au monde; c'est pour cette raison qu'il se fait homme, afin que son Père voie en sa personne un Dieu soumis et obéissant.
Et que ce soit là son dessein , mes frères , vous le pouvez aisé'ment juger par le premier acte qu'il fit en venant an monde au moment de sa bienheureuse incarnation. Peut-être serez-vous bien aises d'apprendre aujourd’hui quel fut le premier acte de cet Dieu-Homme, quelle fut sa première pensée et le premier mouvement de sa volonté? Je réponds, et je ne crains point de vous assurer que ce fut un acte d'obéissance. Par où ai-je appris ce secret, qui m’a découvert ce mystère? C'est le grand apôtre, c’est saint Paul lui-même, dans la divine épltre aux Hébreux, où il parle ainsi du Fils de Dieu : « Entrant au
• monde il a dit : > Ingrédient ; voilà, mes frères, ce que nous cherchons, ce qu'a dit le Fils de Dieu en entrant au monde; et par ce qu’il a dit nous savons ce qu’il pense. Donc entrant au monde , il a dit ; Père , • les holocaustes et les sa- « crifices pour le péché ne vous ont pas plu : » Holocaulomata pro peccato non tibi placuemnt;
• alors j'ai dit : J'irai moi-même; • pourquoi?
• pour accomplir, ô Dieu I votre volonté : > Tune dixi, Ecce l'enio; in capile libri scriptum est de me, ut faciam. Dette, volunlatem tuam ■. N'est-ce pas nous dire en termes formels que le premier acte du Fils de Dieu c’est un acte desoumission et d’humilité, et qu’il est descendu du ciel en la terre pour pratiquer l'obéissance : Ecce venio, ut faciam, Deus, voluntatem tuam?
Mais poussons encore plus loiu, et voyons combien Dieu aime l’humilité. O divin acte d'obéissauce , par lequel Jésus-Christ commence sa
' Zfelr. X, 6, «, 7.
POUR LA FETE
vie ; nouveau sacrifice d'un Dieu Bonmis , en quel tempie serez- vous offert au Père cternei? où est- ce qu'on verra ia première fois cet auguste , cet admirabie spectacie d'un Dieu humiiié et obéissant? Ah! ce sera dans ies entraides de ia sainte Vierge ; ce sera ie tempie, ce sera l'autel où Jésus consacrera 4 son Père les premiers vœux de l'obéissance. Et d'ou vient , ô divin Sauveur! que vous choisissez cette Vierge pour être le temple sacré où vous rendrez à votre Père céleste vos premières adorations avec une humilité si profonde? C’est l'amour de l'humilité qui l'y oblige ; c'est à cause qne ce divin temple est bâti sur l'humilité , sanctifié par l'humilité. Le Verbe abaissé et humilié a voulu que l'humilité préparât sou temple, et il n’y a point pour lui de demeure nu monde, sinon celle que l'humilité aura consacrée.
Le voulez-vous voir par l’Ecriture, renouvelez , me.ssleurs , vos attentions pour y voir que l'humilité de Marie a mis la dernière disposition que le Fils de Dieu attendait pour établir sa demeure en ce nouveau temple. Je remarque, dans l’Évangile de ce Jour, que dans cet admirable entretien de la sainte Vierge avec l'ange; elle ne lui parle que deux fols. Mais , 6 admirables paroles! Dieu a voulu qu'en ces deux réponses nous vissions paraître dans un grand éclat deux vertus d'une beauté souveraine , et capables de charmer le cœnr de Dieu même : l’une est la pureté virginale; l'autre, une humilité très-profonde.
L’ange Gabriel annonce à Marie qu’elle concevra le Fils du Très-Haut , le roi et le libérateur d'Israël. Qui pourrait s'imaginer, chrétiens, qu’une femme pôt être troublée d’une si heureuse nouvelle? Quelle espérance plus glorieuse lui peut-on donner? quelle promesse pins magnifique? mais quelle assurance plus grande, puisque c’est un ange qui lui parle de la part de Dieu? Et néanmoins Marie est troublée; elle craint, elle hésite : peu s’en faut qu'elle ne réponde que la chose ne se peut faire : • Comment cela se . pourrait-il faire, puisque j'ai résolu de demeu- . rer vierge? • QuomoJo •? Voyez , mes frères, qu’elle s’inquiète pour sa pureté virginale. Si je conçois le Fils du Très-Haut, ce me sera, èla vérité, une grande gloire; mais, ô sainte virginité ! que deviendrez-vous? je ne puis consentir à vous perdre. O pureté admirable, qui n est pas seulement é l’épreuve de toutes les promesses des hommes; mais encore, et voici bien plus, de toutes les promesses de Dieu! Qu’attendezvous, 4 Verbe divin, chaste amateur des âmes pudiques? qu’est-ce qui vous fera venir sur ia terre, si cette pureté ne vous y attire? Atten-
t lue. I, 3t.
dez, attendez; son heure n'est pas encore arrivée, et son temple n'a pas reçu sa dernière disposition.
