‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 111 sur 273 · AUX RELIGIEUSES DE SAINTE MARIE · texte numérisé non relu

AUX RELIGIEUSES DE SAINTE MARIE

LE JOOR DE LA FÊTE DE LA VISITATIOS DE LA SAIITTE VIEECE.

Je ne m’étonne pas si votre fondateur, cet homme si éclairé, cet homme si pénétré des salutaires lumières de l’Évangile, vous a choisies pour honorer cette fête, si remplie de mystères d’ineffable suavité et d’une charité immense. Mois qui n’admirerait, par-dessus toutes. choses, les grands exemples qui s’offrent à nous dans ce mystère d’une inexplicable instruction , si pro- Atable non-seulement pour les personnes eachées dans la solitude, mais propre pour vous, pour mol, pour tous les Adèles ; pour les justes, c’est leur consolation ; pour les p^beurs , c'est l'attrait qui les excite à faire pénitence? Qui n'admirera premièrement Élisabeth qui s'abaisse ; • D'où me « vient ce bonheur *? • Mais voyez un effet plus surprenant : Jean, qui n’est pas né, montre, par son tressaillement, sa joie à l'approche de son Sauveur ; et Marie , possédée de l'Esprit de Dieu ,

' Lvc. I, M.

■ Ibill. «s.

chante ce divin cantique : • Mon âme glorîAe le

• Seigneur' I >

Au milieu de tant de merveilles , de tant de miracles, je ne vois que Jésus qui n’agit pas, que Jésus dans le silence. Les mères s’abaissent et prophétisent ; Jean tressaille : il n'y a que Jésus qui parait sans action ; et c’est Jésus qui est l’âme de tout ce mystère. Il ne fait aucune démonstration de sa présence : lui, le moteur invisible de toutes choses, parait immobile; il se tient dans le secret, lui qui développe et découvre tout ce qui est caché et enveloppé. Nous voyons souvent cette grande merveille, et nous ressentons ses bienfaits ; mais il cache la main qui les donne. A la faveur de cetto nouvelle lumière , je découvre ce que dit le prophète : • Vraiment vous êtes'un Dieu caché ,

• un Dieu sauveur > , > un Dieu qui s’est humilié , un Dieu qui s'est épuisé lui-même dans ses abaissements , un Dieu abaissé dans un profond néantl

Mais pénétrons dans ce mystère ineffable , où Jésus parait sans action. Que ce repos de Jésus est une grande et merveilleuse action I Le grand mystère du ehrisAanisme , c’est de comprendre la secrète opération de Dieu dans les âmes. Dieu est descendu du ciel en terre pour se communiquer aux hommes, soit par la participation'de ses mystères , soit en se donnant à eux par la communion. Il veut se donner à nous , et que nous nous donnions à lui. Il opère dans les cœurs de certains mouvements pour les attirer à lui, un entretien secret qui les élève à la plus intime communication ; mais c’est dans la solitude que l'âme ressent ses divines approches. Que doit faire une âme dont Dieu s’approche par sa grâce et ces fréquentes visites? Elle doit apporter trois dispositions ; un saint abaissement, une humilité profonde, une sainte frayeur. Abaissement, humilité, frayeur; voilà la première disposition : la seconde c’est un transport divin , un transport admirable ; elle s'éloigne par humilité, et s’approche par désir : la troisième c’est une joie céleste en son salutaire, qu'elle a le bonheur de posséder.

Je m’assure que vous prévenez déjà mes pensées , et que vous considérez ces saintes dispositions dans les trois personnes qui ont part à ce mystère. Vous voyez Élisabeth qui s'abaisse ; « D’où me vient ce bonheur? » Jean qui se transporte : « L’enfant a tressailli^; >■ Marie qui s’élève et se repose en Dieu : < Mon âme magniAe • le Seigneur ; > voilà les trois secrets de ce mystère. L’anéantissement d’Élisabeth, qui s’abaisse à l'approche de son Dieu ; le transport divin de Jean , qui le cherche ; et la paix de la Vierge qui

' Lut. I, 47.

» li. XLT. I&.

* Luc. I, i4.

DE LA VISITATION

le possède : l'approche de Dieu produit rabaissement de l'dme , lu transport dans celle qui le cherche, la paix dans celle qui le possède; c'est le sujet de eet entretien famiiier.

