‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 122 sur 273 · POUR LA FÊTE DU ROSAIRE · texte numérisé non relu

POUR LA FÊTE DU ROSAIRE

qu'il se compare, dans son Évangile, à ce merveilleux grain de froment qui se multiplie en tombant par terre , et devient fécond par sa mort : Aïxi gmnum frumenti cadens in terrain mortuum fuerit, ipsum solum manet; si autem morluim/ueril, mullum fructum a/fert'.

En effet, tous les mystères du sauveur Jésus sont une chute continuelle. Il est tombé du ciel en la terre , de son tréne dans une crèche ; de la bassesse de sa naissance il est tombé , par divers degrés , aux misères qui ont affligé sa vie : de là il a été abaissé jusqu'à l'ignominie de la croix ; de la croix il est tombé au sépulcre , et c'est là que flnit sa chute ; parce qu'il ne pouvait descendre plus bas. Aussi n'est-il pas plutôt arrivé à ce dernier anéantissement , qu'il a commencé de montrer sa force ; et ce germe d'immortalité, t|u'il tenait caché en lui-méme, sous l'infirmité de sa chair, s'étant développé par sa mort, on a vu ce grain de froment se multiplier avec abondance, et donner partout des enfants à Dieu. D'où je tire cette conséquence Infaillible; que cette fécondité bienheureuse , par laquelle il nous engendre à son Père , est dans sa mort et dans ses souffrances. Venez donc, divine Marie, venez à la croix de votre cher flis; afin que votre amour maternel vous unisse à ces souffrances fécondes , par lesquelles il nous régénère.

Qui pourrait vous exprimer, chrétiens , cette sainte correspondance , qui fait ressentir à Marie toutes ics douleurs de son flIs? Elle voyait cet unique et cc bien-aimé attaché à un bois infâme , ■)ui étendait ses bras tout sanglants à un peuple incrédule et impitoyable ; scs yeux meurtris inhumainement , et sa face devenue hideuse. Quelle était l'émotion du sang maternel, en voyant le sang de ce fils qui se débordait avec violence de ses veines cruellement déchirées! Saint Basile de Séicucie voyant laChananée aux pieds du Sauveur, et lui faisant sa triste prière en ces mots ;

• Fils de David , ayez pitié de moi; car ma fille

■ est tourmentée par le démon’, • paraphrase ainsi ses paroles ; • Ayez pitié de moi , car ma

• fille souffre; je suis tourmentée en sa personne :

• à elle la souffrance , à moi l'affliction. Le démon

■ la frappe , et la nature me frappe moi-méme ; je

• ressens tous ses coups en mon cœur, et tous les

• traits de la fureur de Satan passent par elle

• jusque sur moi-méme ■ Voyez la force de la nature et de l'affection maternelle. Mais comme le divin Jésus surpasse infiniment tous les fils, lu douleur des mères communes est une image trop imparfaite de celle qui perce le cœur de

‘ Jottn. VII , 21.

» V<i//A \> . Ti.

* \X, iH ChonuM.

Marie. Sou affliction est comme une mer, dans iaquelle son âme est tout abîmée. Et par là vous voyez comme elle est unie aux souffrances de son cher fils, puisqu'elle a le cœur percé de scs clous , et blessé de toutes ses plaies.

Mais admirez la suite de tout ce mystère. C'est au milieu de ces douleurs excessives; c'est dans cette désolation, par laquelle elle entre en société des supplices et de la croix de Jésus, qne son fils l'associe aussi à sa fécondité bienheureuse. • Femme, lui dit-il, voilà votre fils. » Femme qui souffrez avec moi , soyez aussi féconde avec moi; soyez mère de ceux que j'engendre par mon sang et parmes blessures. Quipourrait vous dire, fidèles, quel fut l'effet de cette parole? elle gémissait au pied de la croix; et la force de la douleur l'avait presque rendue insensible. Mais aussitôt qu'elle entendit cette voix mourante du dernier adieu de son fils , ses sentiments furent réveillés par cette nouvelle blessure; il n'y eut goutte de sang en son cœur, qui ne fût aussitôt émue, et toutes ses entrailles furent renversées.

■ Femme, voilà votre fils ; • Ecce JUius tuus'. Quoil un autre en votre place, un autre pour vous I quel adieu me dites- vous, ô mon dis I est-ce ainsi que vous consolez votre mère? Ainsi cette parole la tue ; et pour accomplir le mystère , cette même parole la rend féconde.