En effet, l'ange répond à Marie : • Le Saint-
• Esprit surviendra en vous : • Spihlus sanctus surperveniet in le Il surviendra, dit-il; il n'était donc pas encore venu. Telle est la première parole de la sainte Vierge, qui a été prononcée par la pureté. Écoutez maintenant la seconde : Acre ancilla Domini, fiat mihi secundum verbum tuum ’ : « Voici la servante du Seigneur, « qu'il me soit fait selon ta parole. • Vous voyez assez de vous-même , sans qu’il soit nécessaire que je vous le dise , que c'est l'humilité qui parle en ce lieu ; voilà le langage de l'obéissance. Marie ne s'élève pas par sa nouvelle dignité de mère de Dieu ; et sans se laisser emporter aux transports d'une joie si juste, elle déclare seulement sa soumission. Et aussitét les deux sont ouverts, tous les torrents des grâces tombent sur Marie, l’inondation du Saint-Esprit la pénètre toute : le Verbe se fait un corps de son sang trèspur; « le Père la couvre de sa vertu : • Virtus AlUssimi obumbrabit Ubi J; et ce Fils qu'il engendre toujours dans son sein, parce qu'il est si grand, si immense, si je puis parler de la sorte, qu'il n’y a que l'infinité du sein paternel qui soit capable de le contenir, il l’engendre dans le sein de la sainte Vierge. Comment s’est pu faire un si grand miracle? C'est que l’humilité l’a rendue capable de contenir l'immensité même. C’est à cause de l'humilité, 6 heureuse Vierge! que vous recevra en vous. In première, celui qui est destiné pour tout le monde, qui a été promis et attendu tant de siècles : Ecce Domini mei per tanta rétro scecula promissum , prima suscipere mereris adventum Vous devenez le temple d’un Dieu incarné, et l’humilité qui vous a remplie lui rend cette demeure si agréable, que par une grâce particulière il veut que • vous possé-
• diez toute seule, durant l'espace de neuf mois
• entiers, l’espéranec de la terre , la gloire des « siècles, le bien commun de tout l’univers ; • Spem terrarum, decus sœculorum, commune omnium gaudium peculiari munere sola po.t.tides *. Tant il est vrai que l’humilité est la source de toutes les grâces , et qu'elle seule peut attirer Jésus-Christ eu nous.
Ah! je ne m'étonne pas, chrétiens, si Dieu parait, si fort éloigné des hommes, ni s'il retire le nous ses miséricordes ; c'est que l'humilité est
• lue. 1 , 3S.
* /Aift. 3M.
} IbiJ. U.
» Ettfeb. Homil. Il, àt yativit. Domin. Bibliol. Pair. Lufd. t. VI , p. 030.
» /if./, p. 631
DE L’ANNONCIATION
bannie du monde. Un homme hnmble ; Je l’ai déjà dit , mais il faut le redire encore; un homme retenu et modeste, c’est une rareté presque inouïe. Hé bien, 'néant superbe, que faut-il pour te rabaisser, si uu Dieu anéanti n'y suflit pas? Il n'a rien au-dessus de lui, et il se donne un maître en se faisant homme : et toi , resserré de toutes parts dans les chaînes de ta dépendance , tu ne peux prendre un esprit soumis I Mais peutêtre que vous me direz ; Je suis si souple, je suis si soumis; je fais ma cour si adroitement, et je sais si bien m'abaisser.... Ah I ne croyez pas m'imposer par cette apparence modeste. Est-ce que je ne vois pas clairement que tu ne te soumets que par un principe d’orgueil ? est-ce que je ne lis pas dans ton coeur que tu ne t'abaisses sons ceux que l’on nomme les tout-puissants, tant la vanité est aveugle! qu'afln de dominer sur les autres? Il faut que l’orgueil soit enraciné bien profondément dans vos êmes , puisque même vous ne pouvez vous humilier que par un sentiment d’arrogance. Mais cette arrogance que vous nous cachez, parce qu'elle nuirait à votre fortune ; s’il vient à luire sur vous un petit rayon de faveur, paraîtra bientét dans toute sa force.
O cœur plus léger que la paille! cette prospérité inopinée t'emporte jusqu’à ne pouvoir plus te reconnaître. Et comment as-tu si fort oublié et In boue dont tu sors peut-être , et toutes les faiblesses qui t’environnent! Rentre , ô superbe, dans ton néant; et apprends de la sainte Vierge à ne te pas laisser éblouir par l'éclat et par la douceur d’une grandeur nouvelle et imprévue. Cette haute dignité de mère de Dieu ne fait que l'abaisser davantage; mais cet abaissement fait sa gloire. Dieu ravi d’une humilité si profonde , vient lui-même s'humilier dans ses entrailles; mais ce n'est pas encore toute sa grandeur. Si ce Dieu résolu de s’anéantir, veut s'anéantir dans Marie ; ce même Dieu qui veut se donner aux hommes , leur fait ce présent par Marie : c'est cc que j'ai à vous dire dans ce second point , qui finira bientôt ce discours.
SEcoan POINT.