Ténèbres qu’il vient illuminer; néant qu'il vient remplir, que dois-tu faire quand Dieu approche? à l'approche d'une telle grandeur, néant, que dois-tu faire? Tu dois t'abaisser. Abaissezvous, néant. Et toi, pécheur, que dois-tu faire? Pécheur, tu dois t'éloigner ; une sainte frayeur te doit saisir ; puisque le péché a plus d'opposition A la saintetéde Dieu, que le néant à sa grandeur. Grandeurque rien ne peut égaler ; sainteté qui ne peut être comprise ; deux perfections en Dieu , qui nous doivent faire entrer dans des sentiments d'une humilité profonde.

Voyez les prophètes, quand l’Esprit de Dieu était sur eux ; combien ils étaient épouvantés. Jérémie, saisi d'effroi , tremble et se confond ■ ; en sorte que ses os semblaieut se disloquer, et prêts A se dissoudre. Ezéchiel , au travers des ailes des chérubins, voit je ne sais ^oi de merveilleux; il s’étonne, il se pAme, il tombe sur sa face *. Mais ce qui doit nous jeter dans l'étonnement aux approches de notre Dieu , c'est qu'il vient A un néant , et A un néant qui lui est opposé par le péché. Aussi saint Pierre, pénétré de cette vue , dit-il A JésusOhrist : • Retirez-vous • de moi; car je suis un pécheur’. > Et le Centenier : • Seigneur, je ne suis pas digne ; une < parole , une parole de votre part’. •

Où sont ces téméraires, qui n'ont point de honte de faire entrer Jésus-Christ dans une bon che sacrilège? Vous les voyez qui traitent avec Dieu , soit dans le secret de leur cœur, soit qu'ils reçoivent la viande sacrée , sans tremblement et sans crainte. Ce sont des profanes , qui ne méritent pas d’étre au nombre des fideles, et qui veulent goûter le pain de» anges , le pain des saints. Mais vous. Ames saintes et tremblantes, venez et goûtez que le Seigneur est doux : venez dansun profond abaissement ; et saisies d’admiration , vous devez dire : « D'ou me vient ce bon- - heur ?» car vous ne sauriez , sans l'aveiiglemcnt le plus déplorable, vous persuader que vous l'avez mérité. Et pour peu que vous vous rendiczjustice, combien n'êtes-vous pas forcées de vous en reconnaître indignes I

En effet, si je pouvais pénétrer le secret des coeurs de ceux qui composent cet auditoire , que d'orgueil secret sous l'apparence d'humilité , que de jalousie sous des compliments d'amitié et de

• Jrr. uni, ».

• EzkH- 11, I.

I Lut. V , S.

• MaM. VIII, s.

complaisance! Voyons même les Ames les plus parfaites : il ne m'appartient pas de les sonder ; mais qu'elles parlent elles-mêmes : elles avoueront qu'elles ont toujours en elles la racine du péché , dont il faut arracher jusqu’A la moindre libre qui s'oppose A la grAce; grAce qui nous prévient toujours et qui ne trouve rien eu nous qui l'attire, que notre extrême misère.

Il n’y a en l’Ame que misère : misère en son origine, misère dons toute la suite de la vie; misère profonde , misère extrême ; mais la misère est l'objet et le but de la miséricorde. Dieu veut une misère toute pure , pour faire voir unemiséricorde entière. Ce n'est pas qu'il n'y ait un vrai mérite dans les justes ; et c'est une erreur intolérable dans les hérétiques de ce temps, d'avoir ose avancer que la grAce ne servait que d'un voile pour couvrir l'iniquité. I-es misérables , ils n'oiit jamais goûté ses attraits ; je ne m’en étonne pas ; ce n'est pas elle qui les meut et les conduit, ils n'agissent que par hypocrisie et par passion.

Mais quoiqu'il y ait des mérites dans les justes, la grAce n'en est pas moins grAce; parce que leurs mérites sont le fruit de son opération dans leurs cœurs. La grAce tire sonnom de son origine : semblable A ces grandes rivières, qui pour sc répandre en différents ruisseaux ne perdent point leur nom. La grâce prévient les justes pour les faire mériter; mais elle récompense après, par justice, le mérite qu’elle leur a fait acquérir. C'est une grâce qui nous défend , c’est une grâce qui nous prévient ; elle nousjustifle par miséricorde, et nous récompense par justice, comme les paroles de saint Paul nous l'attestent ; • J'attends, dit-il ', • la couronne de justice que Dieu, comme juste ■ juge, me rendra. - Mais, dit saint Augustin’, Dieu ne serait pas juste juge, s’il n’avait été auparavant un père miséricordieux.