Il me souvient ici, chrétiens, de ces mères infortunées à qui on déchire les entrailles pour en arracher leurs enfants, et qui meurent pour les mettre au monde. C'est ainsi , ô bienheureuse Marie , que vous enfantez les fidèles : c'est par le cœur que vous enfantez , puisque, ainsi que nous avons dit, vous engendrez par la charité. Ces paroles de votre fils qui étalent son dernier adieu , entrèrent dans votre cœur comme un glaive tranchant , et y portèrent jusqu'au fond , avec une douleur excessive, un amour de mère pour tous les fidèles : ainsi l'on peut dire que vous nous avez enfantés d'un cœur déchiré, parla violence d'une affliction sans mesure. Et lorsque nous paraissons devant vous, pour vous appeler notre mère, vous vous souvenez de ces mots sacrés, par lesquels Jésus- Christ vous établit dans cette qualité : de sorte que vos entrailles s'émeuvent sur nous, comme sur les enfants de votre douleur.

Souvenons-nous donc, chrétiens, que nous sommes enfants de Marie, et que c’est à la croix qu'elle nous engendre. Méditons ces belles paroles, que nous adresse rEcclésiaslique : Oemitus mntris luœne oOlitiscaris' : ■ N'oublie pas

■ les gémissements de ta mère. « Quand le monde

' Muin. XJt. W.

» tcct. VII, 2».

SUR L’UNITÉ

t'attire par scs voluptés; pour détourner l'imaginatlou de ses délices pernicieuses, souviens-tol des pleurs de Marie ; et n'oublie jamais les ;;émlSKments de cette mère si charitable : A'e obliviscaris gemilta. Dans les tentations violentes, lorsque tes forces sont presque abattues, que tes pieds chancellent dans la droite voie , que l'oc casion, le mauvais exemple ou l’ardeur de la jeunesse te presse, n'oublic pas les gémissements de ta mère : souviens-toi des pieurs de Marie et des incroyables douleurs qui ont déchiré son ime au Calvaire. Misérable, que veux-tu faire? veux-tu élever encore une croix, pour y attacher Jésus- Qirist? veux-tu faire voir à Marie son {ils cruciflé encore une fois , couronner sa tète d'épines , fouler aux pieds , à ses yeux , le sang du Nouveau Testament, et, par un si triste spectacle , rouvrir encore tontes les blessures de son amour maternel?

,\h I mes frères , ne le faisons pas : souvenonsnous des pleurs de Marie , souvenons-nous des gémissements parmi lesquels elle nous engendre; c’est assez qu’elle ait souffert une fols, ne renouvelons pas ses douleurs. Au contraire , expions nos fautes par l’exercice de la pénitence : songeons que nous sommes enfants de douleurs, et que les plaisirs ne sont pas pour nous. Jésus- Christ nous enfante en mourant, Marie est notre mère par i’affliction ; et nous engendrant de la sorte, tous deux nous consacrent à la pénitence. Ceux qui aiment la pénitence sont les vrais enfants de Marie ; car où a-t-elle trouvé ses enfants ? Les a-t-elle trouvés parmi les plaisirs, dans la pompe, dans les grandeurs et dans les délices du monde? Non, ce n’est pas là qu’elle les rencontre : elle les trouve avec Jésus-Christ, et avec Jésus-Christ souffrant; elle les trouve au pied do sa croix , se crucifiant avec lui , s’arrosant tic son divin sang, et buvant l’amour des souffrances aux sources sanglantes de ses blessures. Tels sont les enfants de Marie. Ah! mes frères, nous n’en sommes pas, nous ne sommes pas de ce nombre. Noos ne respirons que l’amour du monde, son éclat, son repos et sa liberté : liberté fausse et imaginaire, par laquelle nous nous trouvons engagés à la damnation étemelle.

Mais, ô bienheureuse Marie, nous espérons que par vos prières nous éviterons tous ces maux qui menacent notre impénitencc. Faites donc, mère charitable , que nous aimions le Père céleste, qui nous adopte par son amour, et ce Rédempteur miséricordieux , qui nous engendre (lar scs souffrances. Fuites que nous aimions la croix de Jésus, nfin que nous soyons vos enfants; atinque vous nous montriez un juur,dans leeiei, lefruitde vos béuitcscnirailles, et que nous jouis-

DE L’ÉGLISE JBI

sions avec lui de la gloire que sa bonté nous a préparée. Amen.

SERMON

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