Voici, messieurs, une nouveauté qui n'est pas moins surprenante que la première ; et si vous avez été étonnés de voir un Souverain qui se fuit sujet , je crois que vous ne le serez pas moins de voir rÙnique et l'incomparable qui se donne des compagnons , et qui entre en société avec les hommes : Et habitavit in nobis : c'est le mystère de cette journée. Pourbienentendre cette nouveauté, formez- vous en votre esprit une forte idée de cette parfaite unité de Dieu qui le rend infini, ineommunicable , et unique en tout ce qu’il est. Il est
le seul sage, le seul bienheureux. Roi des rois. Seigneur des seigneurs, unique en sa majesté, inaccessible en son trône, incomparableen s:i puissance. I-es hommes n’ont point de termes assez énergiques pour parler dignement de cette unité ; et voici néanmoins, messieurs, des paroles de Tertullien qui nous en donnent, ce me semble, une grande idée , autant que le peut permettre la faiblesse humaine. Il appelle Dieu • le souverain
• grand, a summum magnum : • mais il n’est a souverain , dit-il qu’à cause qu’il surmonte tout « lercste, a summum'victoria sua constat ‘ . • Et a ainsi , ne souffrant rien qui l'égale , il laisse tela lement au-des.sous de soi tout ce qu’on pourrait a mettre à l'égal de lui , qu'il se fait lui-méme une
• solitude par la singularité de son excellence : • atqur ex defectione œmuli sotitudinem guamdnm de singularitate prceslantioe sucB possidens, unicum est'.
Voilà une manière de parler étrange : mais cet homme, accoutumé aux expressions fortes , semble chercher des termes nouveaux , pour parler d'unegrandeur qui n’a point d’exemple. Est-il rien de plus majestueux ni de plus auguste que cette solitude de Dieu? Pour mol je me représente, messieurs , cette Majesté infinie toute resserrée en elle-même , cachée dans ses propres lumières , séparée de toutes choses par sa propre étendue, qui ne ressemble pas les grandeurs humaines, ou il y a toujours quelque faible , où ce qui s'élève d'un côté s’abaisse de l’autre; mais qui est de tous eôtés également forte et également lnaeee.ssible. Qui ne s’étonnerait donc , chrétiens , de voir cet Unique, cet Incomparable , qui sort de cette auguste solitude pour se faire des compagnons ; ô nouveauté admirable! et encore quels compagnons ; des hommes mortels et pécheurs? Dion nngelos apprehendit^ : « Il ne s’est point arrêté « aux anges, • quoiqu'ils fussent pour ainsi dire les plus proches de son voisinage. Il est venu à pas de géant, sautant, dit l'Écriture^, toutes les
• montagnes, > c'est-à-dire, passant tous les chœurs des anges ; il a eherché la nature humaine , que sa mortalité avait reléguée au plus bas étage de l’univers , et qui avait encore ajouté l'éloignement du péché à l'inégalité de la eondition ; néanmoins il se l’est unie, AppreAendiI/ill'asaisieen l’âme et au corps, il s’est fait une chair semblable à la nôtre. Enfin, ô bonté! ô miséricorde! enfin ce Dieu en devenant homme, «afin que nous entrions « en société avec lui , » ut et nos societatem habeamus cum eo ‘ , est venu traiter d’égal avec
» s4d\>tr». Marcion. lib. I, D* 3.
* Ihid. n* 4.
* Hcbr. Il, 16.
* VuHt. Il , 6.
* I. Jtfon. 1,3,8.
POUR LA FETE
nous , l'I cela pour nous donner le moyen de traiter dVgal avec lui : Ex œquo agebat Pcus cum homine, ut homo agere ex œquo cum Deo possel’. Chrétiens, quelle nouveautéi qui a jamais ouï un pareil mirale? ■> Quelle naliun de la terre . a des dieux qui s'approchent d'elle, comme . notre Dieu s’approehc de nous’? »
U ne telle condescendance mériterait bien, chrétiens, d’occuper plus longtemps nos esprits, si le mystère de cette journée ne m'obligeait a jeter les veux sur la bienheureuse Marie. Vousavezvuun Dieu qui se donne à nous; c’est un grand bonheur pour notre nature : mais quelle gloire pour la sainte Vierge, qu’il se donne à nous par son entremise! C'est par elle qu'il entreau monde, c'est par elle qu'il lie avec nous cette société bienheureuse. Non content de l’avoir choisie pour ce ministère , il envoie un des premiers de ses anges pour lui en porter la parole, et comme pour demander son consentement. Chrétiens, quel estoc mystère? tâchons d’en découvrir le secret; et lisons-le dans l’ordre des décrets de Dieu , selon que Dieu nous les a révélés.
J'ai appris par son Écriture et par le consentenvent unanime de tous les siècles, que dans le rrystére adorable de la rédemption de notre natme , c'était une résolution déterminée de la Providence divine, de faire servir à notre salut tout ce qui avait été employé â notre ruine. N'e me demandez pas ici les raisons de ce conseil admirable, qu’il serait trop long de vous expliquer; et contentez-vous d'entendre en un mot , que par une charitable émulation Dieu a vouiu détruire notre ennemi, en lui renversant sur la tète ses propres machines, et le défaisant, pour ainsi dire , par ses propres armes.