Voilà, mes chères filles, le fondement de votre abaissement devant Dieu. S'il vous a retirées du monde, Cnde hoc? Si vous avez eu des tentations durant votre noviciat, et que vous les ayez surmontées, Unde hoc? Si dans la suite vous vous êtes élevées au-dessus des dégoûts et des difficulté» de la vie spirituelle, l'nde hoc? S'il a plu à Dieu de vous gratifier de quelque grâce extraordinaire, l'nile hoc?

Mais disons en passant que c'est par Marie que la grâce nous est distribuée, pour combattre l'opinion de ceux qui nous blâment d’honorer la ViergecommcmèrcdeDicu. Ils voudraient établir une secrète jalousie entre Dieu et la créature, à cause de l'honneur que noos rendons aux saints.

I II. 7Vr» I»,B.

■ De Oral, rl Lit) Arbilr. n" Il , 1. 1 , oot. 7».

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POUR L\ FÊTE

Gens peu versés dans l’Écriture , esprits grossiers et pesants dans leur prétendue subtilité; qu'ils écoutent sainte Élisabeth. Elie ne dit pas : D'où me vient ce bonheur, que mon Seigneur vienne à moi ; mais , que la mère de mon Seigneur vienne à moi? « Sitôt, dit-elle ' , que la voix de votre

• salutation est venue à mes oreilles, l’enfant

• que je porte a tressailli. • Ainsi Marie contribue aux opérations de la grâce dans nos cœurs ; et loin de faire injure à ia grâce en attribuant cette prérogative â Marie , c’est au contraire honorer la grâce : parce que c'est d'elle que la Vierge tire toute son excellence.

Nous avons dit que la première disposition d'une âme qui veut approcher de son Dieu, c’est l'anéantissement : mais cc n’est pas assez que l’âme soit abaissée; car si elle est éternellement abaissée, comment se transportera-t-elle vers Dieu? Jean ne sent pas plutôt le Sauveur, qu'animé de ces dispositions ii fait effort pour rompre les liens qui le retiennent, et courir à lui ; ii voudrait déjà remplir ses fonctions de précurseur. Mais il est prévenu ; Jésus a prévenu son précurseur. Ne laissons pas passer ceci sans instruction. Dieu , source de tout bien , grand, immense, inaccessible, demande de se communiquer; Dieu se donne , Dieu se développe avec une libéralité immense. C'est , mes Allés, une vérité bien douce et bien consolante ; Dieu désire d'être désiré; il a soif que l’on ait soif de lui. Dieu, qui ne désire rien et n'a besoin de rien , désire cependant d’être désiré. Il en est comme d'une belle fontaine, qui coule dans une plaine; elle est claire, elle est fraîche, elle est pure : elle ne désire pas d’être raffrotchie ; mais si elle désire quelque chose, c’est sans doute de désaltérer les passants.

Ainsi il ne nous est pas permis, malgré notre indignité, de nous reposer en nous-mêmes ; il faut courir avec transport, il faut venir se plonger dans ces sources d'eau vive. Il n'y a point d'humilité qui empêche de désirer le Sauveur; et heureux celui qui soupire après lui : car c'est celui-là à qui Jésus-Christ se donne tout entier. Le Centurion s'abaiasa aux pieds des apôtres ‘ ; mais il désira ; et par là il mérita que le Saint-Esprit prévint l'imposition des mains des apôtres, flaint Jean interrogé de ce qu’il est , s’il est le Christ, s'il est prophète , ne dit pas ce qu'il est ; mais il dit ce qu'il n'est pas : • Je ne suis qu'une voix , « un son qui frappe i'air ^ , • qui n'a rien de considérable que de dire la vérité. Il s'estime indigne de délier la courroie des souiiers de Jésus-Christ ; et plein d’ardeur pour son Maître, il a mérité

' Luc. I , «4.

’ Ad. J, 41.

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