C'est pourquoi la foi nous enseigne que si un homme nous perd, un homme nous sauve; la raort règne dans la race d'Adam , c'est de la race d'Adam que la vie est née ; Dieu fait servir de remède, â notre péché la mort, qui en était la punition; l'arbre nous tue, l'arbre nous guérit; et nous voyons dans l’eucharistie qu'un manger salutaire répare le mal qu'un manger téméraire avait fait. Selon cette merveilleuse dispensation, que Dieu a voulu marquer si visiblement dans tout l’ouvrage de notre salut, il faut conclure nécessairement que comme les deux sexes sont intervenus dans la désolation de notre nature, ils devaient aussi concourir à sa délivrance. Tertullien l’a ei. soigné dès les premiers siècles dans le livre de la Chair de Jésus-Christ, où parlant de la sainte Vierge ; > Il était, dit-iM, nécessaire
’ Trtnll. aâvert. .Varcion. Hb. Il , n* 27.
* Veut. !▼, 7.
* De Cartt. Chr. n* 17.
• que ce qui avait été perdu par ce sexe fdt ra- « mené au salut par le même sexe ul quod per ejusmodi sexum abierat in perditionem , per eumdem sexum redigeretur in salutem. Le martyr saint Iréné-e l'a dit devant lui ' ; le grand saint Augustin l’a dit après ’ ; tous les saints Peres unanimement nous ont enseigné la même doctrine : d’où je tire cette conséquence, qu’il était certainement convenable que Dieu prédestinât une nouvelle Ève aussi bien qu'un nouvel Adam ; afin de donner à la terre, au lieu de la race ancienne qui avait été condamnée , une nouvelle postérité qui fut sanctiliée par la grâce.
Et certainement, chrétiens, si nous méditons en nous-mêmes les conseils impénétrables de la Providence dans la réparation de notre nature , et que nous conférions exactement Ève avec Marie dans le mystère de cette journée , nous serons bientât convaincus de cette doctriue si sainte et si ancienne. Voici les rapports qu’en font les saints Pères , et je ne fais que répéter ce qu’ils en ont dit.
l.’ouvrage de notre corruption commence par Ève, l’ouvrage de la réparation par Marie; la parole de mort est portée à Ève, la parole de vie à la sainte Vierge; Ève était vierge encore, et Marie est vierge ; Ève encore vierge avait son époux, et Mai'ie la Vierge des vierges a aussi le sien; la malédiction est donnée à Ève, la bénédiction à Marie : Benedicla lu^ : un ange de ténèbres s’adresse a Ève , un ange de lumière parle à Marie; l’ange de ténèbres veut élever Eve à une fausse grandeur, en lui faisant affecter la divinité : • Vous serez, lui dit-il, comme des > dieux* : » l’ange de lumière établit Marie dans la véritable grandeur par une sainte société avec Dieu : « Le Seigneur est avec vous, lui dit Ga-
• briel*; > l’ange de ténèbres parlant à Ève lui inspire un dessein de rébellion : . Pourquoi est- « ce que Dieu vous a commandé de ne point man-
• ger de ce fruit si beau*’? • l’ange de lumière parlant à Marie lui persuade l'obéissance ; • Ne
• craignez point, Marie, lui dit-il, et. Rien n'est
• impossible au Seigneur’. » Ève crut nu serpent , et Marie à l'ange : de cette .sorte , dit Tertullicn • , une foi pieuse efface la faute d'une téméraire crédulité, et • Marie répare en croyant à Dieu ce ■ qu'Ève avait ruiné en croyant au diable : • Quod ilia credendo deliquit, hœc credendo de-
' CoHlr. /herts. lib. V. cap. XIX, p. 316.
» be Sjfmb. ad CaUfckum. Serm. m, cap. Ix, l VI, ccii.
> inc. I, 43.
• O’cjicj. III , 6.
’ Lac. I , sa.
• Cènes. III, ï.
' Luc. I . .10, 37.
• t)e l'nrne Christi , n* 17.
iiztsj uy
DE L'ANNONCIATION
levil : enfin, pour achever le mystère, Ève séduite par le démon est contrainte de fuir devant la face de Dieu , et Marie instruite par i'ange est rendue digne de porter Dieu : Eve nous ayant présenté le fruit de mort , Marie nous présente le vrai fruit de vie; afin, dit saint Irénée, écoutez les paroles de ce grand martyr, > afin que la • vierge Marie fût l'avocate de la vierge Eve, > vt virginis Evœ virgo Mario Jieret advocata'.
Ün rapport si exact n'est pas une invention de l'esprit humain. Après cela on ne peut douter que Marie ne soit l'Ëve bienheureuse de la nouvelle alliance ; qu'elle n'ait la même part à notre salut qu'Ëve a eue à notre ruine, c'est-à-dire, la seconde après Jésus-Christ; et qu'Ëve étant la mère de tous les mortels, Marie ne soit la mère de tous les vivants. C'est Dieu même qui nous persuade une vérité si constante, par l'ordre admirable de tous ses desseins , par la convenance des choses si évidemment déclarée, par le rapport nécessaire de tous ses mystères.
Et nos frères qui nous ont quittés ne peuvent pas endurer notre dévotion pour Marie, ni que nous la croyions apres Jésus-Christ la principale coopératriee de notre salut) Qu’ils détruisent donc ce rapport de tous les mystères divins; qu'ils nous disent pour quelle raison Dieu envoie son ange à Marie. Ne pouvait-il pas faire son ouvrage en elle sans en avoir son consentement? ne parait-il pas plus clair que le Jour que ç'a été un conseil du Père qu'elle coopérât à notre salut et à l’incarnation de son Fils, par son obéissance et sa charité? et si cette charité maternelle a tant opéré pour notre bonheur dans le mystère de l’incarnation, sera-t-elle devenue stérile, et ne produira-t-elle plus rien en notre faveur? Ah! messieurs, qui le pourrait croire? Et si maintenant nous attendons d'elle qu’elle nous assiste de son secours , quel crime faisons-nous de le demander ? Est-ce pour cela , nos chers frères , que vous avez rompu l’unité et abandonné la communion dans laquelle vos pères sont morts en la charité de Notre-Seigneur? Mais peut-être n’y en a-t-il pas qui nous entendent. Revenons à vous , chrétiens.
Je ne puis plus retenir les secrets mouvements de mon cœur. Je ne puis que je ne m’écrie avec toute l'Église catholique : O sainte, 0 incomparable Marie , nous crions, nous gémissons apri's vous, misérables bannis enfants d’Ëve ; Ad le clamamus. Car à qui auront leur recours les enfants captifs d’Ève l'exilée, sinon à la mère des libres? et si telle est la doctrine des anciens Pères, si telle est la foi des martyrs, que vous soyez l’avocate d'Ève , ne prendrez-vous pas aussi
• Cotti. H*r. Ill>. V, rap. ux, p. 316,
■OMttT. — r. Ml.
la défense de sa postérité condamnée? Si donc Ëve inconsidérée nous a présenté autrefois le fruit empoisonné qui nous tue; ô Marie, notre protectrice , que nous recevions de vos mains le fruit de vos Unités entrailles, qui nous donne la vie éternelle : Et Jesum , etc, O merveille des secrets de Dieu ! ô convenance de notre foi ! Car c'est l'accomplissement du mystère, que nous recevions Jésus-Christ des mains de Marie : elle nous le présente pourentrer en société avec nous. Vivons comme des hommes avec qui Jésus-Christ s’est associé • pour leur apprendre à agir d’une . manière toute divine ; > Conversabatur fteut ut homo divine agere doceretur'.
QUATRIÈME SERMON
POCR
LA FÊTE DE L’ANNONCIATION
La promeSM de notre lalat prcique euul ancienne que In ■enteoce de notre mort. La réparaUon du genre Immain figurée même dana lei auteurs de sa ruine. Miséricordieuse eniulation du Rédempteur de notre nature. De quelle manière Dieu fait servir 4 notre salut ce que le démon avait employé a notre mine. Rapports admirables entre Eve et Marie : par quelle fécondité celle-ci esl rendue mère de loua les lideles.
Yocavit nomen nxoris suÆ. Ileva- eo quod Mater e&set
cunctorum viveiitium.
Adam donna à ta femme te nom d'Ève; parce qu’elle
était la Mère de tous tes vivants, Gent». ni , 20. Bencdicta tu in mulioribus.
Vous êtes bénie entre toutes les femmes, Luc. 1 . 29.
C'est un trait merveilleux de miséricorde , que la promesse de notre salut se trouve presque aussi ancienne que la sentence de notre mort ; et qu'un même jour ait été témoin de la chute de nos premiers pères, et du rétablissement de leur espérance. Nous voyons, en la Genèse ’, que Dieu, en nous condamnant à la servitude, nous promet en même temps le Libérateur; en prononçant la malédiction contre nous, il prédit au serpent , qui nous a trompés , que sa tête sera brisée , c’est-à-dire, que son empire sera renversé, et que nous serons délivrés de sa tyrannie : les menaces et les promesses se touchent , la lumière de la faveur nous parait , dans le feu même de la colère; afin que nous entendions, chrétiens, que Dieu se fâche contre nous ainsi qu’un bon père, qui , dans les sentiments les plus vifs d'une juste indignation, ne peut oublier ses miséricordes, ni retenir les effets de sa tendresse. Bien plus, 6 incomparable bonté ! Adam même qui nous a
' Tertull. adi'fnvt !Uarrion. lib. il , n" 27.
* Crnt*!!, III, 15.
POUR LA FÊTE
perdus , et Eve qui est la source de notre misère , nous sont représentés dans les saintes Lettres comme des Images vivantes des mystères qui nous sanctifient. Jésus-Christ no dédaigne pas de s’appeler le nouvel Adam : Marie , sa divine mère, est la nouvelle Eve; et par un secret ineffable nous voyons notre réparation figurée même dans les auteurs de notre ruine.
C'est sans doute dans cette pensée , que saint Epiphane a considéré le passage de la Genèse qoej'ai allégué pour mon teite. Ce grand homme B remarqué doctement que c’est après sa condamnation qu’Ève est appelée mère des vivants. - Qu’est-ce è dire ceci? dit saint Epiphane
• Elle n’avait pas ce beau nom , lorsqu’elle était > encore dans le paradis ; et on commeuett A l’ap-
• peler mère des vivants, après qu’elle a été con-
• damnée à n’engendrer plus que des morts ; » qui ne voit qu’il y a ici du mystère? Et c’est ce qui fait dire À ce grand évéque qu’elle est « nom- ■ mée ainsi en énigme , et comme figure de la
• sainte Vierge qui est la vraie mère de tous les « vivants; > c’est-à-dire , de tous les fidèles, auxquels son enfhntcment a rendu la vie.
Chrétiens, enfants de Marie, Je vous prêche aujourd’hui l’accomplissement d’une excellente figure. Cette haute dignité de mère de Dieu a des grandeurs trop impénétrables, et ma vue faible et languissante ne peut soutenir un si grand éclat. Mais si les splendeurs qui vous environnent, 6 femme revêtue du soleil et couverte de la vertu du Très-Haut, nous empêchent d’arrêter la vue sur cette éminente qualité de mère de Dieu , qui vous élève si fort au-dessus de nous ; du moins nous sera-t-ll permis de vous regarder en la qualité de mère des hommes , par laquelle vous condescendez à notre faiblesse ; et c’est, fidèles , ce que vous verrez, avec le secouradelagrêce. Vous verrez , dis-je, que la sainte Vierge , par le mystère de cette Journée , est faite la mère de tous les vivants, c’est-à-dire, de tous les fidèles : et cette vérité étant supposée, nous examinerons dans la suite ce qu’exige de ses enfants cette bienheureuse et divine mère.
PEBMIBB POINT.
Tertullien explique fort excellemment le dessein de notre Sauveur dans la rédemption de no tre nature , lorsqu’il parie de lui en ces termes : Le diable s’étant emparé de l’homme , qui était l’image de Dieu, • Dieu, dit-il, a regagné son
• image par un dessein d’émulation, > Deus imaginem svam a diabolo captam œmula opératione recupemvil'. Entendons quelle est cette
* Lib. III, Wifwj. Lliviii, n- Ik. I. I. p. loio.
* De Corn. Chr. n* 17.
mulation, et nous verrons que cette parole enferme une belle théologie. C’est que le diable, se déclarant le rival de Dieu , a voulu s’assujettir son image; et Dieu aussi devenu Jaloux, se déclarant le rival du diable , a voulu regagner son image : et voilà Jalousie contre Jalousie , émulation contre émulation. Or le principal effet de l’émulation, c’est de nous inspirer un certain désir de l’emporter sur notre adversaire dans les choses où il fait son fort , et où il croit avoir le plus d’avantage. C’est ainsi que nous lui faisons sentir sa faiblesse; et c'est le dessein que s’est proposé la miséricordieuse émulation du réparateur de notre nature. Pour confondre l’audàce de notre ennemi , il fait tourner à notre salut tout ce que la diable a employé à notre ruine , il renverse tous ses desseins sur sa tête, il l’accable de ses propres machines , et il imprime la marque de sa victoire partout où il voit quelque caractère de son rival impuissant. Et d’où vient cela? C’est qu’il est Jaloux et poussé d’une charitable émulation. C’est pourquoi la foi nous enseigne que si un homme nous perd , un homme nous sauve ; la mort règne dans la race d’Adam , c’est de la race d’Adam que la vie est née ; Dieu fait servir de remède à notre péché la mort, qui en était la punition ; l’arbre nous tue , l’arbre nous guérit; et pour accomplir toutes choses, nous voyons dans l’eucharistie qu’un manger salutaire répare le mal qu’un manger téméraire avait fait : l’émulation de Dieu a fait cet ouvrage.
Et si vous me demandez, chrétiens, d’où lui vient cette émulation contre sa créature impuissante; Je vous répondrai en un mot, qu’elle vient d’un amour extrême pour le genre humain. Pour relever notre courage abattu , il se plaît de nous faire voir toutes les forces de notre ennemi renversées ; et voulant nous faire sentir que nous sommes véritablement rétablis , il nous montre tous les instruments de notre malheur miséricordieusement employés au ministère de notre salut : telle est l’émulation du Dieu des armées. Et de là vient que nos anciens Pères voyant, par une induction si universelle, que Dieu s’est résolument attaché d’opérer notre bonheur par les mêmes choses qui ont été le principe de notre perte, ils en ont tiré cette conséquence ; Si tel est le dessein de Dieu , que tout ce qui a eu part à notre ruine doive coopérer à notre salut ; puisque les deux sexes sont intervenus en la désolation de notre nature, il fallait qu’lis se trouvassent en sa délivrance : et parce que le genre humain est précipité à la damnation étemelle par un homme et par une femme, fl était certainement convenable que Dieu prédestinât une nouvelle Eve, aussi bien qu’un nouvel Adam , afindedon-
DE L’ANNONCIATION
nrr A la terre au lien de la race ancienne, qui avait été condamnée , une nouvelle postérité qui Wt sanctifiée par la grâce.
Mais d'autant que cette doctrine est le fondement assuré de la dévotion pour la sainte Vierge , il importe qne vous sachiez quels sont les docteurs qui me i'ont apprise. Je vous nomme premièrement le grand Irénée et le grand Tertullien ; et croyez que vous entendez en ces deux grands hommes les deux plus anciens auteurs ecclésiastiques. Donc le saint martyr Irénée , cet illustre évéque de Lyon , l'ornement de l'Égiise gallicane, qu’il a fondée par son sang et par sa doctrine, parle ainsi de la sainte Vierge : • Il fallait , dit-il ' ,
• que le genre humain, condamné à la mort par ■ une vierge, fât aussi délivré par une vierge. > Remarquez ces mots : Et quemadmodum morti adstrictum est genus Aumanum per virginem, salvaturper viryiHem. Et ce célèbre prêtre de Carthage, je veux dire Tertullien : • Il était, « dit- il ', nécessaire que ce qui avait été perdu par
• ce sexe , fût ramené au salut par le même sexe ; > ut quod per ejusmodi sexum abierat in perditionem, per eutndem sexum redigeretur in satutem. Et- après eux l'incomparable saint Augustin , dans le livre du Symbole aux Catéchumènes :
• Par une femme la mort, nous dit-il , et par une
• femme la vie; par Ève la ruine, par Marie le
• salut : » Per feminam mors, per feminam cita; per Evam interitus, per Jfariam salus Tous les autres ont parlé dans le même sens ; et de là il est aisé de conclure que de même que le Sauveur prend le titre de second Adam, Marie sans difficulté est la nouvelle Eve : d'où il s’ensuit invinciblement que de même que la première Ève est la mère de tous les mortels ; la seconde , qui est Marie, est la mère de tous les vivants, selon la pensée de saint Épiphane , c'est-à-dire , de tous les fidèles.
Et certainement, chrétiens, cette doctrine si sainte et si ancienne n’est pas une invention de l’esprit humain ; mais un secret découvert par l’Esprit de Dieu : et afin que nous en demeurions convaincus, conférons exactement Ève avec Marie dans le mystère que noos honorons aujourd'hui ; considérons en nous-mêmes cette merveilleuse émulation du Dieu des armées , et les conseils impénétrables de sa providence dans la réparation de notre nature.
L'ouvrage de notre corruption commence par Ève, l'ouvrage de la réparation par Marie; la parole de mort est portée à Ève , la parole de vie
' Ci>n{r. Hæns. Ub. T, cap. XTX,p. 216.
* De Cam. Chr. n* 17.
^ De Symb. ad Cateehum. , Serm, iir , cap. it, t. vi, ool.
iif
à la sainte Vierge; Ève était vierge encore, et Marie est vierge; Ève encore vierge avait son époux, et Marie la Vierge des vierges avait son époux ; la malédiction est donnée à Ève , la bénédiction à Marie : « Vous êtes bénite entre toutes « les femmes ' : • un ange de ténèbres s'adresse à Ève, un ange de lumière parle à Marie; l'ange de ténèbres veut élever Ève à une fausse grandeur, en lui faisant affecter la divinité ; • Vous
• serez comme des dieux, lui dit-il* : > l'ange de lumière établit Marie dans la véritable grandeur par une sainte société avec Dieu : • le Seigneur
• est avec vous, lui dit Gabriel’; > l’ange de ténèbres parlant à Ève lui Inspire un dessein de rébellion ; • Pourquoi est-ce que Dieu vousa commandé
• de ne point manger de ce fènit si beaut? • l’ange de lumière parlant à Marie lui persuade l’obéissance : • Ne craignez point, Marie, lui
• dlt-U , et. Rien n’est impassible au Seigneur’. » Ève croit au serpent, et Marie à l’ange ; de cette sorte, dit Tertullien’, une foi pieuse efface la faute d’une téméraire erédulHé, et • Marie ré-
• pare en croyant à Dieu ce qu’Ëve a gâté en
• croyant au ^able : • Quod iUa credendo deliepât. Ame credendo delevit: et, pour achever le mystère, Ève séduite par le démon est contrainte de fuir devant la face de Dieu , et Marie instruite par l’ange est rendue digne de porter Dieu ; Ève nous ayant présenté le fruit de mort, Marie nous présente le vrai fruit de vie ; afin, dit saint Irénée, écoutez les paroles de ce grand martyr,
• afin que la vierge Marie fût l'avocatede la vierge
• Ève, • ut Virginie Evm virgo Maria Jieret advocatai.
Après un rapport si exact qui pourrait douter que Marie ne fût l’Ève de la nouvelle alliance , et la mère du nouveau peuple? Non, certainement, chrétiens; ce ne sont point les hommes qui nous persuadent une vérité si constante ; c’est Dieu même qui nous convainc par l’ordre de ses conseils très-profonds, par la merveilleuse économie de tous ses desseins, par la convenance des choses si évidemment déchirées, par le rapport nécessaire de tous ses mystères.
Et je ne puis plus Ici retenir les secrets mouvements de mon coeur. Je ne puis que je ne m’écrie avec toute l'Église catholique : O sainte, A incomparable Marie, nous crions, nous gémissons après vous, misérables bannis enfants d'Ève. Car à qui auront leurs recours les enfanta captifs
' Luc. 1 , 4S.
• Gtma. III , 6.
■ Imc. 1 , 18.
• Genet. fil, I.
» Lue. I, 30, 37.
• De Carne C%ri$ti , n* 17.
' Vont. H*r. Ilb. T, cap. VX, p. 316,
l’Ol R K|!TE
d'Èvc IVxilré, sinon à la merc dos libros? et si telle est la doctrine des aitcieiis Pères, si telle est In fol des martyrs , que vous soyez l'avocate d'Ève, ne prendrez-vous pas aussi In défense de sn postérité condaranécîSl doncÈve inconsidérée nous a priante autrefois le fruit empoisonné qui nous tue, est-il rien de plus convenable, 6 Marie notre protectrice! que nous recevions de vus mains le fruit de vos bénites entrailles, qui nous donne la vie éternelle? ü merveille incompréhensible des secrets de Dieu ! ô convenance de notre foi I
Mais il n'est pas temps encore de nous arrêter, il faut entrer plus profondément dans une méditation si pieuse : il faut rechercher dans les Écritures, et dans le mystère de cette journée, quelle est cette fécondité de Marie, qui lui donne tous les chrétiens pour enfants.
Pour cela nous distini^erons deux sortes de fécondité : il y a la fécondité de nature ; il y a In fécondité de la charité. C’est la fécondité de nature qui donne les enfants naturels; mais ceux qui ont entendu l’apôtre saint Paul écrivant ainsi aux Galates' ; • Mes petits enfants, « que j'enfante encore jusqu’àce que Jésus-Christ ■ soit formé en vous , " savent bien que la charité est féconde; et c'est pourquoi saint Augustin dit souvent que la charité est une mère : Charitas mater est'.
Et , pour porter plus haut nos pensées , cette double fécondité que nous voyons dans les créatures, est émanée de celle de Dieu qui est la source de toute fécondité, et «duquel, comme • dit l'npôtre aux Éphésiens’, toute paternité -> prend son origine. • La nature de Dieu est féconde , et lui donne dès l’éternité son Fils naturel, égal et consubstantiel à son Père. Son amour et sa charité est féconde aussi : et c'est de là, lideles , que nous sommes nés avec tous les enfants d’adoption. Or d'autant que la bienheureuse Marie est la mère du Fils unique de Dieu , je ne craindrai point de vous dire qu'il faut que le Père céleste ait laissé tomber sur cette Princesse quelque rayon ou quelque étincelle de sa fécondité infinie. Car vous m'avouerez qu’il est impossible qu’une créature soit mère de Dieu , si elle nê participe en quelque manière àcettedivine fécondité. Et c’est ce que l’ange nous fait entendre, lorsqu'il dit que la bienheureuse Marie est couverte de la vertu du Très-Haut.
Comprenez ceci , chrétiens. Quand l'ange lui dit qu’elle enfantera : « Et comment cela , ré-
‘ CnI. IV, It.
> In Epiai. Joan. Tract, il . n" *, I. III, p»rl. Il, cul S3». tiiarral. in Pi. rvi.ill, n* II. I. IT, col. II1.M1.
* kphrt III, lù.
• pond-elle, puisque j’ai résolu d’être vierge; • et par conséquent, que je suis stérile. Sur quoi l’ange lui repartit aussitôt, • que la vertu du
• Très-Haut l'environnerait ; • c’est-à-dire : Ne craignez point, ô Marie t que la stérilité bienheureuse que votre virginité vous apporte vous empêche de devenir mère; ■ la vertu du Trés- « Haut vous couvrira toute ' ; > la fécondité du Père étemel, de laquelle vous serez remplie, tiendra In place et fera l’effet de la fécondité humaine; « et c’est pourquoi celui que vous conce- . vrez sera nommé le Fils du Très-Haut * : • parce que vous le concevrez par une fécondité qui passe la nature, et qui est découlée de celle de Dieu. Marie participe donc en quelque manière, et autant que le peut souffrir la condition d’une créature à la fécondité infinie de Dieu. Et de même qu'il lui a donné quelque écoulement de sa fécondité naturelle, afin qu’elle conçût le vrai Fils de Dieu , je dis aussi qu’il lui a fait part delà fécondité de son amour, pour la rendre mér<; de tous les fidèles.
Saint Augustin , dans le livre de la sainte Virginité , [ nous expose cette vérité en ces termes ; j > Marie , dit-il ^ , est selon In chair mère de no-
• tre chef, et selon l’esprit mère de ses membres ;
• parce qu’elle a coopéré par sa charité à la nais-
• sance des enfants de Dieu dans l’Église : • Came mater, capitis nostri spiritu mater mentbrorum ejus; quia cooperata est charitate ut Jilii Dei nascerentur in Ecelesia. Si bien que la chair virginale de la très-pure Marie , remplie de la fécondité du Très-Haut , a engendré Jésus- Christ son Fils naturel , qui est notre chef; et sa charité féconde a coopéré à la naissance spirituelle de tous ses membres : afin qu’il fût vrai , chrétiens, que Marie, en qualité de la nouvelle Ève , est la mère de tous les vivants , et unie spirituellement au nouvel Adam en la chaste et mystérieuse génération des enfants de la nouvelle alliance. Et c’est peut-être ce que veut dire saint Jean dans un beau passage de l’Apocalypse * , où cet apôtre nous représente cette femme revêtue du so'eil , qui est sans doute la sainte Vierge , selon l’interprétation de saint Augustin ‘ ; il nous représente , dis-je , cette femme dans les douleurs de l’enfantement : Clamabat pariuriens, et cruciabatur ut pariat
Que dirons-nous ici, chrétiens? avoueronsnous à nos hérétiques que Marie n été sujette à
> Zvr. 1 , , 3S.
• Itid. 3S.
> l)t *anr/. f’irginit. n* 8, l- vi, col. 3»3.
• yipoc. XII, I.
^ Oe Symbof. ad Caftfhttm., S^rm. IV, rnp. i , t- VI , OjI. &?&■